DICTIONNAIRE RAISONNE
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XI e AU XVI e SIÈCLE
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I SI P R I SI E H I g DK C. «AIITINET, RUE M W. M) X . i
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DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L'ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XI e AU XVI e SIECLE
PAR
E. VIOLLET-LE-DUC
ARCHITECTE
TOME PREMIER
PARIS
V A. MOREL & G ,K , ÉDITEURS
RUE B N A I> A It T K , 1 '.\
M DCCCIA.WI
BIBLIOTHECÀ
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PRÉFACE
Lorsque nous commencions à étudier l'architecture du moyen âge,
il n'existait pas d'ouvrages qui pussent nous montrée la voie à suivre.
Il nous souvient qu'alors un grand nombre de maîtres en architecture
n'admettaient qu'avec des réserves l'existence de ces monuments qui
couvrent le sol de l'Europe, et de la France particulièrement. A peine
permettait-oD l'étude de quelques édifices de la renaissance française
et italienne; quant à ceux qui avaient été construits depuis le Bas-
Empire jusqu'au w" siècle, on n'en parlait i>uère que pour les citer
i munie des produits de l'ignorance et de la barbarie. Si nous nous
sentions pris d'une sorte d'admiration mystérieuse pour uos églises
et uos forteresses françaises du moyen âge, nous u'osions avouer
un penchant qui nous semblait une sorte de dépravation du goût,
d'inclination peu avouable. Et cependant, par instinct, nous étions
attiré vers ces grands monuments dont les trésors nous paraissaient
réservés pour ceux qui voudraient se vouer à leur recherche.
Après un séjour de deux ans en Italie, nous lûmes plus vivement
frappé encore de l'aspecl de nos éditiees français, de la sagesse cl de
la science qui ont présidé à leur exécution, de l'unité, de l'harmonie
et de la méthode suivies dans leur construction connue dans leur
i. — a
— II —
parure. Déjà cependant des esprits distingués avaient ouvert la voie;
éclairés par les travaux el l'admiration de dos voisins les Anglais, ils
songeaient à classer Les édifices par styles el par époques. On ne - 1 a
tenait plus à des textes la plupaii erronés, on admettait un classement
archéologique basé sur l'observation dos monuments eux-mêmes. Les
premiers travaux de M. de Caumont Faisaient ressortir des caractères
bien tranchés entre les différentes époques de l'architecture française
du Nord. En 1S;{|, M. Vitet adressait au ministre de l'intérieur un
rapport sur les monuments des départements de l'Oise, de l'Aisne, du
Nord, delà Marne et du Pas-de-Calais, dans Lequel L'élégant écrivain
signalait à l'attention du gouvernement des trésors inconnus, bien
qu'ils lussent à nos portes. Plus tard, M. Mérimée poursuivait les
recherches si heureusement commencées par M. Vitet, et, parcourant
toutes les anciennes provinces de France, sauvait de la ruine quantité
d'édifices que personne alors ne songeait à regarder, et qui l'ont
aujourd'hui la richesse et l'orgueil des villes qui les possèdent.
M. Didron expliquait les poëmes sculptés et peints qui couvrent nos
cathédrales, et poursuivait a outrance le vandalisme partout où il
voulait tenter quelque œuvre de destruction. Mais, il faut le dire à
notre honte, les artistes restaient en arrière, les architectes couraient
en Italie, ne commençant à ouvrir les yeux qu'à Gènes ou à Florence;
ils revenaient leurs portefeuilles remplis d'études faites san>- critique
et sans ordre, et se mettaient à l'œuvre sans avoir mis les pieds dans
un monument de leur pays.
La Commission des monuments historiques instituée près le
ministère de l'intérieur commençait cependant à recruter un petit
nombre d'artistes qu'elle chargeait d'étudier et de réparer quel-
ques-uns de nos plus beaux monuments du moyen âge. C'est à cette
impulsion donnée dès l'origine avec prudence que nous devons
la conservation des meilleurs exemples de notre architecture na-
tionale, une heureuse révolution dans les études de l'architecture,
d'avoir pu étudier pendant de longues années les édifices qui
couvrent nos provinces, et réunir les éléments de ce livre que
— III —
nous présentons aujourd'hui au public. Au milieu de difficultés
sans cesse renaissantes, avec des ressources minimes, la Commission
des monuments historiques a obtenu des résultats immenses; tout
faible que soit cet hommage dans notre bouche, il y aurait de l'in-
gratitude à ne pas le lui rendre : car, en conservant nos édifices,
elle a modifié le cours des études de l'architecture en France; en
s'occupant du passé, elle a fondé dans l'avenir.
Ce qui constitue les nationalités, c'est le lien qui unit étroitement
les différentes périodes de leur existence; il faut plaindre les peuples
qui renient leur passé, car il n'y a pas d'avenir pour eux! Les
civilisations qui onl profondément creusé leur sillon dans l'histoire
sont celles chez lesquelles les traditions ont. été le mieux respectées,
el dont l'âge mûr a conservé tous les caractères de l'enfance. La civi-
lisation romaine est là pour nous présenter un exemple bien frappant
de ce que nous avançons ici; et quel peuple eut jamais (dus de
respect pour son berceau que le peuple romain ! Politiquement par-
lant, aucun pays, malgré des différences d'origines bien marquées,
n'est fondu dans un principe d'unité plus compacte que la France;
il n'était donc ni juste ni sensé de vouloir mettre à néant une des
causes de celle unité : ses arts depuis la décadence romaine jusqu'à
la renaissance.
En effet, les arts en France, du ix c au xv" siècle, ont suivi une
marche régulière et logique; ils ont rayonné en Angleterre, en Alle-
magne, dans le nord de l'Espagne, et jusqu'en Italie, en Sicile et en
Orient. Et nous ne profiterions [)as de ce labeur de plusieurs siècles!
Nous ne conserverions pas et nous refuserions de reconnaître ces
vieux litres enviés avec raison par toute l'Europe! Nous serions les
derniers à étudier notre propre langue! Les monuments de pierre
ou de bois périssent, ce serait folie de vouloir les conserver et de
tenter de prolonger leur existence en dépit des conditions de la ma-
tière; mais ce qui ne peut et ne doit périr, c'est l'esprit qui a fait
élever ces monuments, car cet esprit, c'est le nôtre, c'est l'àme du
pays. Dans l'ouvrage que nous livrons aujourd'hui au public, nous
— IV —
avons essayé non-seulemenl de donner de nombreux exemples d«
formés diverses adoptées par l'architecture du moyen âge, Buivant
mi ordre chronologique, mais surtoul el avant tout, de Faire connaître
les raisons d'être de ces formes, les principes qui les onl fait ad-
mettre, les mœurs el les idées au milieu desquelles elles onî pris
naissance. Il nous a paru difficile de rendre compte des transforma-
tions successives des arts <le l'architecture sans donner en même
temps un aperçu de la civilisation dont cette architecture est comme
l'enveloppe ; et si la tâche s'esl trouvée au-dessus de nos forces, nous
aurons au moins ouvert une voie nouvelle â parcourir. c;iv nous ne
saurions admettre l'élude du vêtement indépendamment de l'étude de
l'homme qui le porte. Or, toute sympathie pour telle ou telle forme
de Tari mise de côté, nous avons été frappé de l'harmonie complète
qui existe entre les arts du moyen âge et l'esprit des peuples au
milieu desquels ils se sont développés. Du jour où la civilisation
du moyen âge se sent vivre, elle tend à progresser rapidement, elle
procède par une suite d'essais sans s'arrêter un instant ; à peine
a-t-elle entrevu un principe, qu'elle en déduit les conséquences, et
arrive promptement à l'abus sans se donner le temps de développer
son thème : c'est là le côté faible, mais aussi le côté instructif des
arts du xn c au xvi e siècle. Les arts compris dans cette période de trois
siècles ne peuvent, pour ainsi dire, être saisis sur un point ; c'est une
chaîne non interrompue dont tous les anneaux sont rivés à la hâte par
les lois impérieuses de la logique. Vouloir écrire une histoire de l'ar-
chitecture du moyen Age, ce serait peut-être tenter l'impossible, car
il faudrait embrasser à la fois et faire marcher parallèlement l'histoire
religieuse, politique, féodale et civile de plusieurs peuples; il faudrait
constater les influences diverses qui ont apporté leurs éléments à de-
degrés différents dans telle ou telle contrée; trouver le lien de *■(•<
influences, analyser leurs mélanges et définir les résultats; tenir
compte des traditions locales, des goûts et des mœurs des popula-
tions, des lois imposées par l'emploi des matériaux, des relations
commerciales, du génie particulier des hommes qui ont exercé une
— v —
action sur les événements, soit en hâtant leur marche naturelle, soif
on la faisant dévier; ne pas perdre de vue les recherches incessantes
d'une civilisation qui se forme, el se pénétrer de l'esprit encyclo-
pédique, religieux el philosophique du moyen âge. Ce n'est pas
d'aujpurd'hui que les Dations chrétiennes occidentales ont inscrit sur
leur drapeau le mol « Progrès »; et qui dit progrès, dit labeur, lutte
et transformation:
La civilisation antique est simple, une : elle absorbe au lieu de se
répandre. Tout antre est la civilisation chrétienne : elle reçoit et
donne; c'est le mouvement, la divergence sans interruption possible.
tics deux civilisations ont dû nécessairement procéder très-dill'érem-
ment dans l'expression de leurs arts; on peut le regretter, mais non
aller à rencontre. On peut écrire une histoire (\i'^ arts égyptien, grec
ou romain, parce que ces arts suivent une voie dont la [tente égale
monte a l'apogée et descend à la décadence sans dévier; mais la vie
d'un homme ne suffirait pas à décrire les transformations si rapides
des arts du moyeu à£o, à chercher les causes de ces transformations,
à compter un à un tous les chaînons de cette longue chaîne si bien
rivée, quoique composée d'éléments si divers.
On a pu, lorsque les études archéologiques sur le moyen âge ne
faisaient que poser les premiers jalons, tenter une classification toute
de convention, et diviser les arts par périodes, par styles primaire,
secondaire, tertiaire, de transition, et supposer que la civilisation
moderne avait, procédé comme notre globe, dont la croule aurait
changé de nature après chaque grande convulsion; mais, par le l'ait,
cette classification, toute satisfaisante qu'elle paraisse, n'existe pas
plus dans l'histoire de nos arts que dans la géologie, el de la déca-
dence romaine à la renaissance du xvi" siècle il n'y a qu'une suite de
transitions sans arrêts. Ce n'est pas que nous voulions ici blâmer une
méthode qui a rendu d'immenses services, en ce qu'elle a posé des
points saillants, qu'elle a mis la première de l'ordre dans les ("Indes,
et qu'elle a permis de défricher le terrain ; mais, nous le répétons, cette
classification est de pure convention, el nous croyons que le moment
VI
«•si venu d'étudier l'arl «lu moyeu âge comme <>n étudie le développe-
ment el la vie d'un être animé qui de l'enfance arrive à la vieillesse
par une suite de transformations insensibles, el ans qu'il soit possible
dédire le jour où cesse l'enfance el où commence la vieilli — I
raisons, notre insuffisance peut-être, nous onl déterminé à donner à
cel ouvrage la forme d'un Dictionnaire. Cette forme, eu facilitanl les
recherches au lecteur, dous permel de présenter une masse considé-
rable de renseignements el d'exemples qui o'eussenl pu trouver leur
place dans une histoire, sans rendre le discoui - confus el presque in-
intelligible. Elle nous a paru, précisément à cause de la multiplicité
des exemples donnés, devoir être plus favorable aux études, mieux
faire reconnaître les diverses parties compliquées, mais rigoureuse-
ment déduites, des éléments qui entrent dan- la composition de dos
monuments du moyen âge, puisqu'elle nous oblige, pour ainsi dire,
à les disséquer séparément, tout en décrivant les fonctions el les trans-
formations de «es diverses parties i Nous n'ignorons pas que cette
complication ^^ arts du moyen Age, la diversité de leur origine, e!
celte recherche incessante du mieux qui arrive rapidement à l'abus,
ont rebuté bien des esprits, ont été cause de la répulsion qu'on éprou-
vait et qu'on éprouve encore pour une étude dont le but n'apparaît
pas clairement. Il est plus court de nier que d'étudier : longtemps on
n'a voulu voir dans ce développement d'une des facultés intellectuelles
de notre pays que le chaos, l'absence de tout ordre, de toute raison ;
et cependant, lorsqu'on pénètre au milieu de ce chaos, qu'on voit
sourdre une à une les sources de l'art de l'architecture du moyen âg .
qu'on prend la peine de suivre leur cours, on découvre bientôt la pente
naturelle vers laquelle elles tendent toutes, et combien elles sont fé-
condes. Il faut reconnaître que le temps de la négation aveugle est
déjà loin de nous : notre siècle cherche à résumer le passé ; il semble
reconnaître (et en cela nous croyons qu'il est daus le vrai) que pour se
frayer un chemin dans l'avenir, il faut savoir d'où l'on vient, profiter
de tout ce que les siècles précédents ont laborieusement amassé. Ce
sentiment est quelque chose de plus profond qu'une réaction contre
— VII —
l'esprit destructeur du siècle dernier, c'est un besoin du moment: et
si quelques exagérations ont pu effrayer les esprits sérieux, si l'amour
du passée parfois été poussé jusqu'au fanatisme, il n'en reste pas moins
au fond de la vie intellectuelle de notre époque une tendance générale
et très-prononcée vers les études historiques, qu'elles appartiennent à
la politique, à la législation, aux lettres et aux arts. 11 suffit, pour s'en
convaincre (si cette observation avait besoin de s'appuyer sur des
preuves), de voir avec quelle avidité le public en France, en Angleterre,
en Italie, en Allemagne et en Russie, se jette sur toutes les œuvres qui
traitent de l'histoire ou de l'archéologie, avec quel empressement les
erreurs sont relevées, les monuments et les textes mis en lumière. Il
semble que les découvertes nouvelles viennent en aide à ce mouvement
général. Au moment où la main des artistes ne suffit pas à recueillir
les restes si nombreux et si précieux de nos édifices anciens, apparaît
la photographie, qui l'orme en quelques années un inventaire fidèle
de tous ces débris. De sages dispositions administratives réunissent et
centralisent les documents épars de notre histoire; les départements,
les villes, voient des sociétés se fonder dans leur sein pour la conser-
vation des monuments épargnés par les révolutions et la spéculation;
le budget de l'État, au milieu des crises politiques les plus graves,
ne cesse de porter dans ses colonnes des sommes importantes pour
sauver de la ruine tant d'œuvres d'art si longtemps mises en oubli.
Et ce mouvement ne suit pas les fluctuations d'une mode, il est
constant, il est chaque jour plus marqué, et, après avoir pris nais-
sance au milieu de quelques hommes éclairés, il se répand peu à peu
dans les masses; il faut dire même qu'il est surtout prononcé dans
les classes industrielles et ouvrières, parmi les hommes cbez lesquels
l'instinct agit plus que l'éducation : ceux-ci semblent se reconnaître
dans les œuvres issues du génie national.
Quand il s'est agi de se servir ou de continuer (U^ œuvres (\c^
siècles ]iassés, ce n'est pas d'en bas que nous sont venues les diffi-
cultés, et les exécutants ne nous ont jamais fait défaut. Mais c'est
précisément parce que celte tendance est autre cbose qu'une mode
Vi'll —
ou une réaction, qu il esl imporlanl d'apporter un choix scrupuleux,
*une critique impartiale el sévère, dan- l'étude el l'emploi des maté-
riaux qui peuvenl contribuera rendre à notre paya un arl conforme
à son génie. Si cette étude esl incomplète, étroite, elle sera stérile
el fera plus de mal < 1 1 1 < • de bien; elle augmentera la confusion et
l'anarchie dans lesquelles les arts sonl tombés depuis tantôt cin-
quante ans, et qui nous conduiraient à la décadence; elle apportera
un élément dissolvant de plus. Si, au contraire, cette étude esl dirigée
avec intelligence et soin; si l'enseignement élevé l'adopte franche-
ment el arrête ainsi ses écarts, réunit sous sa main tant d'efforts
qui se sont perdus faute d'un centre, les résultats ne se feront pas
attendre : l'art de l'architecture reprendra le rang qui lui convient
chez une nation éminemment créatrice.
Des convictions isolées, si fortes qu'elles soient, ne peuvent faire
une révolution dans les arts. Si aujourd'hui nous cherchons à renouer
ces lils brisés, à prendre dans un passé qui nous appartient en propre
les éléments d'un art contemporain, ce n'est pas au profit de- goûts
de tel ou tel artiste ou d'une coterie; nous ne sommes au contraire
que les instruments dociles des goûts et des idées de notre temps,
et c'est aussi pour cela que nous avons foi dans nos études el que
le découragement ne saurait nous atteindre. Ce n'es! pas nous qui
taisons dévier les arts de notre époque, c'est notre époque qui nous
entraîne Où? Qui le sait ! Faut-il au moins que nous remplissions
de notre mieux la tâche qui nous est imposée par les tendances du
temps oii nous vivons. Ces efforts, il est vrai, ne peuvent être que
limités, car la vie de l'homme n'est pas assez longue pour permettre
à l'architecte d'embrasser un ensemble de travaux à la fois intellec-
tuels et matériels; l'architecte n'est et ne peut être qu'une partie d'un
tout : il commence ce que d'autres achèvent, ou termine ce que
d'autres ont commencé; il ne saurait donc travailler dans l'isolement,
car son œuvre ne lui appartient pas en propre, comme le tableau au
peintre, le poëme au poëte. L'architecte qui prétendrait seul imposer
un art à toute une époque ferait un acte d'insigne folie. En étudiant
— IX —
l'architecture du moyen âge, en cherchant à répandre cette étude,
nous devons déclarer hautement que notre but n'est pas de faire
rétrograder les artistes, de leur fournir les éléments d'un art oublié,
pour qu'ils les reprennent tels quels, et les appliquent sans raison
aux édifices du xix' siècle; celte extravagance a pu nous être repro-
chée, mais elle n'a heureusement jamais été le bul de nos recherches,
la conséquence de nos principes. On a pu l'aire des copies plus ou moins
heureuses des édifices antérieurs au x\T siècle ; ces tentatives ne doi-
vent être considérées (pie comme des essais destinés à retrouver les élé-
ments d'un art perdu, non comme le résultai auquel doit tendre notre
architecture moderne. Si nous regardons l'étude de l'architecture du
moyen âge comme utile, et pouvant amener peu à peu une heureuse
révolution dans l'art, ce n'est pas à coup sur pour obtenir des œuvres
sans originalité, sans style, pour voir reproduire sans choix, et
comme une l'orme muette, des monuments remarquables surtout
à cause du principe qui les a l'ait élever; mais c'est au contraire pour
que ce principe soit connu, et qu'il puisse porter des fruits aujour-
d'hui comme il en a produit pendant les xiTet xm" siècles. En sup-
posant qu'un architecte de ces époques revienne parmi nous, avec
ses formules et les principes auxquels il obéissait de son temps,
et qu'il puisse être initié à nos idées modernes, si l'on mettait à sa
disposition les perfectionnements apportés dans l'industrie, il ne bâ-
tirait pas un édifice du temps de Philippe-Auguste ou de saint Louis,
parce qu'il fausserait ainsi la première loi de, son art, qui est de se
conformer aux besoins et aux mœurs du moment : d'être rationnel.
Jamais peut-être des ressources plus fécondes n'ont été offertes aux
architectes: les exécutants sont nombreux, intelligents et habiles de
la main; l'industrie est arrivée à un degré de puissance qui n'avait
pas été atteint. Ce qui manque à tout cela, c'est une âme; c'est ce
principe vivifiant qui rend toute œuvre d'art respectable, qui l'ait que
l'artiste peut opposer la raison aux fantaisies souvent ridicules dc<
particuliers ou d'autorités peu compétentes, trop disposés à consi-
dérer l'art comme une superfluité, une affaire de caprice ou de mode.
i. — b
— X —
Pour que l'artiste respecte son œuvré, il faut qu'il l'ait conçue ;i\''<-
la conviction intime que cette œuvre est émanée d'un principe frai,
basé sur les règles du bon sens; le goût, souvent, n'est pas autre
chose, el pour que l'artiste soil respecté lur-même, il faut que
conviction ne puisse être mise en doute : or, comment supposer qu'on
respectera l'artiste qui, soumis ;'i toutes les puérilités d'un amateur
fantasque, lui bâtira, suivant le caprice <lu moment, une maison
chinoise, arabe, gothique, ou de la renaissance 2 Que devienl l'artiste
au milieu de ton t ceci? N'est-ce pas le costumier qui nous habille
.suivant notre fantaisie, mais qui n'est rien par lui-même, n'a et ne
peut avoir ni préférence, ni goût propre, ni ce qui constitue avant
tout l'artiste créateur, l'initiative? Mais l'étude d'une architecture
dont la forme est soumise à un principe, comme le corp> est soumis
à l'intelligence, pour ne point rester stérile, ne saurait être incomplète
et superfieielle. Nous ne craindrons pas de le dire, ce qui a le plus
retardé les développements de la renaissance de notre architecture
nationale, renaissance dont on doit tirer profit pour l'avenir, c'est
le zèle mal dirigé, la connaissance imparfaite d'un art dans lequel
beaucoup ne voient qu'une forme originale et séduisante sans appré-
cier le fond. Nous avons vu surgir ainsi de pâles copies d'un corps
dont l'âme est absente. Les archéologues, en décrivant et classant les
formes, n'étaient pas toujours architectes praticiens, ne pouvaient
parler que de ce qui frappait leurs yeux; mais la connaissance du
pourquoi devait nécessairement manquer à ces classilieations pure-
ment matérielles, et le bon sens public s'est trouvé justement choqué
à la vue de reproductions d'un art dont il ne comprenait pas la raison
d'être, qui lui paraissait un jeu bon tout au plus pour amuser quel-
ques esprits curieux de vieilleries, mais dans la pratique duquel il
fallait bien se garder de s'engager.
C'est qu'en effet, s'il est un art sérieux qui doive toujours être
l'esclave de la raison et du bon sens, c'est l'architecture. Ses lois fon-
damentales sont les mêmes dans tous les pays et dans tous les temps :
la première condition du goût en architecture, c'est d'être soumis à
— XI —
ces lois; cl les artistes qui, après avoir blâmé les imitations contem-
poraines de temples romains dans lesquelles on ne pouvail retrouver
ni le souille Inspirateur qui les a l'ail élever, ni «les points de rapports
avec nos habitudes cl nos besoins, se son! mis à construire des pasti-
ches des formes romanes ou gothiques, sans se rendre compte des
motifs qui avaient l'ail adopter ces formes, a'onl l'ail que perpétuer
dune manière plus grossière encore les erreurs contre lesquelles ils
s'étaient élevés.
Il y a deux choses dont on doit tenir compte avanl toul dans l'étude
d'un ail, c'est la connaissance du principe créateur, cl le choix dans
l'œuvre créée. Or, le principe de l'architecture française au moment
où clic se développe avec une grande énergie, du xn' au \ni" siècle,
étant la soumission constante de la forme aux mœurs, aux idées du
moment, l'harmonie entre le vêtement et le corps, le progrès inces-
sant, le contraire de l'immobilité; l'application de ce principe ne
saurait faire rétrograder l'art, ni même le rendre stationnaire. Tous
les monuments enfantés par le moyen âge seraient-ils irréprochables,
qu'ils ne devraient donc pas être aujourd'hui servilement copiés,
si l'on élève un édifice neuf; ce n'esl qu'un langage dont il faul
apprendre à se servir pour exprimer sa pensée, mais non pour répéter
ce que d'autres ont dit. Et dans les restaurations, même lorsqu'il
ne s'agit «pie de reproduire ou de réparer les parties détruites
ou altérées, il esl d'une très-grande importance de se rendre compte
(les causes qui ont l'ait adopter ou modifier telle ou telle disposition
primitive, appliquer telle ou telle forme; les règles générales laissent
l'architecte sans ressources devant les exceptions nombreuses qui se
présentent à chaque pas, s'il n'est pas pénétré de l'esprit qui a dirigé
les anciens constructeurs.
On rencontrera souvent dans cet ouvrage dos exemples qui accu-
sent l'ignorance, l'incertitude, les tâtonnements, les exagérations
de certains artistes; mais, qu'on veuille bien le remarquer, on y
trouvera aussi l'influence, l'abus même parfois d'un principe vrai, une
méthode en même temps qu'une grande liberté individuelle, l'unité
— XII —
<lu style, l'harmonie dans l'emploi des formes, l'instinct de* propor-
tions, toutes les qualités qui constituent un art, <|u il s'applique ;'• la
plus humble maison de paysan ou ;'i la plus ricin: cathédrale, comme
au palais du souverain. En effet, une civilisation ne peul prétendre
posséderun arl que si cel arl pénètre partout, -il fail sentir sa pré-
sence dans les œuvres les plus vulgaires. Or, de tous les pays occi-
dentaux de l'Europe, la France est encore celui chez qui cette heu-
reuse faculté s'esl le mieux conservée, car c'esl relui qui l'a possédée
au plus haut degré depuis la décadence romaine. De tout temps la
France a imposé ses arts el ses modes à une grande partie du conti-
nent européen : elle a essayé vainement depuis la renaissance de se
faire italienne, allemande, espagnole, grecque; son instinct, le goût
natif qui réside dans toutes les (hisses du pays, l'ont toujours rame-
née à son génie propre en la relevant après les plus graves erreurs.
Il est bon, nous croyons, de le reconnaître, car trop longti mps les ar-
tistes ont méconnu ce sentiment el n'ont pas su en profiter. Depuis
le règne de Louis XIV surtout, les artistes ont fait ou prétendu faire
un corps isolé dans le pays, sorte d'aristocratie étrangère, méconnais-
sant ces instincts des masses. En se séparant de la foule, ils n'ont
plus été compris, ont perdu toute influence, et il n'a pas dépendu
d'eux que la barbarie ne gagnât sans retour ce qui restait en dehors
de leur sphère. L'infériorité d'exécution dans les œuvres des deux
derniers siècles comparativement aux siècles précédents nous en four-
nit la preuve. L'architecture surtout, qui ne peut se produire qu'à
l'aide d'une grande quantité d'ouvriers de tous états, ne présentait
plus, à la fin du xvnr siècle, qu'une exécution abâtardie, molle,
pauvre et dépourvue de style, à ce point de faire regretter les der-
nières productions du Bas-Empire. La royauté de Louis XIV, en se
mettant à la place de toute chose en France, en voulant être le prin-
cipe de tout, absorbait sans fruit les forces vives du pays, plus encore
peut-être dans les arts que dans la politique; et l'artiste a besoin,
pour produire, de conserver son indépendance. Le pouvoir féodal
n'était certainement pas protecteur de la liberté matérielle ; les rois,
— XIII —
les seigneurs séculiers, comme les évêques el les abbés, oe compre-
naient [tas et ne pouvaient comprendre ce que nous appelons les
droits politiques du peuple : on en a raésusé de notre temps, qu'en
eût-on l'ail au XII e siècle! .Mais ces pouvoirs séparés, rivaux même
souvent, laissaient à la population intelligente el laborieuse sa liberté
d'allure. Les arts appartenaient au peuple, el personne, parmi les
classes supérieures, ne songeait à les diriger, à les l'aire dévier <le leur
voie. Quand les arts ne lurent plus exclusivement pratiqués par le
clergé régulier, el qu'ils sortirent des monastères pour se répandre
dans cent corporations laïques, il ne semble pas qu'un seul évêque
.se soit élevé contre ce mouvement naturel; et comment supposer
«Tailleurs que (\i'^ chefs de l'Eglise, qui avaient si puissamment el
avec mie si laborieuse persévérance aidé à la civilisation chrétienne,
«Missent arrêté un mouvement qui indiquait mieux que tout autre
symptôme que la civilisation pénétrait dans les classes moyennes et
intérieures? Mais les arts, en se répandant en dehors des couvents,
entraînaient avec eux des idées d'émancipation, de liberté intellec-
tuelle, qui durent vivement séduire. des populations avides (rap-
prendre, de vivre, d'agir, et d'exprimer leurs goûts et leurs ten-
dances. C'était dorénavant sur la pierre et le bois, dans les peintures
et les vitraux, que ces populations allaient imprimer leurs désirs,
leurs espérances; c'était laque sans contrainte elles pouvaient pro-
tester silencieusement contre l'abus de la force. A partir du xu' siècle,
(•elle protestation ne cesse de se produire dans toutes les (ouvres d'art
qui décorent nos édifices du moyen âge; elle commence gravement,
elle s'appuie sur les textes sacrés; elle devient satirique à la fin du
xiir siècle, el linit au xv" par la caricature. Quelle que soit sa l'orme,
elle esi toujours franche, libre, crue même parfois. Avec quelle com-
plaisance les artistes de ces époques s'étendent dans leurs (ouvres sur
le triomphe des faibles, sur la chute des puissants! Quel est l'artiste
du temps de Louis XIV qui eût osé placer un roi dans l'enfer à côté
d'un avare, d'un homicide? Quel est le peintre ou le sculpteur du
xin'" siècle qui ait placé un roi dans des nuées, entouré d'une auréole,
— \ I V —
glorifié comme un Dieu, Lenanl la foudre, el ayant ;'i ses pieds les
|)iiiss;tnis du siècle? Est-il possible d'admettre, quand on étudie nos
grandes cathédrales, nos châteaux el dos habitations du moyen &
qu'une autre volonté que celle de l'artiste ;tii influé sur la forme de
leur architecture, sur le système adopté dans leur décoration ou leur
construction? L'unité qui règne dans ces conceptions, la parfaite
concordance des détails avec l'ensemble, l'harmonie de toutes les par-
ties, oe démontrent-elles pas qu'une seule volonté ;i présidéâ l'éreo*
lion de ces œuvres d'art? cette volonté peut-elle être autre que celle
de l'artiste? Kl ne voyons-nous pas, à propos 'le- discussions qui
(Mirent lieu sous Louis XIV, lorsqu'il lui question d'achever le Louvre*
le roi, le surintendant des bâtiments, Colbert, et toute ia cour donner
son avis, s'occuper des ordres, des corniches, el de tout ce qui touche
à l'art, et finir par confier l'œuvre à un homme qui n'était pas archi-
tecte:, cl ne sut que faire un dispendieux placage, dont le moindre
défaut est de ne se rattacher en aucune façon au monument et de
rendre inutile le quart de sa superficie? On jauge une civilisation par
ses arts, car les arts sont l'énergique expression de> idées d'une
époque, et il n'y a pas d'art sans l'indépendance de l'artiste.
L'étude des arts du moyen âge est une mine inépuisable, pleine
«Ficlées originales, hardies, tenant l'imagination éveillée; celte étude
ohlige à chercher sans cesse, et par conséquent elle développe puis-
samment l'intelligence de l'artiste. L'architecture, depuis le xn p siècle
jusqu'à la renaissance, ne se laisse pas vaincre par les difficultés,
elle les aborde toutes, franchement; n'étant jamais à bout de )>■--
sources, elle ne va cependant les puiser que dans un principe vrai.
Elle abuse même trop souvent de cette hahitude de surmonter des
difficultés parmi lesquelles elle aime à se mouvoir. Ce défaut ! pou-
vons-nous le lui reprocher? Il tient à la nature d'esprit de notre pays,
à ses progrès et à ses conquêtes dont nous profitons, au milieu dans
lequel cet esprit se développait. Il dénote les efforts intellectuels d'où
la civilisation moderne est sortie; et la civilisation moderne est loin
d'être simple. Si nous la comparons à la civilisation païenne, de eom-
— XV —
bien de rouages nouveaux ne la trouverons-nous pas surchargée :
pourquoi donc vouloir revenir dans les arts à i\r+ formes simples
quand noire civilisation, dont ces arts ne sont que l'empreinte, est si
complexe ? Toul admirable que soi! Tari grec, ses lacunes sont, trop
nombreuses pour que dans la pratique il puisse être appliqué à nos
mœurs. Le principe qui l'a dirigé est trop étranger à la civilisation
moderne pour inspirer et soutenir nos artistes modernes : pourquoi
donc ne pas habituer nos esprits à ces fertiles labeurs des siècles d'où
nous sommes sortis? Nous l'avons vu trop souvent, ce <pii manque
surtout aux conceptions modernes en architecture, c'est la souplesse,
celte aisance d'un art qui vit dans une société qu'il connaît; notre
architecture gêne on est gênée, en dehors de son siècle, on complai-
sante jusqu'à la bassesse, jusqu'au mépris du bon sens. Si donc nous
recommandons l'étude (U x ^ arts des siècles passés avant l'époque où
ils ont quitté leur voie naturelle, ce n'est pas que nous désirions voir
('lever chez nous aujourd'hui des maisons et i\rs palais du XIII e siècle,
c'est que nous regardons cette ('Inde comme pouvant rendre aux
architectes celte souplesse, celle habitude de raisonner, d'appliquer
à toute chose nn principe vrai, cette originalité native el celle
indépendance qui tiennent au génie de notre pays.
N'aurions-nous que l'ait naître le désir chez nos lecteurs d'appro-
fondir un art trop longtemps oublié, aurions-nous contribué seule-
ment à faire aimer el respecter des œuvres qui sonl la vivante expres-
sion de nos progrès pendant plusieurs siècles, que nous croirions
noire tâche remplie ; et si faibles que soient les résultais de nos efforts,
ils feronl connaître, nous l'espérons du moins, qu'entre l'antiquité
et notre siècle il s'est fait un travail immense dont nous pouvons
profiter, si nous savons en recueillir et choisir les fruits.
VIOLLET-LE-DUC.
DICTIONNAIRE RAISONNÉ
DE
L ARCHITECTURE
FRANÇAISE
DU XI e AU XVI e SIÈCLE
ABAQUE, s. m. (tailloir). Tablette qui couronne le chapiteau de la
colonne. Ce membre d'architecture joue un rôle essentiel dans les con-
structions du moyen âge. Le chapiteau, recevant directement les nais-
sances des arcs, forme un encorbellement destiné à équilibrer le porte
à faux du sommier sur la colonne : le tailloir ajoute donc à la saillie du
chapiteau en lui donnant une plus grande résistance. Biseauté générale-
ment dans les chapiteaux de l'époque romane primitive (fig. i), il affecte
on projection horizontale la forme carrée, suivant le lit inférieur du som-
i. — 1
| ABAQUE | — 2 —
mier de l'arc qu'il supporte; il esl quelquefois décoré de moulures simples
el d'ornements, particulièrement pendant le mi' siècle, dans l'Ile-i
France, la Normandie, la Cham-
pagne, la Bourgogne el les provinces
-, méridionales (fig. 2). Sod plau n
carré pendant la première moitié du
Mil' siècle; mai- alors il D'est plus
décoré que par des profila d'une
coupe très-màle bordant
toujours les feuillages el ornements
du chapiteau. L'exemple que nous
donnons ici est tiré du chœur de
l'église de Vézelay, bâti vers 1200.
Au milieu du xilï lorsque
les arcs sont refouillés de moulures accentuées présentant en coupe
des saillies comprises dans des polygones, les abaques inscrivent
; ^
■ n
nouvelles formes (fig. h). Alors les feuillages des chapiteaux débordent la
saillie des tailloirs (église de Seniur en Auxois et cathédrale de Nevers .
On rencontre souvent des aba-
ques circulaires dans les édifices
5 de la province de Normandie. A la
cathédrale de Goutances, à Baveux,
à Eu, au Mont-Saint-Michel, à Dol
en Bretagne, les abaques circulaires
apparaissent vers le milieu du .\iu e
siècle; les profils en sont hauts, pro-
fondément refouillés, comme ceux
des chapiteaux anglais de la même
époque. Quelquefois, dans les cha-
■A piteaux des meneaux de fenêtres
(comme à la sainte Chapelle du
Palais, comme à la cathédrale d'Amiens, comme dans les fenêtres des
— 3 — [ ABAT-SON •> |
chapelles latérales do la cathédrale de Paris), de 1230 à 1250, les abaques
sont circulaires (flg. 5).
Vers la lin «lu xiii* siècle l,. s abaques diminuent peu à peu d'impor-
tance; ils deviennent bas. maigres, peu saillants pendant le xiv*siècle
(fig. 6), et disparaissent presque entièrement pendant le xv° (fig. 7). Puis
sous l'influence de l'architecture antique, les abaques reprennent dé l'im-
portance au commencement du xvr* siècle (voy. Chapiteau). Pendant la
période romane et la première moitié du xin e siècle, les abaques ne l'ont
pas partie du chapiteau; ils sont pris dans une autre assise de pierre; ils
remplissent réellement la fonction d'une tablette servant de support et do
point d'appui aux sommiers des arcs. Depuis le milieu du XIII e siècle jus-
qu'à la renaissance, en perdant de leur importance comme moulure, les
abaques sont, le plus souvent, pris dans l'assise du chapiteau ; quelquefois
même les feuillages qui décorent le chapiteau viennent mordre sur les
membres inférieurs de leurs profils. Au xv fl siècle, les ornements enve-
loppent la moulure de l'abaque, qui se cache sous cet excès «le végétation.
Le rapport entre la hauteur du profil de l'abaque et le chapiteau, entre h
saillie et le galbe de ses moulures et la disposition des feuillage- ou orne-
ments, est fort important à observer; car ces rapports et le caractère de
ces moulures se modifient, non-seulement suivant les progrès de l'archi-
tecture du moyen Age, mais aussi selon la place qu'occupent les chapi-
teaux. Au xnr siècle principalement, les abaques sont plus ou moins
épais, et leurs profils sont plus ou moins compliqués, suivant (pic les
chapiteaux sont placés plus ou moins près du sol. Dans les parties élevées
des édifices, les abaques sont très-épais, largement profilés, tandis que
dans les parties basses ils sont plus minces et finement moulurés.
ABAT-SONS, s. m. C'est le nom qu'on donne aux lames de bois, re-
couvertes de plomb ou d'ardoises, qui sont attachées aux charpentes des
beffrois pour les garantir de la pluie, et pour renvoyer le son des cloches
vers le sol. Ce n'est guère que pendant le xm siècle qu'on a commencé
à garnir les beffrois d'abal-sons. Jusqu'alors les baies des clochers étaient
petites et étroites; les beffrois restaient exposés à l'air libre. Onnelrouu 1
( AliSIDE ] — El —
de traces d'abat-sons antérieurs au xv r siècle que dans les manuscrits
(fi^'. 1). Ils étaient souvent décorés d'ajours, de
dents de scie. ffig. 2) à leur extrémité inférieure,
nu de gauf'rurcs but les plombs. Voy. Bu i aoi .)
ABAT-VOIX, s. m. —Voy. Chaire.
ABBAYE, s. f. — V. Am.nm.' h RI HOMASTIOUE.
ABSIDE, s. f. (quelques-uns dhent apside). Cesl
la partie qui termine le chœur d'une église, soit
par un hémicycle, soit par des pan> coupée, -uil
par un mur plat. Bien que le mot abside ne doive
rigoureusement s'appliquer qu'à la tribune ou
cul-de-four qui clôt la basilique antique, on l'em-
, ploie aujourd'hui pour désigner le chevet, l'extré-
mité du chœur, et même les chapelles circulaires
ou polygonales des transsepts ou du rond-point.
On dit : chapelles absidales, c'est-à-dire chapelles
ceignant l'abside principale ; abside carrée : la ca-
'église de Dol (Bretagne), sont terminées par des absides
£.r,
thédraledeLaon,
%
WiéSiïlIwi ^Tmffi-y
u ^s/jL* mc**&s- .
^
— 5 — [ ABSIDE )
carrées, ainsi que beaucoup de petites églises de l'Ile-de-France, de Cham-
pagne, de Bourgogne, de Bretagne et de Normandie. Certaines églises ont
leurs croisillons terminés par
des absides semi-circulaires :
tels sont les transsepts des cathé-
drales de Noyon, de Soissons,
de Tournay en Belgique; des
églises de Saint-Macaire près
de Bordeaux, Saint-Martin de
Cologne, toutes églises bâties
pendant le xn e siècle ou au com-
mencement du xm e . Dans le
midi de la France la disposition
de l'abside de la basilique anti-
que se conserve plus longtemps
que dans le nord. Les absides
des églises de Provence sont gé-
néralement dépourvues de bas
côtés et de chapelles rayonnantes jusque vers le milieu du xm e siècle ; leurs
voûtes en cul-de-four sont plus basses que celles du transsept. Telles sont
les absides des cathédrales
d'Avignon, des églises duThor
(lig. 1) (Vaucluse); de Chauvigny
(Basse) , dans le Poitou (fig. 2) ;
d'Autun, de Cosne-sur-Loire
(fig. 3); des églises de l'Angou-
mois et de la Saintonge, et plus
tard celles des cathédrales «le
Lyon, de Béziers, de la cité de
Carcassonne, de Viviers. Mais il
est nécessaire de remarquer que
les absides des églises de Pro-
vence sont généralement bâties
sur un plan polygonal, tandis
que celles des provinces plus
voisines du Nord sont élevées
sur un plan circulaire. Dans
les provinces du centre, l'in-
fluence romaine domine, tandis
qu'en Provence, et en remon-
tant le Rhône et la Saône, c'est
l'influence gréco-byzantine qui se fait sentir jusqu'au x m siècle.
Cependant, dès la lin du xi e siècle, on voit des bas côtés et des chapelles
rayonnantes circonscrire les absides de certaines églises de l'Auvergne,
du Poitou, du centre de la France; ce mode s'étend pendant le xn e siècle
[ ABSIDE ] — 6 —
jusqu'à Toulouse. Telles sont les absides de Saint-Hilaire de Poitiers
(lig. û), de Notre-Dame du Port àClermont; de Saint-Etienne de v
de Saint- Sernin de
Toulouse. Dansl'Ile-dc-
France,en Normandie,
sauf quelques ex
lions, les absides des
églises oe se garnissent
guère <ic chapelles
rayonnantes que vers
!<■ commencement «lu
mit siècle, el souvent
les chœurs sonl seule-
ment entourés de bas
côtés simples, comme
dans Leséglises de Man-
i a et (Je Poissy, ou dou-
bles, ainsi que cela exis-
tait autrefois a li cathé-
drale de Paris, avant
l'adjonction des cha-
pelles du nv* siècle
'lit:. '} ; . On voit poindre
le- chapelles absidales
dans les grands édifices
appartenant an -h
l'Ile-de-France, à Char-
tres et à Bourges f fig.6 ; :
ces chapelle- -ont alors
petites, espacées; ce ne
sont guère que <!»•>
niches moins élevées
que les bas côtés.
Ce n'est point là ce-
pendant une règle gé-
nérale : l'abside de l'é-
glise de Saint-Denis
possède des chapelles
qui datent du xii c siècle,
et prennent déjà une grande importance ; il en est de même dans le chœur
de l'église rie Saint-Martin des Champs, à Paris (fig. 7). Ce plan présente
une particularité : c'est cette travée plus large percée dans l'axe du
chœur, et cette grande chapelle centrale. Ici, comme à Saint-Denis,
comme dans les églises Saint-Remi de Reims et de Vézelay (tig. 8],
constructions élevées pendant le xn e siècle ou les premières années
-//, 45
£^ C4t&LAtAr&S.
£L.Ci.'/XXj4.*r-J-
— 7 — [ ABSIDE ]
du xiii 1 ', ou remarque une disposition de chapelles qui semble appartenir
aux églises abbatiales.
Ces chapelles sont lar-
gement ouvertes sur les
bas côtés, peu profon-
des, et sont en commu-
nication entre elles par
une sorte de double bas
côté étroit, qui produit
eu exécution un grand
effet.
C'est pendant le cours
du XIII' siècle que
les chapelles absidales
prennent tout leur dé-
veloppement. Les che-
vets îles cathédrales de
Reims", d' Amiens (fig. 9)
el, de Beauvais .élevés
de 1220 à 1270, nous
eu ont laissé de remar-
quables exemples.
C'est alors que la cha-
pelle absidale, placée
dans l'axe de l'église
et dédiée à la sainte
Vierge, commence à_
prendre» une importan-
ce qui s'accroît pendant
le xiv e siècle, comme à
Saint-Ouen de Rouen
(ftg. 10). pour former
bientôt une petite église
annexée au chevet de
la grande, connue à la
cathédrale de Rouen, et
plus tard dans presque
toutes les églises du
XV* siècle.
Les constructions des
absides et chapelles
absidales qui conser-
vent le plan circulaire
dans les édifices anté-
rieurs au XIII e siècle, abandonnent ce parti avec la tradition romane,
« — w t it --\t
\ AOtfDI ] 8
pour m renfermer dans le plan polygonal, plus facile à combiner avec
I'' système des voûtes à nervure-, alor> adopté, et av. c l'ouverture des
grandes fenêtres a meneaux, les-
quelles ne peuvent s'appareiller
convenablement sur no plan cir-
culaire.
Ko France, les absides cai
ne se rencontrent guère que dans
des édifices d'une médiocre impor-
tance. Toutefois nous avons cité
la cathédrale de Laon ' et l'église
de Dol, qui sont terminées par
des abside:-, carrées et un grand
fenestrage comme la plupart des
églises anglaises.
Ce mode de clore le chevet des
églises est surtout convenable pour des édifices construits avec économie
et sur de petites dimensions. Aussi a-t-il été fréquemment employé dans
les villages ou petites
bourgades, particuliè-
rement dans le Nord
et la Bourgogne. Nous
citerons les absides
carrées des églises de
Montréal (Yonne), xn e
siècle; de Vernouillet
(fig. 11), xnr siècle; de
Gassicourt, xiv e siècle,
près de Mantes; de
Tour (fig. 12), fin du
xiv e siècle, près de
Bayeux ; de Clamecy,
xm e siècle, circonscrite
par le bas côté.
Nous mentionnerons aussi les églises à absides jumelles; nous
12 en connaissons plusieurs exem-
ples, et, parmi les plus remar-
quables, l'église deVaren, xn e siè-
cle (Tarn-et-Garonne), et l'église
du Taur à Toulouse, fin du xiv°
siècle (fig. 13). Dans les églises de
1 II faut dire que l'abside carrée de la cathédrale de Laon a été rebâtie vers la seconde
moitié du xiu e siècle. Originairement, cette abside était circulaire, avec bas côté pour-
tournant le sanctuaire, ainsi que des fouilles récemment faites l'ont démontré.
— ( J' — [ ACCOLADE 1
fondation ancienne, c'est toujours sous L'abside que se trouvent placées
les cryptes ; aussi le sol des absides, autant par suite do celte disposition
que par tradition, se trouve-t-il élevé
de quelques marches au-dessus du sol
<le la nef et des transsepts. Les églises
de Saint-Denis en France et de Saint-
Benoît-sur-Loire présentent des exem-
ples complets décryptes réservées sous
les absides, et construites de manière
à relever le pavé des ronds-points de
quinze à vingt marches au-dessus du niveau du transsept. (Voy. Crypte.)
Parmi les absides les plus remarquables et les plus complètes, on peul
citer celles des églises d'Ainay à Lyon, de l'Abbaye-aux-Dames à Caen,
de Notre-Dame du Port à Clermont, de Saint-Sernin à Toulouse, xi' et
mi' siècles; de Brioude, de Fontgombaud; dos cathédrales de Paris,
de Reims, d'Amiens, de Bourges, d'Auxerre, de Chartres, de Beauvais,
de Séez; des églises de Pôntigny, de Vézelay, de S'emur en Auxois,
xu e et xin 1 ' siècles; des cathédrales de Limoges, de Narbonne, d'Albi;
de l'église Saint-Ouen de Rouen, XIV B siècle; de la cathédrale de Tou-
louse, de l'église du Mont-Saint-Michel eu mer, xv e siècle; des églises
Saint-Pierre de Caen, Saint-Eustache de Paris, de Brou, xvi e siècle.
Généralement les absides sont les parties les plus anciennes des édifices
religieux : 1° parce que c'est par celle partie que la construction des
églises acte commencée; 2° parce qu'étant le lieu saint, celui où s'exerce
le culte, on a toujours dû hésitera modifier des dispositions tradition-
nelles; 3° parce que, par la nature même de la construction, celle parti
des monuments religieux du moyen âge est la plus solide, celle qui ré-
siste le mieux aux poussées des voûtes, aux incendies, et qui se trouve,
dans notre climat, tournée vers la meilleure exposition.
il est cependant des exceptions à cette règle, mais elles sont assez
rares, et elles ont été motivées par des accidents particuliers, ou parce
<pie, des sanctuaires anciens ayant été conservés pendant que l'on
reeonstruisait les nets, on a dû, après que celles-ci étaient élevées, rebâtir
les absides pour les remettre en bar- -jy^
monie avec les nouvelles dispositions.
ACCOLADE, s. f. On donne ce nom à
certaines courbes qui couronnent les
linteaux des portes et fenêtres, particu-
lièrement dans l'architecture civile. Ce
n'est guère que vers la fin du XIV e siècle
que l'on commence à employer ces
formes engendrées par des arcs de
cercle, et qui semblent uniquement destinées à orner les faces extérieures
des linteaux. Les accolades sont, à leur origine, à peine apparentes (tig. 1),
t. — 2
| ACCOUDOIB ] — 10 —
plus tard elles se dégagent, sont plus accentuées (lig. 2) ; puis, au com-
mencement du xvi e siècle, prennent une grande importance (fig. 3), et ac-
compagnent presque toujours les couronnements des portes, les arcaturei ;
— i r~n — i — ' fv^^î r
décorent les sommets des lucarnes de pierre, se retrouvent dans les plus
menus détails des galeries, des balustrades, des pinacles, des clocheton-.
Cette courbe se trouve appliquée
indifféremment aux linteaux de
pierre ou de bois, dans l'architecture
domestique. (Voy. Contre-courbe.)
ACCOUDOIR, s. m. C'est le nomque
l'on donne à la séparation des stalles,
et qui permet aux personnes assises
de s'accouder lorsque les miséricordes
sont relevées (voy. Stalles). Les ac-
coudoirs des stalles sont toujours
élargis à leur extrémité en forme de
spatule, pour permettre aux per-
sonnes assises dans deux stalles voisines de s'accouder sans se gêner
réciproquement (fig. 1). Les accoudoirs sont souvent supportés, soit par
— 11 — [ ALBATRE |
des animaux, des tôtes, des figures, ou par des colonnettes (fig. 2). On
voit encore de beaux accoudoirs dans les stalles de la cathédrale de Poi-
tiers, des églises de Notre-Dame de la Roche, de Saulieu, xiif siècle;
dans celles des églises de Bamberg, d'Anelleau, de l'abbaye de la Chaise-
Dieu, de Saint-Géréon de Cologne, xiv e siècle; de Flavigny, de Gassi-
court, de Simorre, xv e siècle; des cathédrales d'Albi, d'Auch, d'Amiens;
des églises de Saint-Bertrand de Comminges, de Montréal (Yonne), de
Saint-Denis en France, provenant du château de Gaillon, xvi* siècle.
AGRAFE, s. f. C'est un morceau de fer ou de bronze qui sert à relier
ensemble deux pierres. (Voy. Chaînage.)
AIGUILLE, s. f. On donne souvent ce nom à la terminaison pyramidale
d'un clocher ou d'un clocheton, lorsqu'elle est fort aigiie. On désigne
aussi par aiguille l'extrémité du poinçon d'une charpente qui perce le
comble et se décore d'ornements de plomb. (Voy. Flèche, Poinçon.)
ALBATRE, s. m. Cette matière a été fréquemment employée dans le
moyen ûge, du milieu du xm e siècle au xvi e , pour faire des statues de tom-
beaux et souvent môme les bas-reliefs décorant ces tombeaux, des orne-
ments découpés se détachant sur du
marbre noir (fig. 1), et des retables,
vers la fin du xv e siècle. L'exemple
que nous donnons ici provient des
magasins de Saint-Denis. Il existe,
dans la cathédrale de Narbonne,
une statue de la sainte Vierge, plus
grande que nature, d'albâtre orien-
tal, du xiv c siècle, qui est un véri-
table chef-d'œuvre. Les belles sta-
tues d'albâtre de cette époque, en
France, ne sont pas rares; malheu-
reusement cette matière ne résiste
pas à L'humidité. Au Louvre, dans
le musée des monuments français,
dans l'église de Saint-Denis, on ren-
contre de belles statues d'albâtre provenant de tombeaux. Les artistes
du moyen âge polissaient toujours l'albâtre lorsqu'ils l'employaient pour
la statuaire, maisâ des degrés différents. Ainsi, souvent les nus sont lais>rs
â peu près mats et les draperies polies; quelquefois c'est le contraire
qui a lieu. Souvent aussi on dorait et l'on peignait la statuaire en albâtre,
par parties, en laissant aux nus la couleur naturelle. Le musée deToulouse
renferme de belles statues d'albâtre arrachées à des tombeaux; il en est
une, entre toutes, d'un archevêque de Narbonne, d'albâtre gris, de la (in
du xiv e siècle, qui est d'une grande beauté; la table sur laquelle repose
cette figure était incrustée d'ornements de métal, probablement de cuivre
doré, dont on ne trouve que les attaches. (Voy. Tombeau, Statuaire.)
[ AT.iliM.MI \'T j \'l
alignement, s. m. De ce que la plupart des villes du moyei
sont élevées successivement sur des cités romaines ou sur les villa
gaulois, au milieu des ruine- ou à l'entour de mauvaises cabanes, <>u
en a conclu, un peu légèrement,. que l'édilité au moyen âge n'avait .'in-
cline idée de ce que rfous appelons aujourd'hui les alignements des rues
d'une ville; que chacun pouvait bâtira sa Fantaisie en laissant devant
sa maison l'espace juste nécessaire à la circulation. Il n'en est rien. Il
existe, en France, un assez grand nombre de villes fondées d'un jel
pendant les XII e , Mil" et XIV e siècle-, alignées comme le sonl les villes
de L'Amérique du .Nord bâties par le- émigrants européens.
Le pouvoir féodal n'avait pas à sa disposition nos lois d'expropriation
pour cause d'utilité publique, et quand, par suite «le l'agglomération suc-
cessive des maisons, une ville se trouvait mal alignée, OU plutôt ne l'était
pas du tout, il fallait bien en prendre son parti : car si tout 1. monde
souillait de l'étroitessc des rues et de leur irrégularité, personne n'était
disposé, pas plus qu'aujourd'hui, à démolir -a maison bénévolement, a
céder un pouce de terrain pour élargir la voie publique ou rectifier un
alignement. Le représentant suprême du pouvoir féodal, le roi, à moins de
procéder à l'alignement d'une vieille cité par voie d'incendie, comme
Néron à Rome, ce qui n'eût pas été du goût des bourgeois, n'avait aucun
moyen de faire élargir et rectifier les rues de ses lionnes ville-.
Philippe-Auguste eut, dit-on, l'odorat tellement offensé par la puan-
teur qui s'exhalait des rues de Paris, qu'il résolut de les empierrer pour
faciliter l'écoulement des eaux. De son temps, en effet, on commença à
paver les voies publiques. Il pouvait faire paver des rues et acheter des
maisons qui se trouvaient sur son domaine, mais il n'avait pas à con-
traindre les pouvoirs féodaux ayant leurs juridictions dans la cité, à se
soumettre à un projet d'alignement ou de percement. Il ne faut donc
pas trop taxer nos aïeux d'instincts désordonnés, mais tenir compte des
mœurs et des habitudes de leur temps, de leur respect pour ce qui
existait, avant de les blâmer. Ce n'était pas par goût qu'ils vivaient au
. . ;'/*&*
milieu de rues tortueuses et mal nivelées; car lorsqu'ils bâtissaient une
ville neuve, ils savaient parfaitement la percer, la garnir de remparts
réguliers, d'édifices publics, y réserver des places avec portiques, y élever
des fontaines et des aqueducs. Nous pourrions citer comme exemples les
j3 [ ALLÈGE
villes d'Aigues-Mortes, la ville neuve de Carcassonne, Villeneuv,e-le-Roi,
Villeneuve -l'Archevêque en Champagne, la ville de Monpazier en
Périgord, dont nous donnons le plan (fig. 1), la ville de Sainte-Foy
(Gironde) : toutes villes bâties pendant le xm e siècle.
ALLÈGE, s. f. Mur mince servant d'appui aux fenêtres, n'ayant que
l'épaisseur du tableau, et sur lequel portent les colonnettes ou meneaux
qui divisent la croisée dans les édifices civils (fig. 1). Pendant lesxr,xn*et
xin e siècles, les allèges des croisées sont au nu du parement extérieur du
mur de face. Au xiv e siècle, la moulure ou les colonnettes qui servent de
pied-droit à la fenêtre et l'encadrent, descendent jusqu'au bandeau posé à
hauteur du plancher, et l'allège est renfoncée (fig. 2); indiquant bien ainsi
n iiinm.^sww.
-
qu'elle n'est qu'un remplissage ne tenant pas au corps de la construction.
Au xv e siècle, l'allège est souvent décorée par des balustrades aveugles,
comme on le voit encore dans un grand nombre de maisons de Rouen, à la
maison de Jacques Cœur a Bourges (fig. 3); au XVI e siècle, d'armoiries, de
chiffres, de devises et d'emblèmes, comme à l'ancien hôtel de la chambre
des comptes de Paris (fig.ft), bâti par Louis XII, et dans quelques maisons
[ AMES ] — 1Zl —
d'Orléans. La construction de cette partie tir- fenêtre subil diverses mo-
difications : dans !<■> premiers temps, les assises son! continues, et l'allège
fait, corps avec les parements extérieurs ; plus tard, lorsque les allèges sont
accusées à l'extérieur, elles sont Elites d'un seul morceau posé en délit;
quelquefois même le meneau descend jusqu'au bandeau du plancher, et
les deux parties de l'allège ne sont que des remplissages, deux dalle-
posées de champ, parfaitement propres à recevoir de la sculpture.
AMES (les), s. f. La statuaire du moyen âge personnifie fréquemment
les ûmes. Dans les bas-reliefs représentant le jugement dernier (voy. Juge-
ment dernier), dans les bas-relief- légendaires,
' les vitraux, les tombeaux, les âmes sont repré-
sentées par des formes humaine-, jeunes, sou-
vent drapées, quelquefois nues. Parmi les figures
qui décorent les voussures de^ portes principales
de nos églises, dans le tympan desquelles se
trouve placé le jugement dernier, à la droite du
Christ, on remarque souvent Abraham portant
des groupes d'élus dans le pan de son manteau
(fig. i) : ce sont de petites figures nues, ayant les
bras croisés sur la poitrine ou les mains jointes.
Dans le curieux bas-relief qui remplit le fond de
l'arcade du tombeau de Dagobert à Saint-Denis
(tombeau élevé par saint Louis), on voit repré-
sentée, sous la forme d'un personnage nu, ayant
le front ceint d'une couronne, l'âme de Dagobert soumise à diverses
épreuves avant d'être admise au ciel. Dans presque tous les bas-reliefs
Sr
de la mort de la sainte Vierge, sculptés pendant les xm e et XIV e siècles.
Notre-Seigneur assiste aux derniers moments de sa mère, et porte son
âme entre ses bras comme on porte un enfant. Cette âme est représentée
— 15 — [ AMORTISSEMENT ]
alors sous la figure d'une jeune femme drapée et couronnée. Ce char-
mant sujet, empreint d'une tendresse toute divine, devait inspirer les
habiles artistes de cette époque; il est toujours traité avec amour et
exécuté avec soin. Nous donnons un bas-relief en bois du xiii c siècle
existant à Strasbourg, et dans lequel ce sujet est habilement rendu
(fig. 2). On voit, dans la chapelle du Liget (Indre-et-Loire), une peinture
du xn e siècle de la mort de la Vierge : ici l'âme est figurée nue ; le Christ
la remet entre les bras de deux anges qui descendent du ciel.
Dans les vitraux et les peintures, la possession des âmes des morts est
souvent disputée entre les anges et les démons; dans ce cas, l'âme, que
l'on représente quelquefois sortant de la bouche du mourant, est tou-
jours figurée nue, les mains jointes, et sous la figure humaine, jeune et
sans sexe.
AMORTISSEMENT, s. m. Mot qui s'applique au couronnement d'un
édifice, à la partie d'architecture qui termine une façade, une toiture,
un pignon, un contre-fort. Il est particulièrement employé pour dési-
4,
gner ces groupes, ces frontons contournés, décorés de vases, de rocailles,
de consoles et de volutes, si fréquemment employés pendant le xvi e siècle
dans les parties supérieures des façades des édifices, des portes, des cou-
poles, des lucarnes. Dans la période qui précède la renaissance, le mot
E ] — 10 —
antortiuemmt esl également applicable à certains couronnements on
terminaison» : ainsi on peul considérer l'extrémité sculptée de la couver*
ture «'il dallage de L'abside de l'église du Thor (Vaucluse] comme un
amortissemenl (fig. I); de même que certains fleurons placés à la points
des pignons, pendanl les mit (fig. 2), xrv* el ty' siècles. Les U
contre-forts de la chapelle absidale de la Vierge à la cathédrale d'Amiens.
xm e siècle (fig. 3), Bont de véritables amortissements.
ancre, s. f. Pièce de fer placée à l'extrémité «l'un chaînage pour
maintenir l'écartement des murs (voy. ChaIhage). Les ancres étaient
bien rarement employées dans les constructions antérieur* - au \ v siècle;
les crampons scellés dans les pierres, qui les rendaient solidaires, rem-
plaçaient alors les chaînages. Mais, dans les constructions civiles' du
xv e siècle, on voit souvent des ancres apparentes placées de manière à
ietenir les parements extérieurs des murs. Ces ancres affectent alors des
formes plus ou moins riches, présentant des croix ancrées (fig. 1), des
croix de Saint-André (fig. 2); quelquefois, dans des maisons particulières,
des lettres (fig. 3),, des rinceaux (fig. k).
On a aussi employé, dans quelques maisons du xv e siècle, bâties avec éco-
nomie, des ancres de bois retenues avec des clefs également de bois (fig. 5),
— 17 — [ ANGES ]
et reliant les solives des planchers avec les sablières hautes et basses des
pans de bois de face.
ANGES, s. m. Les représentations d'anges ont été fréquemment em-
ployées dans les édifices du moyen âge, soit religieux, soit civils. Sans
parler ici des bas-reliefs, vitraux et peintures, tels que les jugements
derniers, les histoires de la sainte Vierge, les légendes où leur place
est marquée, ils jouent un grand rôle dans la décoration extérieure
et intérieure des églises. Les anges se divisent en neuf chœurs et en trois
ordres : le premier ordre comprend les Trônes, les Chérubins, les Séra-
phins ; le deuxième, les Dominations, les Vertus, les Puissances; le troisième,
les Principautés, les Archanges, les Anges.
La cathédrale de Chartres présente un bel exemple sculpté de la hiérar-
chie des anges au portail méridional (xill* siècle). La porte nord de la cathé-
drale de Bordeaux donne aussi une série d'anges complète dans ses vous-
<
>ures. La chapelle de Vincennes en offre une autre du xv e siècle. Comme
peinture, il existe dans l'église de Saint-Chef (Isère) une représentation delà
hiérarchie des anges qui date du xu c siècle (voy. pour de plus amples détails,
la savante dissertation de Didron dans le Manuel d'iconographie chrétienne,
I. — 3
f AN(;r;s ] — 18 —
p. 71). A la cathédrale de Reims, on voit une admirable ïérie de tfaii
d'anges placées dans les grand-, pinacles des contre-forts (flg. 1). Ces an.
sont représentés drapés, le-- ailes ouvertes, nu-pieds, e\ tenanl dans \< ■
mains le soleil et la lune, les instruments de lapassion deNotre-Seigneur,
ou les différents ob-
jets nécessaires au
sacrifice de la sainte
messe. A la porte
centrale de la cathé-
drale de Paris, au-
dessus du Jugement
dernier, deux anges
de dimensions co-
lossales, placés des
deux cotés du Christ
triomphant, tien-
nent les instruments de la passion. La même disposition se trouve à la
porte nord de la cathédrale de Bordeaux (fig. 2); à Chartres,, à Amiens
voy. Jugement dernier). A la cathédrale
de Nevers, des anges sont placés à l'in-
'.érieur, dans les tympans du triforium
(fig. 3). A la sainte Chapelle de Paris, des
anges occupent une place analogue dans
l'arcaturc inférieure; ils sont peint- et
dorés, se détachent sur des fonds incrustés
de verre bleu avec dessins d'or, et tiennent
des couronnes entre les sujets peints
représentant des martyrs (fig. U). A la
porte centrale de la cathédrale de Paris,
bien que la série ne soit pas complète et
qu'on ne trouve ni les séraphins ni les
chérubins, les deux premières voussures
sont occupées par des anges qui, sortant
à mi-corps de la gorge ménagée dans la
moulure, semblent assister à la grande
scène du jugement dernier, et forment
autour du Christ triomphant comme une
double auréole d'esprits célestes. Cette
disposition est unique, et ces figures,
dont les poses sont pleines de vérité et
de grâce, ont été exécutées avec une
perfection inimitable, comme toute la
sculpture de cette admirable porte.
Au musée de Toulouse, on voit un ange fort beau, du xn e siècle, en mar-
bre (fig. 5), provenant d'une Annonciation. Il est de grandeur naturelle,
— 19 — [ ANGES ]
tient un sceptre de la main gauche, et ses pieds nus portent sur un dragon
dévorant un arbre feuillu. Cet ange est nimbé; les manches de sa tunique
sont ornées de riches broderies.
Au-dessus du Christ triomphant
delà porte nord de la cathédrale de
Bordeaux, XIII e siècle, on remarque
deux anges en pied, tenant le soleil
et la lune (lig. 6). Cette représenta-
tion symbolique se trouve généra-
lement employée dans les crucifie-
ments (voy. Choix, Ciujc.iFrx). Dans la
cathédrale de Strasbourg, il existe
un pilier, dit « pilier des Anges »,
au sommet duquel sont placées des
statues d'anges sonnant de la trom-
pette, xm e siècle (lig. 7). Ces anges
sont nimbés. Sur les amortissements
qui terminent les pignons ou gables à jour des chapelles du xiv J siècle de
l'abside de la cathédrale de Paris, on voyait autrefois une série d'anges
jouant de divers instruments de musique; ce motif a été fréquemment
7
*. C<M,*^ll/#* J •
employé dans les églises des xiv e et xv e siècles. Les anges sont si m vent
thuriféraires; dans ce cas, ils sont placés à côté du Christ, de la sainte
Vierge, et même quelquefois à coté des saints martyrs. A la sainte
Chapelle, les demi-tympans de l'arcature basse sont décorés de statues
d'anges à mi-corps, sortant d'une nuée et encensant les martyrs peints
dans les quatrefeuilles de ces arcatures (lig. 8). Presque toujours, de la
main gauche, ces anges tiennent une navette.
[ ANIMAI X 1 — 20 —
La plupart îles maîtres autels des cathédrales ou principale! églises
de France étaient encore, il y s un siècle, entourés de colonnes de
cuivre surmontées de Btatues d'an, dément de métal, tenant les
instruments de la passion ou des flambeaux (voy. Autel).
Les sommets des flèches de bois, recouTertes de plomb, ou l'extrémité
des croupes des combles des absides, étaient couronnés «le figures
d'anges de cuivre ou de plomb, qui sonnaient de la trompette, et, par
la manière dont leurs ailes étaient disposées, servaienl de girouettes. Il
existait;! Chartres et à la sainte Chapelle du Palais, avant les incendies
des charpentes, des anges ainsi placé-. Des anges sonnant de la trom-
pette sont quelquefois posés aux sommets des pignons, comme à Notre-
Dame de Paris; aux angles des clochers, connue à l'église de Saint-Père
sous Vézelay. A la base de la flèche de pierre de l'église de Semur en
Auxois, quatre anges tiennent des outres, suivant le texte de l'Apoca-
lypse (chap. vu) : « .... Je vis quatre anges qui se te-
« liaient aux quatre coins de la terre, et qui retenaient
« les quatre vents du monde.... » La flèche centrale de
l'église de l'abbaye du Mont-Saint-Michel était cou-
ronnée autrefois par une statue colossale de l'archange
saint Michel terrassant le démon, qui se voyait de dix
lieues en mer.
Dans les constructions civiles, on a abusé des repré-
sentations d'anges pendant les xv e et xvi e siècles. On
leur a fait porter des armoiries, des devises ; on en a
fait des supports, des culs-de-lampe. Dans l'intérieur
de la clôture du chœur de la cathédrale d'Albi, qui
date du commencement du xvi e siècle, on voit, au-dessus des dossier^
des stalles, une suite d'anges tenant des phylactères (fig. 9).
ANIMAUX, s. m. Saint Jean (Apocalypse, chap. iv et v) voit dans le ciel
entr'ouvert le trône de Dieu entouré de vingt-quatre vieillards vêtus de
robes blanches, avec des couronnes d'or sur leurs têtes, des harpes et
des vases d'or entre leurs mains ; aux quatre angles du trône, sont quatre
animaux ayant chacun six ailes et couverts d'yeux devant et derrière :
le premier animal est semblable à un lion, le second à un veau, le troi-
sième à un homme, le quatrième à un aigle. Cette vision mystérieuse
fut bien des fois reproduite par la sculpture et la peinture pendant les
xn e , xm e , xiv' et xv e siècles. Cependant elle ne le fut qu'avec des modi-
fications importantes. On fit, dès les premiers siècles du christianisme,
des quatre animaux, la personnification des quatre évangélistes : le lion
à saint Marc, le veau à saint Luc, l'ange (l'homme ailé) à saint Mathieu,
l'aigle à saint Jean; cependant saint Jean, en écrivant son Apocalypse,
ne pouvait songer à cette personnification. Toutefois, l'Apocalypse étant
considérée comme une prophétie, ces quatre animaux sont devenu-,
vers le vn e siècle, la personnification ou le signe des évangélistes. Pen-
— 21 — [ ANIMAUX 1
dant le xn e siècle, la sculpture, déjà fort avancée comme art, est encore
toute symbolique ; le texte de saint Jean est assez exactement rendu. Au
portail occidental de l'église de Moissac, on voit représenté, sur le tym-
pan de la porte, le Christ sur un trône, entouré des quatre animaux
i
nimbés tenant des phylactères, mais ne possédant chacun que deux ailes,
et dépourvus de ces yeux innombrables; au-dessous du Christ, dans le
linteau, sont sculptés les vingt-quatre vieillards. Au portail royal de la
cathédrale de Chartres (lig. 1), on voit aussi le
Christ entouré des quatre animaux seulement ;
les vingt-quatre vieillards sont disposés dans
les voussures de la porte. Au portail extérieur
de l'église de Vézelay, on retrouve, dans le
tympan de la porte centrale, les traces du Christ
sur son trône, entouré des quatre animaux et
des vingt-quatre vieillards placés en deux grou-
pes de chaque côté du trône. Plus tard, au
xm c siècle, les quatre animaux n'occupent plus
que des places très-secondaires. Ils sont posés
comme au portail principal de Notre-Dame de
Paris, par exemple, sous les apôtres, aux quatre
angles saillants et rentrants des deux ébrase-
ments de la porte. L'ordre observé dans la
vision de saint Jean se perd, et les quatre ani-
maux ne sont plus là que comme la personnifi-
cation, admise partons, des quatre évangélistes.
On les retrouve aux angles des tours, comme
à la tour Saint-Jacques la Boucherie de Paris
(xvr siècle) ; dans les angles laissés par les
encadrements qui circonscrivent les roses,
dans les tympans des pignons, sur les contre-forts des façades, dans le^
ciels de voûtes, et mémo dans les chapiteaux des piliers de chœurs.
I AM.UAIW 1 — 22 —
\\;mi le \m siècle, Les quatre animaux sont ordinairement ieuk; mail
plus tard, ils accompagnent souvent les évangélistes, qu'ils sont alors
destiné» à faire reconnaître. Cependant noui citerons nn exemple curi<
de statues d'évangélistes de La lin du nr siècle, qui portent entre leui :
bras les animaux symboliques. Ces quatre statues sont ado i un
pilier du cloître de Saint-Bertrand de Comminges Bg. 2).
La décoration des édifices religieux et civils présente une variété infinie
d'animaux fantastiques pendant la période du moyen âge. Les Bestiaires
cas xn e et xiii* siècles attribuaient aux animaux réels <»u fabuleux des
qualités symboliques dont la tradition s'est longtemps conservée dans
l'esprit des populations, grâce aux
innombrables sculptureset peintures
qui couvrent dos anciens monu-
ments; les fabliaux venaient encore
ajouter leur contingent à cette série
de représentations bestiales. Le lion,
symbole de la vigilance, de la force
et du courage ;l'antula, de la cruauté;
l'oiseau caladre, de la pureté ; la si-
rène ; le pélican, symbole de la cha-
rité; l'aspic, qui garde les baumes
précieux et résiste au sommeil; la
chouette, la guivre, le phénix : le ba-
silic, personnification du diable; le
dragon, auquel on prêtait des vertus
si merveilleuses (voy. les Mélange*
archéol. desRR. PP. Martin elCahier),
tous ces animaux se rencontrent dans
les chapiteaux des xit e etxm e siècles,
dans les frises, accrochés aux angles
des monuments, sur les couronne-
msnts des contre-forts, des balustrades. A Chartres, à Reims, à Notre-Dame
de Paris, à Amiens, à Rouen, à Vézelay, à Auxerre, dans les monuments
de l'Ouest ou du Centre, ce sont des peuplades d'animaux bizarres, rendus
toujours avec une grande énergie. Au sommet des deux tours de la façade
de la cathédrale de Laon, les sculpteurs du xm e siècle ont placé, dans les
pinacles à jour, des animaux d'une dimension colossale (fig. 3). Aux angles
('.es contre-forts du portail de Notre-Dame de Paris, on voit aussi sculptées
d'énormes bêtes, qui, en se découpant sur le ciel, donnent la vie à ces
masses de pierre (fig. U). Les balustrades de la cathédrale de Reims sont
surmontées d'oiseaux bizarres, drapés, capuchonnés. Dans des édifices
plus anciens, au xn e siècle, ce sont des frises d'animaux qui s'entrelacent,
s'entre-dévorent (fig. 5); des chapiteaux sur lesquels sont iigurés des êtres
étranges, quelquefois moitié hommes, moitié bêtes, possédant deux corps
pour une tète, ou deux tètes pour un corps. Les églises du Poitou, de la
— 23 — [ ANIMAUX ]
Saintongo, de la Guyenne, les monuments romans de la Bourgogne et
des bords de la Loire, présentent une quantité prodigieuse de ces ani-
maux, qui, tout en sortant de la nature, ont
cependant une physionomie à eux, quelque
chose de réel qui Trappe l'imagination : c'est
une histoire naturelle à part, dont tous les
individus pourraient être classés par espèces.
Chaque province possède ses types particuliers,
qu'on retrouve dans les édifices de la même
époque; mais ces types ont un caractère commun
de puissance sauvage ; ils sont tous empreints
d'un sentiment d'observation de la nature très-
remarquable. Les membres de ces créatures
bizarres sont toujours bien attachés, rendus
avec vérité; leurs contours sont simples et rap-
pellent la grâce que l'on ne peut se lasser
d'admirer dans les animaux de la race féline,
dans les oiseaux de proie, chez certains reptiles.
Nous donnons ici un de ces animaux, sculpté
sur un des vantaux de porte de la cathédrale
du Puy en Yelay (lig. 6). Ce tigre, ce lion, si
l'on veut, est de bois; sa langue, suspendue
sur un axe, se meut au moyen d'un petit contre-
poids, quand on ouvre les vantaux de la porte;
il était peint en rouge et en vert. Il existe,
sur quelques chapiteaux et corbeaux de l'église
Saint-Sernin de Toulouse, une certaine quantité
de ces singuliers quadrupèdes, qui semblent
s'accrocher à L'architecture avec une sorte de frénésie; ils sont sculptés
de main de maître (lig. 7). Au xiv e siècle, la sculpture, en devenant plus
pauvre, plus maigre, et se bornant presque à l'imitation de la llore du
Nord, supprime en grande partie les animaux dans l'ornementation
sculptée ou peinte; mais, pendant le xv 1 ' siècle et au commencement du
xvi c , on les voit reparaître, imités alors plus scrupuleusement sur la
[ AI'ÔTUKS 1 2fr
nature, et ne remplissant qu'un rôle très-secondaire par leur dimensu n.
Ce sdni des sin^«-, des chiens, des ours, des lapin-, des m
renards, des limaçons, des larves, des lézards, <le^ salamandres; parfois
aussi, cependant, des animaux fantastiques, contournés (t.
dans leurs mouvements : tels sont ceux qu'un voyait autrefois seul]
^ur les accolades «le l'hôtel de la Trémoille, à Paris. L» ss représenta-
7
tiors des fabliaux deviennent plus fréquentes, et, quoique fort peu
décentes parfois, se retrouvent dans des chapiteaux, des frises, des boi-
series, des stalles, des jubés. La satire remplace les traditions et les
croyances populaires. Les artistes abusent de ces détails, en couvrent
leurs édifices sans motif ni raison, jusqu'au moment où la renaissance
vient balayer tous ces jeux d'esprit usés, pour y substituer ses propres
égarements.
ANNELÉE (Colonne). — Voy. Bague.
APOCALYPSE, s. f. Le livre de Y Apocalypse de saint Jean ne se prête
guère à la sculpture ; mais, en revanche, il ouvre un large champ à la
peinture : aussi ces visions divines, ces prophéties obscures, n'ont-elles
été rendues en entier, dans le moyen âge, que dans des peintures mu-
rales ou des vitraux. Les roses des grandes églises, par leur dimension
et la multiplicité de leurs compartiments, permettaient aux peintres
verriers de développer cet immense sujet. Nous citerons la rose occiden-
tale de l'église de Mantes, dont les vitraux, qui datent du commence-
ment du xm e siècle, reproduisent avec une énergie remarquable les
visions de saint Jean. La rose de la sainte Chapelle du Palais, exécutée
à la fin du XV e siècle, présente les mêmes sujets, rendus avec une exces-
sive finesse. Parmi les peintures murales, devenues fort rares aujour-
d'hui en France, nous mentionnerons celles du porche de l'église de
Saint-Savin en Poitou, qui donnent quelques-unes des visions de l'Apo-
calypse. Ces peintures datent du commencement du xir 3 siècle.
APOTRES, s. m. Dans le canon de la messe, les douze apôtres sont
désignés dans l'ordre suivant : Pierre, Paul, André, Jacques, Jean,
— 25 — | AI'ÔTIIKS ]
Thomas, Jacques, Philippe, Barthélémy, Mathieu, Simon et Thaddée.
Toutefois, dans l'iconographie chrétienne française du xi e au xvi e siècle,
cet ordre n'est pas toujours exactement suivi : Mathias, élu apôtre à la
place de Judas Iscariote [Actes des apôtres, chap. 1 er ), remplace souvent
Thaddée; quelquefois Jacques le Mineur et Simon cèdent la place aux
deux evangélistes Luc et Marc ; Paul ne peut trouver place parmi les
1 bis
douze apôtres qu'en excluant l'un de ceux choisis par Jésus-Christ lui-
même, tel que Jude, par exemple. Il est donc fort difficile de désigner
les douze apôtres par leurs noms dans la statuaire des \r, xu e et
xm e siècles; plus tard, les apôtres portant les instruments de leur mar-
tyre ou divers attributs qui les l'ont distinguer, on peut les désigner
nominativement. Cependant, dès le xnr siècle, dans la statuaire de nos
cathédrales, quelques apôtres, sinon tous, sont déjà désignés par les
objets qu'ils tiennent entre leurs mains. Saint Pierre porte générale-
ment deux clefs, saint Paul uni' épée. saint André une croix eu sautoir,
saint Jean quelquefois un calice, saint Thomas une équerre, saint
Jacques une aumônière garnie de coquilles et une épée ou un livre,
saint Philippe une croix latine, saint Barthélémy un coutelas, saint
Mathieu un livre ouvert. Ce n'est guère qu'à la tin du xi 1 ' siècle ou au
i. — U
APÔTEE8 | — 26 —
commencement du xir que la figure de Bainl Pierre es! représenté*
tenant les clefs. Nous citerons Le grand tympau de l'égli • yézelay,
qui date de cette époque, el dans lequel on voit saint Pierre deux
représenté tenant deux grandes clefs^ à la porte du paradis et près du
Christ. \ la cathédrale de Chartres, portail méridional, la plupart i
apôtres liennenl des règles; à la cathédrale d'Amiens, portail occidental
(xn? siècle), les instruments de leur martyre ou les attributs désignés
ci-dessus. Quelquefois Paul, les évangélistes, Pierre, Jacques et Jude,
tiennent des livres fermés, comme à la cathédrale de Reims; à Ami
on voit une statue de saint Pierre tenant une seule clef et une croix
latine en souvenir de son martyre. Les apôtres sonl fréquemment sup-
portés par de petites figures représentant les personnages qui les ont
persécutés, ou qui rappellent des traits principaux de leur vie. C'est
surtout pendant les xiv e et xv siècles que les apôtres sonl représentés
avec les attributs qui aident à les faire reconnaître, bien que ce ne
soit pas là une règle absolue. Au portail méridional de la cathédrale
d'Amiens, le linteau de la porte est rempli parle- statues demi-nature des
douze apôtres. Là ils sont représente- dissertant entre eux; quelques-
uns tiennent des livres, d'autres des rouleaux déployés (fig. 1 el 1 bis). Ce
beau bas-relief, que nous donnons en deux partie-, bien qu'il se trouve
sculpté sur un linteau et divi-é seulement par le
dais qui couronne la sainte Vi< \ . -t de la der-
nière moitié du xm e siècle. A l'intérieur de la clô-
ture du chœur de la cathédrale d'Albi (commen-
cement du xvr siècle), les douze apôtres sont re-
présentés en pierre peinte; chacun d'eux tient à la
main une banderole sur laquelle est écrit l'un des
articles du Credo. Guillaume Durand, au xm e siècle
(dans le Iiationale divin, offic), dit que les apôtres,
avant de se séparer pour aller convertir les nations,
composèrent le Credo, et que chacun d'eux apporta
une des douze propositions du symbole (voy. les
notes de Didron, du Manuel d'iconographie chré-
tienne, p. 299 et suiv.). On trouve souvent, dans les
édifices religieux du xr au xvr 2 siècle, les légendes
séparées de quelques-uns des apôtres ; on les ren-
contre dans les bas-reliefs et vitraux représentant
l'histoire de la sainte Yierge, comme à la cathé-
drale de Paris, à la belle porte de gauche de la
façade et dans la rue du Cloître. A Semur en
Auxois, dans le tympan de la porte septentrionale
(xin 9 siècle), est représentée la légende de saint Thomas, sculptée avec
une rare finesse. Cette légende, ainsi que celle de saint Pierre, se
retrouve fréquemment dans les vitraux de cette époque. En France,
à partir du xii e siècle, les types adoptés pour représenter chacun des
— 27 — [ APÔTRES ]
douze apôtros sont conservés sans trop d'altérations jusqu'au xv c siècle.
Ainsi, saint Pierre est toujours représenté avec la barbe et les cheveux
crépus, le front bas, la face large, les épaules hautes, la
taille petite; saint Paul, chauve, une mèche de cheveux
sur le front, le crâne haut, les traits lins, la barbe longue
et soyeuse, le corps délicat, les mains fines et longues;
saint Jean, imberbe, jeune, les cheveux bouclés, la phy-
sionomie douce. Au xv c et surtout au xvi e siècle, saint
Pierre, lorsqu'il est seul, est souvent vêtu en pape, la
tiare sur la tète et les clefs à la main.
Parmi les plus belles statues d'apôtres, nous ne devons
pas omettre celles qui sont adossées aux piles intérieures
de la sainte Chapelle de Paris (xm e siècle), et qui portent ' ^'sfel>fiuuls
toutes une des croix de consécration (fig. 2). Ces figures
sont exécutées en liais, du plus admirable travail, et couvertes d'orne-
ments peints et dorés imitant de riches étoiles rehaussées par des bordures
<r. œs^a^ :*<?;-■
semées de pierreries. Cet usage de placer les apôtres contre les piliers des
églises, et des chœurs particulièrement, était fréquent : nous citerons
comme un des exemples les plus remarquables le chœur de l'ancienne
1 APPAREIL ] — '28 —
cathédrale «le Carcassonne, du commencement du xiv' siècle. Les apôtres
se plaçaient aussi sur les devants d'autels, sur lea retables de pierre, de bois
ou de métal ; sur les piliers des cloîtres, comme à Saint-Trophime d'Arles;
autour des chapiteaux de l'époque romane, sur les jubés, en gravure,
dans les bordures des tombes, pendant Les xrv*, xv* et xvr
\ la cathédrale de Paris, comme à Chartres, comme à Amiens, Les douze
apôtres se trouvenl rangés dans les ébrasemente des portes principales, des
deux côtés du Christ homme, qui occupe le trumeau du centre. Plus an-
ciennement, dans les bas-reliefs des m el mi" siècles, comme à Vézelay,
ils sont assis dans le tympan, de chaque côté du Christ triomphant. \
Vézelay, ils sont au nombre de douze, disposés en deux groupes; des
lavons partenl des mains du Christ, et se dirigenl vers Les tètes nimbées
des apôtres; la plupart d'entre eux tiennent des livres ouverts (fig. U).
\u portail royal de Chartres, Le tympan de gauche représente L'Ascen-
sion: les apôtres sont assis sur ie linteau inférieur, tous ayant la têt
tournée vers Notre-Seigneur, enlevé sur des nuée-; quatre anges des-
cendent du ciel vers les apôtres et occupent le deuxième linteau. Dans
toutes les sculptures ou peinture- du xi* au xvf siècle, les apôtres sont
toujours nu-pieds, quelle que soit d'ailleurs la richesse de leurs cos-
tumes; ils ne sont représentés coiffés que vers la fin du xv* siècle.
L'exemple que nous avons donné plus haut, tiré du portail méridional
d'Amiens (xm e siècle), et dans lequel on remarque un de ces apôtres,
saint Jacques, la tète couverte d'un chapeau, est peut-être unique. Quant
au costume, il se compose invariablement de la robe longue ou tunique
non fendue à manches, de la ceinture, et du manteau rond, avec ou
sans agrafes. Ce n'est guère qu'à la fin du xv e siècle que la tradition du
costume se perd, et que l'on voit des apôtres couverts parfois de vêtements
dont les formes rappellent ceux des docteurs de cette époque.
APPAREIL, s. m. C'est le nom qu'on donne à l'assemblage des pierres
de taille qui sont employées dans la construction d'un édifice. L'appareil
varie suivant la nature des matériaux,
suivant leur place ; l'appareil a donc
une grande importance dans la con-
struction : c'est lui qui souvent com-
mande la forme qu'on donne à telle
ou telle partie de l'architecture, puis-
qu'il n'est que le judicieux emploi de
la matière mise en œuvre, en raison
de sa nature physique, de sa résistance,
de sa contexture, de ses dimensions et
des ressources dont on dispose. Cepen-
dant chaque mode d'architecture a
adopté un appareil qui lui appartient, en se soumettant toutefois à des
règles communes. Aussi l'examen de l'appareil conduit souvent à recon-
il <>
— ; — — m i * * ^ ~ i — tf"** 1 L ■
— 29 — [ APPARKIL 1
naître l'âge d'une construction. Jusqu'au xir siècle l'appareil conserve
les traditions transmises par les constructeurs du Bas-Empire; mais on
ne disposait alors que de moyens de
transport médiocres; les routes étaient
à peine praticables, les engins pour
monter les matériaux, insuffisants. Les
constructions sont élevées en maté-
riaux de petites dimensions, faciles à
monter; les murs, les contre-torts, ne
présentent que leurs parements de
[lierre, les intérieurs sont remplis
de blocage (fig. 1). Les matériaux mis
en œuvre sont courts, sans queues,
et d'une hauteur donnée par les lits
de carrière : mais ces lits ne sont pas
toujours observés à la pose; parfois
les assises sont alternées hautes et basse>, les hautes en délit et les basses
sur leur lit. Ce mode d'appareil appartient plus particulièrement au miel
de la France. Dans ce cas, les assises
basses pénètrent plus profondément
que les assises hautes dans le blocage,
et relient ainsi les parements avec le
noyau de la maçonnerie. Les arcs sont
employés dans les petites portées, parce
que les linteaux exigent des pierres
d'une forte dimension, et lourdes par
conséquent (flg. 2). Les tapisseries sont
souvent laites de moellon piqué, tandis que les pieds-droits des fenêtres,
les angles, les contre-forts, sont de pierre appareillée. Ces constructions
mixtes en moellon et pierre de taille
se rencontrent fréquemment encore
pendant le m* siècle (huis les bâtisses
élevées avec économie, dans les châ-
teaux forts, les maisons particulières,
les églises des petites localités. La
nature des matériaux influe puissam-
ment sur l'appareil adopté : ainsi dans
les contrées OÙ la pierre de taille est
résistante, se débite en grands échan-
tillons, comme en Bourgogne, dans
le Lyonnais, l'appareil est grand, les
assises sont hautes ; tandis (pie dans
les provinces où les matériaux sont
tendres, où le débitage de la pierre est par conséquent facile, comme en
Normandie, en Champagne, dans L'Ouest L'appareil est petit, serré; les
[ APPWU.II. ]
tailleurs de pierre,
pour
— M —
aciliter la pose, n'hésitent pai il multiplier
les joints. Une des qualités essentielles de
l'appareil adopté pendant les xir, xnr et
xiv" siècles, c'esl d'éviter les évidemenU
déchets de pierre : ainsi, par exemple, les
retours d'angles sont toujours appareillés
en besace (fi;- r . '•>)■ Les piles cantonnées de
colonnes son! élevées, pendant les m' et
xir siècles, par assises dont les joints se
croisent, mais où les évidements sont soi-
gneusement évités (fig. 'i . Plus tard, dans
la première moitié «lu xin* siècle, elles sont
souvent formées d'un noyau élevé parassises,
et les colonnes qui lescantonnenl Boni isolées
eL composées d'une ou plusieurs pierres
posées en délit (fig. 5). Les lit- des sommiers
des arcs sont horizontaux jusqu'au point
où, se dégageant de leur pénétration com-
mune, ils se dirigent chacun de son côté, et forment alors une suite
de claveaux extradossés (fig. 6). Chaque membre d'architecture est pris
8 dans une hauteur d'assise, le lit placé toujours
au point le plus favorable, pour éviter des
évidements et des pertes de pierre : ainsi l'astra-
gale, au lieu de tenir à la colonne, comme dans
l'architecture romaine, fait partie du chapiteau
(fig. 7). La base conserve tous ses membres pris
dans la même pierre. Le larmier est séparé de la
corniche (fig. 8). Les lits se trouvent placés au
point de jonction des moulures de socles avec
les parements droits (fig. 9). Dans les contrées où
les matériaux de différentes natures offrent des échantillons variés comme
— 31 — [ APPAREIL j
couleur, en Auvergne par exemple, on a employé le grès, jaune ou le
calcaire blanc, et La lave grise, de manière à former des
mosaïques sur les parements des constructions : les
églises de Notre-Dame du Port à Glermont (fig. 10), de
Saint-Nectaire, du Puy en Velay, d'issoire, présentent
des appareils où les pierres de différentes couleurs
forment des dessins par la façon dont elles sont assem-
blées. Pendant les xi" et XII e siècles on a beaucoup l'ait
usage de ces appareils produits par des combinaisons
géométriques ; non-seulement ces appareils compliqués
ont été employés pour décorer des parements unis, mais aussi dans la
construction des arcs, ainsi qu'on
S\0\
0%S%
peut le voir dans quelques édifices
du Poitou, de la .Mayenne et des
bords de la Loire. La porte occi-
dentale de l'église Saint-Etienne
de Nevers nous donne un bel
exemple de ces arcs appareillés
avec un soin tout particulier
(fig. 11). Au xm e siècle, ces re-
cherches, qui sentent leur origine
orientale, disparaissent pour faire
place à un appareil purement
rationnel, méthodique, résultat
des besoins à satisfaire et de la
nature des matériaux. Le principe
est toujours d'une grande simpli-
cité; l'exécution, pure, Franche, apparente; les matériaux n'ont que les
dimensions exigées pour la
place qu'ils occupent. Le
corps de la construction
est une bâtisse durable,
les assises sont posées sur
leurs lits; tandis que tout
ce qui est remplissage, dé-
coration, meneaux, roses,
balustrades, galeries, est
élevé en matériaux posés
en délit, sorte d'échafau-
dage de pierre indépen-
dant de l'ossature de l'édi-
fice, qui peut être détruit
ou remplacé sans nuire à
sa solidité (voy. Construc-
tion). Rien ne démontre mieux ce principe que l'élude de L'appareil d'une
[ appareil 1 — M —
,i ! ce grandes rose» <le pierre qui s'ouvrent sous les voûtes dei aefi et des
transsepts. Ces roses, comme toutes les fenêtres .1 meneaux, ne sont que
de véritables châssis de pierre que l'on peut enlever el remplacer comme
on remplace une croisée de bois, sans louchera la baie dans laqu
elle esl enchâssée. Les divers morceaux qui composent ces roses ou
meneaux ne se maintiennent entre eux que par les coupes desjoinl
par la feuillure dans laquelle ils viennent s'encastrer. L'appareil «le ces
châssis de pierre e.^t disposé de telle façon que chaque fragment offre
une grande solidité en évitant les trop grands déchets de pierre (fig. 12)
[voy. Meneaux, Roses]. Les joints tendent toujours au centre des deux
courbes intérieures, sans tenir compte souvent des centres des courbes
maîtresses (fig. 13), afin d'éviter les épaufrures qui seraient produites par
des coupes maigres. Du reste, les meneaux comme les roses servent de
cintres aux arcs qui les recouvrent ou les entourent, et ces châssis de
pierre ne peuvent sortir de leur plan vertical à cause de la rainure ména-
gée à l'intrados de ces arcs (fig. Ik). Quelquefois, comme dans les fenêtres
des bas côtés de la nef de la cathédrale d'Amiens, par exemple, la rai-
nure destinée à maintenir les meneaux dans un plan vertical est rem-
placée par des crochets saillants ménagés dans quelques-uns des claveaux
de l'archivolte (fig. 15) ; ces crochets intérieurs et extérieurs entre lesquels
passe le meneau remplissent l'office des pattes à scellement de nos châssis
de bois.
Un des grands principes qui ont dirigé les constructeurs des xm e et
xiv e siècles dans la disposition de leur appareil, c'a été de laisser à chaque
partie de la construction sa fonction, son élasticité, sa liberté de mouve-
— 33 — [ APPAREIL ]
ment, pour ainsi dire. C'était le moyen d'éviter les déchirements dans ces
gigantesques monuments. Lorsque des arcs sont destinés à présenter une
grande résistance à la pression, ils sont composés de plusieurs rangs de
claveaux soigneusementextradossésetd'une dimension ordinaire(deO m , 30
à m /i0 environ), sans liaison entre eux, de manière à permettre à la
construction de tasser, de s'asseoir sans occasionner des ruptures de vous-
soirs; ce sont autant de cercles concentriques indépendants les uns des
autres, pouvant se mouvoir et glisser môme les uns sur les autres (fi g. 10).
De môme qu'une réunion de planches de bois cintrées sur leur plat et
concentriques présente une plus grande résistance à la pression, par suite
de leur élasticité et de la multiplicité des surfaces, qu'une pièce de bois
homogène d'une dimension égale à ce faisceau de planches ; de môme ces
rangs de claveaux superposés et extradossés sont plus résistants, et surtout
conservent mieux leur courbe lorsqu'il se produit des tassements ou des
mouvements, qu'un seul rang de claveaux dont la flèche serait égale à celle
des rangs de claveaux ensemble. Nous devons ajouter que les coupes des
claveaux des arcs sont toujours normales à la courbe. Dans les arcs formés
de deux portions de cercle, vulgairement désignés sous le nom d'ogives,
toutes les coupes des claveaux tendent au centre de chacun des deux
arcs (fig. 1 7), de sorte que dans les arcs dits en lancette, les lits des claveaux
présentent des angles très-peu ouverts avec l'horizon (fig. 18). G est ce qui
fait que ces arcs offrent une si grande résistance à la pression et poussent si
peu. L'intersection des deux arcs est toujours divisée par un joint vertical;
il n'y a pas, à proprement parler, de clef: en effet, il ne serait pas logique
l. — o
| APPAREIL 1 — 34 —
( | r place! une cfofâ I intersection de dm\ BTCS qui I n'Uiniil bttter l'un
contre l'autre h leur sommet, et l'ogive n'est pas autre chose.
La dernière expression du principe que nous avons •'•uns plus haut se
rencontre dans les édifices de la fin du xnr siècle. L'appareil des mem-
bres de la construction qui portent verticalement diffère essentiellement
de l'appareil des constructions qui butent ou qui contribuent à la déco-
ration. L'église Saint-Urbain de Troyes nous donne un exemple très-
remarquable de l'application de ce principe dans toute sa rigueur logi-
que. La construction de cette église ne se compose réellement que de
contre-forts et de voûtes. Les contre-forts sont élevés par assises basses
posées sur leurs lits; quant aux arcs-boutants, ce ne sont que des était
de pierre et non point des arcs composés de claveaux. Les intervalles
entre les contre-forts ne sont que des claires-voies de pierre, comme de
grands châssis posés en rainure entre ces contre-forts; les chéneaux sont
des dalles portant sur la tète des contre-forts et soulagées dans leur portée
par des liens de pierre formant des pignons à jour, comme seraient des
liens de bois sous un poitrail. Les décorations qui ornent les faces de
ces contre-forts ne sont que des placages de pierre de champ posée en
délit et reliée au corps de la construction, de distance en distance, par
des assises qui font partie de cette construction. Les murs des bas côté^
ne sont que des cloisons percées de fenêtres carrées à meneaux, dis-
tantes des formerets des voûtes. Les arêtes {arcs ogives) des voûtes des
porches se composent de longs morceaux de pierre très-minces, courbes,
et posés bout à bout. Il semble que l'architecte de ce charmant édifice
ait cherché, dans la disposition de l'appareil de ses constructions, à écono-
miser, autant que faire se pouvait, la pierre de taille. Et cependant celte
— 35 — f APPAREIL ]
église porte ses cinq cents ans, sans que sa construction ait notablement
souffert, malgré l'abandon et des restaurations inintelligentes. La ma-
nière ingénieuse avec laquelle l'appareil a été conçu et exécuté a préservé
«et édilice de la ruine, que son excessive légèreté semblait devoir prompte-
inent provoquer(voy. Construction). L'étude de l'appareil des monuments
du moyen âge ne saurait donc ôtre trop recommandée : elle est indispen-
sable lorsqu'on veut les restaurer sans compromettre leur solidité ; elle est
utile toujours, car jamais cette science pratique n'a produit des résultats
plus surprenants avec des moyens plus simples, avec une connaissance
plus parfaite des matériaux, de leurs résistances et de leurs qualités.
Dans les édifices du XI e au xvi e siècle, les linteaux ne sont générale-
ment employés que pour couvrir de petites ouvertures, et sont alors
d'un seul morceau. Dans les édifices civils particulièrement, où les
fenêtres et les portes sont presque toujours carrées, les linteaux s» ml
hauts, quelquefois taillés en triangle (lig.19) pour mieux résister à la pres-
sion, ou soulagés près de leur portée par des consoles tenant aux pieds-
droits (fig. 20). Quand ces linteaux doivent avoir une grande longueur,
comme dans les cheminées dont les manteaux ont souvent jusqu'à l\ ou
.") mètres de portée, les linteaux sont appareillés en plates-bandes (fig. 21),
/
\
à joints simples ou à crossettes (fig. 22), ou à
tenons (lig. 23). Les constructeurs connais-
client donc alors la plate-bande appareillée.
et s'ils ne l'employaient que dans des cas
exceptionnels et lorsqu'ils ne pouvaient faire
autrement, c'est qu'ils avaient reconnu les
inconvénients de ce genre d'appareil. D'ail-
leurs il existe du côté du Rhin, la où les grès rouges des Vosges donnent
des matériaux très-résistants et tenaces, un grand nombre de plates-
bandes appareillées dans des édifices des XH% xm e et xiv c siècles. Dans
la portion du château de Coucy qui date du xiv e siècle, on voit encore
d'immenses fenêtres carrées dont les linteaux, qui n'ont pas moins
de h mètres de portée, sont appareillés en claveaux, sans aucun ferre-
ment pour les empocher de glisser. Mais ce sont là des exceptions; les
portions d'arcs de cercle sont toujours préférées par les appareilleurs
| utwii.ii. ] — 36 —
anciens flg. 24 . du momenl que les portes sont trop grantieè pour per-
mettre l'emploi «l'un M'ul morceau de pierre.
-■■- ' T^rr^
. . .--
Depuis l'époque romane jusqu'au xv e siècle exclusivement, on ne
ravalait pas les édifices, les pierres n'étaient point posées épanncl.
mais complètement taillées et achevées. Tout devait donc être prévu
par l'appareilleur sur le chantier avant la pose. Aussi jamais un joint ne
vient couper gauchement, un bas-relief, un ornement ou une moulure.
Les preuves de ce fait intéressant abondent : 1° les marques de tâcherons
qui se rencontrent sur les pierres; 2° les coups de bretture, qui diffèrent
à chaque pierre; 3° l'impossibilité de refouiller certaines moulures ou.
sculptures après la pose, comme dans la figure 8, par exemple; h" \eé
tracés des fonds de. moulures que l'on retrouve dais
les joints derrière les ornements (fig. 25) ; 5° les erreurs
de mesures, qui ont forcé les poseurs de couper par-
fois une portion d'une feuille, d'une sculpture, pour
faire entrer à sa place une pierre taillée sur le chan-
tier; 6° les combinaisons et pénétrations de moulures
de meneaux, qu'il serait impossible d'achever sur le
tas, si la pierre eût été posée épannelée seulement;
7° enfin, ces exemples si fréquents d'édifices non ter-
minés, mais dans lesquels les dernières pierres posées sont entièrement
achevées comme taille ou sculpture.
Au xv e siècle, le système d'appareil se modifie profondément. Le désir
de produire des effets extraordinaires, la profusion des ornements, des
pénétrations de moulures, l'emportent sur l'appareil raisonné prenant
pour base la nature des matériaux employés. C'est alors la décoration
qui commande l'appareil, souvent en dépit des hauteurs de bancs ; il en
résulte de fréquents décrochements dans les lits et les joints, des déchets
considérables de pierre, des moyens factices pour maintenir ces immenses
gables à jour, ces porte à faux ; le fer vient en aide au constructeur pour
accrocher ces décorations qui ne sauraient tenir sans son secours et par
les règles naturelles de la statique. Cependant encore ne voit-on jamais
— 37 — [ APPENTIS ]
un ornement coupé par un lit : les corniches sont prises dans une hau-
teur d'assise; les arcs sont extradossés; les meneaux appareillés suivant
la méthode employée par les constructeurs antérieurs, bien qu'ils affec-
tent des formes qui se concilient difficilement avec les qualités ordinaires
de la pierre. On ne peut encore signaler ces énormités si fréquentes un
siècle plus tard, où l'architecte du château d'ÉCOuen appareillait des
colonnes au moyen de deux hlocs posés en délit avec un joint vertical
dans toute la hauteur; où, comme au château de Gaillon, on trouvait
ingénieux de construire des arcs retombant sur un cul-de-lampe sus-
pendu en l'air; où l'on prodiguait ces ciels pendantes dans les voûtes
■d'arête, accrochées aux charpentes.
Constat nus, en Unissant, ce fait principal, qui résume toutes les observa-
tions de détail contenues dans cet article. Du XI e siècle à la tin du XIV e ,
quand la décoration des édifices donne (les lignes horizontales, la construc-
tion est montée par assises horizontales; quand elle donne des lignes ver-
.ticales, la construction est verticale : l'appareil suit naturellement celle loi.
Vu xv e siècle, la décorai ion est toujours verticale, les lignes horizontales
sonl rares, à peine indiquées, el cependant la construction est toujours ho-
rizontale, c'est-à-dire en contradiction manifeste avec les formés adoptées.
APPENTIS, s. m. C'est le nom qu'on donne à certaines constructions
de bois qui sont accolées contre des édifices publics ou bâtiments privés,
et dont les combles n'ont qu'un égout. L'appentis a toujours un carac-
tère provisoire, c'est une annexe à un bâtiment achevé, que l'on élève
par suite d'un nouveau besoin à satisfaire, ou qu'on laisse construire
par tolérance. Encore aujourd'hui, un grand nombre de nos édifices
publics et particulièrement de nos cathédrales, sont entourés d'appentis
élevés contre leurs soubassements, entre leurs contre-forts. Ces con-
structions parasites deviennent une cause de ruine pour les monuments,
et il est utile de les faire disparaître. Quelquefois aussi elles ont été
■élevées pour couvrir des escaliers extérieurs: tel est l'appentis construit au
f APPLICATION — 38 —
xv* siècle contre l'une des parois de la grande salle, du chapitre «le la cathé-
drale de Meaux (fig. I); pour protéger dei entrées, ou pour établir des m.n-
i h. , • ouvert autour de certains grands édifices civile,
application, s. I'. On désigne par ce mot. on architecture, la super
p isitioo de matières précieuses ou d'un aspect décoratif sur la pierre, la
brique, le moellon ou le bois. Ainsi ou dil V application d'un enduit peint
.sur un mur; ['application de feuilles «le métal .sur du bois, etc. Dans
l'antiquité grecque, l'application «le stucs très-fins et colorés sur la pierre,
dans les temples ou les maisons, était presque générale. A l'époque
romaine, on remplaça souvent ces enduit- assez fragiles par des tables
de marbre, OU même de porphyre, que l'on appliquait au moyen d'un
ciment très-adhérent sur les parois des murs de brique ou de moellon.
dette manière de décorer les intérieurs des édifices était encore en usage
dans les premiers siècles du moyen âge en Orient, en Italie et dans tout
l'Occident. Les mosaïques à fond d'or furent même substituées aux
peintures, dès l'époque du Bas-Empire, sur les parements des voûtes et
des murs, comme plus durables et plus riches. Grégoire de Tours cite
quelques églises bâties de son temps, qui étaient décorées de marbres
et de mosaïques à l'intérieur, entre autres l'église de Chalon-sur-Saône,
élevée par les soins de l'évêque Agricola. Ces exemples d'application de
mosaïques, si communs en Italie et en Sicile, sont devenus tort rares en
France, et nous ne connaissons guère qu'un spécimen d'une voûte d'abside
décorée de mosaïques, qui se trouve dans la petite église deGermigny-des-
Prés, près de Saint-Benoît-sur-Loire, et qui semble appartenir au x e siècle.
Depuis l'époque carlovingienne jusqu'au xn e siècle, le clergé en France
n'était pas assez riche pour orner ses églises par des procédés décoratifs
aussi dispendieux; il se préoccupait surtout, et avec raison, de fonder
de grands établissements agricoles, de policer les populations, de lutter
contre l'esprit désordonné de la féodalité. Mais pendant le xn e siècle,
devenu plus riche, plus fort, possesseur de biens immenses, il put songer
à employer le superflu de ses revenus à décorer d'une manière somp-
tueuse l'intérieur des églises. De son côté, le pouvoir royal disposait déjà
de ressources considérables dont il pouvait consacrer une partie à orner
ses palais. L'immense étendue que l'on était obligé alors de donner aux
églises ne permettait plus de les couvrir à l'intérieur de marbres et de
mosaïques; d'ailleurs ce mode de décoration ne pouvait s'appliquer à
la nouvelle architecture adoptée; la peinture seule était propre à décorer
ces voûtes, ces piles composées de faisceaux de colonnes, ces arcs mou-
lurés. L'application de matières riches sur la pierre ou le bois fut dès
lors réservée aux autels, aux retables, aux jubés, aux tombeaux, aux
clôtures, enfin à toutes les parties des édifices religieux qui, par leur
dimension ou leur destination, permettaient l'emploi de matières pré-
cieuses. Su ger avait fait décorer le jubé de l'église abbatiale de Saint-
Denis par des applications d'ornements de bronze et de figures d'ivoire.
— 39 — [ APPLICATION ]
II est souvent fait mention de tombeaux et d'autels recouverts de lames de
cuivre émaillé ou d'argent doré. Avant la révolution de 1792, il existait en-
core en France une grande quantité de ces objets (voy. Tombeau), qui ont
tous disparu aujourd'hui. Sur les dossiers des stalles de cette môme église
de Saint-Denis, qui dataient du \iii e siècle, on voyait encore, du temps de
dom Doublet, au commencement du xvn e siècle, des applications de cuirs
couverts d'ornements dorés et peints. Les portes principales de la façade
étaient revêtues d'applications de lames de cuivre entaillées et d'orne-
ments de bronze doré. (Dom Doublet, t. I, p. 2/i0 et suiv. Paris, 1625.)
.Nos monuments du moyen âge ont été complètement dénaturés pen-
dant les derniers siècles, et radicalement dévastés en 1793; nous ne
voyons plus aujourd'bui que leurs murs dépouillés, beureux encore
quand nous ne leur reprochons pas cette nudité. Le badigeon et la
poussière ont remplacé les peintures; des scellements arrachés, des
coups de marteau sont les seules traces indiquant lesre\êtemcnts de métal
qui ornaient les tombes, les clôtures, les autels. Quant aux matières
moins précieuses et qui ne pouvaient tenter la cupidité des réforma-
teurs, on en rencontre d'assez nombreux fragments. Parmi les applica-
tions le plus fréquemment employées depuis le xn e siècle jusqu'à la
renaissance, on peut citer le verre, la terre cuite vernissée et les pâtes gau-
frées. Les marbres étaient rares dans le nord de la France pendant le moyen
âge, et souvent des verres colorés remplaçaient cette matière; on les em-
ployait alors comme fond des bas-reliefs, des arcatures, des tombeaux, des
autels, des retables; ils décoraient aussi les intérieurs des palais. La sainte
Chapelle de Paris nous a laissé un exemple complet de ce genre d'applica-
tions. L'arcature qui forme tout le soubassement intérieur de cette chapelle
contient des sujets représentant des martyrs; les fonds d'une partie de ces
peintures sont remplis de verres bleus appliqués sur des feuilles d'argent et
rehaussés à l'extérieur par des ornements très-lins dorés. Ces verres, d'un
ton vigoureux, rendus chatoyants par la présence de l'argent sous-apposé,
et semés d'or à leur surface, jouent l'émail. Toutes les parties évidées de
l'arcature, les fonds des anges sculptés et dorés qui tiennent des couronnes
ou des encensoirs, sont également appliqués de verres bleus ou couleur
écaille, rehaussés de feuillages ou de treillis d'or. On ne peut concevoir
une décoration d'un aspect plus riche, quoique les moyens d'exécution
ne soient ni dispendieux ni difficiles. Quelquefois aussi ce sont des verres
blancs appliqués sur de délicates peintures, auxquelles ils donnent l'éclat
d'un bijou émaillé. Il existe encore à Saint-Denis de nombreux fragments
d'un autel dont le fond était entièrement revêtu de ces verres blancs appli-
qués sur des peintures presque aussi fines que celles qui ornent les marges
des manuscrits. Ces procédés si simples ont été en usage pendant lesxiu c ,
xiv e etxv° siècles, mais plus particulièrement h l'époque de saint Louis.
Quant aux applications de terres cuites vernissées, elles sont devenues
fort rares, étant surtout employées dans les édifices civils et les maisons
particulières : nous citerons cependant comme exemple une maison de
[ APPLICATION ] — ÛO —
bois de Beauvais, de la fin «lu w Biècle, dont tous Les remplissages de
face son! garnis de terres cuites émaillées de diverses couleurs.
\ partir «lu xn" siècle, Les applications de pâtes gaufi trouvenf
fréquemment sur les statues et les par-tics délicates de L'architecture inté-
rieure. Ces applications se composaient d'un enduit de chaux très-mince,
sur lequel, pendant qu'il étail encore mou. ou imprimait des ornements dé-
liés el peu saillant-, au moyen d'un moule de bois ou de fer. I m décorail
ainsi Les vêtements des statues, 1rs ronds de retables d'aotels(voy. Rétabli,
Staîuaibe), les membres de l'architecture des jubés, des clôtures; quel-
quefois aussi la menuiserie destinée à être peinte »'i dorée; car il va sans
dire que les gaufrures qu'on obtenait par ce procédé si simple recevaient
toujours de la dorure et de La peinture, qui Leur donnaient delà consistance
et assuraient leur durée. Non- présentons i< i
(fig. l)un exemple tiré des applications de
pâtes dorées qui couvrent les ai ratures du
sacraire de la sainte Chapelle; cette gravure
est moitié de L'exécution, et peut taire voir
combien ces gaufrures sont délicates. Ce
n'était pas seulement dans les intérieurs que
l'on appliquait ces pâtes; on retrouve encore
dans les portails des églises des xiretxni" siè-
cles des traces de ces gaufrures sur les vête-
ments des statues. A la cathédrale d'Angers,
sur la robe de la Vierge du portail nord de la
cathédrale de Paris, des bordures de draperies
sont ornées de pâtes. Au xv c siècle, l'enduit de chaux est remplacé par une
résine, qui s'est écaillée et disparaît plus promptement que la chaux. Des
restaurations faites à cette époque, dans la sainte Chapelle du Palais, pré-
sentaient quelques traces visibles de gaufrures non-seulement sur les vête-
ments des statues, mais même sur les colonnes, sur les nus des murs :
c'étaient de grandes fleurs de lis, des monogrammes du Christ, des
étoiles à rais ondes, etc.
Pendant les xn e , xm e et xrv c siècles, on appliquait aussi, sur le bois, du
vélin rendu flexible par un séjour dans l'eau, au moyen d'une couche de
colle de peau ou de fromage; sur cette enveloppe, qui prenait toutes les
formes des moulures, on étendait encore un encollage gaufré par les pro-
cédés indiqués ci-dessus; puis on dorait, on peignait, on posait des verres
peints par-dessous, véritables fixés qu'on sertissait de pâtes ornées.
Il existe encore, dans le bas côté sud du chœur de l'église de West-
minster, à Londres, un grand retable duxm e siècle, exécuté par ces pro-
cédés ; nous le citons ici parce qu'il paraît appartenir à l'école française
de cette époque, et qu'il a pu être fabriqué dans l'Ile-de-France (voy. le
Dictionnaire du mobilier, article Retable). Le moine Théophile, dans son
Essai sur divers arts (chap. xvn, xvm et xix), décrit les procédés employés
au xii e siècle pour appliquer les peaux de vélin et les enduits sur les
— M — [ APPUI ]
panneaux. Il paraît que du temps du moine Théophile on appliquait,
par la cuisson, des verres colorés sur des vitraux, de manière à figurer
des pierres précieuses dans les bordures des vêtements, sans le secours
du plomb. U n'existe plus, que nous sachions, d'exemples de vitraux
fabriqués de cette manière; il est vrai que les vitraux du \u e siècle sont
Tort rares aujourd'hui '.
APPUI, s. m. C'est la tablette supérieure de l'allège des fenêtres (voy.
Allège). On désigne aussi par barres d'appui, les pièces de bois ou de fer
quo l'on scelle dans les jambages des fenêtres, et qui permettent de
s'accouder pour regarder a l'extérieur, lorsque ces fenêtres sont ouvertes
jusqu'au niveau du sol des planchers. Les barres d'appui ne sont guère
en usage avant le xvi e siècle, ou si elles existent, elles ne sont composées
que d'une simple traverse sans ornements. Par extension, on donne gé-
néralement le nom d'appui à l'assise de pierre posée sous la fenêtre dans
les édifices religieux, militaires ou civils, quand même ces fenêtres sont
très-élevées au-dessus du sol. L'appui, dans les édifices élevés du xin° au
xvr 1 siècle, est toujours disposé de façon à empêcher la pluie qui frappe
contre les vitraux de couler le long des parements intérieurs. Il est ordi-
i Voy. Tkeophili presbyt. et monach, diversarum artium Sckedula. Paris, 1843.
I. — 6
[ APPUI ] — fi2 —
uairemenl muni à l'extérieur (rime pente fortement inclinée, d'un* lar-
mier cl d'une feuillure intérieure qui arrête I»'- eaux pénétrant a travei -
les interstices des vitraux el les force de s'épancher en dehors (fig. 1 .
Quelquefois l'appui porte un petit caniveau à l'intérieur, avec un ou deu .
orifices destinés à rejeter en dehors les eaux d<- pluie ou la buée qui m
forme contre les vitres. Cette disposition, qui fail ressortir le soia qu'on
apportait alors dans les moindres détails de la construction, se trouve
particulièrement appliquée aux appuis des fenêtres des habitation-, du
remarque dans la plupart des fe-
nêtres des tours de La cité de Gar-
i assonne, qui datent de la lin du
mu" siècle, des appui- ainsi taillés
(fig. 2). Dans lesédifices de l'époque
stVlffl romane du m" au xn* siècle, ces
précautions ne -oui pas employé*
les appuis des fenêtres ne sont alors
qu'une simple tablette horizontale
(fig. 3), comme dans les bas côtés
de la nef de l'église de Vézelaypar
exemple, ou taillée en biseau des
deux côtés, extérieurement pour
faciliter l'écoulement des eaux,
intérieurement pour laisser péné-
trer la lumière (fig. U) (voy. Fenê-
tre). Dans les églises élevées pen-
dant la première moitié du xm e
siècle, les appuis forment souvent
comme une sorte de cloison mince
sous les meneaux des fenêtres
supérieures, dans la hauteur du
^~Pï_ comble placé derrière le triforium
sur les bas côtés : telles sont dispo-
sées la plupart des fenêtres hautes
des édifices bourguignons bâtis
de 1200 à 1250, et notamment
celles de l'église de Semur en Auxois (fig. 5), dont nous donnons ici
un dessin. Ces appuis, contre lesquels est adossé le comble des bas côtés
doubles du chœur, n'ont pas plus de m ,15 d'épaisseur. Ces sortes
d'appui sont fréquents aussi en Normandie, et la nef de l'église d'Eu
nous en donne un bel exemple.
Dans l'architecture civile des xn e et xm e siècles, les appuis des fenêtres
forment presque toujours un bandeau continu, ainsi qu'on peut le voir
dans un grand nombre de maisons de'Cordes, de Saint-Antonin (Tarn-
ef-Garonne), sur les façades de la maison romane de Saint-Gilles (fig.fi),
de la maison des Musiciens à Reims, des charmantes maisons de la ville de
— 63 — [ APPUI ]
Oluny. Plus tard, au XIY' siècle, les appuis font une saillie portant lar-
mier au droit de chaque fenêtre (lig. 7), et sont interrompus parfois sous
les trumeaux. Dans les édifices civils et habitations du xv c siècle, ils ne
portent plus de larmiers et forment une avance horizontale profilée à ses
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extrémités, de manière à offrir un accoudoir plus -facile aux personnes
qui se mettent à la fenêtre : nous en donnons ici un exemple tiré de
l'hôtel de ville deCompiègne (fig. 8). Cette disposition ne se perd que vers
la fin du xvi c siècle, lorsque les appuis de pierre sont remplacés, dans l'ar-
chitecture civile, par des barres d'appui de fer façonné. Les fenêtres de^
maisons de bois qui existent encore des xv c et xvi e siècles sont munies
d'appuis qui se relient aux poteaux montants, et donnent de la force et
de la résistance au pan de bois par une suite de petites croix de Saint-
| AHIIIIE ] — 'l'i —
André qui maintiennent le devers. Les pana de 1 * ■ » i — de race dei mai
du \vi" siècle ne sont, la plupart du temps, que des claires-voies forai
de poteaux donj l'aplomb n'esl conservé qu'an moyen de la combinai
de la charpente des appuis. Voici un exemple d'appuis tiré d'une maison
bâtie pendant le xV siècle à Rouen, rue Malpalu(fig.9). \n commencement
du wi" siècle, ce système de croix de Saint-André appliqué aux appuis
c-.i généralement abandonné; le> appuis ne sonl portés an-dessus des
sablières que par de petits potelets verticaux souvenl enrichis de sculp-
tures, entre lesquels sonl disposés des panneaux plus ou moins ornés :
en voici un exemple (fig. 10) provenant d'une autre maison de Kouen, rue
de la Grosse-Horloge (voy. Maisons). On donne aussi le nom d'appui à la
tablette qui couronne les balustrades pleines ou à jour (voy. Dalusthade).
ARBALÉTRIER, s. m. Pièce de charpente inclinée qui, dans une terme,
s'assemble à son extrémité inférieure sur l'entrait, et à son extrémité
supérieure au sommet du poinçon. Les arbalétriers forment les deux
côtés du triangle dont l'entrait est la base. Dan- les charpentes anciennes
apparentes ou revêtues à l'intérieur de planches ou bardeaux formant
un berceau, les arbalétriers portent les épaulements qui reçoivent les
courbes sous lesquelles viennent se clouer les bardeaux (fig.l). L'arbalétrier
-\ i -~
porte les pannes recevant les chevrons dans les charpentes antérieures et
postérieures à l'époque dite gothique; mais, pendant les xn e ,xiiV,xi\',xy a
et même xvi e siècles, les arbalétriers sont dans le même plan que les che-
vrons, et portent comme eux la latte ou la volige qui reçoit la couverture.
Dans les charpentes non apparentes des grands combles au-dessus des
voûtes, l'arbalétrier est quelquefois roidi par un sous-arbalétrier destiné
à l'empêcher de fléchir dans sa plus longue portée (fig. 2). Dans les demi-
fermes à pente simple qui couvrent les bas côtés des églises, et en général
qui composent les combles en appentis, l'arbalétrier est la pièce de bois
qui forme le grand côté du triangle rectangle (fig. 3). (Voy. Charpente.)
ARBRE, s. m. On a souvent donné ce nom au poinçon des flèches de
charpente (voy. Charpente, Flèche).
ARBRE DE JESSÉ. — Voy. JESSÉ.
— 65 — [ aiu; ]
ARC, s. m. C'est le nom que l'on donne à tout assemblage de pierre,
de moellon, ou de brique, destiné à franchir un espace plus ou moins
grand au moyen d'une courbe. Ce procédé de construction, adopté par
les Romains, fut développé encore par les architectes du moyen âge. Un
classe les arcs employés à cette époque en trois grandes catégories : les arcs
plein cintre, formés par un demi-cercle (fig. 1); les arcs surbaisses ou en anse
de panier, formés par une demi-ellipse, le grand diamètre a la base (lig. 2) ;
les arcs en oyioe ou en tiers-point, formés de deux portions de cercle qui
se croisent et donnent un angle curviligne plus ou moins aigu au sommet,
suivant que les centres sont plus ou moins éloignés l'un de l'autre (fig. 3)
Les arcs plein cintre sont quelquefois surhaussés (fig. h) ou outre-passés, dits
alors en fer à cheval (fig. 5), ou bombés, lorsque le centre est au-dessous de
la naissance (fig. 6). Jusqu'à la fin du xi e siècle, l'arc plein cintre avec ses
variétés est seul employé dans les constructions, sauf quelques rares
exceptions.^ Quant aux arcs surbaissés que l'on trouve souvent dans les
voûtes de l'époque romane, ils ne sont presque toujours que le résultat
d'une déformation produite par l'écartement des murs (fig. 7), avant été
construits originairement en plein cintre. C'est pendant le xn e siècle que
L'arc formé de deux portions de cercle (et que nous désignerons son. Le
nom d'arc en tiers-point, conformément à la dénomination admise pen-
dant les xv» et xvi e siècles) est adopté successivement dans les provinces
de France et dans tout l'Occident. Cet arc n'est en réalité que la con-
séquence d'un principe de construction complètement nouveau (voy.
Construction, Ogive, Voote); d'une combinaison de voûtes que l'on peut
| ai:.: 1 — 66 —
considérer comme une invention moderne, rompanl toul à coup avec les
traditions antiques. L'arc en tiers-point disparaît avec le» dernières traces
de l'art du moyen âge, vers le milieu du vtï siècle; il est tellement
inhérent à la voûte moderne, qu'on le voit longtemps encore persi
dans la construction «le ces voûtes, alors sue déjà, dans toutes les autres
parlics de l'architecture, les formes empruntées à l'antiquité romaine
étaient successivement adoptées. Les architectes de la renaissance, vou-
lant déflnitivemenl exclure cette tonne d'arc, n'ont trouvé rien (le mieux
que d'y Substituer, comme à Saint-Eiistaclic de Paris, vers la fin du XVI e
siècle, des arcs en ellipse, le petit diamètre à la base; courbe d'un effet
désagréable, difficile à tracer, plus difficile à appareiller, et moins résis-
tante que l'arc en tiers-point.
Outre les dénominations précédentes qui distinguent les variétés d'arcs
employés dans la construction des édifices du moyen âge, on désigne les
arcs par des noms différents, suivant leur destination. 11 y a les archivoltes,
les arcs-douhlcaux , les arcs ogives, les arcs formerets, les arcs-boutants, les
arcs de décharge.
Archivoltes. — Ce sont les arcs qui sont bandés sur les piles des nefs
ou des cloîtres, sur les pieds-droits des portails, des porches, des portes
ou des fenêtres, et qui supportent la charge des murs. Les archivoltes,
pendant la période romane jusqu'au xir siècle, sont plein cintre, quel-
quefois sur-haussées, très-rarement en fer à cheval. Elles adoptent la
courbe brisée dite en tiers-point dès le milieu du xn e siècle, dans l'Ile-
de-France et la Champagne; vers la fin du xn e siècle, dans la Bour-
gogne, le Lyonnais, l'Anjou, le Poitou, la Normandie; et seulement pen-
dant le xnr siècle, dans l'Auvergne, le Limousin, le Languedoc et la
Provence.
Archivoltes s'ouvrant sur les bas côtés. — Elles sont généralement
composées, pendant le xi e siècle, d'un ou deux rangs de claveaux simples
(fîg. 8) sans moulures; quelquefois le second rang de claveaux, vers
la fin du xi e siècle, comme dans la nef de l'Abbaye-aux-Dames de Caen
(fîg. 9), est orné de bâtons rompus, de méandres ou d'un simple boudin
(âg. 10). L'intrados de l'arc qui doit reposer sur le cintre de charpente,
— /l7 — [ ARC J
pendant la construction, est toujours lisse. Les ornements qui décorent
les seconds arcs varient suivant les provinces; ils sont presque toujours
empruntés aux formes géométriques dans la Normandie, aux traditions
antiques dans la Bourgogne (fig. 11) (nef de l'église abbatiale de Vézelay),
dans le Maçonnais, le Lyonnais et la Provence. C'est surtout pendant
le mi 8 siècle que les archivoltes se couvrent d'ornements; toutefois l'arc
intérieur reste encore simple ou seulement refouillé aux arêtes par un
boudin inscrit dans l'épannelagc carré du claveau, pour ne pas gêner la
pose sur le cintre de charpente (fig. 12) (nef de la cathédrale de Baveux).
Les rangs de claveaux se multiplient et arrivent jusqu'à trois. L'Ile-de-
France est avare d'ornements dans ses archivoltes et prodigue les mou-
lures (fig. 13), tandis que le centre de la France reste fidèle à la tradition,
conserve longtemps et jusque vers le commencement du xm e siècle ses
[ ARC 1 — liH —
deux rangs de claveaux, celui intérieur simple, tout en adoptant l'arc en
tiers-point (cathédrale d' tatun] (flg. 14). Mai» alors les ornement! dispa-
raissent peu à peu des archivoltes des nefi et sont remplacés par des mou-
lures plus ou moins compliquées. EnNormandie,on voit les bàtoru rompu
les dentsdesde, persister dans les archivoltes jusque pendant le xm* siècle.
En Bourgogne et dans le Maçonnais, parfois aussi les billettet, les pointes de
diamant, les rosaces, les besants;en Provence, les oves, les rinceaux, les denti-
cules, tous ornements empruntés à l'antiquité. L'intrados de l'arc intérieur
commence à recevoir des moulures très-accentuées pendant le xm e siècle ;
ces moulures, en se développant successivement, finissent par faire perdre
aux claveaux des arcs cet aspect rectangulaire dans leur coupe qu'ils avaient
conservé jusqu'alors. Nous donnons ici les transformations que subissent
les archivoltes des nefs de 1200 à 1500 : cathédrale de Paris, Saint-Pierre
de Chartres, etc. (fig. 15), 1200 à 1230; cathédrale de Tours (fig. 16), 1220 à
1240 ; cathédrale de Nevers (fig. 17), 1230 à 1250. Dans ce cas le cintre de
charpente nécessaire à la pose du rang intérieur des claveaux doit être
double. Autre exemple de la môme époque (fig. 18 et 19), avec arc exté-
rieur saillant sur le nu du parement, Saint-Père sous Yézelay. 1240 à
— 69 — [ ARC }
1250. Cathédrale de Paris (flg. 20), 1320 à 1330; cathédrales de Narbonne
,et de Clermont (lig. 21), 1360. Les profils s'évident de plus en plus à
mesure qu'ils se rapprochent du xv e siècle : Saint-Séverin de Paris
(lig. 22), xv e siècle ; église de Saint-Florentin (flg. 23), commencement du
3vi c siècle. Vers la fin du xv e , les coupes des arcs et des courbes sont
à peu près identiques dans tous les monuments élevés à cette époque.
AiicnivoLTEs de cloîtres. — Elles conservent la forme plein cintre forl
tard, jusque vers la fin du xm° siècle dans le centre et le midi de la
France (voy. Cloître).
i. — 7
[ ARC ] — 50 —
Irchivoltsi m. portails. — Les murs-pignons des foçadi d'églises
étant toujours (l'une forte épaisseur, les portes sont né ■ ment cin-
trées par une succession d'archivoltes superposées. Ces archivoltes, d
lc> édifices romans, présentent quelquefois jusqu'à quatre ou cinq rangs
do claveaux, un plus grand nombre encore dans Les édifices bâtis pen-
dant la période ogivale; les murs de ces derniers monuments, par suite
de leur hauteur cl de leur épaisseur, doivent être portés sur des arcs
très-solides : or, comme les constructeur du moyeu âge avaient pour
méthode, lorsqu'ils voulaient résister à une forte pression, non d'aug-
menter la longueur de la flèche des claveaux de leurs arcs, mais de
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multiplier le nombre de ces arcs, méthode excellente d'ailleurs (voy. Con-
struction), il en résulte qu'ils ont superposé jusqu'à six, sept et huit arcs
concentriques au-dessus des linteaux des portes de leurs façades. Ces
séries d'archivoltes sont décorées avec plus ou moins de luxe, suivant
la richesse des édifices. Pendant le xi e siècle, les archivoltes des portails
sont plein cintre; elles n'adoptent la forme ogivale que vers le milieu
du xii e siècle, sauf dans quelques provinces où le plein cintre persiste
jusque pendant le xm e siècle, notamment dans la Provence, le Lyonnais
et la Bourgogne. Elles se distinguent dans l'Ile-de-France et le centre,
pendant le xi e siècle, par une grande sobriété d'ornements, tandis qu'en
Normandie, en Bourgogne, en Poitou, en Saintonge, on les voit char-
gées, pendant le xn e siècle particulièrement, d'une profusion incroyable
d'entre-lacs, de figures, de rosaces. En Normandie, ce sont les orne-
ments géométriques qui dominent (fig. 1k) (église de Than, près de
Caen, xi e siècle). Dans la Provence, ce sont les moulures fines, les orne-
ments plats sculptés avec délicatesse. Dans le Languedoc et la Guyenne,
la multiplicité des moulures et les ornements rares (fig. 25) (église Saint-
— 51 — [ ARC ]
Sernin de Toulouse); église de Loupiae, Gironde (fig. 26); portail sud
„ H
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Il .
lllligl
[ ARC ]
de l'église «lu Puy en Velay(flg
— 52
27).
Dans le Poitou el la Baintonge, les
figures bizarres, les ani-
maux les enchevêtrements
des Liges de Feuilles, ou les
v\\ perlés, Les besants, le»
pointes de diamant flne-
menl retaillées, les dents
de scie, el les profils petits
séparés par des noirs pro-
fonds : église do Surgères,
Charente (fig. 28). Dans la
Bourgogne, les rosaces, les
personnages symboliques :
portail de l'église Saint-
Lazare d'Avallon (Yonne)
(fig. 29). On voit, par l'exa-
men de ces exemples ap-
partenant aux xi e et xii e
siècles, que, quelle que
soit la richesse de la déco-
ration, les moulures, orne-
ments ou figures, se renfer-
ment dans un épannelage
rectangulaire. Jusqu'au
xv e siècle, les architec-
tes observent scrupuleuse-
ment ce principe. Ainsi,
vers la fin du xn e siècle et
pendant les xm e et xn e siè-
cles, les archivoltes, dan-
les grands portails des ca-
thédrales du Nord, sont
presque toujours chargées
de figures sculptées cha-
cune dans un claveau; ces
figures sont comprises dans
l'épannelage desvoussoirs:
nous en donnons un exem-
ple (fig. 30) tiré du por-
tail sud de la cathédrale
d'Amiens, xm e siècle ; A
indique la coupe des cla-
veaux avant la sculpture.
De même, si l'archivolte se
compose de moulures avec ou sans ornements, la forme première du
— 53 — [ ARC ]
claveau se retrouve (fig. 31) : porte latérale de l'église Saint-Nazaire de
Carcassonne, xiv e siècle.
Au xv 8 siècle cette méthode change : les archivoltes des portails sont
posées avec la moulure ou gorge qui doit recevoir les ligures; cette gorge
porte seulement les dais et supports des statuettes, et celles-ci sont
accrochées après coup au moyen d'un gond scellé dans le fond de la
moulure (fig. 32) (portail de l'église Notre-Dame de Scmur) ; dès lors ces
statuettes, sculptées dans l'atelier et adaptées après coup, n'ont plus
cette uniformité de saillie, cette unité d'aspect qui, dans les portails des
xiir et xiv e siècles, fait si bien valoir les lignes «les archivoltes et leur
laisse une si grande fermeté, malgré la multiplicité des détails dont elles
sont chargées.
Archivoltes des portes. — Toutes les portes des époques- romane et
ogivale étant, sauf quelques exceptions qui appartiennent au Poitou et à
la Saintonge, couronnées par un linteau, les archivoltes ne sont que des
arcs de décharge qui empochent le poids des maçonneries de briser ces
linteaux. Les moulures qui décorent ces archivoltes subissenl les mêmes
transformations que celles des portails ; le plein cintre persiste dans les
[ Ane 1 — 5/» —
archivoltes des portos; on le voit encore employé jusque vers la fin do
xm* siècle pour les baies d'une dimension médiocre, alors que la courbe
en tiers-point domine partout Bans mélange (voy. Porti).
\i:i m yih.ti.s des i i-.NKTitEs. — Elles restent pleins cintres jusque pen-
dant le mu" siècle dans les provinces méridionales el du centre ; adoptenl
la courbe en tiers-point dans l'Ile-de-France irers le milieu du mi" siècle;
dans la Normandie, s la résistance des points d'appui extérieurs sur
lesquels les arcs-boutants prennent naissance (voy. Contre-fort). Il fallut
deux siècles de tâtonnements, d'essais souvent malheureux, pour arriver
a la solution de ce problème si simple, tant il est vrai que les procèdes
les plus naturels, en construction comme en toute chose, sont lents à
trouver. Mais aussi, dès (pie cette nouvelle voie l'ut ouverte, (die fut par-
courue avec une rapidité prodigieuse, et l'arc-boutant. qui naît à peine
au xu e siècle, est arrivé à l'abus au XIV e . Quelques esprits judicieux veu-
lent conclure, de la corruption si prompte du grand principe de la con-
struction des édifices gothiques, (pie ce principe est vicieux en lui-même;
et cependant l'art grec, dont personne n'a jamais contesté la pureté, soit
| a ne | — 62 —
comme principe, >oii comme forme, i duré à peine soixante-du
"I Périclèa n'était pas mort que déjà l'architecture dea athéniens arrivait
m déclin. Nous pensons, au contraire, que, dans l'histoire de la civili-
sation, les arts qui Boni destinés à faire faire un grand pas i l'esprit
humain Bont précisément ceux qui jettent tout à coup une me clarté,
pour B'éteindre bientôt par l'abus même du principe qui l<-> ■ amenés
promptement à leur plus grand développement (voy. AacHrrn n u
Les besoins auxquels les architectes du moyen âge avaient & satisfaire
en élevant leurs églises, les amenaient presque malgré eui ;i employer
l 'arc-bon tant; nous allons voir comment ils ont su développer ce sys-
tème de construction et comment ils en ont abusé.
Ce n'est, comme nous venons de le dire, qu'à la lin du xii' siècle que
l'arc-boutant se montre franchement dans les édifices religieux du nord
de la France; il n'apparaîl dans le centre et le midi que comme une
importation, vers la fin du xin e siècle, lorsque l'arehitecture ogivale,
déjà développée dans l'Ile-de-France, la Champagne et la Bourgogne, se
répand dans tout l'Occident.
Nous donnons en première ligne, et parmi les plus anciens, l'un des
arcs-boutants du chœur de l'église Saint-llemi de Reims, dont la con-
struction remonte à la dernière moitié du xn e siècle (fig. 50). Ici l'arc-
boutant est simple ; il vient contre-buter les voûtes au point de leur
poussée, et répartit sa force de résistance sur une ligne verticale assez
longue au moyen de ce contre-fort porté sur une colonne extérieure,
laissant un passage entre elle et le mur au-dessus du triforium. Mais
bientôt les constructeurs observèrent que la poussée des voûtes en arcs
d'ogive d'une très-grande portée agissait encore au-dessous et au-dessus
du point mathématique de cette poussée. La théorie peut, en effet, dé-
montrer que la poussée d'une voûte se résout en un seul point ; mais la
pratique fait bientôt reconnaître que cette poussée est diffuse et qu'elle
— 63 — L AUC J
agit par suite du glissement possible des claveaux des arcs et de la mul-
tiplicité des joints, depuis ta naissance de ces arcs jusqu'à la moitié
environ de la hauteur de la voûte (lig. 51). En effet, soit A le point ma-
thématique de la poussée d'une voûte en arc d'ogive ; si la voûte a une
portée de 10 à 15 mètres, par exemple, un seul arc-boutant arrivant en A
ne subira pas pour empocher la voûte d'agir au-dessus et au-dessous de ce
point. De même qu'en étayant un mur qui boucle, si l'on est prudent, on
posera verticalement sur ce mur une couche de bois et deux étais l'un au-
dessus de l'autre pour arrêter le bouclement; de même les constructeurs
qui élevèrent, au commencement du xm e siècle, les grandes nefs des cathé-
drales du Nord, établirent de G en B un contre-fort, véritable couche de
pierre, et deux arcs-boutants l'un au-dessus de l'autre, le premier arrivant
en C au-dessous de la poussée, le second en B au-dessus de cette poussée.
Par ce moyen, les voûtes se trouvaient êtrêsillonnêes à l'extérieur, et les
arcs-doubleaux ne pouvaient, non
plus que les arcs ogives, faire le
moindre mouvement, le point réel
de la poussée se trouvant agir sur
un contre-fort maintenu dans un
plan vertical et roidi par la butée
des deux arcs-boutants. Au-dessous
de la naissance de la voûte ce contre-
fort CB cessait d'être utile; aussi
n'est-il plus porté que par une
colonne isolée, et le poids de ce
contre-fort n'agissant pas verticale-
ment, les constructeurs sont ame-
nés peu à peu à réduire le diamètre
de la colonne, dont la fonction se
borne à prévenir des dislocations,
à donner du roide à la construction
des piles sans prendre de charge.
Aussi vers le milieu du xm e siècle,
ces colonnes isolées sont-elles faites
de grandes pierres minces posées
en délit, et peuvent-elles se compa-
rer a ces pièces de charpente nom-
mées chandelles, que l'on pose plu-
tôt pour roidir une construction
faible que pour porter un poids
agissant verticalement. Les voûtes hautes du chœur de la cathédrale de
Soissons, dont la construction remonte aux premières années du XIII e
siècle, sont contre-butées par des arcs-boutants doubles (iig. 52) dont les
tètes viennent s'appuyer contre des piles portées partie- col m nés engagée-.
Un passage est réservé entre la colonne inférieure et le point d'appui ver-
Ctial qui reçoit les sommiers des voûtes. Il est nécessaire d'observer que le
[ ABC ] — 6'i —
dernier claveau de chacun des arcs n'est pas engagé dam la pile et reste
libre de glisser dans le cas où la voûte ferail un mouvement par mite
d'un tassement des pointa d'appui verticaux; c'est là encore une des
cons('i|i!ciir( ■> de ce principe d'élasticité appliqué à ces grandes bâtii
et -ai^ lequel leur stabilité serait compromise. La faculté de glissement
laissée aux arcs-boutante empêche leur déformation, et il n'est pas be-
soin de dire qu'ils ne peuvenl conserver toute leur force d'étrésillonne-
)
E
ment qu'autant qu'ils ne se déforment pas. En effet (fig. 53), soit ABC
un arc-boutant, la pile verticale D venant à tasser, il faudra, si l'arc est
engagé au point A, qu'il se rompe en B, ainsi que l'indique la figure I.
Si, au contraire, c'est le contre-fort E qui vient à tasser, l'arc étant en-
gagé en A, il se rompra encore suivant la figure IL On comprend donc
combien il importe que l'arc puisse rester libre en A pour conserver, au
moyen de son glissement possible, la pureté de sa courbure. Ces précau-
tions dans la combinaison de l'appareil des arcs-boutants n'ont pas été
toujours prises, et la preuve qu'elles n'étaient pas inutiles, c'est que
leur oubli a presque toujours produit des effets fâcheux.
Lanef delà cathédrale d'Amiens, élevée vers 1230, présente une disposi-
tion d'arcs-boutants analogue à celle du chœur de la cathédrale de Soissons ;
seulement les colonnes supérieures sont dégagées comme les colonnes in-
férieures, elles sont plus sveltes, et le chaperon du second arc-boutant sert
— 65 — [ ARC j
<le canal pour conduire les eaux des chéneaux du grand comble à l'extré-
mité inférieure de l'arc, d'où elles tombent lancées par des gargouilles
(voy. Ciiéneau, Gargouille). Ce moyen de résistance opposé aux poussées
des voûtes par les arcs-boutants doubles nesembla pas toujours assez puis-
sant aux constructeurs du xm e siècle; ils eurent l'idée de rendre solidaires
les deux arcs par une série de rayons qui les réunissent, les étrésillonnent
et leur donnent toute la résistance d'un mur plein, en leur laissant une
grande légèreté. La cathédrale de Chartres nous donne un admirable
exemple de ces sortes d'arcs-boutants(fig. 54). La construction de cet édi-
fice présente dans toutes ses parties une force remarquable; les voûtes ont
une épaisseur inusitée (0 m ,û0 environ) : les matériaux employés, lourds,
rugueux, compactes, se prêtent peu aux délicatesses de l'architecture
gothique de la première moitié du xm e siècle. Il était nécessaire, pour ré-
sister à la poussée de ces voûtes épaisses et qui n'ont pas moins de 1 5 mètres
d'ouverture, d'établir des butées énergiques, bien assises: au>si, Qgure A,
on observera que tout le système des arcs pénètre dans les contre-forts,
s'y loge comme dans une rainure; que tous les joints de l'appareil sont
normaux aux courbes; qu'enfin c'est là une construction entièrement
oblique destinée à résister à des pesanteurs agissant obliquement.
i. — 9
[ Aitc ] — 06 —
Ce système d'étrésillonnemenl des arcs au moyeu de rayons intermé-
diaires ne parait pas toutefois avoir été fréquemment adopté pendant le
\ni" siècle ; il est vrai qu'il n'y avait pas Lieu d'employer des moyens aussi
puissants pour résistera la poussée des VOÛtes, ordinairement fort légères,
même dans les plus grandes églises ogivales. \ la cathédrale de Reims,
Les arcs-boutants sont doubles, mais indépendants l'un de l'autre; les
constructeurs deviennent plus hardis vers Le milieu du xill e siècle, alors
que les piles sont plus grêles, les voûtes plus légères. Une fois Le principe
de la construction des églises gothiques admis, on en vint bientôt à l'ap-
pliquer dans ses conséquences le> plus rigoureuses. Observant avec
justesse qu'une voûte bien contre-butée n'a besoin, pour soutenir sa nais-
sance, que d'un point d'appui vertical mince comparativement au poids à
supporter, les constructeurs réduisirent peu à peu les piles et reportèrent
toute la force de résistance à l'extérieur, sur les contre-forts (voy. Con-
struction). Ils évidèrent complètement les intervalles entre les piles, sous
les formerets, par de grandes fenêtres à meneaux; ils mirent à jour les
galeries au-dessous de ces fe-
nêtres (voy. Triforium), et tout
le système de la construction
des grandes nefs se réduisit
à des piles grêles, rendues ri-
gides par la ebarge, et main-
tenues dans un plan vertical
par suite de l'équilibre établi
entre la poussée des voûtes et
la butée des arcs-boutants.
La nef et l'œuvre haute du
chœur de l'église de Saint-
Denis, bâties sous saint Louis,
nous donnent une des appli-
cations les plus parfaites de ce
principe (fig. 55), que nous
trouvons adopté au \m e siècle
dans les chœurs des cathé-
drales de Troyes, de Beauvais,
d'Amiens, de Séez, du Mans,
et plus tard, au xn e siècle, à
Saint-Ouen de Rouen. Toute la
science des constructeurs d'é-
glises consistait donc alors à établir un équilibre parfait entre la poussée
des voûtes, d'une part, et la butée des arcs-boutants, de l'autre. Et il faut
dire que s'ils n'ont pas toujours réussi pleinement dans l'exécution, les
erreurs qu'ils ont pu commettre démontrent que le système n'était pas
mauvais, puisque, malgré des déformations effrayantes subies par quel-
ques-uns de ces monuments, ils n'en sont pas moins restés debout depuis
— 67 — [ ARC ]
six cents ans, grâce à l'élasticité de ce mode de construction. Il faut
ajouter aussi que dans les grands édilices bâtis avec soin, au moyen de
ressources suffisantes et par des gens habiles, ces déformations ne se
rencontrent pas, l'équilibre des constructions a été maintenu avec une
science et une adresse peu communes.
La courbure des arcs-boutants varie suivant la courbure des arcs-dou-
bleaux, le diamètre de ces arcs-boutants, leur épaisseur et l'épaisseur de
la culée ou contre-fort.
Ainsi les arcs-boutants primitifs sont généralement formés d'un quart
de cercle ((îg. 56); mais leurs claveaux sont épais et lourds, ils résistent
à L'action de la poussée des voûtes par leur poids, et, venant s'appuyer au
droit de cette poussée, ils ajoutent sur les piles A une nouvelle charge à
celle des voûtes : c'est une pesanteur inerte venant neutraliser une pous-
sée oblique. Quand on comprit mieux la véritable fonction des arcs-
boutants, on vit qu'on pouvait, comme nous l'avons dit déjà, opposer
à la poussée oblique une résistance oblique, et non-seulement ne plus
charger les piles A d'un surcroît de poids, mais même les soulager d'une
partie du poids des voûtes. D'ailleurs on avait [pu observer que les arcs-
boutants, étant tracés suivant un quart de cercle, se relevaient au point
B lorsque la poussée des voûtes était considérable, et si le poids des
claveaux des arcs n'était pas exactement calculé de manière à conserver
leur courbure sous l'influence de cette pression. Dès lors les arcs-boutants
furent cintrés sur une portion de cercle dont le centre était placé en
[ Ane ] — 08 —
dedans des pilei des neft (flg. 57 ; ils remplissaient ainsi la fonction d'un
ri. h. n'opposaient plus une force passive à nue lune active, mais venaient
porter une partie du poids de la voûte, en
même temps qu'ils maintenaient boo ac-
tion latérale, el déchai .''aient d'autant les
piles A. Si, par une raison d'économie, ou
faute de place, Les culées C ne pouvaient
avoir une grande épaisseur, les arcs-bou-
tants devenaient presque des piles incli-
nées, très-légèrement cintrées, opposant
aux poussées une résistance considérable,
et reportant cette poussée presque vertica-
lement sur les contre-forts. On voit des
arcs-boutants ainsi construits dans L'église
Notre-Dame de Semur en Auxois (lig. 58) r
monument que nous citerons souvent à
cause de son exécution si belle et de l'ad-
mirable entente de son mode de construc-
tion. Toutefois des arcs-boutants ainsi
construits ne pouvaient maintenir que des
voûtes d'une faible portée (celles de Notre-
. Dame de Semur n'ont que 8 "mètres d'ou-
verture), et dont la poussée se rapprochait de la verticale par suite de
l'acuité des arcs-doubleaux; car ils se seraient certainement déversés
en pivotant sur leur sommier D, si les arcs-doubleaux, se rapprochant
du plein cintre, eussent produit des résultantes de pression suivant un
angle voisin de U5 degrés. Dans ce cas, tout en cintrant les arcs-boutants-
sur un arc d'un très-grand rayon, et d'une courbure peu sensible par
conséquent, on avait le soin de les charger puissamment au-dessus de leur
naissance,5près de la culée, pour éviter le déversement. Ce système a été
adopté dans la construction des immenses arcs-boutants de Notre-Dame
— 69 — [ ARC î
de Paris, refaits au xm e siècle (fig. 59). Ces arcs prodigieux, qui n'ont pas
moins de 15 mètres de rayon, furent élevés par suite de dispositions tout
exceptionnelles (voy. Cathédrale) : c'est là un fait unique.
Tous les exemples que nous venons de donner ne reproduisent que
des arcs-boutants simples ou doubles d'une seule volée; mais dans les
chœurs des grandes cathédrales, par exemple, ou dans les nefs des XIII e ,
xiv e et xv e siècles, bordées de doubles bas côtés ou de bas eûtes et de
chapelles communiquant entre elles, il eût fallu établir des arcs-boutants
d'une trop grande portée pour franchir ces espaces, s'ils eussent été
s'appuyer sur les contre-forts extérieurs, ou ces contre-forts auraient dû
alors prendre un espace étendu en dehors des édifices. Or nous ne devons
pas oublier que le terrain était chose à ménager dans les villes du moyen
âge. Nous le répétons, les arcs-boutants de la cathédrale de Paris, qui
franchissent les doubles bas côtés, sont un exemple unique; ordinaire-
ment, dans les cas que nous venons de signaler, les arcs-boutants sont à
deux volées, c'est-à-dire qu'ils sont séparés par un point d'appui inter-
médiaire ou repos, qui, en divisant la poussée, détruit une partie de son
effet, et permet ainsi de réduire l'épaisseur des contre-forts extérieurs.
Dans les chœurs des grandes églises bâties pendant les xm e , xiv e et
xv e siècles, les chapelles présentent généralement en plan une disposition
telle que derrière les piles qui forment la séparation de ces chapelles, les
murs sont réduits à une épaisseur extrêmement faible (lig. 60), à cause
de la disposition rayonnante de l'abside. Si l'on élevait un contre-fort
plein sur le mur de séparation de A en B, il y aurait certainement rup-
ture au point C, car c'est sur ce point faible que viendrait se report er
tout le poids de l'arc-boutant. Si l'on se contentait d'élever un contre-
fort sur la partie résistante de cette séparation, de C en B par exemple,
le contre-fort ne serait pas assez épais pour résister à la poussée des arcs-
boutants bandés de D en C, en tenant compte surtout de la hauteur des
naissances des voûtes, comparativement à l'espace CB. A la cathédrale
de Beauvais, la longueur AB de séparation des chapelles est à la hau-
teur des piles D, jusqu'à la naissance de la voûte, comme 1 est à 6, et la
longueur CB comme 1 est à 9. Voici donc comment les constructeur:,
du xm e siècle établirent les arcs-boutants du chœur de celte immense
[ a ne ]
é
— 70 —
giise [flg. 61). Pour laisser une plus grande résistance à la culée des
I"
<^
h i; m 'H'
contre-forts A, C, ils ne craignirent pas de poser la pile A en porte à faux
— 71 — [ Ane ]
sur la pile B, calculant avec raison que la poussée des deux arcs-boutants
supérieurs tendait à faire incliner cette pile A, et reportait sa charge sur
son parement extérieur à l'aplomb de la pile B. Laissant un vide entre la
pile A et le contre-fort G, ils bandèrent deux autres petits arcs-boutants
dans le prolongement des deux grands, et surent ainsi maintenir l'aplomb
de la pile intermédiaire A chargée par le pinacle U. Grâce à cette division
des fonts des poussées et à la stabilité donnée à la pile A et au contre-
fort C par ce surcroît de pesanteur obtenu au moyen de l'adjonction
des pinacles D et E, l'équilibre de tout le système s'est conservé; et si le
chœur de la cathédrale de Beauvais a menacé de s'écrouler au .\iv e siè-
cle, au point qu'il a fallu élever de nouvelles piles entre les anciennes
dans les travées parallèles, il ne faut pas s'en prendre au système adopté,
qui est très-savamment combiné, mais à certaines imperfections dans
l'exécution, et surtout à l'ébranlement causé à l'édifice par la chute de
la flèche centrale élevée imprudemment sur le transsept avant la con-
struction de la nef. D'ailleurs, l'arc-boutant que nous donnons ici appar-
tient au rond-point, dont toutes les parties ont conservé leur aplomb.
Nous citons le chœur de Beauvais parce qu'il est la dernière limite à
laquelle la construction des grandes églises du xm e siècle ait pu arriver.
C'est la théorie du système mise en pratique avec ses conséquences
môme exagérées. A ce point de vue, cet édifice ne saurait être étudié
avec trop de soin. C'est le Parthénon de l'architecture française; il ne
lui a manqué que d'être achevé, et d'être placé au centre d'une popula-
tion conservatrice et sachant, comme les Grecs de l'antiquité, apprécier,
respecter et vanter les grands efforts de l'intelligence humaine. Les
architectes de la cathédrale de Cologne, qui bâtirent le chœur de cette
église peu après celui de Beauvais, appliquèrent ce système d'ares-bou-
tants, mais en le perfectionnant sous le rapport de l'exécution. Ils char-
gèrent cette construction simple de détails infinis qui nuisent â son effet
sans augmenter ses chances de stabilité (voy. Cathédrale et Construc-
tion). Dans la plupart des églises bâties au commencement du xm e siècle,
les eaux des chéneaux des grands combles s'égouttaient par les larmiers
des corniches, et n'étaient que rarement dirigées dans des canaux des-
tinés à les rejeter promptement en dehors du périmètre de l'édifice (voy.
ChéNKAu). On reconnut bientôt les inconvénients de cet état de choses,
et, vers le milieu du xin e siècle, on eut l'idée de se servir des arcs-boutants
supérieurs comme d'aqueducs pour conduire les eaux des chéneaux des
grands combles à travers les têtes des contre-forts; on évitait ainsi de
longs trajets, et l'on se débarrassait des eaux de pluie par le plus court
chemin. Ce système fut adopté dans le chœur de la cathédrale de Beau-
vais (fig. 61). Mais on était amené ainsi à élever la tète des arcs-boutants
supérieurs jusqu'à la corniche des grands combles, c'est-à-dire bien
au-dessus de la poussée des voûles, comme à Beauvais, ou à conduire
les eaux des chéneaux sur les chaperons de ces arcs-boutants au moyen
de coffres verticaux de pierre qui avaient l'inconvénient de causer des
[ ARC ] — 72 —
infiltrations au droit des reins des routes. La poussée qj cs-boatants
supérieurs, agissant à la tôte des murs, pouvait causer des désort
dans la construction. On remplaça donc, vers la fin du .\nr siècle, Les
arcs-boutants supérieurs par une construction à claire-voie, véritable
aqueduc incliné qui étrésillonnait les têtes des murs, mais d'uni- Façon
passive et sans pousser. C'est ainsi que furent construits les arcs-boutants
du chœur de la cathédrale d'Amiens, élevés vers 1260 (ftg. 62 . Cette
première tentative ne fut pas heureuse. Les arcs-boutants, trop peu
£.CM££AjO0r.
chargés par ces aqueducs à jour, purent se maintenir dans le rond-point,
là où ils n'avaient à contre-huter que la poussée d'une seule nervure de
la voûte; mais, dans la partie parallèle du chœur, là où il fallait résister
à la poussée combinée des arcs-doubleaux et des arcs ogives, les arcs-
boutants se soulevèrent, et au xv e siècle on dut bander, en contre-bas
des arcs primitifs, de nouveaux arcs d'un plus grand rayon, pour neu-
traliser l'effet produit par la poussée des grandes voûtes. Cette expérience
profita aux constructeurs des xiv e et xv e siècles, qui combinèrent dès lors
les aqueducs surmontant les arcs-boutants, de façon à éviter ce relèvement
dangereux. Toutefois ce système d'aqueducs appartient particulièrement
aux églises de Picardie, de Champagne et du Nord, et on le voit rarement
employé avant le xvi e siècle dans les monuments de l'Ile-de-France, de
la Bourgogne et du Nord-Ouest.
Voici comment, au xv e siècle, l'architecte qui réédifia en grande partie
— 73 — [ ARC 1
le chœur de l'église d'Eu sut prévenir le relèvement des arcs-boutunts
surmontés seulement de la trop faiblis charge des aqueducs à jour. Au lieu de
poser immédiatement les pieds-droits de l'aqueduc sur l'extrados de l'arc
(fig. 63), comme dans le chœur de la cathédrale d'Amiens, il établit d'abord
sur cet extrados un premier état de pierre AU. Cet étai est appareillé comme
une plate-bande retournée, de façon à opposer une résistance puissante
au relèvement de l'arc, produit au point G, par la poussée de la voûte; c'est
sur ce premier étai, rendu inflexible, que sont posés les pieds-droits de
l'aqueduc, pouvant dès lors être allégé sans danger. D'après ce système, les
«à-jour D ne sont que des étrésillons qui sont destinés à empocher toute
déformation de l'arc de E en C; l'arc ECH et sa tangente AB ne forment
qu'un corps homogène parfaitement rigide, par suite des forces qui se
neutralisent en agissant en sens inverse. L'inflexibilité delà première ligne
AU étant opposée au relèvement de l'arc, le chaperon FG conserve la ligne
droite et forme un second étai de pierre qui maintient encore les poussées
supérieures de la voûte : la figure ECHFG présente toule la résistance d'un
mur plein sans en avoir le poids. Ces arcs-boutants sont à doubles volée-,
et le même principe est adopté dans la construction de chacune d'elles.
L'emploi de l'arc-boutant dans les grands édifices exige une expérience
approfondie de la poussée des voûtes, poussée qui, comme nous l'avons
dit plus haut, varie suivant la nature des matériaux employés. leur poids
r. — lu
[ ARC ! — V\ —
et leur degré de résistance il ne faul <l<mr pas s'étonner ri de nombreuse!
tentatives faites par des constructeurs peu expérimentés ne furent pai
toujours couronnées d'un plein succès, et si quelques édifia - périssent
par suite du défaut <1<' savoir de Leurs architecte
Lorsque le goût dominant vers le milieu du xiu' siècle poussa les
constructeurs à élever des églises d'une exeessive légèreté et d'une grande
élévation sous voûtes, lorsqu'on abandonna partout le système de- an I-
boutants primitifs dont nous avons donné des types (fig. 50, 52, 5/i), il
dut y avoir, et il y eut en effet, pendant pies d'un demi-siècle, des tâton-
nements, des hésitations, avant de trouver ce que l'on cberchait : l'arc -
boutant réduit à sa véritable fonction. Les constructeurs habiles résolurent
promptement le problème par des voies diverses, comme à Saint-Denis,
comme à Bcauvais, comme à Saint- Pierre de Chartres, comme à la cathé-
drale du Mans, comme à Saint-Étienne d'Auxerre, comme à Notre-Dame de
Semur, comme aux cathédrales de Reims, de Coutances et de Bayeux, etc. .
tous édifices bâtis de 1220 à 1260; mais les inhabiles (et il s'en trouve
dans tous les temps) commirent bien des erreurs jusqu'au moment où
l'expérience acquise à la suite de nombreux exemples put permettre
d'établir des règles fixes, des formules qui pouvaient servir de guide aux
constructeurs novices ou n'étant pas doués d'un génie naturel. A la fin
du xm e siècle, et pendant le xiv e , on voit en effet l'arc-boutant appliqué
sans hésitation partout; on s'aperçoit alors que les règles touchant la
stabilité des voûtes sont devenues classiques, que les écoles de construc-
tion ont admis des formules certaines; et si quelques génies audacieux
s'en écartent, ce sont des exceptions.
Il existe en France trois grandes églises bâties pendant le xiv e siècle,
qui nous font voir jusqu'à quel point ces règles sur la construction des
voûtes et des arcs-boutants étaient devenues fixes : ce sont les cathédrales
de Clermont-Ferrand, de Limoges et de Narbonne. Ces trois édifices sont
l'œuvre d'un seul homme, ou au moins d'une école particulière, et bien
qu'ils soient élevés tous trois au delà de la Loire, ils appartiennent à
l'architecture du Nord. Comme plan et comme construction, ces trois
monuments présentent une complète analogie; ils ne diffèrent que par
leur décoration ; leur stabilité est parfaite ; un peu froids, un peu soumis
à des règles classiques, ils sont par cela même intéressants à étudier pour
nous aujourd'hui. Les arcs-boutants de ces trois édifices (les chœurs seuls
ont été construits à Limoges et à Narbonne) sont combinés avec un grand
art et une connaissance approfondie des poussées des voûtes; aussi dans
ces trois cathédrales, très-légères d'ailleurs comme système de bâtisse,
les piles sont restées parfaitement verticales dans toute leur hauteur, les
voûtes n'ont pas une lézarde, les arcs-boutants ont conservé toute la
pureté primitive de leur courbe.
Nous donnons ici (fig. 64) un des arcs-boutants du chœur de la cathé-
drale de Clermont (Puy-de-Dôme), construits, comme toute cette église r
en lave de Volvic. La figure 65 présente un des arcs-boutants du chœur de
ï ARCl
LJ3
"i i i
la cathédrale de Narbonne, laquelle est construite en pierre de Sainte-
té
Lucie, qui est un calcaire fort résistant. Quant au chœur de la cathédrale
[ Ane ] — 76 —
de Limoges, il es1 bâti de granit. Los piles intermédiaire^ de ces ai
boutants reposent sur le^ piles de tète des chapelles, el le vide entre
ces piles et les culées se trouve au-dessus de la partie mince des murs def
séparation de ces chapelles, comme à Amiens. Ces constructions sont
exécutées avec une irréprochable précision. Alors, au xrv* siècle, l'arc -
boutant, sous le point de vue de la science, avait atteint le dernier dc.
de la perfection : vouloir aller plus loin, c'était tomber dans l'abus; rn
les constructeurs du moyen âge n'étaient pas gens a s'arrêter en chemin.
Évidemment ces étais à demeure étaient une accusation portée contre le
système général adopté dans la construction de leurs grandes églises; ils
"i.
s'évertuaient à les dissimuler, soit en les chargeant d'ornements, soit en
les masquant avec une grande adresse, comme à la cathédrale de Reims,
par des têtes de contre-forts qui sont autant de chefs-d'œuvre ; soit en
les réduisant à leur plus simple expression, en leur donnant alors la
roideur que doit avoir un étai. C'est ce dernier parti qui fut franchement
admis à la fin du xnr siècle, dans la construction des arcs-boutants de
l'église Saint-Urbain de Troyes (fig. 66). Que l'on veuille bien examiner
cette figure, et l'on reconnaîtra que ï'arc-boutant, composé d'un petit
nombre de morceaux de pierre, ne montre plus, comme dans tous les
exemples précédents, une succession de claveaux peu épais, conservant
une certaine élasticité, mais au contraire des pierres posées bout à bout,
et acquérant ainsi les qualités d'un étai de bois. Ce n'est plus par la
charge que l'arc conserve sa rigidité, mais par la combinaison de son
— 77 — [ ARC ]
appareil. Ici la butée n'est pas obtenue au moyen de l'arc ABC, mais par
l'étai de pierre DE. L'arc ABC, dont la flexibilité est d'ailleurs neutralisée
par l'horizontale BG et le cercle F, n'est là que pour empêcher l'étai DK
de Qëchir. Si l'architecte qui a tracé cet arc-boutant eût pu faire tailler
le triangle DI5G dans un seul morceau de pierre, il se lût dispensé de
placer le lien AB'. Toutefois, pour oser appareiller un arc-boutant de
cette façon, il fallait être bien sûr du point de la poussée de la voûte et
de la direction de cette poussée; car si ce système de butée eût été placé
un peu au-dessus ou au-dessous de la poussée, si la ligne DE n'eût pas
été inclinée suivant le seul angle qui lui convenait, il y aurait eu rupture
au point B. Pour que cette rupture n'ait pas eu lieu, il faut supposer
que la résultante des pressions diverses de la voûte agit absolument sur
le point D. Ce n'est donc pas trop s'avancer que de dire : le système de
l'arc-boutant, au xiv e siècle, était arrivé à son développement le plus
complet. Mais on peut avoir raison suivant les règles absolues de la géo-
métrie, et manquer de sens. L'homme qui a dirigé les constructions
de l'église Saint-Urbain de Troyes était certes beaucoup plus savant,
meilleur mathématicien que ceux qui ont bâti les nefs de Chartres, de
Beims ou d'Amiens ; cependant ces derniers ont atteint le but, et le pre-
mier l'a dépassé en voulant appliquer ses matériaux à des combinai-
sons géométriques
qui sont en complet
désaccord avec leur
nature et leurs qua-
lités; en voulant
donnera la pierre le
rôle qui appartient
au bois; en torturant
la forme et l'art en-
fin, pour se donner
la puérile satisfac-
tion de les sou-
mettre à la solution
d'un problème de
géométrie. Ce sont
là de ces exemples
qui sont aussi bons
à étudier qu'ils sont
mauvais à suivre.
Ce môme principe
est adopté dans de
grands édifices. On voit dans la partie de la nef de la cathédrale de Troyes,
qui date du xv e siècle, Un arc-boutant à double volée, particulièrement
bien établi pour résister aux poussées des grandes voûtes. Il se compose
de deux butées rigides de pierre réunies par une arcature à jour (fig. 67) ;
[ ABC 1 — 7S —
l;i bâtée inférieure est tangente à l'extrados de L'arc, de manière! reporter
la poussée sur la naissance de cet arc, en le laissant libre toutefois par la
disposition de l'appareil. Les pieds-droits de l'arcature à jour sont per-
pendiculaires à la direction des deux butées, et les étrésillonnent ainsi
beaucoup mieux que n'Hs étaient \ei ticaux, comme dans les arcs-boutants
des chœurs de la cathédrale d'Amiens et de l'église d'Eu, donnés figures 62
et 63. Ces deux butées rigides AU, CI), ne sont pas parallèles, mais se
rapprochent en AC comme deux étai> de bois, afin de mieux reporter la
poussée agissant deb" en F sur l'arc-boutant unique de la première volée E.
La butée rigide AJB sert d'aqueduc pour les eaux du comble. Par le l'ait,
cette construction est plus savante que gracieuse, et l'art ici est com-
plètement sacrilié aux combinaisons géométriques.
Ce système d'arcs-boutants à jour, rigides, fut quelquefois employé
avec bien plus de raison lorsqu'il s'agissait de maintenir une poussée
agissant sur un vide étroit, comme dans la sainte Chapelle basse de Paris
(xm e siècle). Là cet arc-boutant se compose d'une seule pierre évidée
venant opposer une résistance fort légère en apparence, mais très-rigide
en réalité, à la pression d'une voûte. La sainte Chapelle basse du palais
secompose d'une nef et de deux
bas côtés étroits, afin de dimi-
nuer la portée des voûtes dont
on voulait éviter de faire des-
cendre les naissances trop bas;
mais les voûtes de ces bas côtés
atteignent la hauteur sous clef
des voûtes de la nef (fig. 68), il
fallait s'opposer à la poussée
des grands arcs-doubleaux et
des arcs ogives au point A, au
moyen d'un véritable étrésillon.
L'architecte imagina de rendre
fixe ce point A, et de reporter
sa poussée sur les contre-forts
extérieurs, en établissant un
triangle à jour ABC découpé
dans un seul morceau de pierre.
Ce système d'arc-boutant, ou
plutôt d'étrésillon, est employé
souvent dans les constructions civiles pour contre-buter des poussées. Les
manteaux des quatre cheminées des cuisines dites de saint Louis, au Palais
de Paris, sont maintenus par des étrésillons pris également dans un seul
morceau de pierre découpé à jour (voy. Cuisine).
Il n'en résulte pas moins que l'arc-boutant surmonté d'un aqueduc se
perfectionne sous le point de vue de la parfaite connaissance des poussées
pendant les xiv e et xv e siècles, comme l'arc-boutant simple ou double.
— 79 — [ ARC |
Les constructeurs arrivent à calculer exactement le poids qu'il faut donner
aux aqueducs à jour pour empocher le soulèvement de l'arc. Le caniveau
qui couronne l'aqueduc devient un étai par la force qu'on lui donne
aussi bien que par la manière dont il est appareillé.
Comme il arrive toujours lorsqu'un système adopté est poussé à ses
dernières limites, on finit par perdre la trace du principe qui l'a déve-
loppé. A la lin du xv c siècle et pendant le xvi e , les architectes prétendirent
si bien améliorer la construction des arcs-boutants, qu'ils oublièrent les
conditions premières de leur stabilité et de leur résistance. Au lieu de
les former d'un simple arc de cercle venant franchement contre-buter
les poussées, soit par lui-même, soit par sa combinaison avec une con-
struction rigide servant d'étai, ils leur donnèrent des courbes composée-,
les faisant porter sur les piles des nefs en môme temps qu'ils maintenaient
l'écartcment des voûtes. Ils ne tenaient plus compte ainsi de cette con-
dition essentielle du glissement des tètes, d'arcs, dont nous avons expliqué
plus haut l'utilité ; ils tendaient a pousser les piles en dedans, au-dessous et
en sens inverse de la poussée des voûtes. Nous donnons ici (fig. 69) un dos
arcs-boutants de la nef de l'église Saint-Wulfrand d'Abbeville, construit
I ARC 1 — 80 —
d'après ce dernier principe pendanl les premières années da xvf siècle,
arcs ont produit et subi de graves désordres par suite de leur dispo-
sition vicieuse. Les contre-forts extérieurs ont lasso; il s'est déclaré des
ruptures h des écrasements aux points A des arcs, les sommiers B ayant
empêché le glissement qui aurait pu avoir Lieu sans « I « - grands inconvé-
nients. Les arcs rompus aux points A ne contre-butenl plus les voûtes,
qui poussent et écrasent par le déversement des murs, les aqueducs supé-
rieurs; en môme temps ces arcs déformés, chargés par ces aqueducs qui
subissent la pression des voûtes, agissent puissamment sur les sommiers B,
et, poussant dès lors les piliers vers l'intérieur à la naissance des voûtes,
augmentent encore les causes d'écartement. Pour nous expliquer en peu
de mots, lorsque des arcs-boutants sont construits d'après ce système,
la poussée des voûtes qui agit de C en D charge l'arc A verticalement, en
augmentant la pression des pieds-droits de l'aqueduc. Cette charge verti-
cale, se reportant sur une construction élastique, pousse de A en B. Or,
plus la poussée de A en B est puissante, plus la poussée des voûtes agit en C
par le renversement de la ligne DC. Donc les sommiers placés à la tète des
arcs-boutants en B sont contraires au principe même de l'arc-boutant.
Les porches nord et sud de l'église Saint-Urbain de Troyes peuvent
donner une idée bien exacte de la fonction que remplissent les arcs-
70 A
boutants dans les édifices de la période ogivale. Ces porches sont comme
la dissection d'une petite église du xiv e siècle. Des voûtes légères, portées
sur des colonnes minces et longues, sont contre-butées par des arcs qui
viennent se reposer sur des contre-forts complètement indépendants du
monument; pas de murs: des colonnes, des voûtes, des contre-forts
isolés, et les arcs-boutants placés suivant la résultante des poussées. Il
n'entre dans toute cette construction, assez importante cependant, qu'un
volume très-restreint de matériaux posés avec autant d'art que d'éco-
nomie (fig. 70). A indique le plan de ce porche; B, la vue de l'un de ses"
arcs-boutants d'angle. Comme dans toutes les bonnes constructions de
cette époque, l'arc-boutant ne fait que s'appuyer contre la colonne, juste
au point de la poussée, étayant le sommier qui reçoit les arcs-doubleaux,
— 81 — [ ARC ]
les archivoltes el les arcs ogives. Au-dessus des arcs-boutants les contre-
forts sont rendus plus stables par des pinacles, et les colonnes elles-mêmes
sont chargées et roidies par les pyramidions qui les surmontent. Il est
aisé de comprendre, en examinant le plan A, comment les deux voûtes
du porche, qui reposent d'un côté sur le mur du transsept, et de l'autre
sur les trois colonnes C, D, E, ne peuvent se maintenir sur des points
d'appui aussi grêles qu'au moyen de la butée des trois arcs-boutants
CF, UG, EH, reportant les résultantes de leurs poussées sur les trois
contre-forts I, K, L. L'espace MCDEN est seul couvert, et forme comme
uu grand dais suspendu sur de frôles
colonnes. Celte élégante construction
n'a éprouvé ni mouvement ni déver-
sement, malgré son extrême légèreté,
cl quoiqu'elle ait été laissée dans les
plus mauvaises conditions depuis
longtemps (voy. Porche).
On aura pu observer, d'après tous
les exemples (pie nous avons donnés,
quelesarcs-boulanls ne commencent
à être chan freinés ou ornés de mou-
lures qu'a partir de la deuxième moi-
tié du xiii c siècle. En général, les
profils des arcs-boutants sont tou-
jours plus simples que ceux des
arcs-doubleaux ; il est évident qu'on
craignait d'affaiblir les arcs-boutants
exposés aux intempéries par des évi-
dements de moulures, et qu'en se
laissanl entraîner à les tailler sur un
profil, on obéissait au désir de ne
point faire contraster ces ares d'une
manière désagréable avec la richesse
des archivoltes des fenêtres et la pro-
fusion de moulures qui couvraient
tous les membres de l'architecture
dès la fin du XIIP siècle. Cependant les moulures qui sont profilées à
l'intrados des arcs-boutants sont toujours plus simples et conservent
une plus grande apparence de force que celles appliquées aux archivoltes
et aux ares des voûtes.
Lorsqu'à la lin du xn" siècle et au commencement du xiii'' on adopta
le système des arcs-boutants pour les grandes voûtes portées sur des piles
isolées, on ne songea d'abord qu'à contre-buter les poussées des voûtes
des nefs et des chœurs. Les voûtes des transsepts. se retournant à angle
droit, n'étaient contre-butées que par des contre-forts peu saillants. On
.se liait sur le peu de longueur des croisillons, composés de deux ou trois
I. — 11
| ARC i — 82 —
travées de voûtes; on supposait que Les butées des contre-forts des pi-
gnons el celles des murs des nefs suffisaient pour maintenir la pou
des arcs-doubleaux entre ces butées. A la cathédrale de Paris, parex< mple
(flg. 71), il a été construit des arcs-bou-
tantsde A en B pour maintenir la pou
des voûtes de la nef et du chœur; mais
l'écartement des routes des croisillons
n'est maintenu que par les deui contre-
forts minces D et C, et il n'a jamais existé
d'arcs-boutants de D en A et <i<: <; en \.
Ou ne pouvait songer en effet à bander
des arcs-boutants qui eussent pris les
contre-forts AE en flanc, en admettant
que ces contre-forts lussent arrivés jus-
qu'au prolongement de l'are-doubleau
CD, ce qui n'existe pas à la cathédrale de
Paris. Cette difficulté non résolue causa
quelquefois la ruine des croisillons peu de
temps après leur construction. Aussi, dès le milieu du xiu' siècle, on
disposa les contre-forts des angles formés par les trans^pK de manière
à pouvoir buter les voûtes dans les deux sens (fig. 72). A la cathédrale
Ta
M
■c c 1
*
d'Amiens, par exemple, ces contre-forts, à la rencontre du transsept et
du chœur, présentent en plan la forme d'une croix, et il existe des arcs-
boutants de D en C comme de A en B. Quand les arcs-boutants sont à
doubles volées, la première volée est bandée de E en F comme de G en F.
Souvent il arrivait aussi que les arcs-boutants des nefs ou des chœurs,
poussant sur la tranche de contre-forts très-larges, mais très-minces,
et qui n'étaient en réalité que des murs (fig. 73), comme aux chœurs de
Notre-Dame de Paris, de l'église de Saint-Denis, de la cathédrale du
Mans, tendaient à faire déverser ces murs; on établit également, vers le
milieu du xnr 2 siècle, des éperons latéraux A sur les flancs des contre-
forts, pour prévenir ce déversement.
On ne s'arrêta pas là; ces masses de constructions élevées pour main-
— 83 — [ a m: |
tenir les arcs-boutànts ne pouvaient satisfaire les constructeurs du
xv e siècle, qui voulaient que leurs édifices parussent plus légers encore
qu'ils ne L'étaient réellement. Dans quelques églises, et notamment dans
le chœur de l'église du Mont-Saint-Michel en mer, ils remplacèrent les
éperons A de Qancpar des arcs bandés d'un contre-fort à l'autre, comme
une succession d'étrésillons destinés à rendre tous les contre-forts des
arcs-boutants solidaires.
De toul ce qui précède on peut conclure que les architectes du moyen
âge, après avoir résolu le problème de la construction des voûtes sur
des piles minces et isolées, au moyen de l'are-boutant, ont été frappés,
sitôt après l'application du principe, des difficultés d'exécution qu'il pré-
sentait. Tous leurs efforts ont tendu à établir l'équilibre entre la poussée
des voûtes et la résistance des arcs-boutants, à fonder ce système sur des
règles fixes, ce qui n'était pas possible, puisque les conditions d'équi-
libre se modifient â l'infini en raison de la nature, du poids, de la résis-
tance et de la dimension des matériaux. Les hommes d'un génie supé-
rieur, comme il arrive toujours, ont su vaincre ces difficultés, plutôt par
l'instinct que par le calcul, par l'observation des faits particuliers que
par l'application de règles absolues. Les constructeurs vulgaires ont
suivi tels ou tels exemples qu'ils avaient sous les yeux, mais sans se
rendre compte des cas exceptionnels qu'ils avaient à traiter; souvent
alors ils se sont trompes. Est-ce à dire pour cela que l'arc-boutant, parce
qu'il exige une grande sagacité de la part du constructeur, est un moyen
dont l'emploi doit être proscrit? Nous ne le croyons pas. Car de ce que
l'application d'un système présente des difficultés et une certaine finesse
d'observation, ce n'est pas une raison pour le condamner, mais c'en est
une pour l'étudier avec le plus grand soin.
Arc de décharge. — C'est l'arc qu'on noie, dans les constructions
au-dessus des linteaux des portes, au-dessus des vides en général, et des
parties faibles des constructions inférieures, pour reporter le poids des
constructions supérieures sur des points d'appui dont la stabilité est
assurée. Les archivoltes des portails et portes sont de véritables arcs de
décharge (voy. Archivoltes, variété de I'Arc); toutefois on ne donne
guère le nom d'arcs de décharge qu'aux arcs dont le parement affleure
le nu des murs, qui ne se distinguent des assises horizontales que
par leur appareil, et quelquefois cependant par une faible saillie.
Dans les constructions romaines élevées en petits matériaux et en blo-
eai;e, on rencontre souventdes arcs de décharge en briques el <'ii moel-
lons noyés en plein mur, afin de reporter les pesanteurs sur des points
des fondations et soubassements établis plus solidement que le reste de
la bâtisse. Cette tradition se conserve encore pendant la période romane.
Mais â cette époque les constructions en blocage n'étaient plus en usage,
et l'on ne trouve que très-rarement des arcs destinés à diviser les pesan-
teurs dans un mur plein. D'ailleurs, dans les édifices romans, la con-
struction devient presque toujours un motif de décoration, et lorsqu'en
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maronnant, on avait besoin d'airs de décharge, on cherchait à lei aCCQ"
ser, soit par une saillie, et môme quelquefois par un filet orné ou mou-
liné a l'extrados. Tels sont les arcs de décharge qui se voient le long du
mur desbas côtés de l'église Saint-Étienne de Nevers [fin «In xi e siècle)
(flg. 7/i). Ici ces arcs sont surtout destinés à charger les piles
i ( f f ,__ L bas côtés qui reçoivent les
poussées des voûtes; les-
mur- a'étant pas armés de
contre-forts, ce surcroît de
charge donne aux points
d'appui principaux une
grande stabilité. C'est un
système qui permet d'éle-
ver des murs minces entre
les piles destinéesà recevoir
le poids des construction-:
il présente par conséquent
une économie de maté-
riaux : on le voit appliqué
dans beaucoup d'églises d u
Poitou, de l'A n jou.de l'Au-
vergne et de la Saintonge
pendant la période romane.
Inutile d'ajouter que ces-
arcs de décharge sont tou-
jours extradossés ; puisque
leur fonction essentielle est de reporter les charges supérieures sur leurs-
sommiers, ils doivent tendre à faire glisser les maçonneries sur leurs reins.
Le pignon du transsept sud de l'église Notre-Dame du Port, à Clermont
(Puy-de-Dôme), est ainsi porté sur deux arcs de décharge à l'extérieur,
reposant sur une colonne (fig. 75). Souvent, dans l'architecture civile de:;
xi 9 et xn e siècles, on rencontre des portes dont les linteauxsont soulagés par
desarcs de décharge venant appuyer leurs sommiers sur une portée mena-
— 85 — [ arc 1
gée aux deux extrémités des linteaux (fig. 76) ; quelquefois aussi, au-dessus
des linteaux, on voit une clef posée dans l'assise qui les surmonte, et qui
forme ainsi une plate-bande appareillée reportant le poids des murs sur les
deux pieds-droits (fig. 77). Un vide est laissé alors entre l'intrados de la clef
et le linteau pour éviter la charge de cette clef en cas de mouvement dans
les constructions. Des arcs de décharge sont posés au-dessus des ébrase-
ments intérieurs des portes et des fenêtres
dans presque tous les édifices civils du
moyen âge. Ces arcs sont plein cintre
(fig. 78) (château de Polignac, Haute-
Loire, partie du xi e siècle), rarement en
tiers-point, et le plus souvent bombés
seulement pour prendre moins de hau-
teur sous les planchers (voy. Fenêtre).
Pendant la période ogivale, les construc-
teurs ont à franchir de grands espaces
vide; ils cherchent sans cesse à diminuer
a rez-de-chaussée les points d'appui, afin
de laisser le plus de place possible à la
foule, de ne pas gêner la vue. Ce principe \j
les conduit à établir une partie des con-
structions supérieures en porte à faux; si
dans le travers des nefs ils établissent des arcs-boutants au-dessus des lias
côtés, pour reporter la poussée des grandes voûtes à l'extérieur, il faut,
dans le sens de la longueur, qu'ils évitent
de faire peser les murs des galeries en
porte à faux sur les voûtes de ces bas
côtés, trop légères pour porter la charge
d'un mur, si mince qu'il soit. Dès lors, pour
éviter le fâcheux effet de ce poids sur des
voûtes, des ares de décharge ont été mé-
nagés dans l'épaisseur des murs de fond
des galeries au premier étage. Ces arcs
reportent la charge de ces murs sur les
sommiers des arcs-doubleaux des bas
côtés (voy. Construction, Galerie, ïrifo-
rium). On trouve des arcs de décharge
en tiers-point, dans les galeries hautes de ^otre-Dame de Paris, dans le
triforium des nefs des cathédrales d'Amiens (fig. 79), de Reims, de .Nevers.
| AttC 1 — HO —
Mais, à \ miens, les fenêtres supérieures étant posées rarla daire-voie inté-
rieure <lu triforium, ces arcs de décharge ne portenl que Le poidi d'un mur
mince, qui ue s'élève que jusqu'à l'appui du fenestrage. Dans les édil
80
de la Bourgogne et d'nne partie de
la Champagne, les fenêtres, au lieu
d'être posées Bur l'arcature inté-
rieure, sonten retraite sur les murs
extérieurs du triforium. Dan- i e
cas, l'arc de décharge est d'autant
plus nécessaire, que ce mur exté-
rieur porte, avec le fenestrage, la
bascule des corniches de couron-
nement; il est quelquefois posé
immédiatement au-dessus de l'ex-
trados des archivoltes, afin d'éviter
môme la charge du remplissage,
qui, comme à Reims, à Paris et à
Amiens, garnit le dessous de l'arc
en tiers-point; ou bien encore
l'arc de décharge n'est qu'un arc
bombé, noyé dans l'épaisseur du
mur, un peu au-dessus du sol de la
galerie, ainsi qu'on peut le remar-
quer dans l'église de Saint-Père
sous Vézelay (fig. 80).
On rencontre des arcs de dé-
chargeàla base des tours centrales
des églises reposant sur les quatre
arcs-doubleaux des transsepts, comme à la cathédrale de Laon ; sous les
beffrois des clochers, comme à Notre-Dame de Paris. lien existe aussi
au-dessus des voûtes, pour reporter
le poids des bahuts et des char-
pentes sur les piles, et soulager
les meneaux des fenêtres tenant
lieu de formerets. comme à la
sainte Chapelle de Paris, comme à
Amiens, à la cathédrale de Troves
(fig. 81). Au xv e siècle, les arcs de
décharge ont été fort en usage
pour porter des constructions mas-
sives, reposant en apparence sur
des constructions à jour; pour soulager les cintres des grandes roses du
poids des pignons de face.
Il n'est pas besoin de dire que les arcs jouent un grand rôle dans la
construction des édifices du moyen âge : les architectes étaient arrivés,
— 87 — [ ARCADE J
dès le xni e siècle, à acquérir une connaissance parfaite de leur force de
résistance, et de leurs effets sur les piles et les murs; ils mettaient un
soin particulier dans le choix des matériaux qui devaient les composer,
dans leur appareil, et la façon de leurs joints. L'architecture romaine n'a
l'ait qu'ouvrir la voie dans l'application des arcs à l'art de bâtir; l'archi-
tecture du moyen âge l'a parcourue aussi loin qu'il était possible de le
l'aire, au point d'abuser même de ce principe à la lin du XV e siècle, par
un emploi trop absolu peut-être et des raffinements poussés à l'excès.
La qualité essentielle de l'arc, c'est l'élasticité. Plus il est étendu, plus
L'espace qu'il doit franchir est large, plus il est nécessaire qu'il soit llexi-
ble. Les constructeurs du moyen âge ont parfaitement suivi ce principe
en multipliant les joints dans leurs arcs, en les composant de claveaux
égaux, toujours exlradossés avec soin. Ce n'est qu'au XVI e siècle, alors
que l'art de bâtir proprement dit soumettait l'emploi des matériaux à
des formes qui ne convenaient ni à leurs qualités, ni à ieurs dimensions,
que l'are ne fut pins appliqué en raison de sa véritable fonction. Le prin-
cipe logique qui l'avait l'ait admettre cessa de diriger les constructeurs.
En imitant ou croyant imiter les formes de l'antiquité romaine, les archi-
tectes de la renaissance s'écartaient plus du principe de la construction
antique que les architectes des xri* et xiii* siècles; ou plutôt ils n'en
tenaient nul compte. Si, dans leurs constructions massives, inébranlables,
les Romains avaient compris la nécessité de laisser aux arcs une certaine
élasticité en les extradossant, et en les formant de rangs de claveaux
concentriques, lorsqu'ils avaient besoin de leur donner une grande résis-
tance, à plus forte raison dans les bâtisses du moyen âge, où tout est
équilibre, et mouvement par conséquent, devait-on ue pas perdre de vue
le principe qui doit diriger les architectes dans la construction des arcs.
Du jour ([ne l'on cessa d extradosser les arcs, qu'on voulut les composer
de claveaux inégaux comme dimension, et comme poids par conséquent,
les appareiller à rrossettes, et les relier aux assises horizontales au moyen
de joints droits à la queue, on ne comprit plus la véritable, fonction de
l'arc. (Voy. Construction, Voûte.)
ARCADE, s. f. Mot qui désigne l'ensemble d'une ouverture fermée par
une archivolte. On dit : Les arcades de ce portique s'ouvrent sur une cour.
Le mot arcade est général; il comprend le vide comme le plein, l'archi-
volte comme les pieds-droits. On dit aussi arcade aveugle, pour désigner
une archivolte ou arc de décharge formant avec les pieds-droits une
saillie sur un mur plein. Les arcs de décharge des bas côtés de l'église
Saint-Étienne de Nevers (voy. Arc, fig. 1k) sont des arcades aveugles.
Les arcades aveugles sont très-souvent employées dans les édifices romans
du Poitou, de l'Auvergne, de la Saintonge et de l' Angoumois ; toutefois,
quand elles sont d'une petite dimension, on les désigne soib le nom
â'arcaturea (voy. ce mol). Les constructeurs de l'époque romane, en
donnant aux murs de leurs édifices une forte épaisseur suivant la tradi-
( ARCATURE | — 88 —
lion romaine, el aussi pour résister à la poussée uniforme des routes i □
berceau, cherchaient (autant pour économiser les matériaux que pour
décorer ces murs massifs el les rendre moins lourds) à les alléger au moyen
(l'une suite d'arcades (vov. Ane de décharge), qui leur permettaient
cependant de retrouver les épaisseurs de murs nécessaires pour main-
tenir les poussées «les berceaux au-dessus «le l'extrados de ces arcs. Par
suite de l'adoption des voûtes en arcs d'ogive dans les édifices, il ne fut
plus utile d'élever des murs épais continus; on se contenta dès lors d'éta-
blir des contre-forts saillants au droit des poussées (voy. Consteuctioh),
et les intervalles entre ces contre-forts n'étant que des clôtures minces
de maçonnerie, les arcades aveugles, ou arcs de décharge, n'eurent plus
de raison d'être. Toutefois cette tradition subsista, et les architectes de
la période ogivale continuèrent, dans un but purement décoratif, à pra-
tiquer des arcades aveugles (arcatures) sous les appuis des fenêtres des
bas côtés, dans les intérieurs de leurs édifices, d'abord très-saillantes,
puis s'aplatissant peu à peu à la fin du xm e siècle et pendant le xiv e , pour
ne plus être qu'un placage découpé plus ou moins riche, sorte de fili-
grane de pierre destiné à couvrir la nudité des murs.
ARCATURE, s. f. Mot par lequel on désigne une série d'arcades d'une
petite dimension, qui sont plutôt destinées à décorer les parties lisses des
murs sous les appuis des fenêtres ou sous les corniches, qu'à répondre à
une nécessité de la construction. On rencontre, dans certains édifices du
Bas-Empire, des rangées d'arcades aveugles qui n'ont d'autre but que d'or-
ner les nus des murs. Ce motif de décoration paraît avoir été particulière-
ment admis et conservé parles architectes de l'époque carlovingienne,etil
persiste pendant les périodes romane et ogivale, dans toutes les provinces
de la France. Il est bon d'observer cependant que l'emploi des arcatures est
plus ou moins bien justifié dans les édifices romans : quelques contrées,
telles que la Normandie par exemple, ont abusé de l'arcature dans certains
monuments du xi e siècle ; ne sachant trop comment décorer les façades des
grandes églises, les architectes superposèrent des étages d'arcatures aveu-
gles de la base au faîte. C'est particulièrement dans les édifices normands
bâtis en Angleterre que cet abus se fait sentir : la façade de l'église de
Peterborough en est un exemple. Rien n'est plus monotone que cette super-
position d'arcatures égales comme hauteurs et largeurs, dont on ne com-
prend ni l'utilité comme système de construction, ni l'agrément comme
décoration. En France, le sentiment des proportions, des rapports des vides
avec les pleins, perce dans l'architecture du moment qu'elle se dégage de
la barbarie. Dès le xi e siècle, ces détails importants de la décoration des
maçonneries, tels que les arcatures, sont contenus dans de justes bornes,
tiennent bien leur place, ne paraissent pas être, comme en Angleterre ou
en Italie, sur la façade de la cathédrale de Pise, par exemple, des placages
d'une stérile invention. Nous diviserons les arcatures : 1° en arcatures de
rez-de-chaussée t 2° arcatures de couronnement, 3° arcatures ornements.
— 89 — [ ARCATURE ]
Arcatures de rez-de-chaussée.— Ces sortes d'arcatures sont générale-
ment placées, dans l'architecture française, à l'intérieur, sous les appuis
des fenêtres basses, et forment une série de petites arcades aveugles entre
le sol et ces appuis. Les grandes salles, les bas côtés des églises, les cha-
pelles, sont presque toujours tapissés dans leurs soubassements par une
suite d'arcatures peu saillantes, portées par dc^ pilastres ou des colonnettes
détachés reposant sur un banc ou socle de pierre continu. Nous donnons
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comme premier exemple de ce genre de décoration une travée intérieure
des bas côtés de la nef de la cathédrale du Mans (fig. 1). Dans cet exemple,
qui est du \i° siècle, la construction des maçonneries semble justifier
l'emploi de l'arcature; les murs sont formés de blocages parementés en
petits moellons cubiques comme certaines constructions gallo-romaines.
L'arcature, par son appareil plus grand, la fermeté de ses pieds-droits
monolithes, donne de la solidité à ce soubassement en le décorant; elle
accompagne et couronne ce banc qui règne tout le long du bas côté. Le
plus souvent même, à cette époque, les arcatures sont supportées par
des colonnettes isolées, ornées de bases et de chapiteaux sculpté- : nous
I. - 12
[ ABCATUHB ] — 90 —
choisirons comme exemple l'arcature des bas côtés de l'église abbatiale
de Souvigny (Allier) (flg. 2), reposant toujours sur un banc, conformément
à l'usage adopté. Dans ces arcatures, la base, le chapiteau et les clareaux
des petits ans sont engagés dans la maçonnerie du mur, et les f i j t - des
colonnettes, composés d'un seul morceau de pierre posé en délit, sont
détachés. A Souvigny, les arcs reposent alternativement sur un pilastre
rectangulaire et sur une colonnette cylindrique.
Cet exemple remonte aux premières années du xn e siècle. A mesure que
l'architecture se débarrasse des formes quelque peu lourdes de l'époque
romane, les arcatures basses deviennent plus fines, les arcs se décorent
de moulures, les colonnettes sont plus sveltes. Dans le bas côté sud
de l'église Sainte-Madeleine de Chàteaudun, on voit encore les restes
d'une belle arcature du xu e siècle, qui sert de transition entre le style
— 91 — [ ARCATURE J
roman et le style ogival (fîg. 3) : les tailloirs des chapiteaux en sont variés,
finement moulurés; les archivoltes sont décorées de dents de scie. Les
arcatures basses des mo-
numents de la Normandie
sont, vers cette époque,
curieusement travaillées,
parfois composées d'une
suite de petits arcs plein
cintre qui s'entrecroisent,
el portent, soit sur un rang
de colonnettes, soit sur des
.colonnettes et des cor-
beaux alternés. Mais c'est
particulièrement en An-
gleterre que le style nor-
mand a développé ce genre
de décoration, dans lequel
quelques esprits plus ingé-
nieux qu'éclairés ont voulu
voir l'origine de l'ogive
(voy. Ogive).
Le côté nord du chœur de la cathédrale de Canterbury présente à l'ex-
térieur, entre les fenêtres
de la crypte et celle des
bas côtés, une arcature
que nous donnons ici
(fig. 3 bis), et qui forme
un riche bandeau entre les
contre-forts. Cet exemple
date des dernières années
du XII e siècle. Dans l'étage
inférieur de la tour Saint-
Romain de la cathédrale
de Rouen, les colonnettes
des arcatures sont accou-
plées, supportant déjà de
petits arcs en tiers-point,
bien que le plein cintre
persiste longtemps dans
ces membres accessoires
de l'architecture, et jusque
vers les premières années
du xm e siècle. Ainsi les
chapelles du chœur de
l'église abbatiale de Vézelay sont tapissées, sous les appuis des fenêtres,
{ ARCATURE ] — 92 —
d'arcatures appartenant par les détails de leur ornementation an thp siècle,
tandis que leurs arc- sont franchement plein cintre (ftg. U). En Bourgogne,
l'arc plein cintre persiste même dans les arcatures jusque vers le milieu
du xm e siècle. La petite église
de Notre-Dame de Dijon, dont
la construction est postérieure
au chœur de l'église de l'abbaye
de Vézelay, laisse encore voir
dans les soubassements de ses
chapelles du transsept de belles
arcatures plein cintre sur des
chapiteaux qui n'ont plus rien
de l'ornementation romane. La
courbe en tiers-point ne s'ap-
plique aux archivoltes des ar-
catures que vers 1230; l'arc
trilobé sert de transition : on
le voit employé dans le trans-
sept nord de l'église Saint-Jean
de Ghâlons-sur-Marne (fig. 5),
dont la partie inférieure date
de 1220 à 1230 ; dans les travées
encore existantes des bas côtés
de la cathédrale d'Amiens,
même date. Plus tard, de 1230 à 1240, l'arc en tiers-point règne seul
(fig. 6), ainsi qu'on peut le voir dans les chapelles du chœur de la cathé-
— 93 —
[ AKCAÏlllE ]
draîe de Troyes, d'abord simple, décoré seulement pur des moulures
largement profilées, puis un peu plus tard, vers 12^0, par des redents,
7
comme dans les chapelles du chœur de la cathédrale d'Amiens (fig. 7) ou
f laCATURB | — 94 —
dans la sainte Chapelle basse du Palais à Paris. Jusqu'alors, cependant,
les arcatures liasses, qu'elles appartiennent à un monument riche ou
â une église de petite ville, sont à peu de chose près semblables. Mais
vers 1265, an moment où l'architecture ogivale arrivait à son apof
les arcatures, dans les édifiées bâtis avec luxe, prennent une plu> grande
importance, s'enrichissent de bas-reliefs, d'ornements, d'à-jour, tendent
à former sous les fenêtres une splendide décoration, en laissant toujours
voir le nu des murs dans les entre-colon nements; ces murs eux-mêmes
reçoivent de la peinture, des applications de gaufrures ou de verres colo-
rés et dorés. La sainte Chapelle haute du Palais à Paris nous offre le plus
bel exemple que l'on puisse donner d'une série d' arcatures ainsi traitées
(fig. 8). Alors, dans les édifices religieux, le parti adopté par les construc-
teurs ne laissait voir de murs que sous les appuis des fenêtres des bas
côtés; toute la construction se bornant à des piles et des vides garnis de
verrières, on conçoit qu'il eût été désagréable de rencontrer sous les
verrières des bas côtés, à la hauteur de l'œil, des parties lisses qui eussent
été en désaccord complet avec le système général de piles et d'a-jour
adopté par les architectes. Ces arcatures servaient de transition entre le
sol et les meneaux des fenêtres, en conservant cependant, par la fermeté
— 95 — [ ARCATURE }
des profils, l'étroitesse des entre-colonnements et les robustes saillies
des bancs, une certaine solidité d'aspect nécessaire à la base d'un mo-
nument. Les bas côtés de la cathédrale de Reims, quoique pourvus de
ces larges bancs avec marche en avant, n'ont jamais eu, ou sont dépouillés
de leur arcature; aussi est-on choqué de la nudité de ces murs de pierre
sous les appuis des fenêtres, nudité qui contraste avec, la richesse si sage
de tout l'intérieur de l'édifice. Pour nous, il n'est pas douteux (pie les
bas côtés de la cathédrale de Reims ont dû ôtre ou ont été garnis d'ar-
catures comme l'étaient autrefois ceux de la nef de l'église abbatiale
de Saint-Denis, les parties inférieures de ces deux nefs ayant les plus
grands rapports. Nous donnons ici (fig. 9) l'arcature basse de la nef de
l'église de Saint-Denis, replacée en partie, et dont tous les débris existaient
encore dans les magasins de cet édifice. Disons, en passant, que c'est
avec quelques fragments de cette arcature que le tombeau d'Héloïse et
d'Abailard, aujourd'hui déposé au l'ère-Lachaise, a été composé par
M. Lenoir, dans le musée des Petits-Augustins.
Il ne faudrait pas croire que les arcatures ont suivi rigoureusement la
voie que nous venons de tracer pour atteindre leur développement. Avant
d'arriver à l'adoption de la courbe en tiers-point, on rencontre des
tâtonnements, car c'est particulièrement pendant les périodes de
transition que les exceptions se multiplient. Nous en donnerons une
qui date des premières années du xm e siècle, et qui peut compter parmi
[ AHCATURE ] — 96 —
[i - plus originales : elle se trouve dans les bas cotéî de l'église <!<• Montier
en Der(Haute-Mai 10 .
charmanl édifice rempli de
singularités architectoniques.
Vers la fin du xra 6 siècle, 1<>
arcatures basses, comme tous
les autres membres de l'ar-
chitecture ogivale, s'amai-
grissenl ; elles perdent l'aspect
d'une construction, d'un sou-
bassement, qu'elles avaient
conservé jusqu'alors, pour se
renfermer dans le rôle de
placages. Le génie si impé-
rieusement logique qui inspi-
rait les architectes du moyen
j âge les amena bientôt, en ceci
comme en tout, à l'abus.
Ils voulurent voir dans l'ar-
cature d'appui la continua-
tion de la fenêtre, comme
une allège de celle-ci. Ils firent passer les meneaux des fenêtres à travers
la tablette d'appui, et l'arcature vint se confondre avec eux. Dès lors
la fenêtre semblait descendre
jusqu'au banc inférieur; les
dernières traces du mur
roman disparaissaient ainsi,
et le système ogival s'établis-
sait dans toute sa rigueur
(fi g-. 11). Cet exemple, tiré
des bas côtés du chœur de
la cathédrale de Sées, date
des dernières années du xm e
siècle. Toutefois les petits pi-
gnons ménagés au-dessus des
arcs donnent encore à ces sou-
bassements une décoration
qui les isole de la fenêtre, qui
en fait un membre à part
ayant son caractère propre;
tandis que plus tard, au com-
mencement du xiv e siècle,
comme dans le chœur de l'é-
glise Saint-Nazairede Carcas-
sonne ; l'arcature basse, ense reliant aux meneaux des fenêtres, adopte leurs
— 97 — | ARCATURE 1
formes, se compose des mûmes membres de moulures, répète leurs
compartiments (lig. 12). Ce n'est plus en réalité que la partie inté-
rieure de la fenêtre qui est bouchée, et, par le fait, le mur, dont le
parement intérieur est au nu des vitraux, laisse la moitié des me-
neaux se dégager en bas-relief, et ne conserve plus qu'une faible épais-
seur qui équivaut à une simple cloison. 11 était impossible d'aller plus
loin. Pendant les xiv e et xv e siècles, les arcatures basses conservent les
EL.
mêmes allures, ne variant que dans les détails de l'ornementation sui-
vant le goût du moment. On les voit disparaître tout à coup vers le mi-
lieu du xv c siècle, et cela s'explique par l'usage alors adopté de garnir
les soubassements des chapelles de boiseries plus ou moins riches. Avec
les arcatures, disparaissent également les bancs de pierre, ceux-ci étant
à plus forte raison remplacés par des bancs de bois. Des mœurs plus raf-
finées, l'habitude prise par des familles riches et puissantes ou par les
confréries de fonder des chapelles spéciales pour assister au service divin,
faisaient que l'on préférait les panneaux de bois et des sièges bien secs
à ces bancs froids et humides.
Nous ne pouvons omettre, parmi les arcatures de rez-de-chaussée, le*
i. — 13
j arcatuhe 1 — 08 —
grandes arcatures des bas côtés de la cathédrale de Poitiers. Cel édifice
(voy. Cathédrale}, bâti à la fin du xn' siècle et au commencement du
xin e , présente «les dispositions particulières qui appartiennent au Poitou.
Les voûtes des bas côtés sont à peu pies aussi hautes que celles de la
nef, et le mur sous les fenêtres, épais et élevé, forme une galerie servant
de passage au niveau de l'appui de ces fenêtres. Ce haut appui est décoré
par une suite de grandes arcatures plein cintre surmontées d'une cor-
niche dont la saillie est soutenue par des corbelets finement sculptés
(iig. 13). Des arcatures analogues se voient dans la nef de l'église Sainte-
Radegonde de Poitiers, qui date de la même époque.
Arcatures de couronnement. — Dans quelques églises romanes, par-
ticulièrement celles élevées sur les bords du Rhin, on avait eu l'idée
d'éclairer les charpentes au-dessus des voûtes en berceau, au moyen
d'une suite d'arcatures à jour formant des galeries basses sous les cor-
niches (voy. Galeries). Les voûtes en berceau des nefs, ou en cul-de-four
des absides, laissaient entre leurs reins et le niveau de la corniche (con-
venablement élevée pour laisser passer les entraits des charpentes au-
dessus de l'extrados) un mur nu qui était d'un aspect désagréable, et
qui, de plus, était d'une grande pesanteur. Soit (fig. la) la coupe d'une
voûte en berceau plein cintre ou en cul-de-four, les fenêtres ne pou-
vaient se cintrer au-dessus de la naissance A des voûtes, à moins d'ad-
mettre des pénétrations, ce qui était hors d'usage : il restait donc de A
— 99 — [ ARCATURE ]
en B, niveau de la corniche, une élévation de mur commandée par la
pose de la charpente. On perça ce mur en C par une galerie à jour ou
fermée par un mur mince, destinée alors, soit à donner de l'air sous
les combles, soit à former comme un chemin de ronde allégeant les con-
structions inférieures. Cette disposition, inspirée par un calcul de con-
structeur, devint un motif de décoration dans quelques monument s
religieux de France. Au xu e siècle, la partie supérieure des murs de
la nef de la cathédrale d'Autun, fermée par une voûte en berceau ogival
renforcée d'arcs-doubleaux, fut décorée par une arcature aveugle exté-
rieure qui remplit cette surélévation nue des maçonneries, bien que par
le fait elle ne soit d'aucune utilité; elle n'était placée là que pour oc-
cuper les yeux, et comme une tradition des galeries à jour des édifices
romans des bords du Rhin. Cette arcature (fig. 15) a cela de particulier
qu'elle est, comme forme, une imitation des galeries ou chemins de
ronde des deux portes antiques existant encore dans cette ville (portes
de Saint-André et d'Arroux). Il faut croire que ce motif fut très-goûté
alors, car il fut répété à satiété dans la cathédrale d'Autun et dans les
églises de Beaune et de Saulieu, qui ne sont que des imitations de cet
édifice, ainsi que dans un grand nombre de petites églises du Maçonnais,
de la Bourgogne et de la haute Champagne. A l'extérieur des absides,
les arcatures romanes sont prodiguées dans les édifices religieux du
Languedoc, de la Provence, et particulièrement de la Sainlongc, du
Poitou et du Berry. On voit encore une belle ceinture d'arcatures alter-
nativement aveugles ou percées de fenêtres ;\ l'extérieur du Iriforium
de l'église ronde de Neuvy-Saint-Sépulcre (Indre), XI e siècle (voy. Saint-
Sépulcre). Ce système d'arcatures encadrant des fenêtres est adopté en
Auvergne à l'extérieur des absides, dans les paitics supérieures des nefs
et des pignons des transsepts : en voici un exemple tiré du bras de croix
nord de l'église Saint-Elicnnc de Nevers, élevée au xi" siècle sur le plan
[ ARCATURE ] — 100 —
des églises auvergnates (ûg. 16). Cette arcature présente une disposition
(jui appartient aux églises de cette province, c'est ce triangle qui rient
remplacer l'arc plein cintre dans certains cas. L'église Notre-Dame du
Port, à Glermont, nous donne à l'extrémité des bras de croix nord et
sud une arcature à peu près pareille à celle-ci; mais à Saint-Étienne
de Nevers ces arcatures décorent l'intérieur et l'extérieur du pignon et
^t
du croisillon nord, tandis qu'à Notre-Dame du Port elles n'existent qu'à
l'intérieur. Il n'est pas besoin de dire que les arcatures hautes des nefs
et absides ne pouvaient plus trouver leur place du moment que la voûte
en arcs ogives était adoptée, puisque alors les archivoltes des fenêtres
s'élevaient jusque sous les corniches supérieures; aussi ne les rencontre-
t-on plus dans les -monuments des xni e , xiv e et xv e siècles, si ce n'est
dans la cathédrale de Reims, où l'on voit apparaître comme un dernier
reflet de la tradition des arcatures romanes supérieures. Ici ces arcatures
surmontent les corniches et pourraient être considérées comme des ba-
lustrades, si leur dimension extraordinaire n'empêchait de les confondre
avec ce membre de l'architecture ogivale; ce sont plutôt des claires-
— 101 — [ AHCATURB ]
voies dont on ne s'explique guère l'utilité. Les chapelles du chœur de la
cathédrale de Reims sont surmontées de rangées de colonnes isolées por-
tant des arcs et un bandeau. Cette décoration, qui date du milieu du
Mil 6 siècle, prend une grande importance par ses dimensions; elle a le
défaut d'être hors d'échelle avec les autres parties de l'édifice, et rapetisse
les chapelles à cause de son analogie avec les formes d'une balustrade
11
(tig. 17). Les couronnements du chœur de celte même cathédrale riaient
également terminés par une arcaturc en partie aveugle, dont il reste une
grande quantité de fragments reposés et restaurés à la fin du xv e siècle,
après l'incendie des combles. Là cette arcature se comprend mieux, elle
masquait un chéneau ; mais l'arcature à jour de la nef, refaite également
au xv e siècle en suivant les formes adoptées à la fin du xm e siècle, n'est
plus qu'une imitation de ce parti quant à l'apparence extérieure seule-
ment, puisqu'elle ne répond à aucun besoin. Les tours centrales des
églises, élevées sur le milieu de la croisée, sont souvent décorées à l'inté-
rieur ou à l'extérieur, pendant les époques romanes ou de transition.
d'arcatures aveugles, surtout dans la Normandie, l'Auvergne, la Saintonge
et l'Angoumois, où ce mode de tapisser les nus des murs dans les partie:
supérieures des édifices paraît avoir été particulièrement adopté. Les
souches des tours centrales des cathédrales de Coutances à l'intérieur, de
Rouen à l'intérieur et à l'extérieur, de Bayeux à l'extérieur, des églises
Saint-Étienne de Gaeii à l'intérieur, Notre-Dame du Port et d'issoire
à l'extérieur, de la plupart des églises de la Charente, etc., sont munies
d'arcatures (voy. Clocher). Nous voyons aussi les arcatures employées
( AIICATLIIE | — 102 —
comme décoration dans les étages supérieurs des clochers plantés -m les
façades dos églises romanes et du commencement du xiii' siècle, au-dessus
des portails, sous les roses. Les trois derniers étages du clocher nord de la
cathédrale de Sens, dit tour de Plomb, sont entourés d'arcatures aveugles
formant galerie à jour seulement dans les milieux du second él
Nous donnons ici (fî£. 18) le dessin de l'arcature trilobée supérieure
de ce clocher. On remarquera que les colonnettes accouplées de cette
arcature sont supportées par des figures marchant sur des lions : ces sortes
de caryatides se rencontrent dans quelques édifices de la Champagne et
«l'une partie de la Bourgogne.
Arcatures ornements. — Il nous reste à parler des arcatures qui se ren-
oontrentsi fréquemment disposées dans les soubassements des ébrasements
des portails des églises, et qui sont bien réellement alors une simple déco-
ration. La plupart des arcatures dont nous avons précédemment parlé sont
bâties, font presque toujours partie de la construction; leurs arcs sont com-
posés de claveaux, et forment, ainsi que nous l'avons fait ressortir plus haut,
comme autant d'arcs de décharge portés sur des colonnes monolithes,
Candis que les arcatures de socles sont la plupart du temps évidées dans des
blocs de pierre. Telles sont les arcatures placées au-dessous des statues au-
— 103 — [ AI1CATUIŒ J
jourd'hui détruites des portails de la cathédrale de Sées (fig. 1 9), qui datent
des premières années du xm c siècle ; celles du portail nord de la cathédrale
19
deTroyes, qui, bien qu'un peu postérieures, présentent une disposition ana-
logue; cellesdu portail sud de la cathédrale d'Amiens,avec des arcs entre-
lacés (fig. 20), posées de 1220 à 1223; celles si finement sculptées et d'un
20
^k»si '
goût si pur, qui tapissent les parements des soubassements de la porte
centrale de la cathédrale de Paris, et entre lesquelles sont représentés les
| ARCATUEE | — ll)4 —
Vcrlus et les Vices (fig. '21), 1220 environ; celles qui sont, disposai s de la
^
même manière à la porte Sainte-Anne de cette façade, et entre lesquelles
sont gravées en creux des fleurs de lis simulant une tenture; celles enfin
, _.__.._. v __ .. _
de la porte de la Vierge (fig. 22), toujours de la cathédrale de Paris, trai-
— 105 — [ ARCATTRE J
tées avec un soin et une grandeur de slyle peu ordinaires. Celte dernière
arcature peut être donnée comme un des modèles les plus complets de ce
genre de décoration, et nous ne connaissons rien qui puisse lui être com-
paré. Elle est enrichie de sculptures de la pins grande beauté, et qui ont
le mérite d'être parfaitement disposées pour la place qu'elles occupent . Les
personnages ou animaux ronde bosse qui remplissent les écoinçons entre
les arcs forment comme des supports sons les grandes figures adossées à
des colonnes et placées debout sur ce soubassement; ils rappellent le mar-
tyre des saints ou les personnifient. La forte saillie de ces figures s'échap-
parit entre les petites archivoltes est en rapport avec la grandeur et le haut
relief des statues, tandis que toute la sculpture placée sous les arcs et dans
les cntre-colonnemcnts n'est plus qu'une sorte de tapisserie dont le peu de
relief ne détruit pas l'unité que doit conserver un soubassement. On peut
voir, bien ([ne la gravure ne donne qu'une faible idée de cette décoration,
comme la saillie des bas-reliefs se perd avec le fond à mesure qu'ils se
rapprochent du sol. Les ornements entre les colonnes ne sont plus même
(pie des gravures en creux, non point sèches comme un simple trait,
niais présentant des parties larges et grasses évidées en coquille. La con-
struction de ce soubassement est en harmonie parfaite avec l'ornemen-
tation. Les fonds tiennent à la bâtisse. Les colonncttes jumelles mono-
lithes, rendues très-résistantes par l'espèce de cloison ornée qui les relie
(voy. la coupe), portent les arcs pris dans un même morceau de pierre
avec leurs tympans et leurs écoinçons. Chaque compartiment de l'orne-
mentation est sculpté dans une hauteur d'assise. Malheureusement la
main des barbares a passé par là, et la plupart des figures placées dans
les écoinçons ont été mutilées. Quant aux petits bas-reliefs rangés sous
les tympans, ils ont servi de but aux pierres des enfants pendant fort
longtemps. Ces bas-reliefs peuvent aller de pair avec ce que la sculpture
antique a produit de plus beau.
On voit peu à peu les arcatures ornements s'amaigrir vers la tin du
xiii" siècle; elles perdent leur caractère particulier pour se confondre avec
les arcatures de soubassement, dont nous avons donné des exemples. Les
profils s'aplatissent sur les fonds, les colonnettes se subdivisent en fais-
ceaux et tiennent aux assises de la construction ; les vides prennent de
l'importance et dévorent les parties moulurées. Cependant il est quel-
ques-unes de ces arcatures qui conservent encore un certain caractère
de fermeté : celles qui tapissent les ébrasemeuts de deux des portes de la
façade de la cathédrale de Bourges rappellent un peu la belle arcature
de .Notre-Dame de Paris que nous venons de donner, mais appauvrie.
Quelquefois les vides des fonds, comme dans l'arcature de la porte cen-
trale de l'église de Seiniir en Auxois, sont remplis de semis, de rosaces,
de quadrillés à peine saillants qui produisent un bel effet et conviennent
parfaitement à son soubassement. Nous citerons encore les charmantes
arcatures de la porte de droite de la façade de l'ancienne cathédrale
d'Auxerre (fin du xm" siècle), et dans lesquelles on voit, représentée en
i. — \!\
I arche 1 — 100 —
^figures ronde bosse, l'histoire de David el de Bethsabée; celles de la porte
<le droite de la façade de la cathédrale de Sens (xiv e siècle), décorée! de
petits pignons au-dessus des arcs, et de figures dans les entre-colonne-
ments. Ces décorations disparaissent au xv e siècle, et Les soubassements
des portails ne sont plus occupes que par ces pénétrations de bases aussi
difficiles à comprendre qu'elles sont d'un aspect monotone (voy. Trait).
Les petites arcatures jouent un grand rôle dans les tombeaux, les
parements d'autel, les retables (voy. ces mots); généralement lc^ socles
des tombes qui portent les statues couchées des morts sont entourés
d'arcatures dans lesquelles sont représentés des pleureurs, des religieux,
ou môme les apôtres. Au commencement du xin* siècle cependant, les
arcatures sont le plus souvent vides et faites de pierre ou de marbre blanc
23
re détachant sur un fond de marbre noir : telles étaient les arcatures des
tombes refaites par le roi saint Louis à Saint-Denis, et dont il reste des
fragments (fig. 23). Plus tard ces arcatures deviennent plus riches, sont
surmontées de pignons à jour, finement sculptées dans la pierre, le
marbre ou l'albâtre; elles encadrent des statuettes, quelquefois aussi des
écus aux armes du mort; elles sont accoladées au xv e siècle, et forment
des niches renfoncées entre des colonnettes imitées des ordres antiques
au xvi e (voy. Tombeau). On peut juger, par cet aperçu fort restreint, de
l'importance des arcatures dans l'architecture du moyen âge, et du
nombre infini de leurs variétés; nous n'avons pu qu'indiquer des types
principaux, ceux qui marquent par leur disposition ingénieuse le goût
qui a présidé à leur exécution, ou leur originalité.
ARCHE (d'alliance), s. f. Est souvent figurée dans les vitraux qui
reproduisent les scènes de l'Ancien Testament. On lui donne générale-
ment la forme d'une châsse. Devant le trumeau de la porte de gauche
de la façade de Notre-Dame de Paris, est posée une grande statue de la
OOOCO
'Pp.
yoooo
— 107 — l ARCHITECTE "]
sainte Vierge, tenant l'enfant Jésus, et les pieds sur le serpent à tète de
femme, enroulé autour de l'arbre de science; au-dessus de cette statue
<le la sainte Vierge, replacée depuis
quelques années, deux anges suppor-
tent un dais couronné par l'arche d'al-
liance (fig. 4); les prophètes sont assis
des deux côtés sur le linteau; dans
le tympan on voit deux grands bas-
reliefs représentant la mort de la sainte
Vierge et son couronnement. L'arche
d'alliance occupe donc là une place
symbolique, elle est comme le lien en-
tre l'Ancien et le Nouveau Testament.
Quelquefois l'arche d'alliance ail'ecte
la l'orme d'une armoire à deux battants
supportée ou gardée par des lions;
d'une table d'autel avec reliquaire. Les
sculpteurs ou les peintres du moyen
Lge ne paraissent pas avoir donné à
l'arche d'alliance de l'ancienne loi une
forme particulière; ils se bornaient,
■dans leurs bas-reliefs ou leurs pein-
tures, à figurer les objets qu'ils avaient
•continuellement sous les yeux, les meu-
bles par exemple, qu'il était d'usage de
placer aux côtés des autels, et où l'on
refermait les reliquaires, les chartes, et tous les objets précieux ou litres
qui contituaient le trésor d'une église (voy. Autel, Armoire).
Arche deNoé. — Est représentée dans les bas reliefs ou les vitraux sous
la forme d'un navire surmonté d'une maison avec toit et fenêtres. Souvent
les personnages composant la famille de Noé montrent la tête à ces
fenêtres, et la colombe, délivrée par le patriarche, s'élance dans les airs.
Arche de pont. — Voy. Pont.
ARCHITECTE, s. m. Il ne semble pas que ce titre ait été donné avant le
xvi e siècle aux artistes chargés de la direction des constructions de bâti-
ments. L'architecture tenait sa place parmi les arts libéraux (voy. Arts
libéraux) et était personnifiée par un homme ou une femme tenant une
équerre ou un compas. Mais l'artiste, l'homme de métier était qualifié de
maître de l'œuvre, désignation bien autrement positive, du reste, que celle
d'architecte, car par œuvre on entendait tout ce qui constituait l'immeuble
et le meuble d'un bâtiment, depuis les fondations jusqu'aux tapisseries,
aux flambeaux, aux menus objets mobiliers. Il n'existe aucune donnée
certaine sur le personnel des architectes avant le .\in e siècle. Les grands
établissements religieux, qui renfermaient dans leur sein, jusque vers la fin
[ ARCHITECTE ! — 108 —
du xii' siècle, tout ce qu'il y avait d'hommes lettrés, savants, studieux, dans
l'Occident, fournissaient très-probablement Les architectes qui dirigeaient
non-seulement les constructions monastiques, mais aussi les constructions
civiles et peut-être môme militaires. Les écoles fondées par Charlemagne
s'élevaient à l'abri des églises; c'était là que devaient nécessairement se
réfugier toutes les intelligences vouées à l'étude des sciences et des arts.
La géométrie, le dessin, la sculpture et la peinture ne pouvaient être
enseignés que dans les seuls établissements qui conservaient encore un
peu de calme et de tranquillité au milieu de cet effroyable chaos de l'époque
carlovingienne. Vers la fin du x c siècle, au moment où il semblait que la
société allait s'éteindre dans la barbarie, une abbaye se fondait à Cluny,
et du sein de cet ordre religieux, pendant plus d'un siècle, sortaient
presque tous les hommes qui allaient, avec une énergie et une patience
incomparables, contribuer à arrêter les progrès de la barbarie, mettre
quelque ordre dans ce chaos, fonder des établissements sur une grande
partie de l'Europe occidentale, depuis l'Espagne jusqu'en Pologne. Il
n'est pas douteux que ce centre de civilisation, qui jeta un si vif éclat
pendant les xi e et xn e siècles, n'ait eu sur les arts comme sur les Lettres
et la politique une immense influence. Il n'est pas douteux que Cluny
n'ait fourni à l'Europe occidentale des architectes comme elle fournissait
des clercs réformateurs, des professeurs pour les écoles, des peintres, des
savants, des médecins, des ambassadeurs, des évoques, des souverains
et des papes; car rayez Cluny du xi e siècle, et l'on ne trouve plus guère
que ténèbres, ignorance grossière, abus monstrueux. Pendant que saint
Hugues et ses successeurs luttaient contre l'esprit de barbarie, et par-
dessus tout maintenaient l'indépendance du pouvoir spirituel avec une
persévérance dont l'histoire des civilisations offre peu d'exemples, il se
faisait dans le tiers état une révolution dont les conséquences eurent une
immense portée. Un grand nombre de villes, les plus importantes du nord
et de l'est de la France, se conjuraient et s'établissaient encommunes. Ainsi
l'établissement féodal carlovingien était sapé de deux côtés, par le pouvoir
spirituel d'une part, et par les insurrections populaires de l'autre. L'esprit
civil apparaît pour la première fois sur la scène, depuis la chute de l'em-
pire, avec des idées d'organisation; il veut se gouverner lui-même, il
commence à parler de droits, de libertés : tout cela est fort grossier, fort
incertain; il se jette tantôt dans les bras du clergé pour lutter contre la
noblesse, tantôt il se ligue avec le suzerain pour écraser ses vassaux. Mais
au milieu de ces luttes, de ces efforts, la cité apprend à se connaître, à
mesurer ses forces; elle n'a pas plutôt détruit qu'elle se presse de fonder,
sans trop savoir ce qu'elle fait ni ce qu'elle veut; mais elle fonde, elle se
l'ait donner des chartes, des privilèges; elle se façonne à l'organisation par
corporations; elle sent enfin que pour être forts, il faut se tenir unis. Se
vendant à tous les pouvoirs, ou les achetant tour à tour, elle vient peser sur
tous, les énerve, et prend sa place au milieu d'eux. C'est alors que les arts,
les sciences et l'industrie cessent d'être exclusivement renfermés dans
— 109 — [ ARCHITECTE ]
l'enceinte des cloîtres (voy. Architecture). La grande conjuration de la
cité se subdivise en conjurations de citoyens par corps d'état. Chacune de
ces corporations obtient, achète des privilèges; elle garde sa ville, est
année; elle a ses lois, sa juridiction, ses finances, ses tarifs, son mode d'en-
seignement par l'apprentissage; si bien qu'an xin° siècle le pouvoir royal
reconnaît l'existence de tous ces corps et leur donne des règlements.
Une fois sorti des monastères, l'art de l'architecture, comme tous les
autres arts, devient un état. Le maître de l'œuvre est laïque; il appartient
a un corps, et il commande à des ouvriers qui l'ont tons partie de cor-
porations; les salaires sont réglés, garantis par des jurés; les heures de
travail, les rapports des chefs avec les subalternes, sont définis. Un fait
des devis, un passe des marchés, on impose la responsabilité. Hors du
cloître, l'émulation s'ajoute à l'étude, les traditions se transforment et
progressent avec une rapidité prodigieuse; l'art devient plus personnel,
i! se divise par écoles; l'artiste apparaît enfin au xm* siècle, fait préva-
loir son idée, son goût propre. Il ne faut pas croire que le haut clergé
fit obstacle à ce mouvement, ce serait mal comprendre l'esprit qui diri-
geait alors le corps le plus éclairé de la chrétienté. Tout porte à suppo-
ser qu'il l'encouragea, et il est certain qu'il sut en profiter, et qu'il le
dirigea dans les voies nouvelles. Nous voyons dès le commencement du
xm e siècle un évoque d'Amiens, Evrard de Fouilloy, charger un archi-
tecte laïque, Itobert de Luzarches, de la construction de la grande ca-
thédrale qu'il voulait élever sous l'invocation de Notre-Dame. Après Ro-
bert de Luzarches, l'œuvre est continuée par Thomas de Gormont et par
son lils Hegnault, ainsi que le constate l'inscription suivante qui se trou-
vait incrustée en lettres de cuivre dans le labyrinthe placé au milieu du
pavage de la nef, et enlevé depuis peu sans qu'une voix se soit élevée
contre cet acte sauvage.
MÉMOIRE QUAND L'EUVRE DE L'EGLE
DE CUEENS FU COMENCUIE ET FINE
IL EST ESCRIl'T EL MOILON DE LE
MAISON DE DALUS '.
I V I.'AN. DE. GHACE.MIL. 11C.
ET. XX. FU.LOEUVBE.DE. CUEENS.
PKEMIEIIEMENT.EXCOMENCHIE.
A.DONT.YERT.DE.CI1ESTE.EVESQUIE.
EVRART.EVESQUE. BENIS.
ET. ROY. DE. FRANCE. LOYS 2 *
Q.FU.FILS.PHELIPPE.LB.SAIGE.
ClllL.O.MAlSTnE.YEUT.DE.LOEUVRE.
1 Maison de Dnluf, maison de Dsedalus, labyrinthe.
2 C'est une erreur. En 1220, Philippe-Auguste régnait encore; mais il œ foui pas
"iil, lier que cette inscription fut tracée en 1288.
| AHCIIITKCTE ] — 110 —
MAISTnF..I10ni'.nT.E-TOIT.VoMES.
W.DE.LLZAKCIIhS.Sl HNOMKS.
Mai.viiiK.TIHimas.i 1 . Al'ld.s.LUV.
DE.COUMOVf. iT.AI'Itl >.M.N.FILZ.
MAISTIlK.Ili:<,NAn.T.OI I.MKSTRE.
i ist.a.ciiiost.i'oint.ciii.uikste.lf.itre.
que.l'incahnatiov.valoit
xiii.c.ans.muiss.xii.e.n.ialoit.
Pierre de Montereau, ou de Montreuil, était chargé parle roi saint
Louis de construire, en 1240, la sainte Chapelle du Palais à Paris, et par
les religieux de Saint-Germain des Prés, d'élever la charmante chapelle
de la Vierge, qui couvrait une partie de la rue de l'Abbaye actuelle.
Pierre de Montereau était laïque. On prétend que saint Louis l'emmena
en Egypte avec lui, le l'ait est douteux ; et si Pierre de Montereau fit le
voyage d'outre-mer, il ne s'inspira guère des édifices arabes qu'il fut à
môme de visiter, car son architecture ressemble aussi peu aux anciens
monuments qu'il put visiter en Egypte ou en Syrie, qu'aux temples de
Pestum. Quoi qu'il en soit, la légende est bonne à noter, en ce qu'elle
donne la mesure de l'estime que le roi saint Louis faisait de l'artiste.
Pierre de Montereau fut enterré avec sa femme au milieu du chœur
de cette belle chapelle de Saint-Germain des Prés qu'il avait élevée avec
un soin particulier, et qui passait à juste titre pour un chef-d'œuvre, si
nous jugeons de l'ensemble par les fragments déposés dans les dépen-
dances de l'église de Saint-Denis. Cette tombe n'était qu'une dalle
gravée; elle fut brisée et jetée aux gravois lorsque la chapelle qui la
contenait fut démolie.
Libergier construsit à Reims une église, Saint-Nicaise, admirable
monument élevé dans l'espace de trente années par cet architecte : une
belle et fine gravure du xvn e siècle nous conserve seule l'aspect de la
façade de cette église, la perle de Reims. Elle fut vendue et démolie
comme bien national. Toutefois les Rémois, plus scrupuleux que les
Parisiens, en détruisant l'œuvre de leur compatriote, transportèrent sa
tombe dans la cathédrale de Reims, où chacun peut la voir aujourd'hui :
c'est une pierre gravée. Libergier tient à la main gauche une verge gra-
duée, dans sa droite un modèle d'église avec deux flèches, comme Saint-
Nicaise; a ses pieds sont gravés un compas et une équerre ; deux anges
disposés des deux côtés de sa tête tiennent des encensoirs. L'inscription
suivante pourtourne la dalle :
►{• Ct . GIT.MAISTRE. HUES • LIBERGIERS.QUI.COMENSA.CESTE . EGLISE. AS. LAS. DE . LISCARSATIOS
M. CC. ET. XX. IX. LF.MARDI.DE. PAQUES. ET. TRESPASSA. LAS DE.LISCARSATION.M.CC.LXIII.LE.SAS1ED .
APRES. PAQUES. POUR. DEU. PRIEZ. POR. LUI '
1 Voyez la Notice de M. Didron sur cet architecte et la gravure de sa tombe (Anrwlei
archéologiques, t. I, p. 82 et 1 1 7).
111 — [ ABCDITEGTE ]
Libergier porte le costume laïque; nous donnons ce que nous possé-
dons de son œuvre dans le Dictionnaire.
Jean de Quelles construisait, en 1257, sous l'épiscopat de Regnault de
Corbeil, les deux pignons du transsept et les premières chapelles du
chœur de Notre-Dame de Paris. La grande inscription sculptée en relief
sur le soubassement du portail sud, par la place qu'elle occupe et le
soin avec Lequel on l'a exécutée, fait ressortir L'importance que l'on
attachait au choix d'un homme capable, et le souvenir que l'on tenait
à conserver de son œuvre. Voici cette inscription :
AWO.DOMINI.MCCI.VlI.MENSE.FEBIUTARIO.UHS.StCl Mlo.
BOC. FUIT. INCEPTUlf.CHHISTI.GENITHICIS. HONORE.
KAI.LENSI.I.ATIIOMO.V1VENTE.J01IANNE.MAG1STRO.
En 1277, le célèbre architecte Erwin de Steinbach commençait la con-
struction du portail delà cathédrale de Strasbourg, et au-dessus de la
grande porte on lisait encore, il y a deux siècles, cette inscription :
ANNO.DOMINI.MCCLXXVIl.IN.DIE.BEATI.
IIRBANI.IIOC.GLORIOSUM.OPI'S.INCOIIAVIT.
MAGISTER.ERVINUS.DE.STE1NBAC1I.
Erwin meurt en 1318, et son fils continue son œuvre jusqu'à la
grande plate-forme des tours.
Ce respect pour l'œuvre de l'homme habile, intelligent, n'est plus,
dans nos mœurs, soit ; mais n'en tirons point vanité : il ne nous semble pas
que l'oubli et l'ingratitude soient les signes de la civilisation d'un peuple.
Ces grands architectes des xn e et xm e siècles, nés la plupart dans le
domaine royal et plus particulièrement sortis de l'Ile-de-France, ne
nous sont pas tous connus. Les noms de ceux qui ont bâti les cathé-
drales de Chartres et de Reims, de Noyon et de Laon, l'admirable façade
de la cathédrale de Paris, ne nous sont pas conservés, mais les recher-
ches précieuses de quelques archéologues nous font chaque jour décou-
vrir des renseignements pleins d'intérêt sur ces artistes, sur leurs étu-
des, et leur manière de procéder. Nous possédons un recueil de croquis
faits par l'un d'eux, Villard de Honnecourt, avec des observations et
annotations sur les monuments de son temps. Yillard de Honnecourt,
qui dirigea peut-être les constructions du chœur de la cathédrale de.
Cambrai, démolie aujourd'hui, et qui fut appelé en Hongrie pour entre-
prendre d'importants travaux, était le contemporain et L'ami de Pierre
de Corbie, architecte célèbre du xm e siècle, constructeur de plusieurs
églises en Picardie, et qui pourrait bien être l'auteur des chapelles absi-
dales de la cathédrale de Reims. Ces deux artistes composèrent ensemble
une église sur un plan fort original, décrit par Villard '.
l M. Lassus, notre regretté confrère et ami, a annoté le manuscrit de Villard de~
Iloimecourt, qui, depuis, a été publié par M. Darcel.
[ ARCHITECTE ] — 112 —
C'est principalement dans les villes du Nord qui s'érigent en com-
munes au xii" siècle que l'on \oii l'architecture se dégager plus rapi-
dement des traditions romanes. Le mouvement intellectuel, dans ces
nouveaux municipes du Nord, ne conservait rien du caractère aristo-
cratique de la municipalité romaine; aussi ne doit-on pas être surplis de
la marche progressive des arts et de l'industrie, dans un espace de temps
assez court, au milieu de ces cités affranchies avec plus ou moins de suc-
cès, et de l'importance que (levaient, prendre parmi leurs concitoyens
les hommes qui étaient appelés à diriger d'immenses travaux, soit par
le clergé, soit par les seigneurs laïques, soit par les villes elles-mêmes.
Il est fort difficile de savoir aujourd'hui quelles étaient exactement les
fonctions du maître de l'œuvre au xm e siècle. Etait-il seulement chargé
de donner les dessins des bâtiments et de diriger les ouvriers, ou adminis-
trait-il, comme de nos jours, l'emploi des fonds? Les documents que nous
possédons et qui peuvent jeter quelques lumières sur ce point, ne sont
pas antérieurs au xiv e siècle, et à cette époque l'architecte n'est appelé que
comme un homme de l'art que l'on indemnise de son travail personnel.
Celui pour qui on bâtit, achète à l'avance et approvisionne les matériaux
nécessaires, embauche des ouvriers, et tout le travail se fait suivant
le mode connu aujourd'hui sous le nom de régie. L'évaluation des
ouvrages, l'administration des fonds, ne paraissent pas concerner l'archi-
tecte. Le mode d'adjudication n'apparaît nettement que plus tard, à la fin
du xiv e siècle, mais alors l'architecte perd de son importance : il semble
que chaque corps d'état traite directement en dehors de son action pour
l'exécution de chaque .nature de travail; et ces adjudications faites au
profit du maître de métier, qui offre le plus fort rabais à l'extinction des
feux, sont de véritables forfaits.
Voici un curieux document 1 qui indique d'une manière précise quelle
était la fonction de l'architecte au commencement du xiv e siècle. Il s'agit
de la construction de la cathédrale de Gérone; mais les usages de la
Catalogne, à cette époque, ne devaient pas différer des nôtres; d'ailleurs
il est question d'un architecte français :
« Le chapitre de la cathédrale de Gérone se décide, en 1312, à rempla-
« cer la vieille église romane par une nouvelle, plus grande et plus digne. 1
« Les travaux ne commencent pas immédiatement, et l'on nomme lesad-
ii ministrateurs de l'œuvre [obreros), Raymond de Viloric et Arnauld de
(i Montredon. En 1316, les travaux sont en activité, et l'on voit apparaître,
<( en février 1320, sur les registres capitulaires, un architecte désigné sous
a le nom de maître Henry de Narbonne. Maître Henry meurt, et sa place
« est occupée par un autre architecte son compatriote, nommé Jacques de
« Favariis; celui-ci s'engage à venir de Narbonne six fois l'an, et le cha-
« pitre lui assure un traitement de deux cent cinquante se us par trimestre
1 Extrait du registre intitulé : Curia del vicariato de Gerona, liber notularum, nb
anno 1320 ad 1322, folio 48.
— 113 — [ ARCHITECTE 1
<( (la journée d'une femme était alors d'un denier). » Voici donc un
conseil d'administration qui, probablement, est chargé de la gestion
des fonds; puis un architecte étranger appelé, non pour suivre l'exé-
cution chaque jour et surveiller les ouvriers, mais seulement pour
rédiger les projets, donner les détails, et veiller de loin en loin à ce (pie
l'on s'y conforme : pour son travail d'artiste on lui assure, non des
honoraires proportionnels, mais un traitement qui équivaut, par tri-
mestre, à une somme de quinze cents francs de nos jouis. 11 est probable
qu'alors le mode d'appointements fixes était en usage lorsqu'on employait
un architecte.
A côté de tous nos grands édifices religieux, il existait toujours une
maison dite de l'œuvre, dans laquelle logeaient l'architecte et les maîtres
ouvriers qui, de père en (ils, étaient chargés de la continuation des ou*
vrages. L'œuvre de Notre-Dame à Strasbourg a conservé cette tradition
jusqu'à nos jours, et l'on peut voir encore, dans une des salles de la
maîtrise, une partie des dessins sur vélin qui ont servi à l'exécution du
portail de la catbédrale, de la tour, de la flèche, du porche nord, de la
chaire, du buffet d'orgues, etc. Il est de ces dessins qui remontent aux
dernières années du xm° siècle ; quelques-uns sont des projets qui n'ont
pas été exécutés, tandis que d'autres sont évidemment des détails pré-
parés pour tracer les épures en grand sur l'aire. Parmi ceux-ci on
remarque les plans des différents étages de la tour et de la flèche super-
posés. Ces dessins datent du xiv e siècle, et il faut dire qu'ils sont exécu-
tés avec une connaissance du trait, avec une précision et une entente
des projections, qui donnent une haute idée de la science de l'archi-
tecte qui les a tracés. (Voy. FLÈCHE, Trait.)
Pendant le xv e siècle , la place élevée qu'occupaient les architectes
des xm e et xiv e siècles s'abaisse peu a peu ; aussi les constructions per-
dent-elles ce grand caractère d'unité qu'elles avaient conservé pendant
les belles époques. On s'aperçoit que chaque corps de métier travaille
de son côté en dehors d'une direction générale. Ce fait est frappant
dans les actes nombreux qui nous restent de la fin du xv e siècle :
les évoques, les chapitres, les seigneurs, lorsqu'ils veulent faire bâtir,
appellent des maîtres maçons, charpentiers, sculpteurs, tailleurs d'ima-
ges, serruriers, plombiers, etc. , et chacun fait son devis et son marché
de son côté ; de l'architecte, il n'en est pas question, chaque corps d'état
exécute son propre projet. Aussi les monuments de cette époque pré-
sentent-ils des défauts de proportion, d'harmonie, qui ont avec raison
fait repousser ces amas confus de constructions par les architectes de la
renaissance. On comprend parfaitement que des hommes de sens et
d'ordre, comme Philibert Delorme par exemple, qui pratiquait son art
avec dignité, et ne concevait pas que l'on pût élever même une bicoque
sans l'unité de direction, devaient regarder comme barbare la méthode
employée à la fin de la période gothique, lorsqu'on voulait élever un
édifice. Nous avons entre les mains quelques devis dressés à la fin du
i. — 15
£ ARCHITECTE ] — \ \!\ —
XV e siècle ( I au commencement du xvi r , où cet esprit d'anarchie sr
rencontre à chaque ligne. Le chapitre de Reims, après L'incendie qui.
sous le règne de Louis XI, détruisit toutes les charpentes de la cathédrale
et une partie des maçonneries supérieures, veut réparer le désastre ; il fait
comparaître devant lui chaque corps d'étal : maçons, charpentiers, plom-
Liers, serruriers, et il demande à chacun -on avis, il adopte séparément
charpie projet (voy. Devis). Nous voyons aujourd'hui les résultats mons-
trueux de ce désordre. Ces restaurations, mal faites, sans liaison entre
elles, hors de proportion avec les anciennes constructions, ces œuvres
séparées apportées les unes à côté des autres, ont détruit la helle harmonie
de cette admirable église, et compromettent sa durée. En effet, le char-
pentier, préoccupé de l'idée de faire quelque chef-d'œuvre, se souciait peu
que sa charpente fût d'accord avec la maçonnerie sur laquelle il la plan-
tait. Le plombier venait, qui ménageait l'écoulement des eaux suivant son
projet, sans s'inquiéter si, à la chute du comble, elles trouveraient leurs-
pentes naturelles et convenablement ménagées dans les chéneaux de
pierre. Le sculpteur prenait l'habitude de travailler dans son atelier ; puis
il attachait son œuvre à l'édifice comme un tableau à une muraille, ne
comprenant plus qu'une œuvre d'art, pour être bonne, doit avant tout
être faite pour la place à laquelle on la destine. Il faut dire à la louange des
architectes de la renaissance, qu'ils surent relever leur profession avilie
au xv e siècle par la prépondérance des corps de métiers, ils purent rendra
à l'intelligence sa véritable place; mais en refoulant le travail manuel au
second rang, ils l'énervèrent, lui enlevèrent son originalité, cette vigueur
native qu'il avait toujours conservée jusqu'alors dans notre pays.
Pendant les xm e et xiv e siècles, les architectes laïques sont sans cesse
appelés au loin pour diriger la construction des églises, des monastères,
des palais. C'est surtout dans le nord de la France que l'on recrute des
artistes pour élever des édifices dans le goût nouveau. Des écoles laïques-
d'architecture devaient alors exister dans l'Ile-de-France, la Normandic T
la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, en Flandre et sur les bords du
Rhin. Mais les moyens d'enseignement n'étaient probablement que l'ap-
prentissage chez les patrons, ce que nous appelons aujourd'hui les ate-
liers. L'impulsion donnée à la fin du xn e siècle et au commencement du
xm e à l'architecture fut l'œuvre de quelques hommes, car l'architecture,
à cette époque, est empreinte d'un caractère individuel qui n'exclut pas
l'unité. Peu à peu cette individualité s'efface : on voit que des règles,
appuyées sur des exemples adoptés comme types, s'établissent; les carac-
tères sont définis par provinces; on compose des méthodes; l'art enfin
devient, à proprement parler, classique, et s'avance dans cette voie tra-
cée avec une monotonie de formes, quelque chose de prévu dans les
combinaisons, qui devait nécessairement amener chez un peuple doue
d'une imagination vive, avide de nouveauté, les aberrations et les tours
de force du xv e siècle. Quand les arts en sont arrivés à ce point, l'exécu-
tion l'emporte sur la conception de l'ensemble, et la main qui façonne
— 115 — [ ARCHITECTE J
Unit par étouffer le génie qui conçoit. A la fin du xv e siècle, les archi-
tectes, perdus dans les problèmes de géométrie et les subtilités de la
«construction, entourés d'une armée d'exécutants habiles et faisant par-
tie de corporations puissantes qui, elles aussi, avaient leurs types con-
sacrés, leur méthode et une
1
liante opinion de leur mérite,
n'étaient plus de force à diri-
ger ou à résister; ils devaient
succomber.
Nous avons donné quelques
exemples d'inscriptions osten-
siblement tracées sur les édi-
fices du XIII e siècle et destinées
à perpétuer, non sans un cer-
tain sentiment d'orgueil , le
nom des architectes qui les
ont élevés. Quelquefois aussi
la sculpture est chargée de "N^
représenter le maître de l'œu-
vre. Sur les chapiteaux, dans
quelques coins des portails, dans les vitraux, on rencontre l'architecte, le
compas ou l'équerre en main, vûtu toujours du costume laïque, la tête
nue ou coiffée souvent d'une ma-
nière de béguin fort en usage alors
parmi les différents corps d'états em-
ployés dans les bâtiments. On voit
sur l'un des tympans des dossiers des
stalles de la cathédrale de Poitiers,
qui datent du Jfin" siècle, un archi-
tecte assis devant une tablette et te-
nant un compas; ce joli bas-relief a
été gravé dans les Annales archéolo-
giques. L'une des clefs de voûte du
bas côté sud de l'église de Scmur en
Auxois représente un architecte que
nous donnons ici (fig. 1).
Une des miniatures d'un manuscrit
dcMathieu Paris, marqué Neho. d. i.
(biblioth. Cottonicnne), xm e siècle,
représente Offa,flls deWarmund,roi
des Anglaisorientaux, faisant bâtir la
célèbre abbaye de Saint-Alban à son ^^ wt "
retour de Rome. Offa donne des ordres au maître de l'œuvre, qui tient un
grand compas d'appareilleur et une équerre; des ouvriers que le maître
montre du doigt sont occupés aux constructions (fig. 2). Ce grand compas
fait supposer que l'architecte traçait ses épures lui-même sur l'aire : il n'en
[ ARCHITECTURE | — 110 —
pouvait, être autrement, aussi bien pour gagner du temps que pour être
assuré de L'exactitude du tracé, puisque encore aujourd'hui il est impos-
sible d'élever une construction en style Ogival, si l'on ne dessine
épures soi-même. N'oublions pas que toutes les pierres étaient taillée^ 1 1
achevées sur le chantier avant d'être posées, et qu'il fallait par cou- -
quent apporter la plus grande précision et l'étude la plus complète dans
le tracé des épures. (Voy. Appareil, Constri utio.n, Trait.)
ARCHITECTURE, s. f. Art de bâtir. L'architecture se compose de deux
éléments, la théorie et la pratique. La théorie comprend : l'art propre-
ment dit, les règles inspirées par le goût, issues des traditions, et la science,
qui peut se démontrer par des formules invariables, absolues. La pratique
est l'application de la théorie aux besoins; c'est la pratique qui fait plier
l'art et la science à la nature des matériaux, au climat, aux mœurs d'une
époque, aux nécessités du moment. En prenant l'architecture à l'origine
d'une civilisation qui succède à une autre, il faut nécessairement tenir
compte des traditions d'une part, et des besoins nouveaux de l'autre. Nous
diviserons donc cet article en plusieurs parties. La première comprendra
une histoire sommaire des origines de l'architecture du moyen âge eu
France. La seconde traitera des développements de l'architecture depuis
le xi e siècle jusqu'au xvi 8 ; des causes qui ont amené son progrès et sa déca-
dence, des différents styles propres à chaque province. La troisième com-
prendra l'architecture religieuse; la quatrième, l'architecture monastique;
la cinquième, l'architecture civile; la sixième, l'architecture militaire.
Origines de l'architecture française. — Lorsque les barbares firent
irruption dans les Gaules, le sol était couvert de monuments romains, les
populations indigènes étaient formées de longue main à la vie romaine ;
aussi fallut-il trois siècles de désastres pour faire oublier les traditions
antiques. Au vi e siècle, il existait encore au milieu des villes gallo-romai-
nes un grand nombre d'édifices épargnés par la dévastation et l'incendie;
mais les arts n'avaient plus, quand les barbares s'établirent définitivement
sur le sol, un seul représentant; personne ne pouvait dire comment avaient
été élevés les monuments romains. Des exemples étaient encore debout,
comme des énigmes à deviner pour ces populations neuves. Tout ce qui
tient à la vie journalière, le gouvernement de la cité, la langue, avait
encore survécu au désastre ; mais l'art de l'architecture, qui demande de
l'étude, du temps, du calme pour se produire, était nécessairement tombé
dans l'oubli. Le peu de fragments d'architecture qui nous restent des ?i 9
et vn e siècles ne sont que de pâles reflets de l'art romain, souvent des dé-
bris amoncelés tant bien que mal par des ouvriers inhabiles, sachant à
peine poser du moellon et de la brique. Aucun caractère particulier ne dis-
tingue ces bâtisses informes, qui donnent plutôt l'idée delà décadence
d'un peuple que de son enfance. En effet, quels éléments d'art les Francs
avaient-ils pu jeter au milieu de la population gallo-romaine? Nous
voyons alors le clergé s'établir dans les basiliques ou les temples restés
— 117 — [ ABCMTECTUllE ]
debout, les rois habiter les thermes, les ruines des palais ou des ville
romaines. Si lorsque L'ouragan barbare est passé, lorsque les nouveaux
maîtres du sol commencent à s'établir, on bâtit des églises ou des palais,
on reproduit les types romains, mais en évitant d'attaquer les difficulté.»
de l'art de bâtir. Pour les églises, la basilique antique sert toujours de
modèle; pour les habitations princières, c'est la villa gallo-romaine que
l'on cherche à imiter. Grégoire de Tours décrit, d'une manière assez
vague d'ailleurs, quelques-uns de ces édifices religieux ou civils.
11 ne faut pas croire cependant que toute idée de luxe lût exclue de
L'architecture; au contraire les édifices, le plus souvent bâtis d'une façon
barbare, se couvrent à l'intérieur de peintures, de marbres, de mosaïques.
Ce même auteur, Grégoire de Tours, en parlant de l'église de Glermont-
Ferrand, bâtie au v e siècle par saint Numatius, huitième évêque de ce dio-
cèse, fait une peinture pompeuse de cet édifice. Voici la traduction de sa
description : « 11 lit (saint Numatius) bâtir l'église qui subsiste encore, et
« qui est la plus ancienne de celles qu'on voit dans l'intérieur de la ville.
« Elle a cent cinquante pieds de long, soixante de large, et cinquante pieds
dé haut dans l'intérieur de la nef jusqu'à la charpente; au devant est
• une abside de l'orme ronde, et de chaque côté s'étendent des ailes d'une
élégante structure. L'édifice entier est disposé en forme de croix; il a
« quarante-deux fenêtres, soixante-dix colonnes, et huit portes... Les paroi >
« de la nef sont ornées de plusieurs espèces de marbres ajustés ensemble.
« L'édifice entier ayant été achevé dans l'espace de douze ans '. .. » C'est
là une basilique antique avec ses colonnes et ses bas côtés (ascellœ) ; sa
rnuiera, que nous croyons devoir traduire par charpente, avec d'autant
plus de raison, que cette église fut complètement détruite par les flammes
lorsque Pépin enleva la ville de Clermont au duc d'Aquitaine Eudes, à ce
point qu'il fallut la rebâtir entièrement. Dans d'autres passages de son
Histoire, Grégoire de Tours parle de certaines habitations princières dont,
les portiques sont couverts de charpentes ornées de vives peintures.
Les nouveaux maîtres des Gaules s'établirent de préférence au milieu
des terres qu'ils s'étaient partagées; ils trouvaient là une agglomération
de colons et d'esclaves habitués à l'exploitation agricole, une source de
revenus en nature faciles à percevoir, et qui devaient satisfaire à tous les
désirs d'un chef germain. D'ailleurs, les villes avaient encore conservé
leur gouvernement municipal, respecté en grande partie par les barbares.
Ces restes d'une vieille civilisation ne pouvaient que gêner les nouveaux
venus, si forts et puissants qu'ils fussent. Des conquérants étrangers
n'aiment pas à se trouver en présence d'une population qui, bien que
soumise, leur est supérieure sous le rapport des mœurs et de la civilisa-
tion; c'est au moins une contrainte morale qui embarrasse des hommes
habitués aune vie indépendante et sauvage. Les exercices violents, la
1 Ilist. ecclés. (1rs Francs, par G. F. Grégoire, évoque de Tours, en 10 livres, revue
et collât, sur de nouv. manuscr.,et traduite par MM. J. Guadct et Taranne. A Paris, 183G,
chez J. Renouard. Tome I, p. 178 (voy. Éclaïrciss. et Observ.).
I a iiiii ni;' i i m, i — H8 —
chasse, la guerre; comme délassements, les orgies, s'accommodent de
la vie des champs. Aussi, sous la première race, les villa; sont-elles les
résidences préférées des rois et des possesseurs «lu sol : làvivaientensembie
vainqueurs et vaincus. Ces habitations se composaient d'une suite de bâti-
ments destinés à l'exploitation, disséminés dans la campagne, et ressem-
blant assez à nos grands établissements agricoles. Là les rois lianes tenaient
] sur cour, se livraient au plaisir de la chasse et vivaient des produits du -<>L
réunis dans d'immenses magasins. (Juand ces approvisionnements étaient
consommés, ils changeaient de résidence. Le bâtiment d'habitation était
décoré avec une certaine élégance, quoique fort simple comme construc-
tion et distribution. De vastes portiques, desécurie>. descours spacieuses,
quelques grands espaces couverts où l'on convoquait les synodes des
évoques, où les rois francs présidaient ces grandes assemblées suivies de
ces festins traditionnels qui dégénéraient en orgies, composaient la rési-
dence du chef. « Autour du principal corps de logis se trouvaient disposés
« par ordre les logements des officiers du palais, soit barbares, soit romains
<( d'origine... D'autres maisons de moindre apparence étaient occupées
<c par un grand nombre de familles qui exerçaient, hommes et femmes,
« toutes sortes de métiers, depuis l'orfèvrerie et la fabrique d'armes,
« jusqu'à l'état de tisserand et de corroyeur 1 ... »
Pendant la période mérovingienne les villes seules étaient fortifiées. Les
villœ étaient ouvertes, défendues seulement par des pal i>sades et des fossés.
Sous les rois de la première race, la féodalité n'existe pas encore; les
leudes ne sont que de grands propriétaires établis sur le sol gallo-romain,
soumis à une autorité supérieure, celle du chef franc, mais autorité qui
.s'affaiblit à mesure que le souvenir de la conquête, de la vie commune
des camps se perd. Les nouveaux possesseurs des terres, éloignés les uns
<L's autres, séparés par des forêts ou des terres vagues dévastées par les
guerres, pouvaient s'étendre à leur aise, ne rencontraient pas d'attaques
•étrangères à repousser, et n'avaient pas besoin de chercher à empiéter
sur les propriétés de leurs voisins. Toutefois ces hommes habitués à la
vie aventureuse, au pillage, au brigandage le plus effréné, ne pouvaient
devenir tout à coup de tranquilles propriétaires se contentant de leur part
de conquête ; ils se ruaient, autant par désœuvrement que par amour du
gain, sur les établissements religieux, sur les villages ouveits, pour peu
qu'il s'y trouvât quelque chose à prendre. Aussi voit-on peu à peu les
monastères, les agglomérations gallo-romaines, quitter les plaines, le cours
des fleuves, pour se réfugier sur les points élevés et s'y fortifier. Le plat
pays est abandonné aux courses des possesseurs du sol, qui, ne trouvant
plus devant eux que les fils ou les petits-fils de leurs compagnons d'armes,
les attaquent et pdlent leurs villœ. C'est alors qu'elles s'entourent de
murailles, de fossés profonds ; mais, mal placées pour se défendre, les
1 Aug. Thierry, Récits des temps mérovingiens, tome I, page 253, édit. Furne
(:>aris, 1846).
H 9 [ ARCHITECTURE J
villa sont bientôt abandonnées aux colons, et les chefs francs s'établissent
dans des forteresses. Au milieu de cette effroyable anarchie que les
derniers rois mérovingiens étaient hors d'état de réprimer, les évêques
et les établissements religieux luttaient seuls : les uns par leur patience,
la puissance d'un principe soutenu avec fermeté, leurs exhortations; les
autres par l'étude, les travaux agricoles, et en réunissant derrière leurs
murailles les derniers déhris de la civilisation romaine.
Gharlemagne surgit au milieu de ce chaos. 11 parvient par la seule puis-
sance de son génie organisateur à établir une sorte d'unité administrative;
il reprend le fil brisé de la civilisation antique et tente de le renouer. Ghar-
lemagne voulait faire une renaissance. Les arts modernes allaient profiter
de ce suprême effort, non en suivant la route tracée par ce grand génie,
mais en s'appropriant les éléments nouveaux qu'il avait été chercher en
Orient. Gharlemagne avait compris que les lois et la force matérielle sont
impuissantes à réformer et à organiser des populations ignorantes et bar-
bares, si l'on ne commence par les éclairer. Il avait compris que les arts et
les Ici lies sont un des moyens les plus efficaces à opposera la barbarie. Mais
en Occident les instruments lui manquaient; depuis longtemps les dernières
lueurs des arts antiques avaient disparu. L'empire d'Orient, qui n'avait pas
été entièrement bouleversé par l'invasion de peuplades sauvages, conservait
si'sarts et son industrie. Au vm e siècle c'était là qu'il fallait aller demander
la pratique des arts. D'ailleurs Gharlemagne, qui avait eu de fréquents
différends avec les empereurs d'Orient, s'était maintenu en bonne intelli-
gence avec le calife llaroun, qui lui fit, en 801, cession des lieux saints.
Dès 777 Gharlemagne avait fait un traité d'alliance avec les gouvernements
mauresques de Saragosse et deHuesca. Par ces alliances, il se ménageait les
moyens d'aller recueillir les sciences et les arts là où ils s'étaient développés.
Des celte époque, les Maures d'Espagne, comme les Arabes de Syrie, étaient
fort avancés dans les sciences mathématiques et dans la pratique de tous
les arts, et bien que Gharlemagne passe pour avoir ramené de Home, en
787, des grammairiens, des musiciens et des mathématiciens en France,
il est vraisemblable qu'il manda des professeurs de géométrie a ses alliés
de Syrie ou d'Espagne; car nous pouvons juger, par le peu de monu-
ments de Rome qui datent de cette époque, à quel degré d'ignorance pro-
fonde les constructeurs étaient tombés dans la capitale de la chrétienté
occidentale.
Mais pour Gharlemagne tout devait partir de Rome par tradition ; il était
avant tout empereur d'Occident, et il ne devait pas laisser croire que la
lumière pût venir d'ailleurs. Ainsi, à la 7'enaùsance romaine qu'il voulait
taire, il mêlait, par la force des choses, des éléments étrangers qui allaient
bientôt faire dévier les arts du chemin sur lequel il prétendait les replacer.
L'empereur pouvait s'emparer des traditions du gouvernement romain.
rendre des ordonnances toutes romaines, composer une administration
copiée sur l'administration romaine; mais si puissant que l'on soit, on ne
décrète pas un art. Four enseigner le dessin à ses peintres, la géométrie
[ AHCIIITECTUHK | — 120 —
à ses architectes, il Lui fallait nécessairement faire venir des professeurs
de Byzance, de Damas, ou de Gordoue; et ces semences exotiques, jetées
en Occident parmi des populations qui avaient leur génie propre, devaient
produire un art qui n'était ni l'art romain, ni l'art d'Orient, mais qui.
partant de ces deux origines, devait produire un nouveau tronc tellement
vivace, qu'il allait après quelques siècles étendre ses rameaux jusque sur
les contrées d'où il avait tiré son germe.
On a répété à satiété que les croisades du xn e siècle avaient eu une
grande influence sur l'architecture occidentale dite gothique; c'est une
erreur profonde. Si les arts et les sciences, conservés et cultivés en Orient,
ont jeté des éléments nouveaux dans l'architecture occidentale, c'est bien
plutôt pendant le vm e siècle et vers la fin du xi e . Charlemagne dut être
frappé des moyens employés par les infidèles pour gouverner et policer
les populations. De son temps déjà les disciples de Mahomet avaient établi
des écoles célèbres où toutes les sciences connues alors étaient enseignées ;
ces écoles, placées pour la plupart à l'ombre des mosquées, purent lui
fournir les modèles de ses établissements à la fois religieux et enseignant^.
Cette idée, du reste, sentait son origine grecque, et les nestoriens avaient
bien pu la transmettre aux Arabes. Quoi qu'il en soit, Charlemagne avait
des rapports plus directs avec les infidèles qu'avec la cour de Byzance,
et s'il ménageait les mahométans plus que les Saxons, par exemple,
frappés sans relâche par lui jusqu'à leur complète conversion, c'est qu'il
trouvait chez les Maures une civilisation très-avancée, des mœurs policées,
des habitudes d'ordre, et des lumières dont il profitait pour parvenir au
but principal de son règne : l'instruction. Il trouvait enfin en Espagne
plus à prendre qu'à donner.
Sans être trop absolu, nous croyons donc que le règne de Charlemagne
peut être considéré comme l'introduction des arts modernes en France.
Pour faire comprendre notre pensée par une image, nous dirons qu'à
partir de ce règne, jusqu'au xn e siècle, si la coupe et la forme du vêtement
restent romaines, l'étoffe est orientale. C'est plus particulièrement dans les
contrées voisines du siège de l'empire, et dans celles où Charlemagne fit
de longs séjours, que l'influence orientale se fait sentir : c'est sur les bords
du Rhin et du Rhône, c'est dans le Languedoc et le long des Pyrénées,
que l'on voit se conserver longtemps, et jusqu'au xm e siècle, la tradition
de certaines formes évidemment importées, étrangères à l'art romain.
Mais, malgré son système administratif fortement établi, Charlemagne
n'avait pu faire pénétrer partout également l'enseignement des arts et des
sciences auquel il portait une si vive sollicitude. En admettant même qu'il
ait pu (ce qu'il nous est difficile d'apprécier aujourd'hui, les exemples nous
manquant), par la seule puissance de son génie tenace, donner à l'archi-
tecture, des bords du Rhin aux Pyrénées, une unité factice en dépit des
différences de nationalités, cette grande œuvre dut s'écrouler après lui.
Charlemagne avait de fait réuni sur sa tête la puissance spirituelle et la
puissance temporelle ; il s'agissait de sauver la civilisation, et les souverains
— 121 — [ ARCUITECTUDE ]
pontifes, qui avaientvu l'Église préservée des attaques des Arabes, des Grecs
et des Lombards par l'empereur, admettaient cette omnipotence du monar-
que germain. Mais l'empereur mort, ces nationalités d'origines différentes,
réunies par la puissance du génie d'un seul homme, devaientse diviser de
nouveau ; le clergé devait tenterde conquérir pied àpied le pouvoir spirituel,
que s'arrogeaient alors les successeurs de Gharlemagne, non pour le sauve-
garder, mais pour détruire toute liberté dans l'Église, et trafiquer des biens
et dignités ecclésiastiques. Lt^ germes de la féodalité qui existaient dan i
l'esprit des Francs vinrent encore contribuer à désunir le faisceau si labo-
rieusement lié par ce grand prince. Cinquante ans après sa mort, chaque
peuple reprend son allure naturelle; l'aride l'architecture se fractionne, le
génie particulier à chaque contrée se peint dans les monuments des i.\ u et
x e siècles, l'en da ni les \i''ei\u'' siècles, la diversité est encore plus marquée.
Chaque province forme une école. Le système féodal réagit sur l'architec-
ture; de même que chaque seigneur s'enferme dans son domaine, que
chaque diocèse s'isole du diocèse voisin, l'art de bâtir se modèle sur cette
nouvelle organisation politique. Les constructeurs ne vont plus chercher
des matériaux précieux au loin, n'usent plus des mêmes recettes; ils tra-
vaillent sur leur sol, emploient les matériaux à leur portée, modifienl leurs
procédés en raison du climat SOUS lequel ils vivent, ou les soumettent à des
influences toutes locales. Un seul lien unit encore tous ces travaux qui
s'exécutent isolément : les établissements religieux. Le clergé régulier,
qui, pour conquérir le pouvoir spirituel, n'avait pas peu contribué au mor-
cellement du pouvoir temporel, soumis lui-même à la cour de Home, fait
converger toutes ces voies différentes vers un même but où elles devaient
se rencontrer un jour. On comprendra combien ces labeurs isolés dînaient
fertiliser le sol des arts, et quel immense développement l'archilecture
allait prendre, après tant d'efforts partiels, lorsque l'unité gouvernemen-
tale, renaissante au xm* siècle, réunirait sous sa main tous ces esprits
assouplis par une longue pratique el par la difficulté vaincue.
Parmi les ails, l'art de l'architecture est certainement celui qui a le plus
d'affinité avec les instincts, les idées, les mœurs, les progrès, les besoins
des peuples; il est donc difficile de se rendre compte de la direction qu'il
prend, des résultats auxquels il est amené, si l'on ne connaît les tendances
et le génie des populations au milieu desquelles il s'est développé. Depuis
le xvii" siècle la personnalité eu peuple en France a toujours été absorbée
par le gouvernement; les arts sont devenus officiels, quitte à réagir vio-
lemment dans leur domaine, comme la politique clans le sien à certain*
époques. Mais au mi 1 ' siècle, au milieu de cette société morcelée, où le
régime féodal, faute d'unité, équivalait, moralement parlant, à une
liberté voisine de la licence, il n'en était pas ainsi. Le cadre étroit dans
lequel nous sommes obligé de nous renfermer ne nous permet pas de
faire marcher de front l'histoire politique el l'histoire de l'architecture du
VIII e au XII' siècle en France; c'est cependant ce qu'il faudrait tenter *i
l'on voulait expliquer les progrès de cet art au milieu des siècles encore
i. — 16
[ ABCHITECTUHB 1 — 122 —
bai bares du moyen âge; non-, devrons non-, borner à indiquer des \>< ■'.
saillants, généraux, qui seront comme Les jalon.-, d'une route à tracer.
Ainsi que nous l'avons dit, le système politique et administratif em-
prunté par Gharlemagne aux traditions romaines avait pu arrêter Le
désordre sans en détruire les causes. Toutefois nous avons vu comment ce
prince jetait, en pleine barbarie, des éléments de savoir. Pendant ce long
règne, ces semences avaient eu le temps de pousser des racine
vivaces pour qu'il ne fût plus possible de Les arracher. Le cl était
fait le dépositaire de toutes les connaissances intellectuelles et pratiques.
Peportons-nous par la pensée au IX e siècle, et examinons un instant ce qu'é-
tait alors le sol des Gaules et d'une grande partie de l'Europe occidentale.
La féodalité naissante, mais non organisée ; la guerre ; le.^ campagnes cou-
vertes de forêts en friche, à peine cultivées dans le voisinage des villes. Les
populations urbaines sans industrie, sans commerce, soumises à une orga-
nisation municipale décrépite, sans lien entre elles; des villœ chaque jour
ravagées, habitées par des colons ou des serfs dont la condition était à peu
près la même. L'empire morcelé, déchiré par les successeurs de Charle-
magne et les possesseurs de fiefs. Partout la force brutale, imprévoyante.
Au milieu de ce désordre, seule, une classe d'hommes n'est pas tenue de
prendre les armes ou de travailler à la terre; elle est propriétaire d'une por-
tion notable du sol ; elle a seule le privilège de s'occuper des choses de l'es-
prit, d'apprendre et de savoir; elle est mue par un remarquable esprit de
patience et de charité ; elle acquiert bientôt par cela même une puissance
morale contre laquelle viennent inutilement se briser toutes les forces ma-
térielles et aveugles. C'est dans le sein de cette classe, c'est à l'abri des
murs du cloître que viennent se réfugier les esprits élevés, délicats, réflé-
chis; et, chose singulière, ce sera bientôt parmi ces hommes en dehors du
siècle que le siècle viendra chercher ses lumières. J usqu'au xi e siècle cepen-
dant, ce travail est obscur, lent ; il semble que les établissements religieux,
que le clergé, soient occupés à rassembler les éléments d'une civilisation
future. Rien n'est constitué, rien n'est défini; les luttes de chaque jour
contre la barbarie absorbent toute l'attention du pouvoir clérical, il parait
même épuisé par cette guerre de détail. Les arts se ressentent de cet
état incertain, on les voit se traîner péniblement sur la route tracée par
Gharlemagne, sans beaucoup de progrès; la renaissance romaine reste
stationnaire, elle ne produit aucune idée féconde, neuve, hardie, et, sauf
quelques exceptions dont nous tiendrons compte, l'architecture reste enve-
loppée dans son vieux linceul antique. Les invasions desNormands viennent
d'ailleurs rendre plus misérable encore la situation du pays; et comment
l'architecture aurait-elle pu se développer au milieu de ces ruines de
chaque jour, puisqu'elle ne progresse que par la pratique? Cependant
ce travail obscur de cloître allait se produire au jour.
Développement de l'architecture en France du xi e ad xvi e siècle. —
Des causes qui ont amené son progrès et sa décadence. — Des différents
styles propres a ciiaque province. — Le xi e siècle commence, et avec lui
— 123 — • l ARCHITEC.TCIŒ ]
une nouvelle ère pour les arts comme pour la politique. Nous l'avons dit
plus haut, les lettres, les sciences et les arts s'étaient renfermés dans l'en-
ceinte des cloîtres depuis le règne de Cbarlemagne. Au \i° siècle, le
régime féodal était organisé autant qu'il pouvait l'être; le territoire, mor-
celé en seigneuries vassales les unes des autres jusqu'au suzerain, présen-
tait l'aspect d'une arène où chacun venait défendre ses droits attaqués,
ou en conquérir de nouveaux les armes à la main. L'organisation écritf
du système féodal était peut-être la seule qui pût convenir dans ces temps
si voisins encore de la barbarie, mais en réalité l'application répondait
peu au principe. C'était une guerre civile permanente, une suite non
interrompue d'oppressions et de vengeances de seigneur à seigneur, de
révoltes contre les droits du suzerain. Au milieu de ce conflit perpé-
tuel, qu'on se figure l'état de la population des campagnes ! L'institut
monastique, épuisé ou découragé, dans ces temps où nul ne semblait,
avoir la connaissance du juste et de l'injuste, où les passions les plus
brutales étaient les seules lois écoutées, était lui-même dans la plus
déplorable situation. Les monastères, pillés et brûlés parles Normands,
rançonnés par les seigneurs séculiers, possédés par des abbés laïques,
étaient la plupart dépeuplés, la vie régulière singulièrement relâchée. On
voyait dans les monastères, au milieu des moines, des chanoines et des
religieuses même, des abbés laïques qui vivaient installés là avec leurs
femmes et leurs enfants, leurs gens d'armes et leurs meutes '. Cependant
quelques établissements religieux conservaient encore les traditions de la
vie bénédictine. Au commencement du x\° siècle, non-seulement les droits
féodaux étaient exercés par des seigneurs laïques, mais aussi par des
évoques et des abbés; en perdant ainsi son caractère de pouvoir purement
spirituel, une partie du haut clergé autorisait l'influence que la féodalité
séculière prétendait exercer sur les élections de ces évêques et abbés,
puisque ceux-ci devenaient des vassaux soumis dès lors au régime féodal.
Ainsi commence une lutte dans laquelle les deux principes du spirituel et
du temporel se trouvent en présence : il s'agit ou de la liberté ou du vasse-
lage de l'Église, et l'Église, il faut le reconnaître, entame la lutte par une
réforme dans son propre sein.
En 909, Guillaume, duc d'Aquitaine, avait fondé l'abbaye de Cluny, et
c'est aux saints apôtres Pierre et Paul qu'il donnait tous les biens qui
accompagnaient sa fondation 2 . Une bulle de Jean IX (mars 932) confirme
la charte de Guillaume, et « affranchit le monastère de toute dépendance
« de quelque roi, évèque ou comte que ce soit, et des proches même de
« Guillaume 3 ... »
Il ne faut point juger cette intervention des pontifes romains avec nos
1 Mnbillon, Ann. Bened., t. III, p. 330.
'-' BiM. <'/><»., col. I. 2, 3, h. — Cluny au xi c siècle, par l'al.be F. Cuclierat, 1851,
1 vol. Lyon, Paris.
■' Bull. Clun., p. 1, 2, 3. — il.,,1.
[ ABCniTBCTURE ] — 12^ —
idées modernes. Il faut songer qu'au milieu de cette anarchie générale, do
ces empiétements de tous les pouvoirs les uns sur les autres, de cette op-
pression effrénéede la force brutale, la suzeraineté que tf arrogeai lia chaire
de Saint-Pierre devait opposer une barrière invincible à la force maté-
rielle, établir l'indépendance spirituelle, constituer une puissance morale
immense en plein cœur de la barbarie, et c'est ce qui arriva. Tout le \i e sic-
île et la première moitié du xn e sont remplis par L'histoire de ces luttes, d'où
le pouvoir spirituel sort toujours vainqueur. Saint Anselme, archevêque
de Canterbury, saint Hugues, abbé de Cluny,el Grégoire VII,sonl les trois
grandes ligures qui dominent cette époque, et qui établissent d'une ma-
nière inébranlable l'indépendance spirituelle du clergé. Comme on le peut
croire, les populations n'étaient pasindifférentesàces grands débats; elles
voyaient alors un refuge efficace contre l'oppression dans ces monastères
où se concentraient les hommes intelligents, les esprits d'élite, qui, parla
seule puissance que donne une conviction profonde, une vie régulière et
dévouée, tenaient en échec tous les grands du siècle. L'opinion, pour nous
servir d'un mot moderne, était pour eux, et ce n'était pas leur moindre
soutien : le clergé régulier résumait alors à lui seul toutes les espérances
de la classe inférieure; il ne faut donc point s'étonner si, pendant le
XI e siècle et au commencement du xn c , il devint le centre de toute in-
fluence, de tout progrès, de tout savoir. Partout il fondait des écoles où
l'on enseignait les lettres, la philosophie, la théologie, les sciences et les
arts. A l'abbaye du Bec, Lanfranc et saint Anselme étant prieurs ne dé-
daignent pas d'instruire la jeunesse séculière, de corriger pendant leur-;
veilles les manuscrits fautifs des auteurs païens, des Écritures saintes ou
des Pères. A Cluny, les soins les plus attentifs étaient apportés à l'ensei-
gnement. Uldaric 1 consacre deux chapitres de ses Covtumes à détailler les
devoirs des maîtres envers les enfants ou les adultes qui leur étaient con-
fiés 2 . « Le plus grand prince n'était pas élevé avec plus de soins dans le
« palais des rois que ne l'était le plus petit des enfants à Cluny 3 . »
Ces communautés prenaient dès lors une grande importance vis-à-vis
de la population des villes par leur résistance au despotisme aveugle de
la féodalité et à son esprit de désordre, participaient à toutes les affaire-
publiques par l'intelligence, le savoir et les capacités de leurs membres.
Aussi, comme le dit l'un des plus profonds et des plus élégants écrivains
de notre temps dans un livre excellent 4 : « Les abbés de ces temps
« d'austérité et de désordre ressemblaient fort peu à ces oisifs grassement
« rentes dont s'est raillée plus tard notre littérature bourgeoise et sati-
« rique : leur administration était laborieuse, et la houlette du pasteur ne
t( demeurait pas immobile dans leurs mains. » Cette activité intérieure et
1 Udalrici Àntiq. consuet. Clun. mon., lib. III, c. vin et ix.
2 Cluny nu xi e siècle, par l'abbé F. Cucberat.
3 Udalrici Antiq. consuet. Clun. mon., lib. II, c. vin, in fine. — Bernardi Cons. cœneb.
Clun., p. I, c. xxvn. — L'abbé Cucberat, p. 83,
* S. Anselme de Cant.., par M. C. de Rciiiusat. Paris, 1853, p. 43.
— 325 — ■ [ ARCHITECTURE ]
extérieure du monastère devait, comme toujours, donner aux arts, et
particulièrement à L'architecture, un grand essor; et c'était dans le sein
des abbayes mômes que se formaient les maîtres qui allaient, au xi e siècle,
leur donner une importance matérielle égale à leur prépondérance reli-
gieuse et morale dans la chrétienté. Le premier architecte qui jette les
fondements de ce vaste et admirable monastère de Gluny, presque entiè-
rement détruit aujourd'hui, est un clunisle, nommé Gauzon, ci-devant
abbé de Bannie '. Celui qui achève la grande église est un Flamand reli-
gieux, Hezelôn, qui, avant son entrée à Gluny, enseignait à Liège ; les
rois d'Espagne et d'Angleterre fournirent les fonds nécessaires à l'achè-
vement de celte grande construction (voy. Architecture monastique).
Non-seulement ces bâtiments grandioses allaient servir de types a tous
les monastères de la règle de Cluny en France et dans une grande partie
de L'Europe occidentale ; mais les simples paroisses, les constructions
rurales, les monuments publics des villes, prenaient leurs modèles dans
ces centres de richesse et de lumière. Là, en effet, et là seulement, se
trouvaient le bien-être, les dispositions étudiées et prévoyantes, salubres
Cl dignes. En 1009, avant même la construction de L'abbaye de Cluny
sous Pierre Le Vénérable, « Hugues de Farta avait envoyé un de ses dis-
« ciples, nommé Jean, observer les lieux et décrire pour l'usage parti-
« culier de son monastère les us et coutumes de Cluny. Cet ouvrage, de-
« meure manuscrit dans la bibliothèque valieane, n° 6808 a , contient des
((renseignements que nous ne retrouverions pas ailleurs aujourd'hui.
« Nul doute (pie ces dimensions que l'on veut transporter à Farta ne
« soient celles de Gluny au temps de saint Odilon. Quand nous serions
(i dans l'erreur à cet égard, toujours est-il certain que ces proportions
« ont été fournies et ces plans élahorés à Cluny, dont nous surprenons
« ainsi la glorieuse influence jusqu'au cœur de l'Italie L'Eglise devait
(( avoir l/iO pieds de long, 1 60 fenêtres vitrées ; deux tours à l'entrée, formant
« un parvis pour les laïques... ; le dortoir, lftO pieds de long, Z!x de hauteur,
« 92 fenêtres vitrées, ayant chacune plus de 6 pieds de hauteur et 2 1/2 de lar-
ugeur; le réfectoire, 90 pieds de long et 23 de hauteur...; Vaumôncrie,
« 00 pieds de longueur; l'atelier des verriers, bijoutiers et orfèvres, 1 25 pieds
« de long sur 25 de large 3 ; tes écuries des chevaux du monastère et des vtran-
.<( gers, 280 pieds de long sur 25* »
Mais pendant que les ordres religieux, les évèques, qui n'admettaient
pas le vassclage de l'Église, et le souverain pontife à leur tête, soutenaient.
avec ensemble et persistance la lutte contre les grands pouvoirs féodaux,
voulaient établir la prédominance spirituelle, et réformer les abus qui
1 L'abbé Cucherat, p. 104.
- Ann. Bened., t. IV, p. 207 et 208.
3 « Inter prsedictas cryptas et ccllam nnvitiorum, posita sit alia relia ubi aiirifices,
<( inclusores et vitréi magistri opcrenlur; quœ celta babcal longitudinis env pedes, lati-
« tudinis xxv. »
* Cluiuj au xi e siècle, par l'abbé Cucherat, p. 106 et 107.
[ ABCHITECTUHB ] — 120 —
s'étaienl introduits dans le clergé, les populations des villes profitaient
des lumières ci des idées d'indépendance morale répandues autour des
grands monastères, éprouvaient le besoin d'une autorité publique et
d'une administration intérieure, à l'imitation de L'autorité unique du
saint-siége et de l'organisation intérieure des couvents; elles allaient
réclamer leur part de garantie contre le pouvoir personnel de la féo-
dalité séculière et du haut clergé.
Ces deux mouvements sont distincts cependant, et s'ils marchent paral-
lèlement, ils sont complètement indépendants l'un de l'autre. Les clercs,
qui enseignaient alors en chaire au milieu d'une jeunesse avide d'ap-
prendre ce (pie l'on appelait alors la physique et la théologie, étaient les
premiers à qualifier d'exécrables les tentatives de liberté des villes. 1j<;
môme que les bourgeois qui réclamaient, et obtenaient au besoin par la
force, des franchises destinées à protéger la liberté du commerce et de
l'industrie, poursuivaient à coups de pierres les disciples d'Abailard. Telle
est cette époque d'enfantement, de contradictions étranges, où toutes
les classes de la société semblaient concourir par des voies mystérieuses
à l'unité, s'accusant réciproquement d'erreurs, sans s'apercevoir qu'elles
marchaient vers le môme but.
Parmi les abbayes qui avaient été placées sous la dépendance de Cluny,
et qui possédaient les mêmes privilèges, était l'abbaye de Vézelay. Vers
1119, les comtes de Nevers prétendirent avoir des droits de suzeraineté sur
la ville dépendant du monastère. « Ils ne pouvaient voir sans envie les
« grands profits que l'abbé de Vézelay tirait de l'affluence des étrangers,
« de tout rang et de tout état, ainsi que des foires qui se tenaient dans
<( le bourg, particulièrement à la fête de sainte Marie-Madeleine. Cette
« foire attirait durant plusieurs jours un concours nombreux de mar-
(c chands, venus soit du royaume de France, soit des communes du Midi,
« et donnait à un bourg de quelques milliers d'âmes une importance
« presque égale à celle des grandes villes du temps. Tout serfs qu'ils
« étaient de l'abbaye de Sainte-Marie, les habitants de Vézelay avaient
« graduellement acquis la propriété de plusieurs domaines situés dans
« le voisinage ; et leur servitude, diminuant par le cours naturel des
« choses, s'était peu à peu réduite au payement des tailles et des aides,
<( et à l'obligation de porter leur pain, leur blé et leur vendange, au four,
« au moulin et au pressoir publics, tenus ou affermés par l'abbaye. Une
<( longue querelle, souvent apaisée par l'intervention des papes, mais
» toujours renouvelée sous différents prétextes, s'éleva ainsi entre les
<( comtes de Nevers et les abbés de Sainte-Marie de Vézelay Lecomie
(i Guillaume, plusieurs fois sommé par l'autorité pontificale de renoncer
« à ses prétentions, les fit valoir avec plus d'acharnement que jamais, et
« légua en mourant à son fils, du môme nom que lui, toute son inimitié
« contre l'abbaye 1 . » Le comte, au retour de la croisade, recommença la
1 Lettres sur l'histoire de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p. 401 et 402.
— 127 — [ ARCHITECTURE ]
lutte par une alliance avec les habitants , leur promettant de recon-
naître la commune, y entrant môme, en jurant fidélité aux bourgeois.
Les habitants de Vézelay ne sont pas plutôt affranchis et constitués en
commune, qu'ils se fortifient. « Ils élevèrent autour de leurs maisons, (■ba-
il cun selon sa richesse, des murailles crénelées, ce qui était la marque
« et la garantie de la liberté. L'un des plus considérables parmi eux,
« nommé Simon, jeta les fondements d'une grosse tour carrée 1 ... » l'eu
d'années avant ou après cette époque, le Mans, ('-ambrai, Saint-Quentin,
Laon, Amiens, Beauvais, Soissons, Orléans, Sens, Reims, s'étaient consti-
tués en communes, les unes à main armée et violemment, les autres en
profitant des querelles survenues entre les seigneurs et évoques, qui, cha-
cun de leur côté, étaient en possession de droits féodaux sur ces villes. Le
caractère de la population indigène gallo-romaine, longtemps comprimé,
surgissait tout à coup; les populations ne renversaient pas comme de nos
jours, avec ensemble, ce qui gênait leur liberté, mais elles faisaient des
efforts partiels, isoles, manifestant ainsi leur esprit d'indépendance avec
d'autant plus d'énergie qu'elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Cette
époque de L'affranchissement des communes marque une place importante
dans l'histoire de l'architecture. C'était un coup porté à L'influence féodale
séculière ou religieuse (voy. Architecte). De ce moment les grands centres
religieux cessent de posséder exclusivement le domaine des arts. Saint
Bernard devait lui-même contribuera bâter l'accomplissement de cette
révolution. Abbé de Clairvaux, il avait établi la règle austère, de Citeaux;
plusieurs fois en chaire, et notamment dans cette église deVézelay, qui
dépendait de Cluny, il s'était élevé avec, la passion d'une conviction ardente
contre le luxe que l'on déployait dans les églises, contre ces « ligures
bizarres et monstrueuses » qui, à ses yeux, n'avaient rien de chrétien, et
que l'on prodiguait sur les chapiteaux, sur les frises, et jusque dans le
sanctuaire du Seigneur. Les monastères qui s'érigeaient sous son inspi-
ration, empreints d'uni' sévérité de style peu commune alors, dépouillés
d'ornements et de bas-reliefs, contrastaient avec l'excessive richesse des
abbayes soumises à la règle de Cluny. L'influence de ces constructions
austères desséchait tout ce qui s'élevait autour d'elles (voy. Architectche
monastique). Cette déviation de l'architecture religieuse apporta pendant
le cours du xn e siècle une sorte d'indécision dans l'art, qui ralentit et
comprima l'élan des écoles monastiques. Le génie des populations gallo-
romaines était contraire à la réforme que saint Bernard voulait établir,
aussi n'en tint-il compte ; et cette réforme, qui arrêta un intanl l'essor
donné a l'architecture au milieu des grands établissements religieux, ne
lit (pie lui ouvrir le chemin dans une voie nouvelle, et qui allait appartenir
dorénavant aux corporations laïques. Dès la (in du .\n c siècle, L'architecture
1 Lettres sur Vhistoire de France, par Aug. Thierry. Paris, 1842, p. 412. — Bup
l'irhv. Hist, Yczcliac. monast. } lib. III, apud cTAcbery, Spicilegium, t. II, p. 533
ci 535.
[ ARCH1TECTI ILE ; . — 128 —
religieuse, monastique ou civile, appelait à sod aide touL(-> lei reMOUi
<lc la sculpture et de la peinture, et les établissements fondés par saint
Bernard restaient comme des témoins isolés de la protestation d'un seul
homme contre les goûts de la nation.
Dan- L'organisation des corporations laïques de métiers, les communes
ne faisaient que suivre l'exemple donné par les établissements religieux.
Les mandes abbayes, et même les prieurés, avaient depuis le vin -.
établi autour de leurs cloîtres et dans l'enceinte de leurs domaines des ate-
liers de corroyeurs, de charpentiers, menuisiers, ferronniers, cimenteurs,
d'orfèvres, de sculpteurs, de peintres, de copistes, etc. (voy. ARCHITECTURE
monastique). Ces ateliers, quoiqu'ils fussent composés indistinctement
de clercs et de laïques, étaient soumis à une discipline, et le travail était
méthodique : c'était par l'apprentissage que se perpétuait l'enseignement;
chaque établissement religieux représentait ainsi en petit un véritable
État, renfermant dans son sein tous ses moyens d'existence, ses chefs, ses
propriétaires cultivateurs, son industrie, et ne dépendant par le fait que
de son propre gouvernement, sous la suprématie du souverain pontife.
Cet exemple profitait aux communes, qui avaient soif d'ordre et d'indé-
pendance en même temps. En changeant de centre, les arts et les métiers
ne changèrent pas brusquement de direction : et si des ateliers se formaient
en dehors de l'enceinte des monastères, ils étaient organisés d'après les
mêmes principes; l'esprit séculier seulement y apportait un nouvel
élément, très-actif, il est vrai, mais procédant de la même manière, par
l'association et une sorte de solidarité.
Parallèlement au grand mouvement d'affranchissement des villes, une
révolution se préparait au sein de la féodalité séculière. En se précipitant
en Orient à la conquête des lieux saints, elle obéissait à deux sentiments,
le sentiment religieux d'abord, et le besoin de la nouveauté, de se dérober
auxluttes locales incessantes, àla suzeraineté des seigneurs puissants, peut-
être aussi à la monotonie d'une vie isolée, difficile, besoigneuse même :
la plupart des possesseurs de liefs laissaient ainsi derrière eux des nuées de
créanciers, engageant leurs biens pour partir en terre sainte, et comptant
sur l'imprévu pour les sortir des difficultés de toute nature qui s'accumu-
laient autour d'eux. Il n'est pas besoin de dire que les rois, le clergé et
le peuple des villes trouvaient, dans ces émigrations en mases de la classe
noble, des avantages certains: les rois pouvaient ainsi étendre plus facile-
ment leur pouvoir ; les établissements religieux et les évêques. débarrassés,
temporairement du moins, de voisins turbulents, ou les voyant revenir
dépouillés de tout, augmentaient les biens de l'Église, pouvaient songer
avec plus de sécurité à les améliorer, à les faire valoir; le peuple des villes
et des bourgs se faisait octroyer des chartes à prix d'argent, en fournissant
aux seigneurs les sommes nécessaires à ces expéditions lointaines, à leur
rachat s'ils étaient prisonniers, ou à leur entretien s'ils revenaient ruinés,
ce qui arrivait fréquemment. Ces transactions, faites de gré ou de force,
avaient pour résultat d'affaiblir de jour en jour les distinctions de races, de
— 129 — [ ARCHITECTURE J
vainqueurs et de vaincus, de Francs et de Gallo-Romains. Elles contri-
buaient à former une nationalité liée par désintérêts communs, par des
engagements pris de pari et d'autre. Le pouvoir royal abandonnait le
rôle de chef d'une caste de conquérants pour devenir royauté natio-
nale destinée à protéger toutes les classes de citoyens sans distinction de
rare ou d'étal. Il commençait à agir directement sur les populations,
sans intermédiaires, non-seulement dans le domaine royal, mais au
milieu des possessions de ses grands vassaux. « Un seigneur qui oc-
<t troyail ou vendait une charte de commune se taisait prêter sermenl
« de fidélité par les habitants, de son côté, il jurait de maintenir leurs
« libertés el franchises; plusieurs gentilshommes se rendaient garants de
>a foi, s'obligeanl à se remettre entre les mains des habitants si leur
seigneur lige violait quelques-uns de leurs droits, et à rester prisonniers
jusqu'à ce qu'il leur eût l'ait justice. Le roi intervenait toujours dans ces
<( traités, pour confirmer les chartes et pour les garantir. On ne pouvail
* faire de commune sans son consentement, et de là toutes les villes de
«commune furent réputées être en la seigneurie du roi; il les appelai!
oses bonnes villes, titre qu'on trouve; employé dans les ordonnances des
( l'année l"22(>. Par la suite on voulut que leurs officiers reconnussent
«tenir leurs charges du roi, non à droit de suzeraineté et comme
« seigneur, mais à droit de souveraineté et comme roi '. »
Cette marche n'a pas la régularité d'un système suivi avec persévérance,
beaucoup de seigneurs voulaient reprendre deforce ces chartes vendues
dans un moment de détresse; mais l'intervention royale penchait du côté
des communes, car ces institutions ne pouvaient qu'abaisser la puissance
des grands vassaux. La lutte entre le clergé et la noblesse séculière sub-
>islait toujours, et les seigneurs séculiers établirent souvent des com-
munes dans la seule vue d'entraver la puissance des évoques. Tous les
pouvoirs de l'État, au xn e siècle, tendaient donc à faire renaître cette pré-
pondérance nationale du pays, étouffée pendant plusieurs siècles. Avec
la conscience de sa force, le tiers état reprenait le sentiment de sa dignité ;
lui seul d'ailleurs renfermait encore dans son sein les traditions el cer-
taines pratiques de l'administration romaine: « des chartes de com-
>< munesdes xn 8 et xm'' siècles semblent n'être qu'une confirmation de
« privilèges subsistants -. » Quelques villes du Midi, sous l'influence d'un
régime féodal moins morcelé et plus libéral par conséquent, telles qu •
Toulouse, bordeaux, Périgueux, Marseille, avaient conservé à peu près
intactes leurs institutions municipales ; les villes riches et populeuses <1 s
Flandre, dès le x e siècle, étaient la plupart affranchies. L'esprit d'ordre est
toujours la conséquence du travail et de la richesse acquise par l'indust: ie
et le commerce. Il est intéressant de voir en face de l'anarchie du système
féodal ces organisations naissantes des communes, sortes de petite.- répu-
> Histoire des communes de France, par le baron C. F. t. Dupia. Pans. 1 <s : > 'i .
2 llid.
i. - 17
; aucun i.. h RE ] — 130 —
bliques qui possèdent leurs rouages administratifs; imparfait
d'abord, puis présentant déjà, pendant le xin* siècle, toutes les garanties
de véritables constitutions. Les arts, comme l'industrie et le commerce, se
développaient rapidement dans ces centres de liberté relative; les corpo-
rations de métiers réunissaient dans leur sein tous les gens capables, etce
qui plus (anl devint un monopole gênant était alors un foyer de lumières.
L'influence des établissements monastiques dans les arts de l'architecture
ne pouvait être combattue que par des corporations de gens de métiers
qui présentaient toutes les garanties d'ordre et de discipline que l'on
trouvait dans les monastères, avec le mobile puissant de l'émulation, et
l'esprit séculier de plus. Des centres comme Cluny, lorsqu'ils envoyaient
leurs moines cimenteurs pour bâtir un prieuré dans un lieu plus ou moins
éloigné de l'abbaye mère, les expédiaient avec des programmes arrêtés, des
recettes admises, des poncifs (qu'on nous passe le mot), dont ces archi-
tectes clercs ne pouvaient et ne devaient s'écarter. L'architecture, soumise
ainsi à un régime théocratique, non-seulement n'admettait pas de dispo-
sitions nouvelles, mais reproduisait à peu près partout les mêmes formes,
sans tenter de progresser. Mais quand, à côté de ces écoles cléricales, il se
fut élevé des corporations laïques, ces dernières, possédées de l'esprit nova-
teur qui tient à la civilisation moderne, l'emportèrent bientôt, même dans
l'esprit du clergé catholique, qui, rendons-lui cette justice, ne repoussa
pas alors les progrès, de quelque côté qu'ils lui vinssent, surtout quand
ces progrès ne devaient tendre qu'à donner plus de pompe et d'éclat aux
cérémonies du culte. Toutefois l'influence de l'esprit laïque fut lente à se
faire sentir dans les constructions monastiques, et cela se conçoit, tandis
qu'elle apparaît presque subitement dans les édifices élevés par les évoques,
tels que les cathédrales, les évèchés, dans les châteaux féodaux et les
bâtiments municipaux. À cette époque, le haut clergé était trop éclairé,
trop en contact avec les puissants du siècle, pour ne pas sentir tout le parti
que l'on pouvait tirer du génie novateur et hardi qui allait diriger les
architectes laïques; il s'en empara avec cette intelligence des choses du
temps qui le caractérisait, et devint son plus puissant promoteur.
Au xu e siècle, le clergé n'avait pas à prendre les armes spirituelles seule-
ment contre l'esprit de désordre des grands et leurs excès, il se formait à
côté de lui un enseignement rival, ayant la prétention d'être aussi orthodoxe
que le sien, mais voulant que la foi s'appuyât sur le rationalisme. Nous
avons dit déjà que les esprits d'élite réfugiés dans ces grands établissements
religieux étudiaient, commentaient et revoyaient avec soin les manuscrits
des auteurs païens, des Pères ou des philosophes chrétiens rassemblés dans
les bibliothèques des couvents ; il est difficile de savoir si les hommes tels
que Lanfranc et saint Anselme pouvaient lire les auteurs grecs, mais il est
certain qu'ils connaissaient les traductions et les commentaires d'Aristote,
attribués à Boëce, et que les opinions de Platon étaient parvenues jusqu'à
eux. Les ouvrages de saint Anselme, en étant toujours empreints de cette
pureté et de cette humilité de cœur qui lui sont naturelles, sentent
— 131 — [ ABCHITECTUl I
cependant le savant dialecticien et métaphysicien. La dialectique et la
logique étaient passées d'Orient en Occident ; les méthodes philosophiques
des docteurs de Byzance avaient suivi le grand mouvement intellectuel
imprimé par Charlemagne. Les théologiens occidentaux mettaient en
œuvre, dés le xi e siècle, dans leurs écrits ou leurs discussions, toutes les
ressources de la raison et de la logique pour arriver à la démonstration el
àla pleuve des vérités mystérieuses de la religion '. Personne n'ignore
l'immense popularité que s'était acquise \bailard dans l'enseignement
pendant le XII e siècle. Cet esprit élevé et subtil, croyant, mais penchant
vers le rationalisme, façonnait la jeunesse des écoles de Taris à cette
argumentation scolastique, à cette rigueur de raisonnement qui amènent
infailliblement les intelligences qui ne sont pas éclairées d'une Foi vive au
doute. Nous retrouvons cet esprit d'examen dans toutes les œuvres d'art
du moyen âge, et dans l'architecture surtout, qui dépend autant des
sciences positives que de l'inspiration. Saint Bernard sentit le danger : il
comprit que celle arme du raisonnement mise entre les mains de la
jeunesse, dans des temps si voisins de la barbarie, devait porter un coup
funeste à la foi catholique; aussi n'hésile-t-il pas à comparer Ahailard à
A ri US, a Pelage et à Nestorius. Ahailard, en 1 122, se voyait foret', au concile
de Soissons, de brûler de sa propre main, sans même avoir été entendu,
son Introduction à la théologie, dans laquelle il se proposait de détendre
la trmité et l'unité de Dieu contre les arguments des philosophes, en
soumettant le dogme à toutes les ressources de la dialectique ; el en 1 140,
à la suite des censures du concile de Sens, il dut se retirer à l'abbaye de
Cluny, OÙ les deux dernières années de sa vie lurent consacrées à la
pénitence. Cependant, malgré cette condamnation, l'art delà dialectique
devint de plus en [il us l'a mi lier aux écrivains les plus orthodoxes, et de cet te
école de théologiens scolastiques sortirent, au xm e siècle, des hommes tels
que Roger Bacon, Albert le Grand el saint Thomas d'Aquin. Saint Bernard
et Ahailard étaient les deux tètes des deux grands principes qui s'étaient
trouvés en présence pendant le cours du XII e siècle au sein du clergé. Saint
Bernard représentait la foi pure, le sens droit; il croyait fermement àla
théocratie comme au seul moyen de sortir de la barbarie, et il commençait ,
en homme sincère, par introduire la réforme parmi ceux dont il voulait faire
les maîtres du monde : l'esprit de saint Paul résidait en lui. Ahailard repré-
sentait toutes les ressources de la scolastique, les subtilités de la logique el
i'esprit d'analyse pousse aux dernières limites. Ce dernier exprimait bien
plus, il faut le dire, les tendances de son époque que saint Bernard; aussi
te haut cierge ne chercha pas à briser l'arme dangereuse d'Abailard, mais à
'en servir; il prit les formes du savant docteur en conservant l'orthodoxie
du saint. Nous insistons sur ce point parce qu'il indique clairement, à notre
1 Grégoire VII, saint François d'Assise et saint Thomas d'Aquin, par .1. Deléclnze.
Paris, 18M, t. II, p. G4 à 85. — Ouvrages inédits d'Abailard, par M. Cousin. Intro-
duction, p. ci.v et suiv.
[ ÀRCniTECTI BK ] — 132 —
sens, le mouvemenl qui s'était produit dans L'étude des arts <t des sciei
cl la conduite du haut clergé en face de ce mouvement; il en comprit l'im-
portance, el il Iedirigèaau grand profit des arts et de la civilisation. Toul ce
r;ui surgit à cette époque est irrésistible; les croisades, la soif du savoir et le
besoin d'affranchissement sont autant de torrents auxquels il fallait creuser
des lits : il semblait que l'Occident, longtemps plongé dans l'engourdisse-
ment, se réveillail plein de jeunesse el de santé; il se trouvait tout à coup
rempli d'une force expansive et absorbante à la fois. Jamais l'envie d'ap-
prendre n'avait produit de telles merveilles. Quand Abailard, condamné
par un concile, fugitif, désespérant delà justice humaine, ne trouva plus
qu'un coin déterre sur les bords de l'Ardisson, où il pût enseigner libre-
ment, sous le consentement de l'évêque de Troyes, sa solitude fut bientôt
peuplée de disciples. Laissons un instant parler M. Guizot. « A peine ses
« disciples eurent-ils appris le lieu de sa retraite, qu'ils accoururent de tous
« côtés, et le long de la rivière se bâtirent autour de lui de petites cabane-.
« Là, couchés sur la paille, vivant de pain grossier et d'herbes sauvages,
(( mais heureux de retrouver leur maître, avides de l'entendre, Us se
((nourrissaient de sa parole, cultivaient ses champs et pourvoyaient à ses
«besoins. Des prêtres se mêlaient parmi eux aux laïques; et ceux, dit
<( Héloïsc, qui vivaient des bénéfices ecclésiastiques, et qui, accoutumés à
« recevoir, non à faire des offrandes, avaient des mains pour prendre , non peur
« donner, ceux-là même se montraient prodigues et presque importuns dans les
<( dons qu'ils apportaient. Il fallut bientôt agrandir l'oratoire, devenu trop
« petit pour le nombre de ceux qui se réunissaient. Aux cabanes de roseaux
« succédèrent des bâtiments de pierre et de bois, tous construits par le
« travail ou aux frais de la colonie philosophique; et Abailard, au milieu
« de cette affectueuse et studieuse jeunesse, sans autre soin que celui de
« l'instruire et de lui dispenser le savoir et la doctrine, vit s'élever l'édifice
« religieux qu'en mémoire des consolations qu'il y avait trouvées dans son
ci infortune, il dédia au Paraclet ou consolateur '. » Jamais la foi, le besoin
de mouvement, le désir de racheter des fautes et des crimes, n'avaient
produit un élan comme celui des croisades. Jamais les efforts d'une
nation n'avaient été plus courageux et plus persistants pour organiser une
administration civile, pour constituer une nationalité, pour conquérir ses
premières libertés, que ne le fut cette explosion des communes. Le haut
clergé condamnait l'enseignement d' Abailard, mais se mettait à son niveau
en maintenant l'orthodoxie, provoquait le mouvement des croisades,
et en profitait; ne comprenait pas d'abord et anathématisait l'esprit des
communes, et cependant trouvait bientôt au sein de ces corporations de
bourgeois les artistes hardis et actifs, les artisans habiles qui devaient
élever et décorer ses temples, ses monastères, ses hôpitaux et ses palais.
Admirable époque pour les arts, pleine de sève et de jeunesse !
' Abailard et Héloïsc, essai historique, par M. et M me Guizot. Nouvelle édition
entièrement refondue. Paris, 1853.
— 133 — [ ARCHITECTURE ]
A la fin du xn e siècle, l'architecture, déjà pratiquée par des artistes
laïques, conserve quelque chose de son origine théocratique ; bien que
contenue encore dans les traditions romanes, elle prend un caractère de
soudaineté qui fait pressentir ce qu'elle deviendra cinquante ans plus
tard; elle laisse apparaître parfois des hardiesses étranges, des tentatives
qui bientôt deviendront des règles. Chaque province élève de vastes édi-
fices qui vont servir de types; au milieu de ces travaux partiels, mais qui
se développent rapidement, le domaine royal conserve le premier rang.
Dans l'histoire des peuples, interviennent toujours les hommes des cir-
constances. Philippe-Auguste régnait alors; son habileté comme poli-
tique, son caractère prudent et hardi à la l'ois, élevaient la royauté à un
degré de puissance inconnu depuis Charlemagne. Un des premiers il
avait su occuper sa noblesse à des entreprises vraiment nationales ; la féo-
dalité perdait sous son règne les derniers vestiges de ses habitudes de
conquérants pour faire partie de la nation. Grand nombre de villes et de
simples bourgades recevaient des chartes octroyées de plein gré; le haut
clergé prenait une moins grande part dans les affaires séculières, et se
réformait. Le pays se constituait enfin, et la royauté de fait, selon l'ex-
pression de M. Guizot, était placée au niveau de la royauté de droit.
L'unité gouvernementale apparaissait, et sous son influence l'architec-
ture se dépouillait de ses vieilles formes, empruntées de tous côtés, pour
se ranger, elle aussi, sous des lois qui en firent un art national.
Philippe- Auguste avait ajouté au domaine royal la Normandie, l'Artois,
le Vermandois, le Maine, la ïourainc, l'Anjou et le Poitou, c'est-à-dire
les provinces les plus riches de France, et celles qui renfermaient les
populations les plus actives et les plus industrieuses. La prépondérance
monarchique avait absorbé peu à peu dans les provinces, et particuliè-
rement dans l'Ile-de-France, l'influence de la féodalité séculière et des
grands établissements religieux. A l'ombre de ce pouvoir naissant, les
villes, mieux protégées dans leurs libertés, avaient organisé leur admi-
nistration avec plus de sécurité et de force; quelques-unes même, comme
Paris, n'avaient pas eu besoin, pour développer leur industrie, de s'ériger
en communes, elles vivaient immédiatement sous la protection du pouvoir
royal, et cela leur suffisait. Or, on n'a pas tenu assez compte, il me semble,
île celte influence du pouvoir monarchique sur les arts en France. Il sem-
ble que François 1 er ait été le premier roi qui ait pesé sur les arts, tandis
que dès la tin du \u e siècle nous voyons l'architecture, et les arts qui en
dépendent, se développer avec une incroyable vigueur dans le domaine
royal, et avant tout dans l'Ile-de-France, c'est-à-dire dans la partie de
ce domaine qui, après le démembrement féodal de la \in du x" siècle, était
restée l'apanage des rois. De Philippe- Auguste à Louis XIV, l'esprit géné-
ral de la monarchie présente un caractère frappant ; c'est quelque chose
d'impartial et de grand, de contenu et de logique dans la direction des af-
faires, qui distingue cette monarchie entre toutes dans l'histoire des peu-
ples de l'Europe occidentale. La monarchie française est peut-être, à par-
[ AHCQITECTUR'E ' — 134 —
tirdu mi" siècle, l.i seule qui ail été réellement nationale, qui te toit iden-
tifiée à l'espril de la population, el c'est ce quia l'ail si force el sa puissance
croissantes, malgré ses fautes el ses revers. Dans ses rapports avec la cour
de Rome, avec ses grands vassaux, avec la nation elle-même, elle apporte
toujours (nous ne parlons, bien entendu, que de l'ensemble de sa con-
duite) une modération ferme et un espril éclairé, quisonl le partage des
hommes de goût, pour nous servir d'une expression moderne. Ce tempé-
rament dans la manière devoir Les choses et dans la conduite des affa
se retrouve dans les arts jusqu'à Louis XIV. L'architecture, cette vivante
expression de l'esprit d'un peuple, est empreinte dès la fin du xin' siècle,
dans le domaine royal, de la vraie grandeur qui évite l'exagération; elle
est toujours contenue même dans ses écarts, et aux époques de décadence,
dans les limites du goût; sobre et riche à la fois, claire et logique, elle se
plie à tontes les exigences sans jamais abandonner le style. C'est un art ap-
partenant à des gens instruits, qui savent ne dire et faire que ce qu'il faut
pour être compris. N'oublions pas que pendant les xn e et xm e siècles, les
écoles de Paris, l'université, étaient fréquentées par tous les hommes qui,
non-seulement en France, mais en Europe, voulaient connaître la vraie
science. L'enseignement des arts devait être au niveau de renseignement
des lettres, de ce qu'on appelait la physique, c'est-à-dire les sciences, et de
la théologie. L'Allemagne, l'Italie et la Provence, particulièrement, en-
voyaient leurs docteurs se perfectionner à Paris. Nous avons vu que les
grands établissements religieux, dès la fin du xi e siècle, envoyaient leurs
moines bâtir des monastères en Angleterre, en Italie, et jusqu'au fond de
l'Allemagne. A la fin du xii e siècle, les corporations laïques du domaine
royal commençaient à prendre la direction des arts sur toutes les pro-
vinces de France.
Mais avant d'aller plus loin, examinons rapidement quels étaient les
éléments divers qui avaient, dans chaque contrée, donné à l'architecture
un caractère local. De Marseille à Châlon, les vallées du Rhône et de la
Saône avaient conservé un grand nombre d'édifices antiques à peu près in-
tacts, et là, plus que partout ailleurs, les traditions romaines laissèrent des
traces jusqu'au xn e siècle. Les édifices des bords du Rhône rappellent pen-
dant le cours des xi e et xn e siècles l'architecture des bas temps : les églises
duThor, de Venasque, de Pernes, le porche de Notre-Dame des Dom- à
Avignon, ceux de Saint-Trophime d'Arles et de Saint-Gilles, reproduisent
dans leurs détails, sinon dans l'ensemble de leurs dispositions modifiées en
raison des besoins nouveaux, les fragments romains qui couvrent encore le
sol de la Provence. Toutefois les relations fréquentes des villes du littoral
avec l'Orient apportèrent dans l'ornementation, et aussi dans quelques
données générales, des éléments byzantins. Les absides à pans coupés, les
coupoles polygonales supportées par une suite d'arcs en encorbellement,
les arcatures plates décorant les murs, les moulures peu saillantes et divi-
sées en membres nombreux, les ornements déliés présentant souvent des
combinaisons étrangères à la flore, des feuillages aigus et dentelés, sen-
— 133 — [ ARCHITECTURE ]
(.aient leur origine orientale. Cette in fusion étrangère se perd à mesure que
l'un remonte le Rhône, ou du moins elle prend un autre caractère en
venant se mêler à L'influence orientale partie des bords du Rhin. Celle-ci est
autre, et voici pourquoi. Sur les bords de la Méditerranée, les populations
avaient des rapports directs et constants avec l'orient. Au xii e siècle, elles
subissaient l'influence des arts orientaux contemporains, et non l'influence
archéologique des arts antérieurs, de là celle finesse et celle recherche que
l'on rencontre dans les édifices de Provence qui datent de celle époque ;
mais les arts byzantins, qui avaient laissé des traces sur les bords du Rhin,
dataient de L'époque de Charlemagne; depuis Lors les rapports de ces con-
tréesavec L'( trient avaient cessé d'être directs, ('.es deux architectures, dont
l'une avail puisé autrefois, et dont l'autre puisait encore aux sources
Orientales, se rencontrent dans la Haute-Saône, sur le sol bourguignon et
dans la Champagne : de là ces mélanges de stj le issus de l'architecture ro-
maine du sol, de L'influence orientale sud contemporaine, et de l'inlluence
orientale rhénane traditionnelle ; de là des monuments tels que les églises
de Tournus, des abbayes de Vézelay, de Cluny, de Charlieu. Et cependant
ers mélanges forment un touf harmonieux, car ces édifices étaient exécu-
tés par des hommes nés sur Le sol, n'ayant subi que des influences dont ils
ne connaissent pas L'origine, dirigés parfois, commeàCluny, par des étran-
gers qui ne se préoccupaient pas assez des détails de l'exécution pour (pie la
tradition locale ne conservai pas une large part dans le mode de bâtir et
de décorer les monuments. L'inlluence orientale ne devait pas pénétrer
sur le sol gallo-romain par ces deux voies seulement. En 984, une vaste
égliseavail été fondéeà Périgueux, reproduisant exactement dans son plan
et ses dispositions un édifice bien connu, Saint-Marc de Venise, commencé
peu d'années auparavant. L'église abbatialede Saint-Front de Périgueux
est une égliseà coupoles sur pendentifs, élevée peut-être SOUS la direc-
tion d'un Français qui avait étudié Saint-Marc. ou sur les dessins d'un ar-
chitecte vénitien, par des ouvriers gallo-romains; car si l'architecture du
monument est vénitienne ou quasi orientale, la construction et les détails
de L'ornementation appartiennentàla décadence romaine et ne rappellent
en aucune façon les sculptures ou le mode de bâtir appliqués à Saint-Marc
de Venise. Cet édifice, malgré son étrangeté à l'époque où il fut élevé et si
complète dissemblance avec les édifices qui l'avaient précédé dans celte
partie desGaules, exerça une grande influence sur Les constructions élevées
pendant les xi e et xii" siècles au nord de la Garonne, et fait ressortir L'im-
portance des écoles monastiques d'architecture jusqu'à latin du xii 8 siècle.
t'n de nos archéologues les pins distingués ' explique cette transfusion d
l'architecture orientale aux confins de l'Occident par la présence des colo-
nies vénitiennes établies alors à Limoges et sur la côte occidentale. Alors le
P issage du détroit de Gibraltar présentait les plus grands risques, à cause
des nombreux pirates arabes qui tenaient les côtes d'Espagne et d'Afrique.
1 M. Félix de Verneilh, l'Architecture byzantine en France. Paris, 1S52.
( ABCHITECTI RE ] — 136 —
ci ion! le commerce <in Levant, avec les côtes du nord de la France et
la Bretagne (l'Angleterre) se faisait par Marseille ou Narbonne, prenait
La voie de terre par Limoges, pour reprendre la mer à La Rochelle ou à
Nantes. .Mais L'église abbatiale de Saint-Front de Périgueux se distingue
autant par son plan, qui n'a pas d'analogue en France, que par sa dispo-
sition de coupoles à pendentifs (voy. Architecture religieuse). C'était
bien là en effet une importation étrangère, importation qui s'étend fort
loin de Périgueux; ce qui doit faire supposer que si l'église de Saint-Front
exerça une influence sur l'architecture religieuse de la côte occidentale,
cette église ne saurait cependant être considérée comme la mère de
toutes les églises à coupoles bâties en France pendant le xii e siècle. Il
faut admettre que le commerce de transit du Levant importa dans le
centre et l'ouest de la France des principes d'art étrangers, sur tous les
points où il eut une certaine activité, et où probablement des entrepôts
avaient été établis par l'intelligence commerciale des Vénitiens. Sur ces
matières, les documents écrits contemporains sont tellement insuffisants
ou laconiques, qu'il ne nous semble pas que l'on doive se baser unique-
ment sur des renseignements aussi incomplets, pour établir un système ;
mais si nous examinons les faits, et si nous en tirons les inductions les
plus naturelles, nous arriverons peut-être à éclaircir cette question ^i
intéressante de l'introduction de la coupole à pendentifs dans l'architec-
ture française des x e et xi 8 siècles. À la fin du x e siècle, la France était
ainsi divisée (fig. 1) : nous voyons dans sa partie moyenne une grande
— 137 — [ ARCHITECTURE ]
province, l'Aquitaine, Limoges en est le point rentrai; elle est bordée au
nord par le domaine royal et l'Anjou, qui suivent à peu près le cours de la
Loire; à l'ouest et au sud-ouest, par l'Océan et le cours de la Garonne;
au sud, par le comté de Toulouse; à l'est, par le Lyonnais el la Bourgogne.
Or, c'est dans celte vaste province et seulement dans cette province que,
pendant le cours des x* el XI e siècles, l'architecture française adopte la
coupole à pendentifs portée sur des arcs-doubleaux. Le recueil manuscrit
des Antiquités de Limoges, cité par M. de Yerneilh', place l'arrivée des
Vénitiens dans cette ville entre les années 988 et 989; en parlant de leur
commerce, il contient ce passage : « Les vieux registres du pays nous rap-
<i portent que, anliennement, les Vénitiens Iral'liquaus des niarchan-
« dise-, d'( Irienl, ne pouvant passer leurs navires etgalleres deseendans de
«l'Orient par la mer Méditerranée dans l'Océan par le deslroil de (iihral-
«tar à cause de quelques rochers fesant empeschement audit destroit,
«pourquoi vindrent demeurer à Lymoges, auquel lieu establirent la
a Bourse de Venise, taisant apporter les espiceries et autres marchandises
«du Levant, descendre à Ai^ues-.Mortes, puis de là les t'aisoienl conduire
«à Lymoges par mulets et voitures, p. de là, à la Rochelle, Bretagne, An-
« gleterre, Escossc et Irlande ; lesquels Vénitiens demeurèrent à Lymoges
((longuement et se tenoient près l'abbaye de Sainct-Martin, qu'ils réédif-
<( lièrent sur les vieilles ruynes faictes par les Danois (Normands) » Si
les Vénitiens n'eussent été s'installer en Aquitaine que pour établir un
entrepôt destiné à alimenter le commerce de la « Bretagne, de l'Ecosse et
de l'Irlande», ds n'auraient pas pris Limoges comme lieu d'approvision-
nement, mais quelque ville du littoral, (le comptoir établi à Limoges, au
centre de l'Aquitaine, indique, il nous semble, le besoin manifeste de four-
nir d'épiceries, de riches étoffes, de denrées levantines, toutes les provinces
de Pranceaussi bien que les contrées d'outre-mer. Aune époque où l'art
de l'architecture était encore à chercher la roule qu'il allait suivre, où l'on
essayait de remplacer, dans les édifices religieux, les charpentes destruc-
tibles par des voûtes de pierre (voy. Construction), où les constructeurs
ne connaissaient que la voûte en berceau, applicable seulement à de petits
monuments, il n'est pas surprenant que de riches commerçants étrangers
aient vanté les édifices de leur pays natal, qu'ils aient offert de faire venir
des architectes, ou d'envoyer des moines architectes d'Aquitaine visiter
cl étudier les églises de "Venise et des bords de l'Adriatique. La coupole
pouvait ainsi s'introduire dans le centre de la France par cent voies diffé-
rentes : chaque architecte amené par les Vénitiens, ou qui allait visiter
les églises de l'Adriatique, faisait reproduire du mieux qu'il pouvait, par
des ouvriers inhabiles, des constructions étrangères et que l'on regardait
comme des œuvres bonnes à imiter. Il y aurait donc exagération peut-être,
nous le pensons, à considérer Saint-Front de Périgueux comme le type,
l'église mère de tous les monuments à coupoles de France. Si Saint-
' L'architecture byzantine en France, par M I-VIiy de Vemeilh.
I. — 18
[ ARCHITECTURE 1 — 138 —
Froni est une copie du plan et de la disposition générale de Saint-Man
de Venise, ce n'esl pas à dire que cette église abbatiale soit la sou
unique à laquelle on ait puisé pour l'aire des églises à coupoles dans toute
l'Aquitaine et le midi de La France pendant le cours desxi* et xii' siècles.
Saint- Front a pu être L'origine des églises à coupoles sur pendentifs du
Périgord et de l'Angoumois, mais nous croyons que les coupoles des
églises d'Auvergne, celles du Lyonnais, celles de la cathédrale du Puy,
par exemple, ont reçu leur influence directe de L'Orient, ou plutôt do
L'Adriatique, par l'intermédiaire du commerce 'vénitien '.
Quoi qu'il en soit, et prenant le fait tel qu'il se produit dans les, monu-
ments de l'Aquitaine pendant les.\ c ,xi c et XII e siècles, il a une importai
considérable dans l'histoire de L'architecture française ; ses conséquences
se font sentir jusque pendant le xrn c siècle dans celle province et au delà
(voy. Architecture religieuse, Construction). Les cathédrales de Poitiers,
d'Angers, et du Mans même, conservent dans la manière de construire
les voûtes des grandes nefs une dernière trace de la coupole.
Au nord-ouest de la France, les monuments qui existaient avant l'inva-
sion des Normands ne nous sont pas connus, les incursions de Danois ne
laissaient rien debout derrière elles; mais bientôt établis sur le sol, ces
barbares deviennent de hardis et actifs constructeurs. Dans l'espace d'un
siècleetdemi, ils couvrent le payssur lequel ils ont définitivement pris terre
d'édifices religieux, monastiques ou civils, d'une étendue et d'une ride
peu communes alors. 11 est difficile de supposer que les Normands aient
apporté de Norwége des éléments d'art; mais ils étaient possédés d'un
esprit persistant, pénétrant;- leur force brutale ne manquait pas de gran-
deur. Conquérants, ils élèvent des châteaux pour assurer leur domination;
ils reconnaissent bientôt la force morale du clergé, et ils le dotent riche-
ment. Pressés d'ailleurs d'atteindre le but, lorsqu'ils l'ont entrevu, ils no
laissent aucune de leurs entreprises inachevée, et en cela ils différaient
complètement des peuples méridionaux de la Gaule ; tenaces, ils étaient
les seuls peut-être, parmi les barbares établis en France, qui eussent des
idées d'ordre, les seuls qui sussent conserver leurs conquêtes et composer
un État. Ils durent trouver les restes des arts carlovingiens sur le terri-
toire où ils s'implantèrent ; ils y mêlèrent leur génie national, positif,
grand, quelque peu sauvage, et délié cependant.
Ces peuples ayant de fréquents rapports avec le Maine, l'Anjou, le Poi-
tou et toute la côte occidentale de la France, le goût byzantin agit aussi sur
l'architecture normande. Mais au heu de s'attacher à la construction comme
dans le l'érigord ou l'Angoumois, il influe sur la décoration. Ne perdons
point de vue ces entrepôts d'objets ou de denrées du Levant placés au cen-
tre de la France. Les Vénitiens n'apportaient pas seulement en France
du poivre et de la cannelle, mais aussi des étoffes de soie et d'or chargées de
riches ornements, de rinceaux, d'animaux bizarres ; étoffes qui se fabri-
1 Voyez l'article de M. Vitet, insérj dans le Journal des Savants, cahiers de janvier,
février et mai 1^53, sur V Architecture byzantine en France par M. de Verncilh.
130 — I ARCHITECTURE ]
quaient alors en Syrie, à Bagdad; en Egypte, surles côtesde V Vsie Mineure,
àConstantinople, enSicileel en Espagne. Ces étoffes d'origine orientale,
que L'on retrouve dans presque ions les tombeaux du xii'siècleou sur Les
peintures, étaient forl en vogue à cette époque; Le haut clergé particuliè-
rement les employait dans les vêtements sacerdotaux, pour les rideaux ou
Les parements d'autel (voy. li tel), pour couvrir les châsses des saints. Li
tapis sarrazinois, comme on les appelait alors, et qui originairement étaient
fabriqués en Perse, se plaçaient dans les églises ou dans les palais des riches
seigneurs. Les premières croisades et Les conquêtes des Normands en Si-
cile et en orient ne firent que répandre davantage en France, et en Nor-
mandie principalement, le goût de ces admirables tissus, brillants et har-
monieux de couleur, d'un dessin si pur et si gracieux. L'architecture de la
Saintonge, du Poitou, de l'Anjou, du Maine, et surtout de la Normandie,
s'empara de ces dessins et de ce mode de coloration. Partout où des mo-
numents romains d'une certaine richesse d'ornementation existaient
encore dans l'( >ue>l, l'influence de ces tissus sur l'architecture est peu sen-
sible. Ainsi à Périgueux, par exemple, dans l'antique Vésone remplie de
débris romains, connue nous l'avons dit déjà, si la forme des édifices reli-
gieux est empruntée à l'Orient, la décoration reste romaine ; mais dans les
contrées, comme la Normandie, où les fragments de sculpture romaine n'a-
vaient pas laissé de traces, la décoration des monuments des xi e et xn e siècles
rappelle ces riches galons, ces rinceaux habilement agencés (pie l'on re-
trouve sui' les étoiles du Levant (voy. Peintdre, Scuiptdre), tandis que la
forme générale de l'architecture conserve les traditions gallo-romaines.
L'influence byzantine, comme on est convenu de l'appeler, s'exerçait donc
très-différemment sur les provinces renfermées dans la France de cette
époque. L'art de la statuaire appliqué à l'architecture se développait à la
fin du xi e siècle, en raison des mêmes cuises. En Provence, tout Le long du
Rhône et de la Saône, en Bourgogne, en Champagne, dans le coude de
Toulouse, à L'embouchure delà Gironde, dans l'Angoumois, la Saintonge
cl le Poitou, partout enfin où des monuments romains avaient, laisse de
riches débris, il se formait des écoles de statuaires; mais l'architecture
de Normandie, du Nord et du Rhin était alors aussi pauvre en statuaire
qu'elle était riche en combinaisons d'ornements d'origine orientale.
Pendant le xir siècle, le domaine royal, bien (pie réduit à un territoire
fort exigu, était resté presque étranger à ces influences, ou plutôt il les
avait subies toutes à nu faible degré, en conservant plus qu'aucune autre
Contrée de la France la tradition gallo-romaine pure. A la fin du XI e siècle et
au commencement du XII e , sous le règne de Philippe- Auguste, le domaine
royal, en s'elendant, repousse ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans ces
produits étrangers; il choisit, pour ainsi dire, parmi tous ces éléments.
ceux qui conviennent le mieux à ses goûts, à ses habitudes, et il forme
un art national comme il fonde un gouvernement national.
Il manquait à l'architecture romane 1 un centre, une unité d'influence
1 La dénomination d'architecture romane est 1res- vague, sinon fausse. La langue
,!
[ AUCHITBCTCBB 1 — 1W —
pour qu'elle pûl devenir l'art d'une nation ; enseignée et pral iquée, comme
nous l'avons dit, par les établissements religieux, elle était soumni
leurs règles particulières, règles qui n'avaient d'autre lien entre elles que
l'autorité unique qu'elles reconnaissaient, celle du pape, ne pouvant exer-
cer aucune action matérielle sur les formes de l'art. Cette architecture en
était réduite, ou à rester stationnaire, ou à prendre ses éléments de progrès
de tous côtés, suivant les caprices ou les goûts des abbés. Mais quand l'unité
du pouvoir monarchique commença de s'établir, cette unité, secondée par
des artistes laïques Taisant partie de corporations reconnues, dut, par la
force naturelle des choses, former un centre d'art qui allait rayonner de
tous côtés en même temps qu'elle exerçait son action politique. Ce résultat
est apparent dès le commencement du xm e siècle. On voit peu à peu
l'architecture romane s'éteindre, s'atrophier sous l'architecture inaugurée
par les artistes laïques; elle recule devant ses progrès; se conserve quelque
temps indécise dans les établissements monastiques, dans les provinces
où l'action du pouvoir monarchique ne se fait pas encore sentir, jusqu'au
moment où une nouvelle conquête de la monarchie dans ces provinces en
détruit brusquement les derniers vestiges, en venant planter tout à coup et
sans aucune transition un monument sorti du domaine royal, comme on
plante un étendard au milieu d'une cité gagnée. A partir du xm e siècle,
l'architecture suit pas à pas les progrès du pouvoir royal ; elle l'accom-
pagne, elle semble faire partie de ses prérogatives : elle se développe
avec énergie là où ce pouvoir est fort, incontesté; elle est mélangée et
ses formes sont incertaines là où ce pouvoir est faible et contesté.
C'est pendant les dernières années du xir siècle et au commencement
du xm e que toutes les grandes cathédrales du domaine royal sont fondées
et presque entièrement terminées sur des plans nouveaux. Notre-Dame
de Paris, Notre-Dame de Chartres, les cathédrales de Bourges, de Laon, de
Soissons. de Meaux, de Noyon, d'Amiens, de Rouen, de Cambrai, d'Arras,
de Tours, de Sées, de Coutances, de Bayeux, sont commencées sous le
règne de Philippe- Auguste, pour être achevées presque toutes à la fin du
xm e siècle. La Champagne, si bien liée, politiquement parlant, au domaine
royal sous saint Louis, élève de son côté les grandes cathédrales de Reims,
de Châlons, deTroyes. La Bourgogne et le Bourbonnais suivent la nouvelle
direction imprimée à l'architecture, et bâtissent les cathédrales d'Auxerre,
de Nevers, de Lyon. Bientôt la vicomte de Carcassonne fait partie du
domaine royal, et reçoit seule l'influence directe de l'architecture officielle
au milieu de contrées qui continuent jusqu'au xv e siècle les traditions
romaines abâtardies. Quanta la Guienne, qui reste apanage de la couronne
d'Angleterre jusque sous Charles V ; quant à la Provence, qui ne devient
française que sous Louis XI, l'architecture du domaine royal n'y pénètre
romane « était circonscrite sur un sol dont on connaît les limites, en deçà et au delà
« de la Loire ». En peut-on dire autant de l'architecture que l'on désigne sous le nom
de romane ? (Voyez, dans l'article de M. Vitet précité, pages 30 et 31, la judicieuse cri-
tique sur cette dénomination.)
— 14! — [ ARCHITECTURE J
pas, ou du moins clic n'y produit que de tristes imitations qui semblent
dépaysées au milieu de ces contrées. En Bretagne, elle ne se développe
que tardivement, et conserve toujours un caractère qui tient autant
à l'Angleterre qu'à la Normandie et au Maine. Nous donnons ici (fig. 1)
les divisions de la France à la mort de Philippe-Auguste, en 1223. Ce
mouvement est suivi partout, dans les constructions qui s'élèvent dans
les villes, les bourgs et les simples villages ; les établissements monastiques
sont entraînés bientôt dans le courant creusé par le nouvel art. Autour
des monuments importants tels que les cathédrales, les évôchés, les palais,
les châteaux, il s'élève des milliers d'édifices auxquels les grandes et riches
constructions servent de types, comme des enfants d'une même famille. Le
monument mère renferme-t-il des dispositions particulières commandées
quelquefois par une configuration exceptionnelle du sol, par un besoin
local, ou par le goût de l'artiste qui l'a élevé, ces mêmes dispositions
se retrouvent dans les édifices secondaires, bien qu'elles ne soient pas
indiquées par la nécessité. Un accident pendant la construction, un
repentir, l'insuffisance des ressources, ont apporté des modifications dans
le projet type : les imitations vont parfois jusqu'à reproduire ces défauts,
ces erreurs, ou les pauvretés résultant de cette pénurie.
Ce qu'il y a de plus frappant dans le nouveau système d'architecture
adopté dès la fin du xn c siècle, c'est qu'il s'affranchit complètement des
traditions romaines. Il ne faut pas croire que de cet affranchissement
résulte le désordre ou le caprice; au contraire, tout est ordonné, logique,
[ AHC111 1 BCTI RE 1 — Wï —
harmonieux : une fois ce principe posé, les conséquent uivenl avec
une rigueur qui n'admet pas les exceptions. Les défauta mêmes de cette
architecture dérivent de son principe impérieusement poursuivi. Dans
l'architecture française qui naît avec le xin* siècle, les dispositions, la
construction, la statique, l'ornementation, ['échelle, diffèrent absolument
des dispositions, de la construction, de la statique, de l'ornementation et
de l'échelle suivies dans l'architecture antique En étudiant ces deux arts,
il faut se placer à deux points de vue opposés ; si l'on veut juger l'un en >c
basant sur les principes qui ont dirigé l'autre, on les trouvera tous deux
absurdes. Ces! ce qui explique les étranges préventions, les erreurs et les
contradictions dont fourmillent les critiques appartenant aux deux camps
opposés drs défenseurs des arts antique et gothique. Ces deux arts n'ont
besoin d'être défendus ni l'un ni l'autre, ils sont tous d< us la conséquence
de deux civilisations partant de principes différents. On peut préférer la
civilisation romaine à la civilisation née avec la monarchie française, on
ne peut les mettre à néant ni l'une ni l'autre; il nous semble inutile de
les comparer, mais on trouvera profit à les connaître toutes deux.
Le monument romain est une sorte de moulage sur forme qui exige
l'emploi très-rapide d'une masse énorme de matériaux; par consentent
un personnel immense d'ouvriers, des moyens d'exploitation et de
transport établis sur une très-vaste échelle. Les Romains, qui avaient à leur
disposition des armées habituées aux travaux publics, qui pouvaient jeter
une population d'esclaves ou des réquisitions sur un chantier, avaient
adopté le mode qui convenait le mieux à cet état social. Four élever un de
ces grands édifices alors; il n'était pas besoin d'ouvriers très-expérimentés:
quelques hommes spéciaux pour diriger la construction, des peintres, des
stucateurs pour revêtir ces masses de maçonnerie d'une riche enveloppe,
quelques artistes grecs pour sculpter les marbres employés, et, derrière
ces hommes intelligents, des bras pour casser des cailloux, monter de la
brique, corroyer du mortier ou pilonner du béton. Aussi, quelque éloigné
que fût de la métropole le lieu où les Romains élevaient un cirque, des
thermes, des aqueducs, des basiliques ou des palais, les mêmes procédés
de construction étaient employés, la même forme d'architecture adoptées
le monument romain est romain partout, en dépit du sol, du climat, des
matériaux même, et des usages locaux. C'est toujours le monument de
la ville de Rome, jamais l'œuvre d'un artiste. Du moment que Rome met
le pied quelque part, elle domine seule, en effaçant ce qui lui est
étranger; c'est là sa force, et ses arts suivent l'impulsion donnée par sa
politique. Lorsqu'elle s'empare d'un territoire, elle n'enlève au peuple
conquis ni ses dieux, ni ses coutumes locales ; mais elle plante ses temples,
elle bâtit ses immenses édifices publics, elle établit son administration po-
litique, et bientôt l'importance de ses établissements, son organisation ad-
ministrative, absorbent les derniers vestiges des civilisations sur lesquelles
elle projette sa grande ombre. Certes il y a là un beau sujet d'études
et d'observations; mais au milieu de cette puissance inouïe, l'homme
— 1â."> — r AHCHITECTDRE ]
disparaît, il n'est plus qu'un des rouages infimes de la grande machine
politique. La Grèce elle-même, cefoyersi éclatant des arts e1 de toul ce qui
tient au développement de l'esprit humain, la Grèce s'éteinl sous le souffle
de Rome. Le christianisme seul pouvail lui ter contre le géant, en rendant
à l'homme isolé le sentiment de sa personnalité. .Mais il faut des siècles
pour que 1rs restes de ta civilisation païenne disparaissent. Nous n'avons
pu envisager qu'une des parties de ce grand travail humain du moyen âge;
à la fin du mi 1 siècle, tous ces principes qui devaient assurer le triomphe
deS idées enfantées par le christianisme sont posés (pour ne parler que du
sujetquinous occupe), le principe de la responsabilité personnelle apparaît :
l'homme compte pour quelque chose dans la société, quelle que soil la
classe à laquelle il appartienne. Les arts, eu se dépouillant alors complè-
tement de la tradition antique, deviennent l'expression individuelle de
l'artiste, qui concourtà l'œuvre générale sans en troubler l'ordonnance,
mais en y al tac liant son inspiration particulière; il y a unité et variété à la
lois. Les corporations devaient amener ce résultat, carsi elles établissaient
dans leur organisation des règles fixes, elles n'imposaient pas. comme les
Académies modernes, des formes immuables. D'ailleurs, l'unité est le
grand besoin e| la tendance de celte époque, mais elle n'est pas encore
tyrannique, etsi elle oblige le sculpteur on le peintre à se renfermer dans
certaines données monumentales, elle leur laisse à chacun une grande
liberté dans l'exécution. L'architecte donnait la hauteur d'un chapiteau,
d'une Irise, imposait leur ordonnance, mais le sculpteur pouvait taire dece
chapiteau ou de ce morceau de Irise son œuvre propre, il se mouvait dans
sa sphère en prenant la responsabilité de sou œuvre. L'architecture elle-
même des mi'' cl xiii' siècles, tout en étant soumise à un mode uniforme,
en se fondant sur des principes absolus, conserve la plus grande liberté
dans l'application de ces principes; les nombreux exemple- donnés dans
ce Dictionnaire démontrent ce que nous avançons ici. Avec l'invasion
laïque dans le domaine des arts commence une ère de progrès si rapides.
qu'on a peine à en suivre la trace; un monument n'esl pas plutôt élevé.
qu'il sert d'échelon, pour ainsi dire, à celui qui se fonde; un nouveau
mode de construction ou de décoration n'esl pas plutôt essayé, qu'on le
pousst\ avec une rigueur de logique incroyable, à ses dernières limites.
Dans l'histoire desarts.il faut distinguer deux éléments: la nécessité
et le goût. A la lin du XII e siècle, presque tous les monuments roman-,
religieux, civils ou militaires, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins
nouveaux, particulièrement dans le domaine royal. Les églises romanes,
étroites, encombrées par des piliers massifs, sans espace, ne pouvaient
convenir aux nombreuses réunions de fidèles, dans les villes dont la
population et la richesse s'accroissaienl rapidement ; elles étaient tristes
et sombres, grossières d'aspect, et n'étaient plus en harmonie avec des
mœurs et une civilisation avancées déjà. Les maisons, les châteaux,
présentaient les mêmes inconvénients d'une façon plus choquante
encore, puisque la vie habituelle ne pouvait s'accommoder de demeures
[ ARCHITECTURE ] — \hh —
dans lesquelles aucun des besoins nouveaux n'était satisfait. Quanl à
l'architecture militaire, les perfectionnements apportés dans Les moyens
d'attaque exigeaient remploi de dispositions défensives en rapport avec
ces progrès. (Voy. Architecture religieuse, civile, militaire.
Il fallait élever des églises plus vastes, dans lesquelles les points d'appui
intérieurs devaient prendre le moins de terrain possible, les aérer, les
éclairer, les rendre plus faciles d'accès, mieux closes, plus saines et plus
propres à contenir la foule. Dans presque toutes les provinces du .Nord,
les églises romanes étaient combinées, comme construction, de façon à ne
pouvoir durer (voy. Construction); elles s'écroulaient ou menaçaient ruine
partout : force était de les rebâtir. Il fallait élever des palais on des châ-
teaux pour un personnel plus nombreux, caria féodalité suivait partout le
mouvement imprimé par la monarebie ; et si le roi prenait une plus grande
part d'autorité sur ses grands vassaux, ceux-ci absorbaient les petits fiefs,
centralisaient chaque jour le pouvoir chez eux, comme le roi le centra-
lisait autour de lui. Il fallait à ces bourgeois nouvellement affranchis, à
ces corporations naissantes, des lieux de réunion, des hôtels de ville, des
bourses, ou parloirs, comme on les appelait alors, des chambres pour les
corps d'états, des maisons en rapport avec des mœurs plus policées et des
besoins plus nombreux. Il fallait enfin àces villes affranchies des murailles
extérieures, car elles comprenaient parfaitement qu'une conquête, pour
être durable, doit être toujours prête à se défendre. Là était la néces-iié
de reconstruire tous les édifices d'après un mode en harmonie avec un
état social nouveau. Il ne faut pas oublier non plus que le sol était couvert
de ruines; les luttes féodales, les invasions des Normands, l'établissement
des communes, qui ne s'était pas fait sans grands déchirements ni sans
excès populaires, l'ignorance des constructeurs qui avaient élevé des
édifices peu durables, laissaient tout à fonder. A côté de cette impérieuse
nécessité, que l'histoire de cette époque explique suffisamment, naissait
un goût nouveau au milieu de cette population gallo-romaine reprenant
son rang de nation . Nous avons essayé d'indiquer les ressources diverses où
ce goût avait été chercher ses aspirations, mais avant tout il tenait au génie
du peuple qui occupait les bassins de la Seine, de la Loire et de la Somme.
Ces peuples, doués d'un esprit souple, novateur, prompt à saisir le côté
pratique des choses, actif, mobile, raisonneur, dirigés plutôt par le bon
sens que par l'imagination, semblaient destinés par la Providence à briser
les dernières entraves de la barbarie dans les Gaules, non par des voies
brusques et par la force matérielle, mais par un travail intellectuel
qui fermentait depuis le xi e siècle. Protégés par le pouvoir royal, ils
l'entourent d'une auréole qui ne cesse de briller d'un vif éclat jusqu'après
l'époque de la renaissance. Aucun peuple, si ce n'est les Athéniens peut-
être, ne fit plus facilement litière des traditions; c'est en même temps
son défaut et sa qualité : toujours désireux de trouver mieux, sans s'ar-
rêter jamais, il progresse aussi rapidement dans le bien que dans le mal ;
il s'attache à une idée avec passion, et, quand il l'a poursuivie dans ses
— lf|5 — [ ARCHITECTURE ]
derniers retranchements, quand il l'a mise à nu par l'analyse, quand elle
commence à germer au milieu des peuples ses voisins, il la dédaigné pour
en poursuivre une autre avec le inèiiie entraînement, abandonnant la
première comme un corps usé, vieilli, comme un cadavre dont il ne
peut plus rien tirer. Ce caractère es! resté le nôtre encore aujourd'hui,
il a de notre temps produit de belles cl de misérables choses; c'esl enfin
ce qu'on appelle la mode depuis bientôt trois cents ans : or, la mode
s'attache aux futilités de la vie comme aux principes sociaux les plus
graves, elle est ridicule ou terrible, gracieuse ou pleine de grandeur.
On doit tenir compte de ce caractère particulier à une portion de la
France, m l'on veut expliquer et comprendre le grand mouveménl de-
arts à la lin du xii" siècle ; nous ne faisons que l'indiquer ici. puisque nous
reviendrons sur chacune des divisions de l'architecture en analysant les
tonnes que ces divisions oui adoptées. Il n'est pis besoin de dire (pie ce
mouvement fut contenu tant (pie l'architecture théorique ou pratique resta
entre les mains des établissements religieux; tout devait alors contribuer
à l'arrêter : les traditions forcément suivies, la rigueur de la vit! claustrale,
les réformes tentées et obtenues au sein du clergé pendant le XI" siècle et
une partie du XII 8 . Mais quand l'architecture eut passé des mains des clercs
aux mains des laïques, le génie national ne larda pas à prendre le dessus;
pressé de se dégager de l'enveloppe romane, dans laquelle il se trouvait
mal à l'aise, il l'étendit jusqu'à la faire éclater : une de ses premières
tentatives fut la construction des voûtes. P rôtit an t des résulta tsassez confus
obtenus jusqu'alors, poursuivant son but avec cette logique rigoureuse
qui faisait à cette époque la base de tout travail intellectuel, il posa ce
principe, déjà développé dans le mot Arc-boutant, (pie les voûtes agissant
suivant des poussées obliques, il fallait, pour les maintenir, des résistances
obliques (voy. Construction, Voûte). Déjà dès le milieu du xii 6 siècle,
lès constructeurs avaient reconnu (pie l'arc plein cintre avait une force
de poussée trop considérable pour pouvoir être élevé à une grande
hauteur sur des murs minces ou des piles isolées, surtout dans de larges
vaisseaux, à moins d'être maintenu par des culées énormes; ils rempla-
cèrent l'arc plein cintre par l'arc en tiers-point (voy. Arc), conservant seule-
ment l'arc plein cintre pour les fenêtres et les portées de peu de largeur; ils
renoncèrent complètement à la voûte en berceau, dont la poussée continue
devait être maintenue par une butée continue. Réduisanl les points
résistants de leurs constructions à des piles, ils s'ingénièrent à faire tomber
tout le poids et la poussée de leurs voûtes sur ces piles, n'ayant plus
alors qu'à les maintenir par des arcs-boutants indépendants et reportant
toutes les pesanteurs en deliors des grands édifices. Tour donner plus
d'assiette a ces piles ou contre-forts isolés, ils les chargèrent d'un
supplément de poids dont ils tirent bientôt un des mol ils les plus riches
de décoration (voy. PinàCLK); Kvidant de plus en plus leurs édifices-,
et reconnaissant à l'arc en tiers-point une grande force de résistance en
même temps qu'une faible action d'écarlement, ils l'appliquèrent par-
i. — 19
[ ARCHITECTURE ] — 1&6 — <
tout, en abandonnant l'arc plein cintre, môme dana l'architecture civile.
Dès le commencement du xm* siècle, l'architecture se développe d'api
une méthode complètement nouvelle, dont toutes les parties se déduisent
les unes desautresavecunerigueurimpérieuse. Or, c'est par lechangemen]
de méthode que commencent les révolutions dans les sciences et les arts;
La construction commande la l'orme. Les piles destinées à porter plusieurs
ans se divisent en autant de colonnes qu'il y a d'arcs : ces colonnes sont
d'un diamètre plusou moins fort, suivant la charge qui doit peser sur
elles; s'élevant chacune de leur côté jusqu'aux voûtes qu'elles doivent
soutenir, leurs chapiteaux prennent une importance proportionnée à celte
charge. Les arcs sont minces ou larges, composés d'un ou de plusieurs
rangs de claveaux, en raison de leur fonction fvov. Ane, CONSTRUCTION).
Les murs, devenus inutiles, disparaissent complètement dans les grands
édifices et sont remplacés par des claires-voies décorées île vitraux colorés.
Toute nécessité est un motif de décoration : les combles, l'écoulement
des eaux, l'introduction de la lumière du jour, les moyens d'accès et de
circulation aux différents étages des bâtiments, jusqu'aux menus objets,
tels que les ferrures, la plomberie, les scellements, les supports, les moyens
de chauffage, d'aération, non-seulement ne sont point dissimulés, comme
on le fait si souvent depuis Je XVI e siècle dans nos édifices, mais sont au
contraire franchement accusés, et contribuent, par leur ingénieuse
combinaison et le goût qui préside toujours à leur exécution, à la richesse
de l'architecture. Dans un bel édifice du commencement du xni e siècle si
splendide qu'on le suppose, il n'y a pas un ornement à enlever, car chaque
ornement n'est que la conséquence d'un besoin rempli. Si l'on va chercher
les imitations de ces édifices faites hors de France, on n'y trouve qu'étran-
geté; ces imitations ne s'attachant qu'aux formes sans deviner leur raison
d'être. Ceci explique comme quoi, par suite de l'habitude que nous
avons chez nous de vouloir aller chercher notre bien au loin (comme si la
distance lui donnait plus de prix), les critiques qui se sont le plus élevés
contre l'architecture dite gothique avaient presque toujours en vue des
édifices tels que les cathédrales de Milan, de Sienne, de Florence, certaines
églises de l'Allemagne, mais n'avaient jamais songé à faire vingt lieues
pour aller sérieusement examiner la structure des cathédrales d'Amiens,
de Chartres ou de Reims. Il ne faut pas aller étudier ou juger l'architecture
française de cette époque là où elle a été importée ; il faut la voir et la juger
sur le sol qui l'a vue naître, au milieu des divers éléments matériels ou
moraux dont elle s'est nourrie. Elle est d'ailleurs si intimement liée à notre
histoire, aux conquêtes intellectuelles de notre pays, à notre caractère
national, dont elle reproduit les traits principaux, les tendances et la direc-
tion, qu'on a peine à comprendre comment il se fait qu'elle ne soit pas mieux
connue et mieux appréciée, qu'on ne peut concevoir comment l'étude n'en
est pas prescrite dans nos écoles comme l'enseignement de notre histoire.
C'est précisément au moment où les recherches sur les lettres, les
sciences, la philosophie et la législation antiques sont poursuivies avec
— 147 — l ARCHITECTURE J
ardeur, pendant ce xn e siècle, que l'architecture abandonne les derniers
restes de la tradition antique pour fonder un art nouveau dont le principe
est en opposition manifeste avec le principe des arts de l'antiquité. Faut-il
conclure de là que les hommes du xn a siècle n'étaient pas conséquents avec
eux-mêmes? Tout au contraire; mais ce qui distingue la renaissance du
xii° siècle de la renaissance du XVI e , c'est que la première se pénétrait de
l'esprit antique, tandis que la seconde se laissait séduire par la forme. Les
dialecticiens du xii e siècle, en étudiant les auteurs païens, les Pères et les
Écritures, voyaient les choses et les hommes de leur temps avec les yeux
de leur temps, comme l'eût pu faire Aristote, s'il eût vécu au mi' 'siècle, et
la forme que l'on donnait alors aux choses d'art était déduite des besoins
ou des idées du moment. Prenons un exemple bien frappant, fondamental
en architecture, Y échelle. Tout le monde sait que les ordres de l'architecture
des Grecs et des Romains pouvaient être considérés comme des unités
typiques qu'on employait dans les édilicesen augmentant ou diminuant
leurs dimensions et conservant leurs proportions, selon que ces édifices
étaient plus ou moins grands d'échelle. Ainsi le Parthénon et le temple
de Thésée à Athènes sont d'une dimension fort différente, et l'ordre
dorique applique à ces deux monuments esta peu près identique comme
proportion : pour nous faire mieux comprendre, nous dirons que l'ordre
dorique du Parthénon est l'ordre dorique du temple deThésée vu à travers
un verre grossissant. Rien dans les ordres antiques, grecs ou romains, ne
rappelle une échelle unique, et cependant il y a pour les monuments une
échelle invariable, impérieuse, dirons-nous : c'est l'homme. La dimension
de l'homme ne change pas, que le monument soit grand ou petit. Aussi
donnez le dessin géométral d'un temple antique en négligeant de coter
les dimensions ou de tracer une échelle, il sera impossible de dire si les
colonnes de ce temple ont h, 5 ou 10 mètres de hauteur; tandisque
pour l'architecture dite gothique il n'en est pas ainsi, l'échelle humaine se
retrouve partout indépendamment de la dimension des édifices. Entiez
dans la cathédrale de Keinis ou dans une église de village de la même
époque, vous retrouverez les mêmes hauteurs, les mêmes profils de
hases; les colonnes s'allongent ou se raccourcissent, mais elles conservent
le même diamètre; les moulures se multiplient dans un grand édifice,
mais elles sont de la même dimension que celles du petit; les balustrades,
les appuis, les socles, les bancs, les galeries, les frises, les bas-reliefs, tous
les détails de l'architecture qui entrent dans l'ordonnance des édifices,
rappellent toujours l'échelle type, la dimension de l'homme. L'homme
apparaît dans tout: le monument est fait pour lui et par lui, c'est son
Vêtement; et quelque vaste et riche qu'il soit, il est toujours à sa taille.
Aussi les monuments du moyen âge paraissent-ils plus grands qu'ils ne
le sont réellement, parce que, même en l'absence de l'homme, l'échelle
humaine est rappelée partout, parce que l'œil est continuellement forcé
de comparer les dimensions de l'ensemble avec le module humain.
L'impression contraire est produite par les monuments antiques : on ne se
[ AÛC1IJ ' l.i TIJIIK | — l/»h
rend compte de leur dimensioa qu'après avoir fait un raisonnement, que
lorsqu'on ;i placé près d'eux un homme comme point de comparaison, <t
encore est-ce plutôt l'homme qui parait petit, et non Le monument qui
emble grand. Que ce soit une qualité ou un défaut, nous ne discuterons
pas ce point, nous ne faisons que constater le fait, qui esl de la plus haute
importance, car il creuse un abîme entre les méthodes des arts antiques
1 1 du moyen âge.
.Nous ne dirons pas que l'art né à la fin du XII e siècle sur une portion du
sol de la France est l'art chrétien par excellence : Saint-Pierre de Borne,
Sainte-Sophie de Gonstantinople, Saint-Paul hors des murs, Saint-Marc
de Venise, nos églises romanes de L'Auvergne et du Poitou, sont des
monuments chrétiens, puisqu'ils sont bâtis par des chrétiens pour L'usage
du culte, Le christianisme est sublime dans les catacombes, dans les déserts,
comme à Saint-Pierre de Home ou dans la cathédrale de Chartres. Mais
nous demanderons: sans le christianisme, les monuments du nord de la
France auraient-ils pu être élevés? Evidemment non. Ce grand principe de
l'unité d'échelle dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, n'est-il pas un
symbole saisissant de l'esprit chrétien? Placer ainsi l'homme en rapport
avec Dieu, même dans les temples les plus vastes et les plus magnifiques
par la comparaison continuelle de sa petitesse avec la grandeur du
monument religieux, n'est-ce pas là une idée chrétienne, celle qui frappe
le plus les populations ? N'est-ce pas l'application rigoureusement suivie
de cette méthode dans nos monuments qui inspire toujours ce sentiment
indéfinissable de respect en face des grandes églises gothiques? Que les
architectes des xn e et xui e siècles aient fait l'application de ce principe,
d'instinct ou par le raisonnement, toujours est-il qu'il préside à toutes
les constructions religieuses, civiles ou militaires jusqu'à l'époque de la
renaissance antique. Les architectes de l'époque ogivale étaient aussi
conséquents dans l'emploi des formes nouvelles que l'étaient les architectes
grecs dans l'application de leur système de proportion des ordres, in-
dépendamment des dimensions. Chez ceux-ci l'architecture était un art
abstrait; l'art grec est m», et il commande plutôt qu'il n'obéit; il commande
aux matériaux et aux hommes : c'est le fatum antique; tandis que les
architectes occidentaux du moyen âge étaient soumis à la loi chrétienne,
qui, reconnaissant la souveraine puissance divine, laisse à l'homme son
libre arbitre, la responsabilité de ses propres œuvres, et le compte, quelque
infinie qu'il soit, pour une créature faite à l'image du Créateur.
Si nous suivons les conséquences logiques de ce principe issu des idées
chrétiennes, nous voyons encore les formes de l'architecture se soumettre
aux matériaux, les employer dans chaque localité tels que la nature les
fournit. Les matériaux sont-ils petits, les membres de l'architecture
prennent une médiocre importance (voy. Construction) ; sont-ils grands,
les profils, les ornements, les détails sont plus larges ; sont-ils fins, faciles
à travailler, l'architecture en profite en refouillant sa décoration, en la
rendant plus déliée; sont-ils grossiers et durs, elle la simplifie. Tout dans
— i;,9 — [ ARCHITKCTURB ]
l'architecture ogivale prend sa place et conserve sa qualité, chaque
homme et chaque objet comptent pour ce qu'ils sont, comme dans la
création chaque chose a son rôle tracé par la main divine. Et comme s'il
semblait que cet art ne dût pas cesser d'être méthodique jusque dans sa
parure, nous le voyons, des son origine, abandonner tous les ornements
laissés par les traditions romano-byzanlines, pour revêtir ses Irises, ses
Corniches, ses gorges, ses chapiteaux, ses voussures des Heurs et feuilles
empruntées aux forêts et aux champs du nord de la France. Chose
merveilleuse ! l'imitation des végétaux semble elle-même suivre un ordre
conforme à celui de la nature; les exemples sontlàquiparlent d'eux-mêmes.
Les bourgeons sont les premiers phénomènes sensibles de la végétation,
les bourgeons donnent naissance à des scions ou jeunes brandies chargées
de feuilles ou de fleurs. Eh bien ! lorsque l'architecture française, à la
lin du xii* siècle, s'empare de la flore comme moyen de décoration, elle
commence par l'imitation des cotylédons, des bourgeons, des scions, pour
arriver bientôt à la reproduction dr> tiges et des feuilles développées
(voyez les preuves dans le mot Floue). 11 va sans dire que cette méthode
synthétique est, à plus forte raison, suivie dans la statique, dans Lous les
moyens employés par l'architecture pour résister aux agents destructeurs.
Ainsi la forme pyramidale est adoptée comme la plus stable, les plans
horizontaux sont exclus comme arrêtant les eaux pluviales, et sont rem-
placés, sans exception, par des plans fortement inclinés. A côté de ces
données générales d'ensemble, si nous examinons les détails, nous restons
frappés de ['organisation intérieure de ces édifices. De même que le corps
humain porte sur le sol et se meut au moyen de deux points d'appui
simples, grêles, occupant le moins d'espace possible, se complique et se
développe à mesure qu'il doit contenir un grand nombre d'organes impor-
tants; de même l'édifice gothique pose ses points d'appui d'après les données
les plus simples, sorte de quillage dont la stabilité n'est maintenue que par
la combinaison et les développements des parties supérieures. L'édifice
gothique ne reste debout qu'à la condition d'être complet; on ne peut
retrancher un de sesorganes sous peine de le voir périr, car il n'acquiert de
stabilité que par les lois de l'équilibre. C'est là du reste un des reproches
qu'on adresse le plus volontiers à cette architecture, non sans quelque
apparence de raison. Mais ne pourrait-on alors reprocher aussi à l'homme
la perfection de son organisation, et le regarder comme une créature
inférieure aux reptiles, par exemple, parce qu'il est plus sensible que
ceux-ci aux agents extérieurs, et plus fragile? Dans l'architecture
gothique, la matière est soumise à l'idée, elle n'est qu'une des conséquences
de l'esprit moderne, qui dérive lui-même du christianisme.
Toutefois le principe qui dirigeait cette architecture, par cela même
qu'il était basé sur le raisonnement humain, ne pouvait s'arrêtera une
forme; du moment que l'architecture s'était identifiée avec les idées d'une
époque et d'une population, elle ne pouvait manquer de se modifier en
même temps que ces idées. Pendant le règne de Philippe-Auguste on
[ ARCHITECTURE ] — 150 —
s'aperçoit que l'art de l'architecture progresse dans la voie nouvelle
l'influence d'hommes réunis par une communauté de principes, mais
conservant encore leur physionomie et leur originalité personnelles. Les
uns, encore attachés aux traditions romanes, plus timides, n'appliquent
qu'avec réserve la méthode; synthétique; d'autres, hardis, l'adoptent
résolument : c'est pourquoi on trouve, dans certains édifices hàti> simul-
tanément à la fin du mi" siècle et pendant les premières années du xm",
des différences notables dans le système de la construction et dans la
décoration; des essais qui serviront de point de départ à des règles suivies,
ou qui seront abandonnés peu après leur apparition. Ces artistes qui
marchent dans le même sens, mais en conservant leur génie propre,
forment autant de petites écoles provinciales qui chaque jour tendent à
se rapprocher, et ne diffèrent entre elles que par certaines dispositions
de détail d'une médiocre importance.
Dès 1220 ces écoles peuvent être ainsi classées : école de l'Ile-de-France,
école de Champagne, école de Picardie, école de Bourgogne, école du Maine
et de l'Anjou, école de Normandie. Ces divisions ne sont pas tellement
tranchées qu'on ne puisse rencontrer des édifices intermédiaires appar-
tenant à la fois à l'une et à l'autre; leur développement suit l'ordre que
nous donnons ici. On hàtissait déjà dans l'Ile-de-France et la Champagne
des édifices absolument f/ot//iques, quand l'Anjou et la Normandie, par
exemple, se débarrassaient à peine des traditions romanes, et n'adoptaient
pas le nouveau mode de construction et de décoration avec toutes ses con-
séquences rigoureuses (voy. pour les exemples, Architecture religieuse,
monastique, civile et militaire). Ce n'est qu'à la fin du xni c siècle que
ces distinctions s'effacent complètement, que le génie provincial perd
son originalité pour se fondre dans une seule architecture, qui s'étend
successivement sur toute la superficie de la France. Toutefois l'Auvergne
(sauf pour la construction de la cathédrale de Clermont-Ferrand) et la
Provence n'adoptèrent jamais l'architecture gothique, et cette dernière
province (devenue française seulement à la fin du xv e siècle) passa de l'ar-
chitecture romane dégénérée à l'architecture de la renaissance, n'ayantsuhi
l'influence des monuments du Nord que fort tard et d'une manière incom-
plète. Le foyer de l'architecture française est donc au xm e siècle concentré
dans le domaine royal; c'est là que se bâtissent les immenses cathédrales
que nous admirons encore aujourd'hui, les palais somptueux, les grands
établissements publics, les châteaux et les enceintes formidables, les riches
monastères. Mais en perdant de son originalité personnelle ou provinciale,
en passant exclusivement entre les mains des corporations laïques, l'archi-
tecture n'est plus exécutée avecce soin minutieux dans les détails, avec cette
recherche dans le choix des matériaux, qui nous frappent dans les édifices
bâtis à la fin du xn e siècle, alors que les architectes laïques étaient encore
imbus des traditions monastiques. Si nous mettons de côté quelques rares
édifices, comme la sainte Chapelle du Palais, comme la cathédrale de
Reims, comme certaines parties de la cathédrale de Paris, nous pourrons
— 1;V1 — [ ARCHITECTURE )
remarquer que les monuments élevés pendant le cours du xm c siècle sont
souvent aussi négligés dans leur exécution que savamment combinés comme
système de construction. On seul apparaître dans ces bâtisses l'esprit
(l'entreprise : il faut l'aire beaucoup et promptement avec peu d'argent, on
est pressé de jouir; on néglige les Fondations, on élève les monuments avec
rapidité en utilisant tous les matériaux, bons OU mauvais, sans prendre le
temps de les choisir. On arrache les pierres des mains de> ouvriers avant
qu'ils aient eu le temps de les bien dresser, les joints sont inégaux, les
blocages laits à la hâte. Les constructions sont, brusquement interrompues,
aussi brusquement reprises avec de profondes modifications dans les projets
primitifs. On ne trouve plus cette sage lenteur des maîtres appartenant
aux ordres réguliers, qui ne commençaient un édifice que lorsqu'ils
avaient réuni longtemps à l'avance, et choisi avec soin, les matériaux
nécessaires, lorsqu'ils axaient pu amasser les sommes suffisantes, et mûri
leurs projets par l'étude. Il semble que les architectes laïques ne se
préoccupent pas essentiellement des détails de l'exécution, qu'ils aient
hâte d'achever leur œuvre, qu'ils soient déjà sous l'empire de celle fièvre
de recherches et d'activité qui domine toute la civilisation moderne.
Même dans les monuments bâtis rapidement, on seul que l'art se modifie à
mesure que la construction s'élève, et ces modifications tiennent toujours
;\ L'application de plus en plus absolue des principes sur lesquels se base
l'architecture gothique; c'est une expérience perpétuelle. La symétrie, ce
besoin «le l'esprit humain, est-elle même sacrifiée à la recherche incessante
du vrai absolu, de la dernière limite à laquelle puisse atteindre la matière;
et plutôt <pie de continuer suivant les mêmes données une œuvre qui lui
semble imparfaite, quitte à rompre la symétrie, l'architecte du XIII e siècle
n'hésite pasà modifier ses dispositions primitives, à appliquer immédiate-
ment ses nouvelles idées développées sous l'inspiration du principe 'qui
le dirige. Aussi combien de monuments de cette époque commencés avec
hésitation, sous une direction encore incertaine, quoique rapidement exé-
cutes, se développent sous la pensée du constructeur qui apprend sonart
et le perfectionne à chaque assise, pour ainsi dire, et ne cesse de chercher
le mieux que lorsque l'œuvre est complète ! Ce n'est pas seulement dans
les dispositions d'ensemble qu'on remarque ce progrès rapide; tous 1rs
artisans sont mus par les mêmes sentiments. La statuaire se dépouille
chaque jour des formes hiératiques des xi" et xn € siècles pour imiter la
nature avec plus de soin, pour rechercher l'expression, et mieux faire
comprendre le geste. L'ornemaniste, qui d'abord s'applique à donner à sa
flore un aspect monumental et va chercher ses modèles dans les germes
des plantes, arrive rapidement à copier exactement les feuilles et l'es fleurs,
et à reproduire sur la pierre la physionomie et la liberté des végétaux. La
peinture s'avance plus lentement dans la voie de progrès suivie par 1rs
autres arts, elle est plus attachée aux traditions, .die conserve les types
conventionnels plus longtemps (pie sa sœur la sculpture; cependant.
appelée à jouer un grand rôle dans la décoration dc> édifices, elle est
[ ARCHITECTURE 1 — 152 —
entraînée parle mouvement général, s'allie plus franchemenl à l'archi-
tecture pour l'aider dans les effets qu'elle veut obtenir [voy. Pbihti
Vitraux). Nous remarquons ici que ces deux arts Ua sculpture et la
peinture) se soumettent entièrement à l'architecture lorsque celle-ci
arrive à son apogée, et reprennent une certaine indépendance, qui ne
leur profite guère, du reste, lorsque l'architecture dégénère.
De ce que beaucoup de nos grands édifices du moyen âge ont été
commencés à la fin du xir siècle, et terminés pendant les xiv' ou xv% on
en conclut qu'on amis deux ou trois cents ans à les bâtir; cela n'est point
exact : jamais peut-être, si ce n'est de nos jours, les constructions n'ont
été élevées plus rapidement que pendant les xm e et xiv e siècles. Seule-
ment ces monuments, bâtis au moyen des ressources particulières des
évoques, des monastères, des chapitres, ou des seigneurs, ont été souvent
interrompus par des événements politiques ou faute d'argent; mais
lorsque les ressources ne manquaient pas, les architectes menaient leurs
travaux avec une rapidité prodigieuse. Les exemples ne nous font pas faute
pour justifier cette assertion. La nouvelle cathédrale de Paris fut fondée
en 1163 : en 1196 le chœur était achevé; en 1220 elle était complètement
terminée; les chapelles de la nef, les deux pignons de la croisée, et les
chapelles du chœur n'étant que des modifications à l'édifice primitif, dont
il eût pu se passer (voy. Cathédrale). Yoici donc un immense monument,
qui ne coûterait pas moins de quatre-vingt-dix millions de noire monnaie,
élevé en cinquante ans. Presque toutes nos grandes cathédrales ont élé
bâties, sauf les adjonclions postérieures, dans un nombre d'années aussi
restreint. La sainte Chapelle de Paris fut élevée et complètement achevée
en moins de cinq années (voy. Chapelle). Or, quand on songe à la quantité
innombrable de statues, de sculptures, aux surfaces énormes de vitraux,
aux ornements de tout genre qui entraient dans la composition de ces
monuments, on sera émerveillé de l'activité et du nombre des artistes,
artisans et ouvriers, dont on disposait alors, surtout lorsqu'on sait que
toutes ces sculptures, soit d'ornements, soit de figure-, que ces vitraux
étaient terminés au fur et à mesure de l'avancement de l'œuvre.
Si de vastes monuments religieux, couverls de riches décorations,
pouvaient être construits aussi rapidement, à plus forte raison des
monastères, des châteaux d'une architecture assez simple généralement,
et qui devaient satisfaire à des besoins matériels immédiats, devaient-ils
être élevés dans un espace de temps très-court. Lorsque les dates de
fondation et d'achèvement font défaut, les constructions sont là qui
montrent assez, pour peu qu'on ait quelque pratique de l'art, avec quelle
rapidité elles étaient menées à fin. Les grands établissements militaires
tels que Coucy, Château-Thierry, entre autres, et plus, tard Yincennes,
Piefrefonds, sont sortis de terre et ont été livrés à leurs garnisons en
quelques années (voy. Architecture militaire, Chateai .
Il est dans l'histoire des peuples de ces siècles féconds qui semblent
contenir un effort immense de l'intelligence des hommes, réunis dans un
— 153 * — [ ARCHITECTUI.E ]
inilion favorable. Ces périodes de production se sont rencontrées partout
à certaines époques; mais ce qui distingue particulièrement le siècle qui
nous occupe, c'est, avec la quantité, l'unité dans la production. Le xiii"
siècle voit naître dans l'ordre intellectuel des hommes tels qu'Albert le
Grand, saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, philosophes, encyclopédistes,
savants et théologiens, dont tous les efforts tendent à mettre delà méthode
dans les connaissances acquises de leur temps, à réunir les débris des
sciences cl de la philosophie antiques pour les soumettre à l'esprit
chrétien, pour hâter le mouvement intellectuel de leurs contemporains.
L'étude et la pratique des arts se coordonnent, suivent dès lors une
marche régulière dans un même sens. Nous ne pouvons mieux comparer
le développement «les arts à cette époque qu'à une cristallisation; travail
synthétique dont toutes les parties se réunissent suivant une loi fixe,
logique, harmonieuse, pour former un tout homogène dont nulle fraction
ne peut être distraite sans détruire l'ensemble.
La science et l'art ne l'ont qu'un dans l'architecture du XIII e siècle, la
forme n'est (pie la conséquence de la loi mathématique; de même que
dans l'ordre moral, la loi, les croyances, cherchent à s'établir sur la raison
humaine, sur les preuves tirées dos Écritures, sur l'observation des phéno-
mènes physiques, et se hasardent avec une hardiesse et une grandeur de
vues remarquables dans le champ de la discussion. On ne doit point perdre
de vue que, dansée grand siècle, l'élite des intelligences était orthodoxe.
Albert le Grand et son élève saint Thomas d'Aquin faisaient converger les
connaissances étendues qu'ils avaient pu acquérir, la pénétration singu-
lière de leur esprit, vers ce point dominant, la théologie. Cette tendance
est aussi celle des arts du \ui'' siècle, et explique leur parfaite unité.
Il ne faudrait pas croire cependant que l'architecture religieuse fût la
seule, et qu'elle imposât ses formes à l'architecture civile; loin de là. (tu
ne doit pas oublier que l'architecture française s'était constituée au milieu
du peuple conquis en \)\ro de ses conquérants; elle prenait ses inspirations
dans le sein de celle fraction indigène, la plus nombreuse de la nation; elle
était tombée aux mains des laïques sitôt après les premières tentatives
d'émancipation; elle n'était ni Ihéoeratique ni féodale. Cet. ut un art
indépendant, national, qui se pliait àtousles besoins, etélevait un château,
une maison, une cathédrale (voy. ces mots), en employant des formes et des
procédés appropriés à chacun de ces édifices; et s'il y avait harmonie entre
ces différentes branches de l'art, si elles étaient sorlies du même tronc
elles se développaient cependant dans des conditions tellement différentes,
qu'il est impossible de ne pas les distinguer. Non-seulement l'architecture
française du mu'' siècle adopte des formes diverses en raison des besoins
auxquels elle doit satisfaire, mais encore nous la voyons se plier aux
matériaux qu'elle emploie. Si c'est un édifice de brique, de pierre ou de
bois qu'elle élève, elle donneà chacune de ces constructions une apparence
différente, celle qui convient le mieux à la nature de l-i matière dont elle
dispose. Le fer forgé, le bronze et le plomb coulé ou repoussé, le bois, le
i. — 20
[ ARC111TECTI HE ] — l.Vi —
marbre, la terre cuite, les pierres dures ou friables, de dimensions diffé-
rentes, commandent des formes propres à chacune de ces matières; eteela
d'une façon si absolue, si bien caractérisée, qu'en examinant un mou,
ou un dessin, on peut dire, « cei ornement, cette moulure, ce membre
d'architecture, s'appliquent à telle ou telle matière ». Cette qualité essen-
tielle appartient aux arts originaux des belles époques, tandis qu'elle
manque le plus souvent aux arts des époques de décadence ; inutile de dire
combien elle donne de valeur et de charme aux moindres objets. Le judi-
cieux emploi des matériaux distingue les constructions du XIII e siècle entre
celles qui les ont précédées et suivies; il séduit les hommes de goût comme
les esprits les plus simples, et il ne faut rien moins qu'une fausse éduca-
tion pour faire perdre le sentiment d'une loi au>si naturelle et aussi vraie.
Mais il n'est pas d'oeuvre humaine qui ne contienne en germe, dan- son
sein, le principe de sa dissolution. Les qualités de l'architecture du \in e
siècle, exagérées, devinrent des défauts. Et la marche progressive était si
rapide alors, que l'architecture gothique, pleine de jeunesse et de force dans
les premières années du règne de saint Louis, commençait à tomber dans
l'abus en 4260. A peine y a-t-il quarante ans entre les constructions de la
façade occidentale et du portail méridional de la cathédrale de Paris; la
grande façade laisse encore voir quelques restes des traditions romanes; et
le portail sud est d'une architecture qui fait pressentir la décadence (voy.
Arciiitectuhe religieuse) . On ne trouve plus dès la lin du x 1 1 1 e siècle, surtout
dans l'architecture religieuse, ce cachet individuel qui caractérise. chacun
des édifices types du commencementde ce siècle. Les grandes dispositions,
le mode de construction et d'ornementation, prennent déjà un aspect
monotone qui rend l'architecture plus facile à étudier, et qui favorise la
médiocrité aux dépens du génie. On s'aperçoit que des règles banales
s'établissent et mettent l'art de l'architecture à la portée des talents les plus
vulgaires. Tout se prévoit, une forme en amène infailliblement une autre.
Le raisonnement remplace l'imagination, la logique tue la poésie. Mais
aussi l'exécution devient plus égale, plus savante, le choix des matériaux
plus judicieux. 11 semble que le génie des constructeurs, n'ayant plus rien
à trouver, satisfasse son besoin de nouveauté en s'appliquant aux détails,
recherche la quintescence de l'art. Tous les membres de l'architecture
s'amaigrissent, la sculpture se complaît dans l'exécution des infiniment
petits. Le sentiment de l'ensemble, de la vraie grandeur, se perd ; on veut
étonner parla hardiesse, par l'apparence de la légèreté et de la finesse. La
science l'emporte sur l'art et l'absorbe. C'est pendant le xiv e siècle que
se développent la connaissance des poussées des voûtes, l'art du trait.'
C'est alors qu'on voit s'élever ces monuments qui, réduisant les pleins à des'
dimensions aussi restreintes que possible, font pénétrer la lumière dans
les intérieurs par toutes les issues praticables; qu'on voit ces flèches
découpées s'élancer vers le ciel sur des points d'appui qui ne paraissent
pas pouvoir les soutenir; que les moulures se divisent en une quantité de
membres infinis; que les piles se composent de faisceaux de colonnettes
— 155 — [ ARCHITECTURE J
aussi nombreuses que les moulures des ares qu'elles doivent porter. La
sculpture perd de son importance, appauvrie par les combinaisons
géométriques de l'architecture; elle semble ne plus trouver sa place,
elle devient confuse à force de vouloir être délicate. Malgré l'excessive
recherche des combinaisons, et à cause du calcul qui préside à toutes les
parties de l'architecture, celles-ci vous laissent froid devant tant d'etforts,
dans lesquels on rencontre plus de raisonnement que d'inspiration.
11 faut dire d'ailleurs que le XIII e siècle avait laissé peu de chose à l'aire
au XIV 8 en fait d'architecture religieuse. Nos grandes églises étaient
presque toutes achevées a la fin du xm e siècle, et, sauf Saint-Ouen de
Rouen, on trouve peu d'églises commencées et terminées pendant le
cours du \iv e siècle. Il ne restait plus aux architectes de cette époque
qu'à compléter nos vastes cathédrales ou leurs dépendances.
Mais c'est pendant ce siècle que la vie civile prend un plus grand
développement; que la nation, appuyée sur le pouvoir royal, commence
à jouer un rôle important) en éloignant peu à peu la féodalité de la scène
politique. Les villes élèvent des maisons communes, des marchés, des
remparts; la bourgeoisie, enrichie, bâtit des maisons plusvastes, plus com-
modes, où déjà les habitudes de luxe apparaissent. Les seigneurs féodaux
donnent à leurs châteaux un aspect moins sévère; il ne s'agit plus pour
eux seulement de se défendre contre de puissants voisins, d'élever des
forteresses destinées à les protéger contre la force ou à garder le produit
de leurs rapines; mais leurs droits respectifs mieux réglés, la souveraineté
bien établie du pouvoir royal, leur permettent de songer à vivre sur leurs
domaines non plus en conquérants, mais en possesseurs de biens qu'il
faut gouverner, en protecteurs des vassaux réunis autour de leurs châteaux.
Dès lors on décore ces demeures naguère si sombres et si bien closes; on
ouvre de larges fenêtres destinées à donner de l'air et de la lumière dans
les appartements; on élève des portiques, de grandes salles pour donner
des fôtes ou réunir un grand concours de monde; on dispose en dehors
des enceintes intérieures, des bâtiments pour les étrangers ; quelquefois
même des promenoirs, des églises, des hospices destinés aux habitants du
bourg ou village, viennent se grouper autour du château seigneurial.
Les malheurs qui désolèrent la France à la fin du xiv e siècle et au
commencement du xv c ralentirent singulièrement l'essor donné aux
constructions religieuses ou civiles. L'architecture suit l'impulsion donnée
pendant les xm e et xiv c siècles, en perdant de vue peu à peu son point
de départ; la profusion des détails étouffe les dispositions d'ensemble : le
raisonnement est poussé si loin dans les combinaisons de la construction
et dans le tracé, que tout membre de l'architecture qui se produit à la base
de l'édifice pénètre à travers tous les obstacles, montant verticalement
jusqu'au sommet sans interruption. Ces piles, ces moulures, qui affectent
des formes prismatiques, curvilignes concaves, avec arêtes saillantes, et
qui se pénètrent en reparaissant toujours, fatiguent l'œil, préoccupent plus
qu'elles ne charment, forcent l'esprit à un travail perpétuel, qui ne laisse
| ARCDITECTDBE 1 — 1- )() —
pas de plaie à cette admiration calme que doit causer toute œuvre d'art.
Les surfaces sont tellement divisées par une quantité innombrable de
nerfs saillants, de compartiments découpés, qu'on n'aperçoit plus nulle
part les nus des constructions, qu'on ne comprend plus leur contexture
ci leur appareil. Les lignes horizontales sont bannies, si bien que l'œil,
forcé de suivre ces longues lignes verticales, ne sait où s'arrêter, et ne
comprend pas pourquoi l'édifice ne s'élève pas toujours pour se perdre
dans les nuages. La sculpture prend une plus grande importance j en
suivant encore la méthode appliquée dès le xni e siècle. En imitant la
ilore, elle pousse cette imitation à l'excès, elle i scagère Le modelé; les
feuillages, les fleurs, ne tiennent plus à la construction, il semhle que les
artistes aient pris à tâche de faire croire à des superpositions pétrifié*
il en résulte une sorte de fouillis qui peut paraître surprenant, qui peut
étonner parla difficulté de l'exécution, mais qui distrait et fait perdre de
vue l'ensemhle des édifices. Ce qu'il y a d'admirahle dans l'ornementation
appliquée à l'architecture du xm e siècle, c'est sa parfaite harmonie avec
les lignes de l'architecture; au lieu de gêner, elle aide à comprendre
l'adoption de telle ou telle forme : on ne pourrait la déplacer, elle tient
à la pierre. Au xv e siècle, au contraire, l'ornementation n'est plus qu'un
appendice qui peut être supprimé sans nuire à l'ensemhle, de même que
l'on enlèverait une décoration de feuillage appliquée à un monument
pour une fête. Cette recherche puérile dans l'imitation exacte des objets-
naturels ne peut s'allier avec les formes rigides de l'architecture, d'autant
moins qu'au xv e siècle, ces formes ont quelque chose d'aigu, de rigoureux,
de géométrique, en complet désaccord avec la souplesse exagérée de la
sculpture. L'application systématique dans l'ensemhle comme dans les
détails de la ligne verticale, en dépit de l'horizontalité des constructions
de pierre, choque le bon sens, même lorsque le raisonnement ne vient
pas vous rendre compte de cet effet. (Voy. Appareil, Trait.)
Les architectes du xm e siècle, en diminuant les pleins dans leurs-
édifices, en supprimant les murs et les remplaçant peu à peu par des
à-jour, avaient bien été obligés de garnir ces vides par des claires-voies
de pierre (voy, Meneau, Rose) ; mais il faut dire que les compartiments
de pierre découpée qui forment comme les clôtures ou les châssis de
leurs baies sont combinés suivant les règles de la statique, et que la pierre
conserve toujours son rôle. Au xiv e siècle déjà, ces claires-voies deviennent
trop grêles et ne peuvent plus se maintenir qu'à l'aide d'armatures de fer;
cependant les dispositions premières sont conservées. Au xv e siècle, les-
claires-voies des baies, ajourées comme de la dentelle, présentant des
combinaisons de courbes et de contre-courbes qui ne sont pas suffisam-
ment motivées par la construction, donnant par leur section des formes
prismatiques aiguës, ne peuvent plus être solidement maintenues qu'à
l'aide d'artifices d'appareil ou de nombreux ferrements, qui deviennent
une des premières causes de destruction de la pierre. Non contents de
garnir les baies par des châssis de pierre tracés sur des épures compliquées,
— 157 — [ ABCniTECTUUE ]
les architectes du xr siècle couvrent les nus des murs de meneaux
aveugles qui ne sont que des placages simulant des vides là où souvent
l'œil, ne sachant où se reposer, demanderait un plein. Pendant le xrv e siècle
déjà, cet usage de masquer les nus sous de taux meneaux avait été Tort
goûté; mais au moins, à cette époque, ce génie de décoration était
appliqué d'une façon judicieuse (voy. Architecture religieuse), entre les
points d'appui, dans des espaces qui par leur position peuvent paraître
légers, tandis qu'ail XV e siècle, ces décorations de fausses haies couvrent
Les contre-forts et toutes les parties de l'architecture qui doivent présenter
un aspect de résistance. Il semblait qu'alors les architectes eussent horreur
du plein, et ne pussent se résoudre à laisser paraître leurs points d'appui.
Tous leurs efforts tendaient à les dissimuler, pendant que souvent les
murs, qui ne, sont (pie des remplissages, et ne portant rien, auraient pu
être mis à jour ou décorés d'arcatures ou de fausses haies, restent nus.
Rien n'est plus choquant que ces murs lisses, froids, entre des contre-forts
couverts de détails infinis, petits d'échelle, et qui amaigrissent les parties
des édifices auxquelles on attache une idée de force.
['lus on s'éloigne du domaine royal, plus ces défauts sont apparents
dans l'architecture du XV e siècle, plus les constructeurs s'écartent des
principes posés pendant les xm* et xiv e siècles, se livrent aux combinaisons
extravagantes, prétendent faire des tours de force de pierre, et donnent
à leur architecture des formes étrangères à la nature des matériaux,
obtenues par des moyens factices, prodiguant le fer et les scellements;
accrochant, incrustant uni' ornementation qui n'est plus à Véc/ie/le des
édifices. C'est sur les monuments de cette époque qu'on a voulu long-
temps juger l'architecture dite gothique. C'esL à peu près comme si l'on
voulait porter un jugement sur l'architecture romaine à Baalbek ou
à Pola, sans tenir compte des chefs-d'œuvre du siècle d'Auguste.
Nous devons ici faire une remarque d'une importance majeure. Bien
que la domination anglaise ait pu paraître, politiquement parlant, très-
assurée dans le nord et dans l'ouest de la France pendant une partie des
xiv e et xv c siècles, nous ne connaissons pas un seul édifice qui rappelle
dans les contrées conquises les constructions qu'on élevait alors en An-
gleterre. L'architecture ne cesse de rester française. On ne se fait pas faut''
en Normandie ou dans les provinces de l'Ouest d'attribuer certains édifices
aux Anglais. Que ceux-ci aient fait construire des monuments, nous vou-
lons bien l'admettre, mais ils n'ont eu recours alors qu'à des artistes fran-
çais, ri le fait est facile à constater pour qui a vu les architectures des deux
pays : les dissemblances sont frappantes comme principe, comme déco-
ration cl comme moyens d'exécution, rendant le xm e siècle, les deux arts
anglais et français ne diffèrent guère que dans les détails ou dans certaines
dispositions générales.des plans; mais à partir du XIV e siècle, ces deux
architectures prennent des voies différentes qui s'éloignent de plus en
plus l'une de l'autre. Jusqu'à la renaissance aucun élément n'est venu en
France relarder ou modifier la marche de l'architecture ; elle s'est nourrie
( ARCHITECTURE ] — 158 —
do son propre Tonds, abusant des principes, poussant là logique au point
de torturer la méthode à force de vouloir la suivre el en tirer toutes le;
conséquences. TOUS les exemples du Dictionnaire font voir connue on
arrive par une pente insensible du xn e siècle au xv' : fatalement. Chaque
tentative, chaque effort, chaque perfectionnement nouveau conduisent ra-
pidement à l'apogée, aussi rapidement à la décadence, sans qu'il soit pos-
sible d'oser dire : « C'est là qu'il faut s'arrêter. » C'est une chaîne non inter-
rompue d'inductions, dont on ne peut briser un seul anneau, car ils ont ton ~
été rivés en vertu du principe qui avait fermé le premier. Et nous dirons
qu'il serait peut-être plus facile d'étudier l'architecture gothique en la pre-
nant à sa décadence, en remontant successivement des effets aux cau->.
des conséquences aux principes, qu'en suivant sa marche naturelle : c'est
ainsi que la plupart d'entre nous ont été amenés à l'étude des origines de
cet art, c'est en le prenant à son déclin, en remontant le courant.
Par le fait, l'architecture gothique avait dit à la fin du xv e siècle son der-
nier mot, il n'était plus possible d'aller au delà : la matière était soumise,
la science n'en tenait plus compte, l'extrême habileté manuelle des exécu-
tants ne pouvait être matériellement dépassée ; l'esprit, le raisonnement,
avaient fait de la pierre, du bois, du fer, du plomb, tout ce qu'on en pouvait
faire, jusqu'à franchir les limites du bon sens. Un pas de plus, et la matière
se déclarait rebelle, les monuments n'eussent pu exister que sur les épures
ou dans le cerveau des constructeurs.
Dès le xiv e siècle, l'Italie, qui n'avait jamais franchement abandonné les
traditions antiques, qui n'avait que subi partiellement les influences des
arts de l'Orient ou du Nord, relevait les arts romains. Philippe Brunel-
leschi, né en 1377 à Florence, après avoir étudié les monuments antiques
de Rome, non pour en connaître seulement les formes extérieures, mais
plus encore pour se pénétrer des procédés employés par les constructeurs
romains, revenait dans sa patrie au commencement du xv e siècle, et après
mille difficultés suscitées par la routine et l'envie, élevait la grande coupole
de l'église Sainte-Marie des Fleurs. L'Italie, qui conserve tout, nous a
transmis jusqu'aux moindres détails delà vie de ce grand architecte, qui ne
se borna pas à cette œuvre seule; il construisit des citadelles, des abbayes,
les églises du Saint-Esprit, de Saint-Laurent à Florence, des palais
Brunelleschi était un homme de génie, et peut être considéré comme le
père de l'architecture de la renaissance en Italie; car, s'il sut connaître et
appliquer les modèles que lui offrait l'antiquité, il donna cependant à ses
œuvres un grand caractère d'originalité rarement dépassé par ses succes-
seurs, égalé peut-être par le Bramante, qui se distingue au milieu de tant
d'artistes illustres, ses contemporains, par un goût pur, une manière
simple et une grande sobriété dans les moyens d'exécution.
A la fin du xv e siècle, ces merveilles nouvelles qui couvraient le sol de
l'Italie faisaient grand bruit en France. Quand Charles VIII revint de ses
folies campagnes, il ramena avec lui une cour étonnée des splendeurs
d'outre-monts, des richesses antiques et modernes que renfermaient les
— 1J9 — [ AHCIUTECTURE ]
villes traversées par ces conquérants d'un jour. On ne rêva plus dès lors
que palais, jardins ornés de statues, fontaines de marbre, portiques et co-
lonnes. Les arts de l'Italie devinrent la passion du moment. L'architecture
gothique, épuisée, à boni de moyens pour produire des effets surprenants,
.s'empara de ces nouveaux éléments; on la vit bientôt mêler à ses déco-
rations des réminiscences des arts italiens. Mais on ne change pas un art,
non plus qu'une langue, du jour au lendemain. Les artistes Ûorentins ou
milanais qu'avait pu amener Charles VII l avec lui étaient singulièrement
dépaysés au milieu de cette France encore toute gothique; leur influence
ne pouvait avoir une action directe sur des corporations de gens de métiers
habitués à reproduire les formes traditionnelles de leur pays. Ces corps
de métiers, devenus puissants, possédaient toutes les branches des arts
et n'étaient pas disposés à se laisser dominer par des étrangers, fort bien
venus à la cour, mais fort mal vus par la classe moyenne. La plupart de ces
artistes intrus se dégoûtaient bientôt, ne trouvant que des ouvriers qui ne
les comprenaient pas OU ne von lai eut pas les comprendre. Comme il arrive
toujours d'ailleurs, les hommes qui avaient pu se résoudreà quitter l'Italie
pour suivre Charles \ III en France n'étaient pas la crème des artistes ita-
liens, mais bien plutôt ces médiocrités qui, ne pouvant se faire jour dans
leur pairie, n'hésitent pas à risquer fortune ailleurs. Attirés parles belles
promesses des grands, ils se trouvaient le lendemain, quand il fallait en
venir à l'exécution, en face de gens de métier habiles, pleins de leur
savoir, railleurs, rusés, indociles, maladroits par système, opposant à la
faconde italienne une sorte d'inertie décourageante, ne répondant aux
ordres (pie par ce hochement de tôle gaulois qui fait présager des difficul-
tés sans nombre là où il aurait fallu trouver un terrain aplani. La cour,
entraînée par la mode nouvelle, ne pouvant être initiée à toutes les diffi-
cultés matérielles du métier, n'ayant pas la moindre idée des connaissances
pratiques, si étendues alors, des constructeurs français, en jetant quelques
malheureux artistes italiens imbus des nouvelles formes adoptées par l'Ita-
lie (mais probablement très-pauvres traceurs ou appareilleurs) au milieu
de ces tailleurs de pierre, charpentiers, rompus à toutes les difficultés du
tracé géométrique, ayant une parfaite connaissance des sections de plans
les plus compliquées, et se jouant chaque jour avec ces difficultés ; la cour,
disons-nous, malgré tout son bon vouloir ou toute sa puissance, ne pou-
vait faire ([ne ses protégés étrangers ne fussent bientôt pris pour des
ignorants ou des impertinents. Aussi ces tentatives d'introduction des arts
italiens en France à la tin du xv e siècle n'eurent-elles qu'un médiocre ré-
sultat. L'architecture indigène prenait bien par-ci par-là quelques bribes
à la renaissance italienne, mettait une arabesque, un chapiteau, un fleu-
io:i, un mascaron imité sur les imitations de l'antiquité à la place de ses
feuillages, de ses corbeilles, de ses choux et de ses chardons gothiques,
mais elle conservait sa constrution, son procédé de tracé, ses disposi-
tions d'ensemble et de détail. Il est clair que pour toute personne étran-
gère à la pratique de l'architecture, cette robe nouvelle, ces ornements cm-
( ARCHITECTURE ] — 1 f iO —
pruntés semblaient passer, à leurs yeux, pour un arl neuf. Le fond cepen-
dant demeurait, non-seulement quant à la composition, niais quant à la
structure, à la manière d'interpréter les programmes.
Les arts qui se développent à la fin du xn" siècle sont sortis du sein «le
la nation gallo-romaine, ils sont comme le reflet de son esprit, de ses ten-
dances, de son génie particulier; nous avons VU comme ils naissent en
dehors des classes privilégiées en même temps que les premières institu-
tions politiques conquises par les populations urbaines. Ce n'est point
ainsi que se développa en France le mouvement d'art que l'on appelle
la renaissance. Provoque dès la seconde moitié du XV* siècle par la no-
blesse et notamment par les ducs d'Orléans, les Valois; devenant irrésis-
tible, comme ton te mode nouvelle, après les guerres d'Italie de Charles VIII
et de Louis XII, il allait, chose étrange, trouver un puissant appui dans
la réformation. La noblesse française, éblouie par les splendeurs nou-
velles dont se revêtait l'art italien; les classes lettrées, qui, à L'instar de
l'Italie, revenaient avec ardeur à l'étude des lettres antiques, allaient em-
brasser la réformation faite contre le pouvoir pontifical. Alors, cependant,
la cour de Rome, composée d'érudits, de savants, de poêles, entourée
d'une auréole d'artistes, attirait les regards de l'Europe entière.
En Allemagne et en France, les évoques étaient possesseurs de pouvoirs
féodaux plus ou moins étendus, tout comme les seigneurs séculiers. Les
grands établissements religieux, après avoir longtemps rendu d'immenses
services à la civilisation, après avoir défriché les terres incultes, établi des
usines, assaini les marais, propagé et conservé l'étude des lettres antiques
et chrétiennes, lutté contre l'esprit désordonné de la féodalité séculière,
offert un refuge à tous les maux physiques et moraux de l'humanité, trou-
vaient enfin un repos qu'on allait bientôt leur faire payer cher. En Germa-
nie, le pouvoir souverain était divisé entre un grand nombre d'électeurs
ecclésiastiques et laïques, de marquis, de ducs, de comtes qui ne relevaient
que de l'empereur. La portion séculière de cette noblesse souveraine n'ac-
quittait qu'avec répugnance les subsides dus au saint-siége; obligée à une
représentation qui n'était pas en rapport avec ses revenus, elle avait sans
cesse besoin d'argent. Lorsqu'en 1517, Léon X, pour subvenir aux dé-
penses prodigieuses de la cour de Rome, fit publieren Allemagne les in-
dulgences qui étaient destinées à remplir le trésor vide de Saint-Pierre, les
Frères prêcheurs trouvèrent dans les classes élevées, comme chez les pau-
vres gens, une assez vive opposition. Ces indulgences payées argent comp-
tant faisaient sortir du pays des ressources auxquelles les grands comme
les petits trouvaient chez eux un emploi plus utile. C'est alors qu'un pauvre
moine augustin attaque les indulgences dans la chaire à Wittemberg;
immédiatement la lutte s'engage avec le saint-siége, lutte pleine de passion
de la part du moine saxon, qui se sentait soutenu par toute la noble—e
d'Allemagne, pleine de dédain de la part des pontifes romains, qui d'abord
ne comprennent pas l'étendue du péril. Ce pauvre moine était Martin Lu-
ther. Rientôt l'Allemagne fut en feu. Luther triomphait; la sécularisation
— 101 — [ ARCHITECTURE ]
des couvents était un appât pour la cupidité de tous ces princes séculiers
qui pouvaient alors mettre la main sur les biens des abbayes, enlever les
châsses d'or et d'argent, et les vases sacrés. La sécularisation des couvents
eut lieu, car Luther, qui épuisait tout le vocabulaire des injures contre la
papauté, les évêques et les moines, ménageait avec le plus grand soin ces
princes, qui d'un mot eussent pu étouffer sa parole. Le peuple, ainsi qu'il
ai rive lorsque L'équilibre politique est rompu, ne larda pas à se mêler
de la partie. Il n'y avait pas trois années que Luther avait commencé la
guerre contre le pouvoir de la cour de Rome, que déjà autour de lui ses
propres disciples le débordent et divisent la réforme en sectes innom-
brables : on voit naître les Bucériens, les Carlsladiens, les Zwingliens, les
anabaptistes, les GEcolampadiens, les Mélanchthoniens, les Illyriens. On
voit un Munzer, curé d'Alstsedt, anabaptiste, soulever les paysans de la
Souabc et de la Thuringe, périr avec eux à Frankenhausen, sous les
coups de cette noblesse qui protégeait la réforme, et ne trouver chez
Luther, en fait de sentiment de pitié (lui qui était la cause première de
ces désastres), «pie ces paroles cruelles : « A l'âne, du chardon, un bât et
<i le fouet, c'est le sage qui l'a dit; aux paysans, de la paille d'avoine. Ne
<( veulent-Us pas céder, le bâton et le mousquet; c'est de droit. Prions
« pour qu'ils obéissent, sinon point de pitié : si l'on ne fait siffler l'arque-
« buse, ils seront cent fois plus méchants 1 . »
Luther voulait que l'on conservât les images; un de ses disciples,
Carlsladt, brise presque sous ses yeux les statues et les vitraux de l'église
de Tous-les-Saints de Wittemberg. L'Allemagne se couvre de ruines ; le
marteau de ces nouveaux inconoclastcs va frapper les ligures des saints
jusque dans les maisons, jusque dans les oratoires privés; les riches
manuscrits couverts de peinture sont brûlés.
Voilà comment débute le xvi e siècle en Allemagne. Par le fait, le
peuple n'était qu'un instrument, et la noblesse séculière profitait seuie
de la réforme par la sécularisation, ou plutôt la destruction des établisse-
ments religieux. « Trésors d'églises et de couvents », disait Mélanch thon,
disciple fidèle de Luther, « les électeurs gardent tout, et ne veulent même
« rien donner pour l'entretien des écoles ! »
Cependant la France, sous le règne de François 1 er , commençait à res-
sentir le contre-coup de cette révolution qui s'opérait en Allemagne, et
à laquelle Charles-Quint, préoccupé de plus vastes projets, n'opposait
qu'une résistance indécise, l'eut-être même, en affaiblissant le pouvoir
du saint-siége, la réforme servait-elle une partie de ces projets, cl pen-
sait-il pouvoir la diriger dans le sens de sa politique, et l'arrêter à son
temps. Luther ne pouvait cependant exercer en France la même influence
qu'en Allemagne; sa parole brutale, familière, ses prédications semées
d'injures ramassées dans les tavernes, n'eussent pas agi sur l'esprit des
classes éclairées de notre pays; ses doctrines toutefois, condamnées par
1 Lettre de Luther à Ruhel.
I. — 21
[ ARCHITECTURE J — 102 —
la Sorbonne, avaient rallié quelques adeptes : on a toujours aimé la
nouveauté chez nous; et déjà, lorsque parut Calvin, les diatribes de
Luther contre le pape et les princes de l'Église avaient Béduit des da-
teurs, des nobles lettrés, des écoliers en théologie, «le- artistes jaloux rie
la protection donnée aux Italiens et qui croyaient avoir tout à gagner en
secouant le joug de Rome. La mode était à la réforme. 11 ne nous appar-
tient pas de nous étonner de ce^ entraînements de- peuples, nous qui
avons vu s'accomplir une révolution en un jour, aux cris de la réforme.
Calvin était né en 1509, à Noyon. Luther, le moine saxon, avait la parole
insolente, le visage empourpré, le geste et la voix terribles; Calvin, la
démarche austère, la face cadavéreuse, l'apparence maladive : il ménagera
la forme dans ses discours comme dans ses écrits; nature opiniâtre, pru-
dente, il ne tombera pas chaque jour dans les plus étranges contradictions,
comme son prédécesseur de Wittemberg; mais marchant pas à pas,
théologien diplomate, il ne reculera jamais. Luther, ne sachant comment
maîtriser la tempête qu'il avait déchaînée contre la société, poussait la
noblesse allemande au massacre de milliers de paysans fanatisés par un
fou; Calvin poursuivra, dénoncera Scrvet et le fera brûler vif, parce qu'il
se sera attaqué à sa vanité de réformateur. Voilà les deux hommes qui
allaient modifier profondément une grande partie de l'Europe catholique,
et qui, prétendant affranchir les âmes de la domination exercée par
Rouie, commençaient par s'appuyer sur le bras séculier, auquel ils
livraient les richesses amassées depuis des siècles par l'Église. Les arts
devaient ressentir profondément les effets de cette crise sociale autant
que religieuse. Le catholicisme crut pouvoir soutenir la guerre en oppo-
sant à l'esprit d'examen et au libre arbitre une milice réunie sous une
discipline sévère. Comme contre-poids au principe de la réforme, les
disciples de saint Ignace de Loyola s'appuient sur le principe de l'obéis-
sance absolue. Ainsi s'éteint au sein môme du catholicisme ce germe
vivifiant de discussion, de controverse, d'examen, d'innovation hardie,
qui avait fait naître nos grands artistes des XII e et xm e siècles.
L'imprimerie donne tout à coup une extension immense à des luttes
qui, sans elle, n'eussent peut-être pas dépassé les murs de YVittemberg.
Grâce à ce moyen de répandre les idées nouvelles d'un bout de l'Europe
à l'autre parmi toutes les classes de la société, chacun devient docteur,
discute les Écritures, interprète à sa guise les mystères de la religion,
chacun veut former une Église, et tout ce grand mouvement aboutit
parfois à la confusion du spirituel et du temporel sous un même des-
potisme. Henri VIII,. roi théologien, comprend le premier l'importance
politique de la réforme, et après avoir réfuté les doctrines de Luther,
ne pouvant obtenir du pape la rupture de son mariage avec Catherine
d'Aragon, il adopte brusquement les principes du réformateur, épouse
Anne de Boulen, confisque à son profit le pouvoir spirituel de l'Angle-
terre, en même temps qu'il supprime les abbayes, les monastères, et
s'empare de leurs revenus et de leurs trésors. De pareils exemples étaient
— 16o — [ ARCHITECTURE |
bien faits pour séduire la noblesse catholique : se soustraire aux enva-
hissements du pouvoir religieux, s'emparer des biens temporels ecclé-
siastiques, étail un appât qui ne pouvait manquer d'entraîner la féodalité
séculière vers La réforme; puis, encore une fois, la mode s'en mêlait en
France. Sans se ranger avec enthousiasme sons la bannière de Luther ou
tous celle de Calvin, la curiosité était excitée; ces luttes contre le pouvoir,
t fort alors, de la papauté, attiraient l'attention; on était, comme tou-
jours, en France, disposé dans la class,- éclairée, suis en prévoir lis
conséquences, à protéger les idées nouvelles. Marguerite de Navarre,
dans sa petite cour de Nérac, donnait asile à Calvin, à Lefebvre d'É tapies,
qui Ions les deux étaient mal avec la Sorbonne. Les grandes dames se
moquaient de la messe catholique, avaient composé une messe à sept
points, et s'élevaient fort contre la confession. La Sorboiine se lâchait ;
on la laissait dire. La duchesse d'Ktatnpes avait à cœur d'amener le roi
François à écouler les réformistes. On disputait; chaque jour élevait un
nouveau prédicateur cherchant à acquérir du renom en énonçant quelque
curieuse extravagance. Les esprits sains (et ils sont toujours en minorité)
s'attristaient, voyaient bien quelle tempêtes s'amoncelaient derrière ces
discussions de suions. .Mais, il faut le dire, l'agitation était dans la société.
Les anciennes études théologiques, ces sérieuses et graves méditations
des docteurs des XII e et XIII e siècles, avaient fait leur temps, la société
réclamait autre chose; l'étude du droit, fort avancée alors, venait pro-
tester contre l'organisation féodale. François l' r fondait en France des
chaires de droit romain à l'instar de celles de Bologne; il dotait un
collège trilingue, dont Érasme eût été le directeur si Charles-Quint ne
nous l'eût enlevé. On s'éprenait exclusivement des lettres antiques. C'était
un mouvement irrésistible comme celui qui, au XII e siècle, avait fait sortir
la société de la barbarie; mais celle fois ce n r était plus la théologie qui
allait diriger ce mouvement, c'était l'esprit d'examen, le sentiment du
droit naturel; c'était la société civile qui se constituait.
Nous avons dit un mot du peu de succès des tentatives de Charles VIII
pour faire prévaloir en France les arts de la renaissance italienne; comme
ces efforts n'avaient pu entamer l'esprit traditionnel des corporations
d'artisans; nous avons vu (voy. Anc.iiiTF.CTK) comme à la lin du XV e siècle
la puissance de ces corporations avait absorbé l'unité de direction, et
comment l'architecte avait peu à peu disparu sous l'influence séparée de
chaque corps d'état agissant directement. L'Italie, Florence, Rome sur-
tout, avait appris à nos artistes, ne fût-ce que par la présence en France
de ces hommes amenés par Charles VIII et auxquels on voulait confier la
direction des travaux, que ces merveilles tant admirées au delà des Alpes
étaient dues non point à des corps de métiers agissant séparément, mais
a des artistes isolés, à des architectes, quelquefois sculpteurs cl peintres
en même temps, soumettant les ouvriers à l'unité de direction. On voit
surgir sous le règne de François I er des hommes, en France, qui, à
l'imitation des maîtres italiens, et par la volonté de la cour et des grands
[ ARCIIlTECTinE ] — IG'i —
seigneurs, viennent à leur tour imposer leurs projets aux corps d'arti-*
sans, et les faire exécuter sans admettre leur intervention autrement que
comme ouvriers. Et parmi ces artistes, qui ont appris de l'Italie à relever
leur profession, qui s'inspirent de son génie et des arts antiques si bien
renouvelés par elle, beaucoup embrassent le parti de la réforme qui
met Rome au ban de l'Europe ! qui désigne Léon X, le protecteur éclairé
des artistes, comme l'Antecbrist !
Mais il faut dire qu'en France la réforme ne se montre pas à son début,
comme en Allemagne, ennemie des arts plastiques; elle ne brise pas les
images, ne brûle pas les tableaux et les manuscrits enrichis de peintures:
au contraire, presque exclusivement adoptée par la classe noble et par la
portion la plus élevée du tiers état, on ne la voit faire des prosélytes au
milieu des classes inférieures que dans quelques provinces de l'Ouest, et
dans ces contrées où déjà au xii e siècle les Albigeois avaient élevé une
hérésie en face de l'Église catholique. L'aristocratie, plus instruite qu'elle
ne l'avait jamais été, lettrée, adonnée avec passion à l'étude de l'antiquité,
suivait le mouvement imprimé par le roi François I er , déployait un luxe
inconnu jusqu'alors dans la construction de ses châteaux et de ses mai-
sons de ville. Elle démantelait les vieux manoirs féodaux pour élever des
habitations ouvertes, plaisantes, décorées de portiques, de sculptures, de
statues de marbre. La royauté donnait l'exemple en détruisant ce vieux
Louvre de Philippe-Auguste et de Charles V. La grosse tour du Louvre,
de laquelle relevaient tous les fiefs de France, elle-même, n'était pa>
épargnée, on la rasait pour commencer les élégantes constructions de
Pierre Lescot. François I er vendait son hôtel Saint-Paul, « fort vague et
« ruyneux... auquel n'avons accoustumé faire résidence, parce que
« avons en nostre bonne ville plusieurs autres bons logis et places
«( somptueuses, et que ledit hostel nous est et à nostredit domaine de peu
« de valeur 1 ... » L'architecture civile envahissait l'architecture féodale,
où jusqu'alors tout était presque entièrement sacrifié aux dispositions
de défense; et le roi François accomplissait ainsi au moyen des arts, en
entraînant sa noblesse dans cette nouvelle voie, la grande révolution
politique commencée par Louis XL Les seigneurs féodaux, subissant
l'empire de la mode, démolissant eux-mêmes leurs forteresses, prodiguant
leurs trésors pour changer leurs châteaux sombres et fermés en maisons
de plaisance, adoptant les nouveautés prêchées par les réformistes, ne
voyaient pas que le peuple applaudissait à leur amour pour les arts qui
détruisait leurs nids féodaux, ne les suivait pas dans leurs idées de
réforme religieuse, que la royauté les laissait faire, et qu'à un jour donné
rois et peuple, profitant de cet entraînement, viendraient leur arracher
les derniers vestiges de leur puissance.
L'étude des lettres et des arts, qui jusqu'alors avaient été exclusive-
1 Aliémtion de l'hostel Saint-Paul, ann. 1516. (Dom Felibien, Histoire de la ville de
Paris, tome III, Pièces justifie, p. 574.)
— ]f)j — [ ARCHITECTURE J
ment cultivés par le clergé et le tiers état, pénétrait dans la classe aristo-
cratique, et jetait ainsi un nouvel élément de fusion entre les différentes
Liasses du pays. Malgré le désordre administratif, les fautes et les malheurs
{qui signalent le commencement du xvi c siècle en France, le pays était
en voie de prospérité; le commerce, l'industrie, les sciences et les arts
prenaient un développement immense : il semblait que la France eût
des trésors inconnus qui comblaient toutes les brèches laites à son crédit
par des revers cruels et des dilapidations scandaleuses. Les villes cre-
vaient leurs vieilles enceintes de tous côtés pour s'étendre; on reconstrui-
sail sur des plans plus vastes les hôtels de ville, les marchés, les hospices;
on jetait des ponts sur les rivières; on perçait de nouvelles routes.
L'agriculture, qui jusqu'alors avait été un des plus puissants moyens
d'influence employés par les établissements religieux, commençait à être
étudiée et pratiquée par quelques grands propriétaires appartenant au
tiers état; elle devint « l'objet de dispositions législatives dont quelques-
« unes sont encore en vigueur l ». L'État établissait une police sur les
eaux et forêts, sur l'exploitation des mines. Ce grand mouvement effaçait
peu à peu l'éclat jeté par les monastères dans les siècles précédents. Des
abbayes étaient sécularisées, leur influence morale se perdait, et beau-
coup d'entre elles tombaient en des mains laïques. La France était rem-
plie d'églises élevées pendant les trois derniers siècles, lesquelles suffi-
saient, et au delà, aux besoins du culte, et la réforme diminuait le
nombre des fidèles. Home et tout le clergé catholique n'avaient pas, dès
le commencement du XVI e siècle, compris toute L'importance des doc-
trines prèchées par les novateurs. L'Kglise, qui se croyait définitivement
affermie sur sa base divine, n'avait pas mesuré d'abord toute l'étendue
du danger qui la menaçait; elle allait au concile de Trente tenter d'ar-
rêter les progrès de la réformation, mais il était trop lard. Une réforme
était devenue nécessaire dans son sein, et L'Église l'avait elle-même
solennellement reconnu au concile de Latran; elle fut débordée par
celte prodigieuse activité intellectuelle du XVI e siècle, par les nouvelles
tendances politiques des populations d' Allemagne et de France; elle
lui trahie par son ancienne ennemie, la féodalité, et la féodalité fut à
son tour emportée par la tempête qu'elle avait soulevée contre L'Église.
L'esprit original, natif, individuel des peuples s'épuisa dans ces luttes
terribles qui, chez nous, désolèrent la seconde moitié du XVI e siècle, et
la royauté seule s'établit puissante sur ces ruines. Louis XIV clôt la
renaissance. Les arts, comme toujours, furent associés à ces grands
mouvements politiques. Jusqu'à Louis XIV c'est un fleuve rapide, fécon-
dant, varié dans son cours, roulant dans un lit tantôt large, tantôt
resserré, attirant à lui toutes les sources, intéressant à suivre dans ses
« Estai sur l'histoire du tiers Hat, par M. A. Thierry, i. 1. p. Il (5, édit. Furnc,
4853. — Recueil des anc. lois franc., par M. [sambçrf, t. XI Cl XII, dit. île Ville rs-
Cottcrcts, août 1539.
| ARCHITECTURE ] — 166 —
détours. Sous Louis XIV, ce fleuve devient un immense lac aux eaux
dormantes, infécondes, aux reflets uniformes, qui étonne par n gran-
deur, mais qui ne nous transporte nulle part, et fatigue le regard parla
monotonie de ses aspects. Aujourd'hui les digues sont rompues, et les
eaux s'échappent de toutes parts en désordre par cent issues. <>u iront-
elles? Nul ne le sait.
Avec la renaissance s'arrêtent les développements del'archited ure reli-
gieuse en France. Elle se traîne pendant le \vi" siècle indécise, conser-
vant et repoussant tour à tour ses traditions, n'ayant ni le courage de
rompre avec les formes et le système de construction des siècles précé-
dents, ni le moyen de les conserver (voy. Architecture rbligiei i .
L'architecture monastique, frappée au cœur, s'arrête court. L'architecture
civile prend un nouvel essor pendant toute la durée du \vi e siècle et pro-
duit seule des œuvres vraiment originales (voy. ARCHITECTURE civile).
Quant à l'architecture militaire, il n'est pas besoin de dire qu'elle se
modilie profondément au moment où l'artillerie vient changer le système
de l'attaque et celui de la défense des places fortes.
Architecture religieuse. — Chez tous les peuples, l'architecture
religieuse est la première à se développer. Non-seulement au milieu des
civilisations naissantes, le monument religieux répond au besoin moral
le plus puissant, mais encore il est un heu d'asile, de refuge, une pro-
tection contre la violence. C'est dans le temple ou l'église que se con-
servent les archives de la nation; ses litres ies plus précieux sont sous la
garde de la Divinité; c'est sous son ombre que se tiennent les grandes
assemblées religieuses ou civiles : car, dans les circonstances grave-,
les sociétés qui se constituent ont besoin de se rapprocher d'un pouvoir
surhumain pour sanctionner leurs délibérations. Ce sentiment, qu'on
retrouve chez tous les peuples, se montre très-prononcé dans la société
chrétienne. Le temple païen n'est qu'un sanctuaire où ne pénètrent que
les ministres du culte et les initiés, le peuple reste en dehors de ses
murs; aussi les monuments de l'antiquité, là où ils étaient encore debout,
en Italie, sur le sol des Gaules, ne pouvaient convenir aux chrétiens. La
basilique antique avec ses larges dimensions, sa tribune, ses ailes ou
bas côtés, son portique antérieur, se prêtait au culte de la nouvelle loi.
Il est même probable que les dispositions de l'édifice romain eurent une
certaine influence sur les usages adoptés par les premiers chrétiens, du
moment qu'ils purent sortir des catacombes et exercer leur culte osten-
siblement. Mais dans les limites que nous nous sommes tracées, nous
devons prendre comme point de départ la basilique chrétienne de
l'époque carlovingienne, dont les dispositions s'éloignaient déjà de la
basilique antique. Alors on ne se contentait plus d'un seul autel; il fallait
élever des tours destinées à recevoir des cloches pour appeler les fidèles
et les avertir des heures de la prière. La tribune de la basilique antique
n'était pas assez vaste pour contenir le clergé nombreux réuni dans les
églises; le chœur devait empiéter sur les portions abandonnées au public
,
— 107 — [ ARCHITECTURE J
dans le monument romain. L'église n'était pas isolée, mais autour d'elle,
comme autour du temple païen, se groupaient des bâtiments destinés
à l'habitation «les prêtres et des clercs; des portiques, des sacristies,
quelquefois môme des écoles, des bibliothèques, de petites salles pour
renfermer les trésors, les chartes, les vases sacrés et les ornements sacer-
dotaux, des logettcs pour des pénitents ou ceux qui profitaient du droit
d'asile. Une enceinte enveloppait presque toujours L'église el ses annexes,
le cimetière et des jardins; cette enceinte, fermée la nuit, était percée
de portes fortifiées. Un grand nombre d'églises étaient desservies par un
clergé régulier dépendant d'abbayes ou de prieurés, et se rattachant
ainsi à l'ensemble de ces grands établissements. Les églises collégiales,
paroissiales et les chapelles elles-mêmes possédaient dans une propor-
tion plus restreinte tous les services nécessaires à l'exercice du culte;
de petits cloîtres, des sacristies, des trésors, des logements pour les
desservants. D'ailleurs les collégiales, paroisses et chapelles étaient pla-
cées sous la juridiction des évoques; les abbayes et les prieurés exer-
çaient aussi des droits sur elles ; et parfois môme les seigneurs laïques
construisaient des chapelles, érigeaient des paroisses en collégiales, sans
consulter les évoques, ce qui donna lieu souvent à de vives discussions
entre ces seigneurs et les prélats. Les cathédrales comprenaient dans
leurs dépendances les bâtiments du chapitre, de vastes cloîtres, les palais
des évoques, salles synodales, etc. (voy. Évèciié, Cloître, Architecture
MONASTIQUE, TRÉSOR, SACRISTIE, SALLE).
Nous donnons ici (lig. 1), pour faire connaître quelle était la dispo-
sition générale d'une église de moyenne grandeur au x° siècle, un plan
' ARCHITECTURE 1 — 108 —
<;ui, sans être copié ^-ur tel ou tel édifice existant, résume l'ensemble de
ces dispositions. — 1 e^t le portique qui précède la nef, le nailhc .
h basilique primitive, sous lequel se tiennent les pénitents auxquels
l entrée de L'église esl temporairement interdite, les pèlerins qui arrivent
avant l'ouverture des portes. De ce porche, qui généralement esl couvert
en appentis, on pénètre dans la nef et les bas côtés par trois portes
fermées pendant le jour par des voiles. N, les fonts baptismaux placés
soit au centre de la nef, soit dans l'un des collatéraux H. G, la nef au
milieu de laquelle est réservé un passage libre séparant les hommes des
femmes. P, la tribune, les ambons, et plus tard le jubé où l'on vient lire
l'épître et l'évangile. A, le bas chœur où se tiennent les clercs. 0, l'en-
trée de la confession, de la crypte qui renferme le tombeau du saint sur
lequel l'église a été élevée ; des deux côtés, les marches pour monter au
sanctuaire. G, l'autel principal. B, l'exèdre au milieu duquel est placé
le siège de l'évêque, de l'abbé ou du prieur; les stalles des chanoines
ou des religieux s'étendent plus ou moins à droite et à gauche. E, les
extrémités du transsept. D, des autels secondaires. F, la sacristie, com-
muniquant au cloître L et aux dépendances. Quelquefois du porche on
pénètre dans le cloître par un passage et une porterie K. Alors les clo-
chers étaient presque toujours placés, non en avant de l'église, mais
près du transsept, en M, sur les dernières travées des collatéraux. Les
religieux se trouvaient ainsi plus à proximité du service des cloches
pour les offices de nuit, ou n'étaient pas obligés de traverser la foule
des fidèles pour aller sonner pendant la messe. L'abbaye Saint-Germain
des Prés avait encore, à la fin du siècle dernier, ses deux tours ainsi
placées. Cluny, Yézelay, beaucoup d'autres églises abbatiales, de prieu-
rés, des paroisses même, un grand nombre de cathédrales, possèdent ou
possédaient des clochers disposés de cette manière. Châlons-sur-Marne
laisse voir encore les étages inférieurs de ses deux tours bâties des deux
côtés du chœur. L'abbé Lebeuf, dans son histoire du diocèse d'Auxerre,
rapporte qu'en 4215, l'évêque Guillaume de Seignelay, faisant rebâtir
le chœur de la cathédrale de Saint-Étienne que nous admirons encore
aujourd'hui, les deux clochers romans, qui n'avaient point encore été
démolis, mais qui étaient sapés à leur base pour permettre l'exécution
des nouveaux ouvrages, s'écroulèrent l'un sur l'autre sans briser le jubé,
ce qui fut regardé comme un miracle 1 .
A cette époque (nous parlons du X e siècle), les absides et les étages
in férieurs des clochers étaient presque toujours les seules parties voûtées ;
les nefs, les bas côtés, les transsepts, étaient couverts par des charpentes.
Gependant déjà des efforts avaient été tentés pour établir des voûtes dans
les autres parties des édifices religieux où ce genre de construction ne
1 Mém. concernant Fhist. civile et ecclés. d'Auxerre et de son ancien diocèse, par
l'abbé Lcheuf, publié par MM. Challe et Quantin, t. I, p. 377 (Paris, Didron; Auxerrc,
Pcrriquct, 1848).
— 169 — [ ARCHITECTURE j
présentait pas do grandes difficultés. Nous donnons (fig. 2) le plan de la pe-
tite église de Vignory (Haute-Marne) qui déjà contient un bas côté avec
chapelles absidales pourtournant le sanc-
tuaire. Ce bas côté B esl voûté en ber-
ceau quatre autres petits berceaux sépa-
rés par des arcs-doubleaux flanquent les
deux travées qui remplacent le transsept
Cil avant de l'abside. Le sanctuaire C est
voûté en cul-de-four, et deux arcs-dou-
bleaux DD contre-butent les bas côtés VA
sur lesquels étaient élevés deux clochers ;
un seul subsiste encore, reconstruit en
grande partie au xi* siècle. Tout le reste
de l'édifice est couvert par une charpente
apparente el façonnée '. La coupe transver-
sale que nous donnons également sur la nef
(flg. 3) fait comprendre cette intéressante
construction, dans laquelle on voit apparaî-
tre la voûte mêlée au système primitif des
couvertures de bois. On remarquera que la
nef présente un simulacre de galerie qui rappelle encore la galerie du pre-
mier étage de labasilique romaine; ce n'estplusàVignory qu'une décoration
' Ce curieux édifice, le plus complet que nous connaissions de cette date, a été
1. — 22
[ ABCniTECTOBB ] — 1 70 —
sans usa go et qui parait être une concession à la tradition. Bientôt cepen-
dant on ne se contenta plus de voûter seulement le chœur, les chapelles
absidales et leurs annexes, on voulut remplacer partout les charpentes
destructibles par des voûtes de pierre, de moellon ou de Inique : ce> char-
pentes brûlaient ou se pourrissaient rapidement; quoique peintes, elles ne
présentaient pas cet aspect monumental et durable que les constructeurs
du moyen âge s'efforçaient de donner à l'église. Les différentes contrées
qui depuis le xm c siècle composent le sol de la France ne procédèrent pas
de la môme manière pour voûter la basilique latine. Dans l'Ouest, à Péri-
gueux, dès la fin du X e siècle, on élevait la cathédrale et la grande église
abbatiale de Saint-Front [voy. Architecture (développement de Y)] sous
l'intluence de l'église à coupoles de Saint-Marc de Venise 1 . Ce monument,
dont nous donnons le plan et une coupe transversale, succédait à une ba-
silique bâtie suivant la tradition romaine. C'était une importation étran-
gère à tout ce qui avait été élevé à cette époque sur le sol occidental des
Gaules depuis l'invasion des barbares. Le plan (fig. U) reproduit non-seule-
ment la forme, mais aussi les dimensions de celui de Saint-Marc, à peu
de différences près. La partie antérieure de ce plan laisse voir les restes de
découvert par M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et restauré
depuis peu avec une grande intelligence par M. Bœswilwald. La charpente avait
été plafonnée dans le dernier siècle, mais quelques-unes de ses fermes étaient encore
intactes.
1 L'Architecture byzantine en France, par M. F. de Vcrneilh, 1 vol. in 4". Paris,
1852.
— 171 — [ AKCniTECTURE J
l'ancienne basilique latine modifiés à la (in du x e siècle par la construction
«l'une coupole derrière le narthex, et d'un clocher posé à cheval Mu-
les travées de l'ancienne nef. L'église de Saint-Froid se trouvait alors
posséder un avant-porche (le narthex primitif), un .second porche voûté,
Je vestibule sous le clocher, et enfin le corps principal de la construction
OtaAAJNÈ^iC.
couvert par cinq coupoles posées sur de larges arcs-doubleaux et sur pen-
dentifs (fig. 5). Ici les coupoles et les arcs-doubleaux ne sont pas tracés
comme à Saint-Mare de Venise, suivant une courbe plein cintre, mais pré-
sentent des arcs brisés, des formes ogivales, bien qu'alors en France l'arc
en tiers-point ne fût pas adopté; mais les constructeurs de Saint-Front,
forl peu familiers avec ce système de voûtes, ont certainement recherché
l'arc brisé, alin d'obtenir une plus grande
résistance et une poussée moins puissante
(voy. Construction, Coupole). Cette importa-
tion de la coupole sur pendentifs ne s'appli-
que pas seulement a l'église de Saint-Front
cl à celle de la edé de Périgueux. Pendant
les xi'el XII e siècles on construit dans l'Aqui-
taine une grande quantité d'églises à cou-
poles : les églises de Souliae, de Cahors,
d'Angoulôme, de Trémolac, de Saint-Avit-
Scnieur, de Salignac, de Saint-Émilion, de
Saint-Hilaire de Poitiers, de Fontevrault, du
Puy en Velay, et beaucoup d'autres encore,
possèdent des coupoles élevées sur penden-
tif. Mais l'église de Saint-Front présente
seule un plan copié sur celui de Saint-Marc.
Les autres édifices que nous venons de citer
conservent le plan latin avec, ou sans trans-
sept et presque toujours sans bas côtés. Nous donnons ici le plan de la
belle église abbatiale de Pontevrault (fig.6),quidate du xn« siècle, et qui
possède une série de quatre coupoles sur pendentifs dans sa nef, dispo-
sées et contre-butées, ainsi que celles de la cathédrale d'Angoulème, avec
€**Uém*JZ£M&'
| ARCHITECTURE ] — 172 —
beaucoup d'art. Voici (fig. 7) nue des travées de la nef de l'église de
Fontevrault. Jusqu'au xm e siècle, L'influence de la coupole se fait sentir
dans les édiûces religieux de l'Aquitaine, du Poitou et de l'Anjou; la
cathédrale d'Angers, bâtie au commencement du xm' siècle, c-t sans
bas côtés, et ses voûtes, quoique nervées d'ares ogive-, présentent dans
^.ar/u-afisfcij- . se •
leur coupe de véritables coupoles (voy. Construction, Voûte). Les nefs
des cathédrales de Poitiers et du Mans sont encore soumises à cette
influence de la coupole, mais dans ces édifices les pendentifs dispa-
raissent, et la coupole vient se mélanger avec la voûte en arcs ogives des
monuments de l'Ile-de-France et du Nord '.
En Auvergne comme centre, et en suivant la Loire jusqu'à Nevers, un
autre système est adopté dans la construction des édifices religieux. Dans
1 L'étude de ces curieux édifices a été poussée fort loin par M. F. de Verneilh dans
l'ouvrage que nous avons cité plus haut ; nous ne pouvons qu'y renvoyer nos lecteurs.
Des planches, très-bien exécutées par M. Gaucherel, expliquent le texte de la manière
la plus claire.
— 173 — f AIXMTECTUr.E 1
ces contrées, des le xr siècle, on avait renoncé aux charpentes pour
rouvrir les nefs; les bas côtés de la basilique latine étaient conservés ainsi
que la galerie supérieure. La nef centrale était voûtée en berceau plein
cintre avec ou sans arcs-doubleaux; des demi-berceaux, comme des arcs-
boutants continus, élevés sur les galeries supérieures, contre-butaient la
voûte centrale, et les bas cotés étaient voûtés par la pénétration de deux
X"- *
demi-cylindres, suivant le mode romain. Des culs-de-four terminaient
le sanctuaire comme dans la basilique antique, et le centre du transsept
était couvert par une coupole à pans accusés ou arrondis aux angles,
[ ARCHITECTURE 1 — MU —
portée sur des trompes ou * 1 < ■ — arcs concentriques, ou même quelquefois
de simples encorbellements soutenus par des corbeaux* Ce système de
construction des édifices religieux est continué pendant le xn* siècle,
et nous le voyons adopté jusqu'à Toulouse, dans la grande église de
Saint-Sernin. Voici le plan de l'église du prieuré de Saint-Klienne de
Nevers (flg. 8), bâtie pendant la seconde moitié du xi e siècle, et qui
présente un des types les plus complets des églises à nefs voûtées en
berceau plein cintre contre-bulé par des demi-berceaux bandés sur
les galeries des bas côtés. Le plan de l'église Notre-Dame du Port à
Clermont-Ferrand (fig. 9), un peu postérieure; (fig. 10) la coupe trans-
versale de la nef de cette église, et (tlg. 10 bis) la coupe sur le transsept,
dans laquelle apparaît la coupole centrale, également contre-butée par
des demi-berceaux reposant sur deux murs à claire-voie portés sur deux
arcs-doubleaux construits dans le prolongement des murs extérieurs.
Dans ces édifices toutes les poussées des voûtes sont parfaitement main-
tenues; aussi se sont-ils conservés intacts jusqu'à nos jours. Toutefois, en
— 17."> — [ ARCHITECTURi: |
étant inspirées en partie de la basilique romaine, ces églises ne con-
servaient pas au-dessus de la galerie supérieure, ou trifùrium, les fenêtres
qui éclairaient les nefs centrales des édifices romains; la nécessité de
maintenir la voûte en berceau par une butée continue sous forme de
demi -berceau sur les galeries, interdisait aux constructeurs la faculté
d'ouvrir des fenêtres prenant des jours directs au-dessous do la voûte
centrale. Les nefs de ces églises ne sont éclairées que par les fenêtres des
bas côtés ou par les jours ouverts à la base du triforium; elles sont
obscures et ne pouvaient convenir à des contrées où le soleil est souvent
caché, où le ciel est sombre.
Dans le Poitou, dans une partie des provinces de l'Ouest et dans
quelques localités du Midi, on avait adopté au xi e siècle un autre mode de
construire les églises et do les voûter : les bas côtés étaient élevés jusqu'à
la bailleur de la nef, et de petites voûtes d'arête ou en berceau élevées
sur ces bas côtés contre-butaient le berceau central. L'église abbatiale de
[ AHCDITECTUBE 1 — 176 —
Saint-Savin près de Poitiers, dont nous donnons le plan (fig. 11), 4 1
construite d'après ce ••• stème ; de lon-
gues colonnes cylindriques portent des
archivoltes sur lesquelles viennent re-
poser \c berceau plein cintre de la nef
et les petites voûtes d'arête des deux
bas cotés, ainsi que L'indique la coupe
transversale (fig. 12). Mais ici la ga-
lerie supérieure de la basilique latine
est supprimée, et la nef n'est éclai-
rée que par les fenêtres ouvertes dans
les murs des bas côtés. Pour de pe-
tites églises étroites, ce parti n'a pas
d'inconvénients; il laisse cependant
le milieu du monument, et surtout
les voûtes, dans l'obscurité, lorsque les
nefs sont larges; il ne pouvait non plus
convenir aux grandes églises du Nord.
On observera que dans les édifice-,
soit de l'Auvergne, soit du midi de la
■£Vi//jr M/tiswr
France, élevés suivant le mode de bas côtés avec ou sans galeries contre-
butant la voûte centrale, les voûtes remplacent absolument les char-
— 177 — [ ARCHITECTURE ]
pentes, puisque non-seulement elles ferment les nefs et bas côtés, mais
encoiv elles portent la couverture de tuiles ou de dalles de pierre. Ce
fait est remarquable. Reconnaissant les inconvénients des charpente*,
les architectes de ces provinces les supprimaient complètement, et fai-
saient ainsi disparaître tontes causes de destruction par le l'en. Dans les
provinces <ln Nord, en .Normandie, dans L'Ile-de-France, en Champagne,
en Bourgogne, en Picardie, lorsqu'on se décide à voûter la basilique
latine, on laisse presque toujours snhsister la charpente au-dessus de
ces VOÛtes; on réunit les deux moyens : la voûte, pour mieux clore l'édi-
fice, pour donner un aspect pins digne et pins monumental aux inté-
rieurs, pour empêcher les charpentes, en cas d'incendie, de calciner les
nefs; la charpente, pour recevoir la couverture de tuiles, d'ardoises ou
de plomb. Les couvertures posées directement sur la maçonnerie des
voûtes causaient des dégradations fréquentes dans les climats humides;
elles laissaient pénétrer les eaux pluviales à l'intérieur par infiltration,
on même par suite de la porosité des matériaux employés, dalles on terre
cuite. Si les constructeurs septentrionaux, lorsqu'ils commencèrent à
voûter leurs églises, employèrent ce procédé, ils durent l'abandonner
bientôt, en reconnaissant les inconvénients que nous venons de signaler,
et ils protégèrent leurs voûtes par des charpentes qui permettaient de
surveiller l'extrados de ces voûtes, qui laissaient circuler l'air sec au-
dessus d'elles et, rendaient les réparations faciles. Nous venons tout
à l'heure comment cette nécessité contribua à leur l'aire adopter une
combinaison de voûtes particulières. Les tentatives pour élever des
églises voûtées ne se bornaient pas à celles indiquées ci-dessus. Déjà dès
le v siècle les architectes avaient en l'idée de voûter les bas côtés des
basiliques latines au moyen d'une suite de berceaux plein cintre posant
sur des arcs-donhleanx et perpendiculaires aux murs de la nef; la
grande nef restait couverte par une charpente. Les restes de la basilique
[U'imitive de l'abbaye de Saint-Front de Périgueux conservent une
construction de ce genre, qui existait tort développée dans l'église abba-
tiale de Saint-Remi de Reims avant les modifications apportées dans ce
curieux monumenl pendanl les xii e et xni" siècles. La figure 13 fera
comprendre ce genre de hàlisse. Ces herecanx parallèles posant sur des
arcs-doubleaux dont les naissances n'étaient, pas très-élevées au-dessus
d\i sol ne pouvaient pousser à l'intérieur les piles des nefs chargées par
clés murs élevés; et des fenêtres prenant des jours directs étaient ouvertes
CU-dessus des bas côtés. Dans la llante-.Marne, sur les bords de l.i hanta
Saône, en Normandie, il devait exister au XI siècle beaucoup d'églisCS
élevées suivant ce système, soit avec dcsvoûtès en herecanx perpendi-
culaires à la net, soit avec des voûtes d'arête sur le- bas côtés; le- ne/s
estaient couverte- seulement par des charpente-. La plupart de ces
édifices ont été modifiés an \nr on an xiv* siècle, c'est-à-dire qu'on a
construit des voûtes hantes sur les murs des net- en les contre-butant
Par des arCS-boutants; mais on retrouve facilement les trace- de,.
i. — t:,
[ ARCHITECTURE ] — 178 —
dispositions primitives. Quelques édifices religieux b,iii> par les Normands
eu Angleterre ont conservé leurs charpentes sur les grandes nefs, les bas
côtés seuls étant voûtés. Nous citerons, parmi les églises françaises, la
petite église Saint-Jean de Chàloiis-sui-Marne, dont la nef, qui date
de la lin du xr siècle, conserve encore sa charpente masquée par un
berceau de planches fait il y a peu d'années; beaucoup d'églises de Uï
^L
Champagne; l'église du Pré-Notre-Dame, au Mans, de la même époque,
qui n'avait dans l'origine que ses bas côtés voûtés ; les grandes églises
abbatiales de la Trinité et de Saint-Étienne de Caen, dont les nefs
devaient être certainement couvertes primitivement par des charpentes
apparentes, etc. A Saint-Remi de Reims il existe une galerie supérieure,
aussi large que le bas côté, qui était très-probablement voûtée de la
même manière. Nous avons supposé dans la figure 13 les charpentes des
bas côtés enlevées, afin de laisser voir l'extrados des berceaux de ces
collatéraux.
On ne tarda pas, dans quelques provinces, à profiter de ce dernier parti
pour contre-buter les voûtes, qui remplacèrent bientôt les charpentes
— 179 — [ ARCniTECCUItE [
des nefs principales. Dans la partie romane de la nef de la cathédrale
de Limoges, dans les églises de Chatillon-sur-Seine, et de l'abbaye de
Fontenay près de Montbard, de l'ordre de Cîteaux, on voit les bas côtes
voûtés par une suite de berceaux parallèles perpendiculaires à la nef,
portant sur des arcs-doubleaux; les travées de ces nefs sont larges; la
poussée continue du grand berceau supérieur se trouve contre-butée
jr. cj'i i * sAtc r .
par les sommets des berceaux perpendiculaires aux bas côtés et par des
murs élevés sur les arcs-doubleaux qui portent ces berceaux; murs qui
sont de véritables contre- forts, quelquefois môme allégés par des arcs
et servant en môme temps de points d'appui aux pannes des combles
inférieurs. L'exemple (fig. \k) que nous donnons ici fait comprendre
toute l'ossature de cette construction: A, arcs-doubleaux des bas côtés
portant les berceaux perpendiculaires à la nef, ainsi que le's murs porte-
pannes et contre-forts B, allégés par des arcs de décharge, véritables
arcs-boutants noyés sous les combles. Dans ces édifices religieux, la
Charpente supérieure se trouvait supprimée, la tuile recouvrait simple-
ment le berceau ogival G. Quant à la charpente des bas côtés, elle se
trouvait réduite à des cours de pannes et des chevrons portant également
ou de la tuile creuse, ou de grandes tuiles plates le plus souvent ver-
[ AUCUlTECTURr ] — 180 —
nissées (voy. Toile). Maïs les grandes nefs de ce* églises ne pouvaient
être éclairées par des jours directs, elles étaient obscures dans leur partie
supérieure; ainsi on se trouvail toujours entre ces deux inconvénients,
ou d'éclairer les nets par des fenêtres ouvertes au-dessus des routes
lias côtés, et alors de couvrir ces nefs par des charpentes apparentes, ou
de les voûter et de se priver de jours directs.
Tous ces monuments étaient élevés dans desconditions de stabilité telle*
qu'ils sont parvenus jusqu'à nous presque intacts. Ces typesse perpé-
tuent pendant lesxi* et xn" siècles avec des différences peu sensibles dans
le centre de la France, dans le midi, l'ouest, el jusqu'en Bourgogne. Dans
l'Ile-de-France, la Champagne, la Picardie, dans une partie de la Bour-
gogne et en Normandie, les procédés pour construire les édifices religieux
prirent une autre direction. Ces contrées renfermaient des villes impor-
tantes et populeuses; il fallait cpie les édifices religieux pussent contenir
un grand nombre de fidèles : la basilique antique, aérée, claire, permet-
tant la construction de larges nefs séparées des bas côtés par deux
rangées de colonnes minces,
satisfaisait à ce programme.
En effet, si nous examinons
(fig. 15) la coupe d'une basili-
que construite suivant la tra-
dition romaine, nous voyons
une nef A. ou vaisseau prin-
cipal, qui peut avoir de 10 à
12 mètres de largeur, si nous
subordonnons cette largeur
h la dimension ordinaire des
bois dont étaient formés les
entraits; deux bas côtés B de
5 à fi mètres de largeur, éclairés par des fenêtres G; au-dessus, deux
galeries C permettant de voir le sanctuaire, et éclairées elles-mêmes par
des jours directs ; puis pour éclairer la charpente et le milieu de la nef,
des baies supérieures E percées au-dessus des combles des galeries. Celte
construction pouvait être élevée sur un plan vaste, à peu de frais. Mais
nous l'avons dit, il fallait à ces populations des édifices plus durables,
d'un aspect plus monumental, plus recueilli; et d'ailleurs, à la fin du
x e siècle, les Normands n'avaient guère laissé d'édifices debout dans les
provinces du nord de la France. On songea donc pendant le xi e siècle à
reconstruire les édifices religieux sur des données nouvelles et capables
de résister à toutes les causes de ruine. Le système de la voûte d'arête
romaine, formée par la pénétration de deux demi-cylindres d'un diamètre
égal, n'avait jamais été abandonné; aussi fut-il appliqué aux édifices
religieux, du moment qu'on renonça aux charpentes. Mais ce système
ne peut être employé que pour voûter un plan carré, ou se rapprochant
beaucoup du carré. Or, dans le plan de la basilique latine, le bas côté
— lfcl — [ ARCUITECTUBB î
seul présente un plan carré à chaque travée; quant à la nef. l'espace-
ment compris entre chaque pilier étant plus étroit que la largeur du
'vaisseau principal, l'espace à voûter se trouve être un parallélqgramme et
ne peut être fermé par une voûte, d'arête romaine. Exemple (ûg. 16):
soit une portion d;> plan d'une église du XI e siècle. A, les bas côtés; B,
la net principale; les surfaces CDEF sont carrées cl peuvent être facile-
ment VOÛtées par deux demi-cylindres d'un diamètre égal, niais les
surfaces GHIK sont des parallélogrammes; si l'on bande un berceau ou
11
demi-cylindre dcG en II, le demi-cylindre de (i en I viendra pénétrer le
demi-cylindre <ill au-dessous de sa clef, ainsi que l'indique la figure I V.
Le cintrage de ces sortes de voûtes devait paraître difficile à des constru •-
leurs inexpérimentés; de plus, ces voûtes, dites en aies de cloître, sont
pesantes, d'un aspect désagréable, surtout si elles sont très-larges, com.no
on peut s'en convaincre en examinant la figure is. Les constructeurs
septentrionaux du m" siècle n'essayèrenl même pas de les employer; ils
se contentèrent de fermer les bas eûtes par des voûtes d'arête romaines
[ ARCHITECTURE ] — 182 —
o\ de continuer ;'i couvrir les grandes nefs par une charpente apparente,
ainsi que L'indique la figure 13, ou ils eurent L'idée d'élever des berceaux
sur les murs des nefs, au-dessus des fenêtres supérieures. Ce second
parti (flg. 19) ne pouvait être durable: les grandes voûtes A, n'étant point
contre-butées, durent s'écrouler peu de temps après leur décintrage ; on
plaçait des contre-forts extérieurs en h, mais ces contre-forts ne pou-
vaient maintenir la poussée continue des berceaux que sur certains
points isolés, puis ils portaient à faux sur les reins des arcs-doubleaux C,
les déformaient en disloquant ainsi tout l'ensemble de la bâtisse. Pour
diminuer la puissance de poussée des berceaux, on eut l'idée, vers le
commencement du xii" siècle, dans quelques localités, de les cintrer
suivant une courbe brisée ou en tiers-point, en les renforçant (comme
dans la nef de la cathédrale d'Autun) au droit des piles, par des arcs-
doubleaux saillants, maintenus par des contre -forts (fig.20). Il y avait là
une amélioration, mais ce mode n'en était pas moins vicieux; et la plu-
part des églises bâties suivant ce principe se sont écroulées, quand elles
n'ont pas été consolidées par des arcs-boutants, un siècle environ après
]cur construction. C'est alors que les clunisiens reconstruisaient la plupart
de leurs établissements: de 1089 à 1140 environ, la grande église de
Cluny, la nef de l'abbaye de Vézelay sont élevées. Nous nous occuperons
plus particulièrement de ce dernier monument religieux, encore debout
aujourd'hui, tandis qu'une rue et des jardins ont remplacé l'admirable
édifice de saint Hugues et de Pierre le Vénérable (voy. Architecture
iionastique).
A Vézelay, l'architecture religieuse allait faire un grand pas. Sans
— 183 — [ ARCHITECTURE ]
abandonner le plein cintre, les constructeurs établirent des voûtes d'arête
sur la nef principale aussi bien que sur les bas côtés ; seulement, pour faire
arriver la pénétration «les portions de voûtes cintrées suivant les formé-
rets plein cintre jusqu'à la clef du grand berceau, également plein cintre ,
de la nef, ils eurent recours à des tâtonnements très-curieux à étudier
(voy. CONSTRUCTION, Voutb). Voici une vue perspective de l'intérieur de
cette nef regardant vers l'entrée, qui donne l'idée du système adopté
(fig. 21), et n'oublions pas que cette nef était terminée en 1100, peu de
temps après celle de Cluny, et que par conséquent l'effort était considé-
rable, le progrès bien marqué, puisque la nef de l'église de Cluny était
encore voûtée en berceau plein cintre, et que même après la con-
struction de la nef de Vézelay, vers 1150, à Autun, à Beaune, à Saulieu,
on construisait encore des voûtes en berceau (ogival, il est vrai) sur
les grandes nefs, ainsi que l'indique la figure 20. L'innovation tentée
à Vézelay n'eut pas cependant de bien brillants résultats; car si ces
voûtes reportaient leur poussée sur des points isolés, au droit des piles,
elles n'étaient épaulées que par des contre-forts peu saillants. Elles
ûrenl déverser les murs, déformer les voûtes des bas côtés; il fallut,
après (pie quelques-unes d'elles se furent écroulées et toutes les autres
aplaties, construire, à la fin du xn e siècle, des arcs-boutants pour arrêter
l'effet de cette poussée. A Cluny comme à IJeaune, comme à la cathédrale
[ ABCUITECTUBE ] — 184 —
d'Autun,il fallut de même jeter desarcs-boutants contre les mun des nefs
>endant les xm e et xi\ e siècles, pour arrêter l'écartement des voûtes.
— 185 — [ ARCHITECTURE ]
II est certain que les effets qui *c manifestèrent dans la nef de Vézelay
durent surprendre les constructeurs,. qui croyaient avoir paré à l'écartp-
ment des grandes voûtes d'arête, non-seulemenl par L'établissement des
contre-forts extérieurs, mais bien plus sûrement encore par la pose iU-
tirants de fer qui venaient s'accrocher au-dessus des chapiteaux, à la nais-
sance des arcs-doubleaux, à de forts gonds chevillés sur des longrines de
bois placées en long dans l'épaisseur des murs(voy. Chaînage, Construction,
Tisaht). Ces tirants, qui remplissaient la fonction d'une cortfe à la base de
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l'arc-doubleau, cassèrent ou brisèrent leurs gonds; car, à celte époque, les
fers d'une grande longueur devaient être Tort inégaux et mal forgés. Mais
cette expérience ne fut point perdue. Dans cette même église de Vézelay,
vers 1 130, on bâtit un porche ternie, véritable narthex ou antéglise, con-
farmémentà l'usage alors adopté par la régie, de Gluny (voy. Architecture
monastique, Porche, Iig. 3 et/»); et ce porche, dans lequel les arcs-dou-
bleaux adoptent la courbe en tiers-point, présente des voûtes .d'arête avec
et sans arcs ogives, construites trés-babileinenl, et savamment contre-
butées par les voûtes d'arête rampantes des galeries supérieure-, ainsi que
l'indique la coupe transversale de ce porche (Iig. '22 . Mais ici, connue dans
Les églises d'Auvergne, la nef principale ne reçoit pas de jours directs. Pour
trouver ces jours, il eût fallu élever la voûte centrale jusqu'au point A;
alors des fenêtres auraient pu être percées au-dessus du comble du trifo-
i. — -lk
r ARCHITECTURE ] — 186 —
i luiii dans le mur 15. Une suite de petite arcs ou un second Lriforium aurai!
éclairé ces combles en E; et pourcontre-buter la grande voûte, il eûl suffi
do construire, au droit de chaque arc-doubleau, un arc-boutant C repor-
tant les poussées sur le contre-tort D, rendu plus résistant au moyen d'une
plus forte saillie. Ce dernier pas était bien facile à franchir ; aussi voyons-
nous presque tous les édifices religieux du domaine royal, de la Cham-
pagne, de la bourgogne et du Bourbonnais, adopter ce parti, non -ans quel-
ques tâtonnements, pendant la seconde moitié du xif'siècle.Maisen renon-
çant aux voûtes en berceau dans les provinces du Nord et les remplaçant
par des voûtes d'arête (môme lorsqu'elles étaient combinées comme celles
du porche de l'église de Vézelay, c'est-à-dire très-peu élevées), on devait
en même temps renoncer aux couvertures posées à cru sur ces voûtes; il
fallait des charpentes. Une nouvelle difficulté se présentait. Des voûtes
construites d'après le système adopté dans le porche de Vézelay exigeaient,
ou des charpentes sans entraits, si les murs goutterots ne s'élevaient que
jusqu'au point E, c'est-à-dire jusqu'à la hauteur de la clef des formerets, ou
une surélévation de ces murs goutterots jusqu'au sommet G des grandes
voûtes, si l'on voulait que les fermes fussent munies d'entraits. Or nous
voyons que, pour obtenir des jours directs au-dessus du triforium en 13, on
était déjà amené à donner une grande élévation aux murs des nefs : il était
donc important de gagner tout ce qu'on pouvait gagner sur la hauteur ; on
fut alors entraîné à baisser la clef des arcs-doubleaux des grandes voûtes
au niveau des clefs des formerets, et comme conséquence, les naissances
de ces arcs-doubleaux durent être placées au-dessous des naissances de
ces formerets (voy. Construction, fig. US à 55). Ce l'ut après bien des hésita-
tions que, vers 1220, les sommets des arcs-doubleaux et des formerets attei-
gnirent définitivement le même niveau. Les grandes voûtes de la nef et du
porche de Vézelay ont de la peine à abandonner la forme primitive en ber-
ceau ; évidemmentlesconstructeursde cette époque, touten reconnaissant
que la poussée continue de la voûte en berceau ne pouvait convenir à des
édifices dont les plans ne donnent que des points d'appui espacés, qu'il
fallait diviser cette poussée au moyen de formerets et de voûtes pénétrant
le berceau principal, n'osaient encore aborder franchement le parti de la
voûte en arcs d'ogive; d'ailleurs ils commençaient à peine, vers le milieu
du xn e siècle, à poser des arcs ogives saillants, et les arêtes des voûtes ne
pouvaient être maintenues sans ce secours, à moins d'un appareil fort
compliqué que des maçonneries de petits moellons ne comportaient pas.
Les plus anciens arcs ogives ne sont que des nervures saillantes, des bou-
dins, des tores simples, doubles ou triples, qui sont évidemment placés sous
les arêtes des voûtes dans l'origine, pour les décorer et pour donner un
aspect moins froid et moins sec aux constructions. Dans le porche de
Vézelay, par exemple, deux voûtes seulement sont munies d'arcs ogives;
ils ne sont qu'une décoration, et n'ajoutent rien à la solidité des voûtes,
qui ne sont pas combinées pour avoir besoin de leur secours. Les grandes
\oûtes, presque coupoles, des cathédrales d'Angers et de Poitiers, sont
— 187 — [ ARCHITECTURE ]
décorées d'arcs ogives très-minces, sans utilité, et qui, au lieu de porter les
remplissais, sont portés par eux au moyen de queues pénétrant dans les
-arêtes à peine saillantes de ces voûtes. Mais bientôt, pendant la seconde-
moitié du xu e siècle, les architectes du Nord s'emparent de ce motif de
décoration pour établir tout leur système de construction des voûtes en
arcs d'ogive. Ils donnent aux arcs ogives une épaisseur et une force assez
grande non-seulement pour qu'ils puissent se maintenir par la coupe de
leurs claveaux, mais encore pour pouvoir s'en servir comme de cintres sur
lesquels ils viennent bander les triangles de remplissages formant autant
de petites voûtes indépendantes les unes des autres, et reportant tout leur
poids sur ces cintres. Ce principe une l'ois admis, ces architectes sont com-
plètement maîtres des poussées des voûtes, ils les font retomber et les diri-
gent sur les points résistants. C'est par l'application savante de ce principe
qu'ils arrivent rapidement à reporter tout le poids et la poussée de voûtes
énormes sur des piles extrêmement minces et présentant en projection ho-
rizontale une surface très-minime. Nous ne nous étendrons pas davantage
sur ce chapitre 3 développé aux mots Construction et Voûte.
La figure 19 faitvoir comme les architectes qui construisaient des églises
étaient conduits, presque malgré eux et par la force des choses, a donner
une grande élévation aux nefs centrales comparativement à leur largeur.
La plupart des auteurs qui ont
écrit sur l'architecture reli-
gieuse du moyen age se sont
émerveilles de la hauteur pro-
digieuse de ces nefs, et ils ont
voulu trouver dans cette éléva-
tion une idée symbolique, (Juc
l'on ait exagéré, à la fin du
mii c ' siècle et pendant les xiv e
et xv" siècles, la hauteur des
édifices religieux, indépen-
damment des nécessités de
la construction, nous voulons
bien l'admettre; mais au mo-
ment où l'architecture reli-
gieuse se développe dans le
nord de la France, lorsqu'on
étudie scrupuleusement les
monuments, on est frappé des
efforts que l'ont les architectes l
pour réduire au contraire, au
tant que possible, la hauteur des nefs. Un exposé fort simple fera com-
prendre ce que nous avançons ici. Supposonsun instant que nous ayons une
égliseàconstruire d'après les données admisesàlalin du XII* siècle(fig. 23) :
la nef doit avoir 12 mètres d'axe en axe des piles, les bas côtés 7 mètres;
i ARCHITECTURE 1 — 188 -
pour que ces bas côtés soient d'une proportion convenable par rapport
àicur largeur, cl pour qu'ils puissent prendre des jours élevés de façon
ù éclairer le milieu de la nef, ils ne peuvent avoir moins de 12 mètres «l'-
hauteur jusqu'à la clef des voûtes. 11 faut couvrir ces bas côtés par un
comble de 5 mètres de poinçon, compris l'épaisseur de la route; nous
arrivons ainsi au faîtage des combles des bas côtés avec une hauteur de
17 mètres. Ajoutons à cela le Qlet de ces combles, et l'appui des croisées,
ensemble 1 mètre, puis la hauteur des fenêtres supérieures, qui ne peuvent
avoir moins de deux fois la largeur de rentre-deux des piles, si l'on veut ob-
tenir une proportion convenable. Or les bas côtés ayant 7 mètres de largeur,
l'entre-deux des piles de la net sera de V n ,50, ce qui donnera à la fenêtre
une hauteur de 1 1 mètres. Ajoutons encore l'épaisseur de la clef de ces fenê-
tres O'ViO, l'épaisseur du formeret m ,30, l'épaisseur de la voûte m ,25, !c
bahut du comble 0™ ,60, et nous avons atteint, en nous restreignant aux hau-
teurslesplus modérées, une élévation de 32 mètres jusqu'à la base du grand
comble, et de 30 mètres sous clef. Le vide de la nef entre les piles étant de
dO m ,50, elle se trouvera avoir en hauteur trois fois sa largeur environ. Or,
il est rare qu'une nef de la fin du xn c siècle, dans un monument à bas
côtés simples et sans triforium voûté, soit d'une proportion aussi élancée.
Mais s'il s'agit de construire une cathédrale avec doubles bas côtés comme
Notre-Dame de Paris; si l'on veut élever sur les bas côtés voisins de la nef
un triforium voûté, couvrir ce triforium par une charpente; si l'on veut
encore percer des fenêtres au-dessus de ces combles sous les formerets des
grandes voûtes, on sera forcément entraîné à donner une grande élévation
à la nef centrale. Aussi, en analysant la coupe transversale de la cathédrale
de Paris, nous serons frappés de la proportion courte de chacun des
étages de la construction, pour éviter de donner à la nef principale une trop
grande hauteur relativement à sa largeur. Les bas côtés sont écrasés, le
triforium est bas, les fenêtres supérieures primitives extrêmement courtes;
c'est au moyen de ces sacrifices que la nef centrale de la cathédrale de
Paris n'a sous clef qu'un peu moins de trois fois sa largeur (voy. fig. 27).
Car il faut observer que cette largeurdes nefs centrales ne pouvait dépasseï
une certaine limite, à cause de la maigreur des points d'appui et du mode
de construction des voûtes maintenues seulement par une loi d'équilibre :
les nefs les plus larges connues, avec bas côtés, n'ont pas plus de 16 m ,60
d'axe en axe des piles. Cette nécessité de ne pas élever les voûtes à de trop
grandes hauteurs, afin de pouvoir les maintenir, contribua plus que toute
autre chose à engager les architectes de la fin du xn e siècle, dans les pro-
vinces du Nord, à chercher et à trouver un système de voûtes dont les clefs
ne dussent pas dépasser le niveau du sommet des fenêtres supérieures.
Mais, nous l'avons dit déjà, ils étaient embarrassés lorsqu'il fallait poser
des voûtes, même en arcs d'ogive, sur des parallélogrammes. L'ancienne
méthode adoptée dans la voûte d'arête romaine, donnant en projection
horizontale un carré coupé eh quatre triangles égaux par les deux diago-
nales, ne pouvait être brusquement mise de côté ; cette configuration res-
— 189 — [ ARCHITECTURE |
tait imprimée dans les habitudes «lu tracé: Car il faut avoir pratiqué l'art do
la construction pour savoir combien une figure géométrique transmise par
la tradition a d'empire, el quels efforts d'intelligence il Tant a un praticien
pour la supprimer etla remplacer par uneautre. On continua donc de tracer
les voûtes nouvelles en-arcs d'ogive sur un plan carré formé d'une couple
de travées(fig. 2k). Les arcs-doubleaux A.B, EF, étaienten tiers-point, les
arcs diagonaux ou arcs ogives plein cintre; l'arc CD également en tiers-
point, comme les arcs-doubleaux, niais plus aigu souvent. Les ciels des
for mère ts Ai'., CE, l!l), 1)F, n'atteignaient pas le niveau de la clef G, et les
fenêtres étaient ouvertes sous ces formerets. Ce mode de construire I s
voûtes avait trois inconvénients. Le premier, de masquer les Fenêtres par h
projection des arcs diagonaux A F, BE. Le second, de répartir L<
inégalement sur les piles, car les points ABEF, recevant la retombée des
arcs-doubleaux et des arcs ogives, étaient bien plus chargés et poussés au
videque les points C et D ne recevant que la retombée d'un seul arc. On
plaçait bien sous les points ABEF trois colonnettes pour porter lestrois
naissances, et une seule sous les points Cl); mais les piles inférieures
ABCDEF et les arcs-boutants extérieurs étaient souvent pareils comme
force et comme résistance. Le troisième, de forcer d'élever les murs goutte-
rols Tort au-dessus des fenêtres, si l'on voulait que les en traits de charpente
pussent passer librement au-dessus des voûtes, car les arcs Ogives Al'\ BE,
diagonales d'un cane, bandés sur une courbe plein cintre, élevaient for-
cément La clef G à une hauteur égale au rayon GB; tandis (pie les ar
doubleaux AH, EF, quoique bandes sur une courbe en tiers-point, n'éle-
vaient leurs ciels II qu'à un niveau inferieuràcelui «le la clef G : en outre, les
triangles AGB, EGF, étaient trop grands : il fallait, pour donner de la soli-
dité aux remplissages, «pie leurs lignes «le clefs GH fussenl très- cintrées,
«lès lors U^ points I s'élevaient encore deprès «l'un mètre au-dessus «le la
clef II. Ces voûtes, pour être solides, «levaient, donc être trè's-bombéès el
prendre une grande hauteur; et nous venons de dire «pie les constructeurs
cherchaient a réduire ces bauteuis. c'est alors, vers 1225; qu'on renonça
définitivement à ce système de voûte et qu'on banda les arcs ogives dans
chaque travée des nefs, ainsi .pie l'indique la figure "J.">. Par suite «le ce
[ AUCfllTECTURE ] — iyu —
nouveau mode, les piles AIJCD furent également peustéec etel . les
Fenêtres ouvertes sous les formerets AB, CD, démasquées; letdefi ^ ne
furent élevées qu'à une hauteur égale au rayon AG au-dessus dei nais-
sances des arcs; et les triangles ABG, CDG, plus petits, purent être remplis
sans qu'on lut obligé (h; donner beaucoup de flèche aux lignes des clefs GH.
Il fut facile alors de maintenir les sommets des formerets el les clefs Ci, H
au même niveau, et par conséquent de poserlescharpentes immédiatement
au-dessus des fenêtres hautes, en tenant compte seulement des épaisseurs
des clefs des formerets et de la voûte, épaisseurs gagnées à l'extérieur par
la hauteur des assises de corniche. La coupe transversale que nous donnons
ici (fig. 26), faite sur 1K, laisse voir comment les constructeurs étaient
arrivés, dès les premières années du xm e siècle, à perdre en hauteur le
moins de place possible dans la combinaison des voûtes, tout en ména-
geant des jours supérieurs très-grands destinés à éclairer directement le
milieu des nefs. 11 avait fallu cinquante années aux architectes de la fin du
xu e siècle pour arriver des voûtes encore romanes d'Autun et de Yézelay
à ce grand résultat, et de ce moment toutes les constructions des édifices
religieux dérivent de la disposition des voûtes. La forme et la dimension des
piles, leur espacement; l'ouverture des fenêtres, leur largeur et hauteur;
la position et la saillie des contre-forts, l'importance de leurs pinacles ; la
force, le nombre et la courbure des arcs-boutants; la distribution des eaux
pluviales, leur écoulement; le système de couverture, tout procède de la
— 191 — [ ARCHITECTURE ]
combinaison desvoûtes. Les voûtes commandent l'ossature du monument
au point qu'il est impossible de l'élever, si l'on ne commence par les tracer
rigoureusement avant de l'aire poser les premières assises de la construc-
tion. Cette règleesl si bien établie, que si nous voyons une église du milieu
du xiu" siècle dérasée au niveau des bases, et dont il ne reste (pie le plan,
nous pourrons tracer infailliblement les voûtes, indiquer la direction de
tous les arcs, leur épaisseur. A la tin du xrv" siècle, la rigueur du système
est encore plus absolue; on pourra tracer, en examinant la base d'un édi-
fice, non-seulement le nombre des arcs des voûtes, leur direction, et recon-
naître leur force, mais encore le nombre de leurs moulures et jusqu'à leurs
profils. Au xv e siècle, ce sont lesaresdes voûtes qui descendent eux-mêmes
jusqu'au sol, et les piles ne sont que des faisceaux verticaux tonne- de tous
les membres de ces arcs. Après cela on se demande comment des hommes
sérieux ontpu repousser et repoussent encore l'étude de l'architecture
du moyen âge comme n'étant que le produit du hasard?
Il nous faut revenir sur nos pas, maintenant que nous avons tracé som-
mairement l'histoire delà voûte, du simpleberceau plein cintre et de la cou-
pole, à la voûte en arcs d'ogive. Nous avons vu comment, dans les églises de
l'Auvergne, d'une partie du centre de la France, de la Bourgogne et de la
Champagne, du x* au xu c siècle, les bas côtés étaient surmontés souvent
d'un triforium voûté, soit par un demi-berceau, comme à Saint-Ëtienne
de Nevers, à Notre-Dame du Fort de Glermont, soit par des berceaux per-
pendiculaires à la nef, comme à Saint-Kemi de Reims, soit par des voûtes
d'arête, comme dans le porche deVézelay. Nous retrouvons ces dispositions
dans quelques églises normandes, à l'Abbaye-aux-Hommes de Caen, par
exemple, où le triforium est couvert par un berceau butant qui est plus
qu'un quart de cylindre (voy. ARC-BOUTANT, fig.fty). Dans le domaine royal,
à la lin du XII e siècle, pour peu que les églises eussent d'importance, le bas
côté était surmonté d'une galerie voûtée en arcs d'ogive : c'était une
tribune longitudinale qui permettait, les jours solennels, d'admettre un
grand concours de fidèles dans l'enceinte des églises; car, par ce moyen,
la superficie des collatéraux se trouvait doublée. Mais nous avons l'ait voir
aussi comment cette disposition amenait les architectes, soit a élever
démesurément les nets centrales, soit à sacrifier les jours supérieurs ou à ne
leur donner qu'une petite dimension. La plupart des grandes églises du
domaine royal et de la Champagne, bâties pendant le règne de Philippe-
Auguste, possèdent une galerie voûtée au-dessus des collatéraux; nous
citerons la cathédrale de Paris, les églises de Mantes et de Saint-Germer,
les cathédrales de Noyon, de Scnlis et de Laon, le chœur de Saint-Renii
de Reims, le croisillon sud de la cathédrale de Soissons, etc. Ces galeries
de premier étage laissent apparaître un mur plein dans la nef, entre leurs
VOÛtes et l'appui des fenêtres supérieures, afin d'adosser les combles à
pentes simples qui les couvrent, comme à Noire-Dame de Paris, à Mantes;
ou bien sont surmontées d'un triforium percé dansl'adossement du comble
et l'éclairant, comme à Laon, à Soissons, à Noyon. L'architecte de la cathé-
[ ABCHITECTUB] — 192 —
drale de Paris, commencée en 1 \(V'>, avait, pour son temps, entrepris une
grande tâche, celle d'élever une nef de H mètres d'ouverture entn
piles, avec doubles bas côtés et galerie supérieure voûtés. Voici comment
il résolut ce problème (fig. 27). Il ne donna aux collatéraux qu'une mé-
— 193 — [ ARCHITECTURE ]
diocrc hauteur; les fenêtres du second collatéral pouvaient à peine alors
donner du jour dans les deux bas côtés A, B. La galerie construite au-des-
sus du collatéral B fut couverte par des voûtes en arcs d'ogive rampantes,
de manière a ouvrir de grandes et hautes fenêtres dans le mur extérieur
de Cen D. La claire-voie E permettait ainsi à ces fenêtres d'éclairer le vais-
seau principal, la projection de la lumière suivant la ligne ponctuée DF.
n
29
-"! ■ EEE E
n
DEBfUINiE.
Un comble assez plat pour ne pas obliger de trop relever les appuis des
fenêtres hautes, couvrit les voûtes de la galerie; le mur f.ll resta plein ou
fut percé de ruses (voy. Catuédrale). et les fenêtres supérieures ne purent
éclairer que les grandes voûtes. Des arcs-boulants à double volée contre-
butaient alors ces grandes voûtes. A l'extérieur, l'aspect de cette vaste
église avait beaucoup d'unité, était facile à comprendre (fig. 28); mais il
n en était pas de même à l'intérieur, où apparaissaient de graves défauts de
proportion. Les collatéraux sont non-seulement bas, écrasés, mais ils ont
i. — 25
( ARCHITECTURE ] — 194 —
l'inconvénient de présenterdes hauteurs d'arcades à peuprè ég
de la galerie supérieure ; Le mur nu surmontant les archivoltes de pren
étage, ou percé de roses donnant sous le comble, était assez misérablemen!
terminé par les fenêtres perdues sous les formerets des grandes voûte-
(fig. 29). Il semble (et l'on peut encore se rendre compte de cet effet cd
examinant la première travée de la nef laissée dans son état primitif) qui
les constructeurs aient été embarrassés de finir un édifice commenci
sur un plan vaste et largement conçu. Jusqu'à la hauteur de la galerie on
trouve dans les moyens d'exécution une sûreté, une franchise qui se per-
dent dans les œuvres hautes, trahissant au contraire une certaine timidité.
C'est qu'en effet, jusqu'aux appuis des fenêtres supérieures, la tradition
des constructions roma-
nes servait de guide; mai-,
à partir de cette arase, il
fallait employer un mode
de construire encore bien
nouveau.
Ces difficultés et ces dé-
fauts n'apparaissent pas
au même degré dans les
ronds-points des grand-
édifices de cette époque :
par suite de leur planta-
tion circulaire, les con-
structions se mainte-
naient plus facilement;
les voûtes supérieures
n'exerçaient pas dans les
absides une poussée com-
parable à celle des voûtes
des nefs agissant sur deux
murs parallèles, isolés,
maintenus sur les piles
inférieures par une loi
d'équilibre et non par
leur stabilité propre. Ces piles, plus rapprochées dans les chœurs à cause
du rayonnement du plan (voy. Cathédrale), donnaient une proportion
moins écrasée aux arcades des bas côtés et galeries hautes ; les fenêtres su-
périeures elles-mêmes, mieux encadrées par suite du rapprochement des
faisceaux de colonnettes portant les voûtes, ne semblaient pas nager dans
un espace vague. Le rond-point de la cathédrale de Paris, tel que Maurice
de Sully l'avait laissé en 1196, était certainement d'une plus heureuse pro-
portion que les travées parallèles du chœur ou de la nef; mais ce n'était
encore, à l'intérieur du moins, qu'une tentative, non une œuvre complète,
réussie. Une construction moins vaste, mais mieux conçue, avait, un peu
19a — L ARCHITECTL'ItE J
et" ZfZZ ^ CI ° 1Sil,0n SUd dG ^ Cathédrale ' d0nt £ ( 22;
rebâtis et ache-
vés au commen-
cement du xm»
siècle. Ce croisil-
lon est par excep-
tion, comme ceux
des cathédrales
■de Noyon et de
Tournai, en for-
me d'abside semi-
circulaire (voyez
Tbanssept); une
sacristie, ou tré-
sor à deux étages
voûtés, le flanque
vers sa partie est
(fig. 30). Par l'exa-
men du plan on
peut reconnaître
l'œuvre d'un sa-
vant architecte.
■Ce bas côté, com-
pose de piles
résistantes sous
les nervures de
la grande voûte,
et de simples co-
lonnes pour por-
ter les retombées
des petites voûtes
du collatéral est
d'une proportion
bien plus heu-
reuse que le bas
côté du chœur de
Notre - Dame de
Paris.La construc-
tion est à la fois,
ici, légère et par-
faitement solide,
et la preuve, c'est
P* l.xplOM.m ,1 „„o poudrière on 1813. Comme à Notre-Dame
[ ARCHITECTURE ] — 196
de Paris, comme à Noyon, à Senlis et à Meaux, comme i Saint-Bomi de
Reims, le collatéral est surmonté d'une galerie voûtée; mais, à Soistons
le mur d'adossement du comble de celte galerie est décoré par un trifo-
rium, passage étroit pris dans l'épaisseur du mur; les triples fenêtres
supérieures remplissent parfaitement les intervalles entre les piles son!
d'une heureuse proportion et éclairent largement le vaisseau central.
Voici (lig. 31) une travée intérieure de ce rond-point.
Dans le chœur de l'église de Mantes les architectes de la fin du xir siècle
avaient, de môme qu'à Notre-Dame de Paris, élevé une galerie sur le col-
latéral, mais ils avaient voûté cette galerie par une suite de berceaux en
tiers-point reposant sur des linteaux et des colonnes portées par les ares-
doubleaux inférieurs. Dans ce cas,
les berceaux peuvent être ram-
pants (fig. 32), car les formerets
ABC du côté intérieur ayant une
base plus courte que les formerets
extérieurs FDE, à cause du rayon-
nement de l'abside, la clef E est
plus élevée que la clef C, et ces ber-
ceaux sont des portions de cônes.
Cette disposition facilite l'intro-
duction de la lumière à l'intérieur
par de grandes roses ouvertes sous les formerets FDE (voy. Triforium,
fig. lier.). Les exemples que nous avons donnés jusqu'à présent tendent à
démontrer que la préoccupation des constructeurs à celte époque, dans le
domaine royal, était : 1° de voûter les édifices religieux ; 2° de les éclairer
largement ; 3° de ne pas se laisser entraîner à leur donner trop de hauteur
sous clef. L'accomplissement de ces trois conditions commande la struc-
ture des petites églises aussi bien que des grandes. Les roses, qui permet-
tent d'ouvrir des jours larges, sont souvent percées sous les formerets des
voûtes des nefs, au-dessus du comble des bas côtés, comme dans l'église
d'Arcueil, par exemple. Bien mieux, dans la Champagne, où les nefs des
églises des bourgs ou villages conservent des charpentes apparentes jusque
vers 1230, on rencontre encore des dispositions telles que celle indiquée
dans la figure 33. Pour économe?' sur la hauteur, les fenêtres de la nef sont
percées au-dessus des piles; les arcs-doubleaux des bas côtés voûtés portent
des chéneaux, et ces bas côtés sont couverts par une succession de combles
à double pente perpendiculaires à la nef et fermés par des pignons ac-
colés. Il est difficile de trouver une construction moins dispendieuse pour
une contrée où la pierre est rare et le bois commun, prenant une moins
grande hauteur proportionnellement à sa largeur, en même temps qu'elle
l'ait pénétrer partout à l'intérieur la lumière du jour. Ce parti fut adopté
dans beaucoup de petites églises de Normandie et de Bretagne, mais plus
tard et avec des voûtes sur la nef centrale. Dans ce cas, les fenêtres de In
nef sont forcément ouvertes au-dessus des archivoltes des collatéraux, afin
-197 — [ AHCMTECTURE J
de faire porter les retombées des grandes voûtes sur les piles; les pignons
extérieurs sont à «Levai sur les arcs-doubleaux des bas côtes et les ehe-
neaux au milieu des voûtes; les fenêtres éclairant ces bas côtes et percées
sous les pignons sont alors jumelles, pour laisser les piles portant les
voûtes des bas côtés passer derrière le pied-drùit qui les sépare, ou bien
ces fenêtres se trouvent à la rencontre des pignons, ce qui est tort disgra-
cieux. Nous le répétons, les architectes du commencement du xm 6 siècle,
loin de prétendre donner une grande hauteur aux intérieurs de leurs édi-
fices, étaient au contraire fort préoccupés, autant par des raisons d'éco-
nomie (pie de stabilité, de réduire ces hauteurs. Mais ils n'osaient encore
donner aux piles isolées des nefs une élévation considérable. La galerie
voûtée de premier étage leur paraissait évidemment utile à la stabilité
des grands édifices; elle leur avait été transmise par tradition, et ils u>-
croyaient pas pouvoir s'en passer : c'était pour eux comme un élrésillon-
nement qui donnait de la fixité aux piles des nefs; ils n'adoptaient pas
[ ARCHITECTURE | — 1<J8 —
« ncore franchement le système d'équilibre gui devint bientôt le principe
de l'architecture gothique.
Dès les premières aimées du xm e siècle la cathédrale de Meaux avait été
bâtie; elle possédai! des collatéraux avec galerie de premier étage voûtée,
et triforium pratiqué, comme au croisillon sud de Soissons, comme à là
cathédrale de Laon, dans l'épaisseur du mur d'adossement du comble des
galeries. Or, cette église, élevée à la hâte, avait été mal fondée; il se déclara
des mouvements tels dans ses maçonneries, peu de temps après sa construc-
tion, qu'il fallut y faire des réparations importantes : parmi celles-ci, il faut
compter la démolition des voûtes des bas côtés du chamr, m conservant
celles de la galerie du premier étage, de sorte que le bas côté fut doublé de
hauteur ; on laissa toutefois subsisterdans les travées parallèles du chœur
les archivoltes et la claire-voie de la galerie supprimée, qui continuèrent
à étrésillonner les piies parallèlement à l'axe de l'église. Dans le même
temps, de 1200 à 1225, on construisait la nef de la cathédrale de Rouen,
où l'on établissait bénévolement une disposition semblable à celle qu'un
accident avait provoquée à la cathédrale de Meaux, c'est-à-dire qu'on étré-
sillonnai t toutes les piles de la nef entre elles parallèlement à l'axe de l'église,
à peu près à moitié de leur hauteur, au moyen d'une suite d'archivoltes
simulant une galerie de premier étage qui n'existe pas, et n'a jamais
existé. A Eu, môme disposition. Le chœur de l'église abbatiale d'Eu avait
été élevé, ainsi que le transsept et la dernière travée de la nef, avec bas
côtés surmontés d'une galerie voûtée de premier étage dans les dernières
années du xn e siècle. La nef ne fut élevée qu'un peu plus tard, vers 1225.
et comme à la cathédrale de Rouen, avec un simulacre de galerie seule-
ment, en renonçant aux voûtes des bas côtés et élevant ceux-ci jusqu'aux
voûtes de la galerie. Ce n'était donc que timidement, dans quelques con-
trées du moins, qu'on s'aventurait à donner une grande hauteur aux bas
côtés et à supprimer la galerie voûtée de premier étage, ou plutôt à faire
profiter les collatéraux de toute la hauteur de cette galerie, en ne conser-
vant plus que le triforium pratiqué dans le mur d'adossement des combles
latéraux. Cependant déjà des architectes plus hardis ou plus sûrs de leurs
matériaux avaient, dès les premières années du xnr siècle, bâti de grandes
églises, telles que les cathédrales de Chartres et de Soissons, par exemple,
sans galerie de premier étage sur les bas côtés, ou sans étrésillonnement
simulant ces galeries et rendant les piles des nefs plus solidaires. Ce qui est
certain, c'est qu'au commencement du xm e siècle on n'admettait plus les
collatéraux bas, qu'on sentait le besoin de les élever, d'éclairer le milieu
des nefs par de grandes fenêtres prises dans les murs de ces collatéraux,
et que ne voulant pas élever démesurément les voûtes des nefs, on renon-
çait aux galeries de premier étage, et l'on se contentait du triforium pra-
tiqué dans le mur d'adossement des combles des bas côtés, en lui donnant
une plus grande importance. La cathédrale de Bourges nous donne la
curieuse transition des grandes églises à galeries voûtées et à doubles bas
côtés, comme Notre-Dame de Paris, aux églises définitivement gothiques,
— \\)\) — [ ARCHITECTURE ]
telles que les cathédrales de Reims et d'Amiens, du Mans, et de Beauvais
surtout. Bourges, c'est Notre-Dame de Paris moins la galerie de premier
étage. La coupe transversale de cette immense cathédrale que nous don-
nons ici (fig. 34) nous fait voir le premier bas coté A débarrassé de la ga-
[ ABCMTECTUBE 1 — 200 —
lerie qui le surmonte à la cathédrale de Paris. Les piles s'élèvent isolées
jusqu'aux voûtes, qui, à Notre-Dame de Paris, sontaa premier étage; les
jouis 15, qui à Paris ne peuvent éclairer la nef qu'en passant à tra
la claire-voie de la galerie supérieure, éclairent directement la ne! à
Bourges. Le second bas côté C est seul réduit aux proportions de celui
de Paris et s'éclaire par des jours directs D. Deux triforiums E, K décorent
les murs d'adossement des deux combles P, F des deux collatéraux. Les
voûtes sont éclairées par les fenêtres Ci pratiquées, comme à Notre-Dame
de Paris, au-dessus du comble du premier bas côté surmonté de sa ga-
lerie. C'est à Bourges, plus que partout ailleurs, peut-être, qu'on aper-
çoit les efforts des constructeurs pour restreindre la hauteur des édifices
religieux dans les limites les plus strictes. Examinons cette coupe trans-
versale : impossible de construire un bas côté extérieur plus bas que le
collatéral C; il faut le couvrir, la hauteur du premier comble F est donnée
forcément par les pentes convenables pour de la tuile; il faut éclairer la
nef, les fenêtres B sont larges et basses, elles commandent la hauteur du
collatéral intérieur A; il faut aussi poser un comble sur les voûtes de ce
collatéral, la hauteur de ce comble donne l'appui des fenêtres G ; ces
fenêtres supérieures elles-mêmes sont courtes et d'une proportion écrasée,
elles donnent la hauteur des grandes voûtes. Même proportion de la nef
qu'à la cathédrale de Paris; la nef de Bourges, sous clef, a environ en
hauteur trois fois sa largeur. Ainsi donc, avant de chercher une idée
symbolique dans la hauteur des nefs gothiques, voyons-y d'abord une
nécessité contre laquelle les constructeurs se débattent pendant cin-
quante années avant d'arriver à la solution du problème, savoir : d'élever
de grands édifices voûtés d'une suffisante largeur, de les rendre stables,
de les éclairer, et de donner à toutes les parties de l'architecture une
proportion heureuse. Or ce problème est loin d'être résolu à Bourges.
Les piles seules de la nef sont démesurément longues, les fenêtres sont
courtes, les galeries du triforium écrasées, le premier collatéral hors de
proportion avec le second^
Si les doubles collatéraux étaient utiles dans 'le voisinage du transsept
et du chœur, ils étaient à peu près sans usage dans les nefs, ne pouvant
servir que pour les processions. On y renonça bientôt; seulement, ne
conservant qu'un bas côté dans les nefs des cathédrales, on le fit plus
large. L'étroitesse des collatéraux doubles ou simples des églises de la
fin du xn e siècle et du commencement du mu* siècle était motivée par
la crainte de voir leurs voûtes pousser les piles à l'intérieur (voy. Con-
struction).
Dans le chœur de Beauvais, bâti dix ans plus tard que celui de Bourges,
même disposition pour l'unique bas côté qui donne entrée dans les cha-
pelles; un triforium est percé dans l'adossement du comble de ces cha-
pelles, et des fenêtres éclairant directement le chœur sont ouvertes au-
dessus du triforium sous les voûtes. A la cathédrale du Mans, le chœur avec
double bas côté, bâti pendant la première moitié du xm e siècle, présente
— 201 — [ ARCHITECTURE J
la même coupe que celui de Bourges, mais beaucoup mieux étudiée; les
rapports de proportion entre les deux bas côtés sont meilleurs (voy. Cathé-
drale), les fenêtres supérieures moins courtes; les chapelles rayonnantes
prennent un plus grand développement : tout le système de la construction
est plus savant. Mais un parti simple et large devait être adopté dans le
domaine royal pour la construction des églises, dès 1220. De môme que
dans les nefs on remplaçait les doubles bas côtés étroits par un seul bas
Côté très-large, on renonçait également dans les ronds-points aux deux
collatéraux, qui obligeaient les constructeurs, comme à Chartres, comme à
Bourges, comme au Mans encore, à ne donner aux chapelles rayonnantes
qu'une médiocre hauteur. On sentait le besoin d'agrandir ces chapelles, et
par conséquent de les élever et de les éclairer largement. Si dans la Notre-
Dame de Paris de Maurice de Sully, il a existé des chapelles absidales,
ce qui est douteux, elles ne pouvaient ôtre que très-petites et basses
(voy. Abside). A Bourges et à (martres, ces chapelles ne sont encore que
des absidioles propres àTcontenir seulement l'autel ; elles sont espacées et
permettent au collatéral de prendre des jours directs entre elles. A Reims,
à Amiens surtout, ces chapelles sont aussi hautes que le bas côté et pro-
vient de tout l'espace compris entre les contre- forts recevant les arcs-
boutants supérieurs; elles empiètent môme sur leur épaisseur (voy. Aia>
boutant, fig. 60; Cathédrale, lig. 13 et 19). Alors plus de triforium entre
l'archivolte d'entrée de ces chapelles et le formeret des voûtes du bas
côté, comme à Béarnais, comme au Mans; le triforium n'existe qu'entre
les archivoltes du bas côté et l'appui des fenêtres hautes. Mais ici il nous
faut encore retourner en arrière. Nous avons dit et fait voir par des
exemples que le triforium, dans les églises bâties de 1160 à 1220, était
percé dans les murs d'adossement des eombles des bas côtés. Aux xi e et
xir- siècles, il s'ouvre sur des galeries voûtées dans les édifices du centre
de la France, tels que l'église Notre-Dame du Port (lig. 10). Mais en Cham-
pagne, en Normandie, sur le domaine royal, le triforium est une claire-
voie donnant simplement sous les charpentes des bas côtés et les éclairant
(voy. Triforium). Du milieu de lanef onpouvaitdoncapercevoirlesfennes,
les chevrons et le dessous des tuiles de ces couvertures à travers les arcades
du triforium : c'est ce qui fut pratiqué dans les cathédrales de Langues,
de Sens et dans beaucoup d'églises du second ordre. La vue de ces dessous
de charpentes sombres n'était pas agréable, et les combles, ne pouvant
Être parfaitement clos, laissaient pénétrer dans l'église l'air et l'humidité.
Pour éviter ces inconvénients, dès les premières années du \m" siècle, le
Iriforium fut fermé du côté des charpentes par un mur mince portant sui-
des arcs de décharge, et ne devint plus qu'une galerie étroite pemettant de
circuler ew dedans de l'église au-dessous des appuis des mandes fenêtres
supérieures. Dans la nef de la cathédrale d'Amiens, à Notre-Dame de Reims,
à Chartres, à Châlons, et dans presque toutes les églises du Nord, dont la
construction remonte aux premières années du xnr siècle, les choses sont
ainsi disposées. Mais au xii 9 siècle on avait adopté un mode de décoration
I. — 26
[ ARCHITECTURE 1 — 202 —
des édifices religieux qui prenait une importance considérable : nous
voulons parler des vitraux colorés. Les peinture-, murales, fort en a
dans les siècles antérieurs, ne pouvaient lutteravecces brillantes verrières,
qui, en môme temps qu'elles présentaient des sujets parfaitement visibles
par les temps les plus sombres, laissaient passer la lumière et atteignaient
une richesse et une intensité de couleurs qui faisaient pâlir et effaçaient
même complètement les fresques peintes auprès d'elles. Plus le système
dé l'architecture adoptée forçait d'agrandir les baies, plus on les remplissait
de vitraux colorés, et moins il était possible de songer à peindre sur les
parties lisses des murs des sujets historiques. Il est question de vitraux co-
lorés dans des édifices religieux fort anciens, à une époque où les fenêtres
destinées à les éclairer étaient très-petites; nous ne savons comment étaient
traitées ces verrières, puisqu'il n'en existe pas qui soient antérieures au
xn e siècle, mais il est certain qu'avec le mode de coloration et de distribution
des verrières les plus anciennes que nous connaissions, il est difficile de
faire de la peinture harmonieuse opaque, autreque la peinture d'ornement.
Dans des soubassements, sur des nus de murs, près de l'œil, les fresques
peuvent encore soutenir la coloration translucide des verrières ; mais à une
grande hauteur l'effet rayonnant de vitraux colorés est tel, qu'il écrase
toute peinture modelée. Les tentatives faites depuis peu dans quelques-uns
de nos édifices religieux pour allier la peinture murale à sujets avec les
vitraux ne font, à notre avis, que confirmer notre opinion. Dans ce cas, ou
les vitraux paraissent durs, criards, ou la peinture modelée semble flasque,
pauvre et poudreuse. L'ornementation plate, dont les couleurs sont très-
divisées, et les formes fortement redessinées par de larges traits noirs, ne
comportant que des tons francs, simples, est la seule qui puisse se placer
à côté des vitraux colorés, et même faire ressortir leur brillante harmonie
(voy. Peinture, Vitraux). Préoccupés autant de l'effet décoratif des inté-
rieurs de leurs édifices religieux que du système de construction qui leur
semblait devoir être définitivement adopté, les architectes du xin e siècle
se trouvaient peu à peu conduits, pour satisfaire aux exigences du nouvel
art inauguré par eux, à supprimer tous les nus des murs dans les parties
hautes de ces édifices. Ne pouvant harmoniser de larges surfaces peintes
avec les vitraux colorés, reconnaissant d'ailleurs que ces vitraux sont cer-
tainement la plus splendide décoration qui puisse convenir à des inté-
rieurs de monuments élevés dans des climals où le ciel est le plus souvent
voilé, que les verrières colorées enrichissent la lumière pâle de notre pays,
fontresplendir aux yeux des fidèles une clarté vivante en dépit d'un ciel gris
et triste, ils profitèrent de toutes les occasions qui se présentaient d'ouvrir
de nouveaux jours, afin de les garnir de vitraux. Dans les pignons ils
avaient percé des roses qui remplissaient entièrement l'espace laissé sous
les voûtes; des formerets ils avaient fait les archivoltes des fenêtres supé-
rieures et inférieures; ne laissant plus entre ces fenêtres que les points
d'appui rigoureusement nécessaires pour porter les voûtes, divisant même
ces points d'appui en faisceaux de colonnettes afin d'éviter les surfaces
203 — [ ARCHITECTURE ]
plates ils ouvrirent aussi les triforiums et en firent des claires-voies vi-
trées. Cette transition est bien sensible à Amiens. La nef de la cathédrale
I UU-I r t . --
d'Amiens, élevée de 1230 a 1240, possède un triforium avec mur d'ados.-
sèment plein derrière les combles des basculés (fig. 35); et l'œuvre haute
[ ARCHITECTURE ] — 20î» —
du chœur, bâtie de 1250 à 1265, nous montre un triforium .1 claire-YOïe
vitrée : de sorte qu'il n'existe plus dans ce chœur ainsi ajouré, en fait 9e
e£OARO. se.
murs lisses, que les triangles compris entre les archivoltes des bas cotés,
les faisceaux des piles, et l'appui du triforium; c'est-à-dire une surface
20;> — r [ a mu iiiuiu«ri j
de 20 mètres de nus, pour une surface de 800 mètres environ de vides
ou de piles divisées en colonnettes.
Les parties supérieures du chœur de la cathédrale d'Amiens ne mar-
quent pas la première tentative d'un triforium ajouré. Déjà les architectes
du chœur de la cathédrale deTroyes, de la nef et du chœur de l'église
abbatiale de Saint-Denis, bâtis vers 12'i0, avaient considéré le triforium
comme une véritable continuation de la fenêtre supérieure. Nous donnons
(flg. 30) une travée perspective de la nef de l'église abbatiale de Saint-
Denis, qui fait comprendre ce dernier parti, adopté depuis lors dans presque
toutes les grandes églises du domaine royal. Mais pour vitrer et laisser
passer la lumière par la claire-voie pratiquée en A dans l'ancien mur
d'adossement du comble du bas côté, il était nécessaire de supprimer le
comble à pente simple, de le remplacer par une couverture Bà double
pente, ou par une terrasse. L'établissement du comble a double pente
exigeait un chéneau en C, et des écoulements d'eau compliqués. Ainsi, en
se laissant entraîner aux conséquences rigoureuses du principe qu'ils
avaient admis, les architectes du xm e siècle, chaque fois qu'ils voulaient
apporter un perfectionnement dans leur mode d'architecture, étaient ame-
nés à bouleverser leur système de construction, de couverture, d'écoule-
ment des eaux; et ils n'hésitaient jamais à prendre un parti franc.
Dans les édifices religieux de l'époque romani 1 , les eaux des combles
s'écoulaient naturellement par l'égout du
toit sans chéneaux pour les recueillir et les
conduire à l'extérieur. La pluie qui fouette
sur le grand comble A (fig. 37) s'égoutte sur
les toitures des bas côtés B, et de là tombe à
terre. Dès le commencement du xn e siècle
on avait reconnu déjà, dans les climats plu-
vieux, tels que la Normandie, les inconvé-
nients de ce système primitif, et l'on avait
établi des chéneaux à la base des combles
des bas côtés seulement en C, avec gar-
gouilles saillantes de pierre, dénuées de scul-
pture. Mais lorsqu'on se mit à élever de
très-vastes églises, la distance entre les com-
bles A et B était telle, que l'eau, poussée par le vent, venait frapper les
murs, les vitres des fenêtres largement ouvertes, et pénétrait à l'inté-
rieur; les tuiles dérangées par le vent tombaient du comble supérieur sur
les combles des bas côtés, et causaient des dommages considérables aux
couvertures: de 1200 à 1220 des assises formant chemin de couronnement
furent posées à la base des grands combles, et les eaux s'échappèrent le
long des larmiers dont les saillies étaient très-prononcees (voy. Larmier,
Chéneau). C'est ainsi que les écoulements d'eaux pluviales sont disposés
à h cathédrale de Chartres. Bientôt on creusa ces a>>i>es de couronne-
ment posées à la base des combles, en chéneaux dirigeant les eaux par
[ AHCHITECTORB ] — 206 —
des gargouilles saillantes au droit des arcs-boutants munis de caniveaux
(voy. Arc-boutant) ; puis ces chéneaux furent bordés de balustrades, a
qui permettait d'établir au sommet de l'édifice un circulation utile pour
surveiller et entretenir les toitures, d'opposer un obstacle à la chute des
tuiles ou ardoises des combles supérieurs sur les couvertures bat
Plus les édifices religieux devenaient importants, élevés, plus il était
nécessaire de rendre l'accès facile à toutes hauteurs, soit pour réparer
les toitures, les verrières et les maçonneries à l'extérieur, soit pour tendre
et orner les intérieurs lors des grandes solennités. Ce n'était donc pas
sans raisons qu'on établissait à l'extérieur une circulation assez large
dans tout le pourtour des édifices religieux; à la base des combles des
collatéraux en D (fig. 35 et 36), au-dessus du triforium en E, à la base de-
grands combles en F; à l'intérieur en G, dans le triforium. Pour ne pas
interrompre la circulation au droit des piles dans les grands édifices
religieux du xm e siècle, on ménageait un passage à l'intérieur dans le
triforium, derrière les piles en H, à l'extérieur en I, entre la pile et la
colonne recevant la tète de l'arc-boutant. Plus tard les constructeurs,
ayant reconnu que ces passages avaient nui souvent à la stabilité des
édifices, montèrent leurs piles pleines, faisant pourtourner les pass;
dans le triforium et au-dessus, derrière ces piles, ainsi qu'on peut
l'observer dans les catbéd raies
de Narbonne et de Limoges .
mais alors les bas côtés étaien t
couverts en terrasses dalléo
(fig. 38).
Des besoins nouveaux, l'ex-
périence des constructeurs ,
des habitudes de richesse et
de luxe, modifiaient ainsi ra-
pidement l'architecture reli-
gieuse pendant le xm e siècle.
Dans le domaine royal on
remplaçait toutes les ancien-
nes églises romanes par des
monuments conçus d'après
un mode tout nouveau. Les
établissements religieux qui,
pendant le xn e siècle, avaient jeté un si vif éclat, et qui, possesseurs alors
de biens immenses, avaient élevé de vastes églises, penchant vers leur
déclin déjà au XIII e siècle, laissaient seuls subsister les monuments qui
marquaient l'époque de leur splendeur ; les prieurés, les paroisses pauvres
conservaient par force leurs églises romanes, en remplaçant autant qu il
était possible les charpentes par des voûtes, commençant des reconstruc-
tions partielles que le manque de ressources les obligeait de laisser ina-
chevées souvent; mais tous, riches ou pauvres, étaient possèdes de la
<3 9
OEB
— 207 — [ ARCHITECTURE ]
fureur de bâtir, et de remplacer les vieux édifices romans par d'élégantes
constructions élevées avec une rapidité prodigieuse. Les évêques étaient
à la tête de ce mouvement, et faisaient, dans toutes les provinces du Nord,
rebâtir leurs cathédrales sur de nouveaux plans que l'on venait modifier
et amplifier encore à peine achevées. Les grandes cathédrales élevées de
11(30 à 1240 n'étaient pourvues de chapelles qu'au chevet. Les nets, ainsi
que nous l'avons dit plus haut, n'étaient accompagnées que de collaté-
raux doubles ou simples. La cathédrale de Paris, entre autres, était dé-
pourvue de chapelles même au rond-point probablement; celles de Bourges
et de Chartres n'ont que de petites chapelles absidales pouvant à peine
contenir un autel. En 1230, la cathédrale de Paris était achevée (voy. Ca-
THÉDRALE), et en 1240 déjà on crevait les murs des bas côtés de la net
pour établir des chapelles éclairées par de larges fenêtres à meneaux
entre les saillies des contre-forts, dette opération était continuée vers
1260 sur les côtés parallèles du chœur; les deux pignons du transsept
étaient entièrement reconstruits avec roses et claires-voies au-dessous,
les fenêtres supérieures de la nef et du chœur élargies et allongées jus-
qu'au-dessus des archivoltes de la galerie du premier étage ; par suite, les
voûtes de cette galerie modifiées; etenfinau commencement du xiv°siècle
on établissait de grandes chapelles tout autour du rond-point. Tel était
alors le désir de satisfaire aux besoins et aux goûts du moment, qu'on
n'hésitait pas à reprendre de fond en comble un immense édifice tout
neuf, pour le mettre en harmonie avec les dernières dispositions adoptées.
Toutefois la construction des chapelles de la nef de la cathédrale de Paris
devance de heaucoup l'adoption de ce parti dans les autres églises du
domaine royal. A Reims, la nef, dont la partie antérieure date de 125U
environ, n'a pas de chapelles; à Amiens, on ne les établit que pendant
le XIV* siècle. A ceLle époque, on n'admettait plus guère de bas cotés
sans chapelles : les plans des nefs des cathédrales de Clermont-Ferrand,
de Limoges, de Narbonne, de Troyes, ont été conçus avec des chapelles;
ceux des cathédrales de Laon, de Rouen, de Coulances, de Sens, sont
modifiés pour en recevoir, de 1300 a 1350.
Les nefs des églises appartenant à la règle de Cluny étaient précédées
d'une avant-nef ou porche fermé, ayant une très-grande importance,
comme à Vézelay, à la Charité-sur-Loire, à Cluny môme; ces porches
étaient surmontés de deux tours; quatre tours accompagnaient en outre-
les deux croisillons du transsept, et un clocher central couronnait la croi-
sée. Cette disposition, qui date du XII e siècle, n'est pas adoptée dans les
églises de, la règle de Citeaux; les nefs ne sont précédées que d'un porche
bas, fermé aussi, mais peu profond; le pignon de la façade n'est pas flanqué
de tours, non plus que les bras de la croisée; une seule flèche s'élève
sur le milieu du transsept : ainsi étaient conçues les églises de Clairvaux,
de Fontenay, de Morimond, de Pontigny, etc. Ce luxe de tours ne pouvait
convenir à l'austérité de la règle de Citeaux : les religieux de cet ordre
n'admettaient (pie le strict nécessaire; un seul clocher sur le milieu de
[ ARCHITECTURE J — '208 —
L'église devait suffire aux besoins du monastère (voy. Architectvis monas-
tique). Les cathédrales du domaine royal, à la fin du xir siècle, prirent
aux grandes églises monastiques une partie de leurs dispositions, en rer
poussèrent d'autres. Biles devaient être largement ouvertes i la foule-, ces
porches fermés, resserrés, interceptant les issues, si bien appropriés aux
besoins des monastères, ne convenaient pas aux cathédrales: on y renonça.
On se contenta de porches très-ouverts, comme à la cathédrale de Laon,
comme à celle de Chartres (voy. cette Catuédrale), ou même, vers le com-
mencement du xm e siècle, de portails évasés, s'ouvrant directement sur
les parvis, comme à la cathédrale de Paris, à Amiens, à Reims, à Sens, à
Sées, à Coutances, à Bourges, etc. Mais telle était l'influence des grandes
enlises abbatiales dans les provinces, que nous voyons leurs dispositions
se perpétuer dans les cathédrales, les collégiales ou les simples paroisses
élevées dans leur voisinage. Les porches de Cluny et de Cîteaux se retrou-
vent dans la cathédrale d'Autun, voisine de Cluny, dans la collégiale de
Beaune, dans les églises de Bourgogne et du Maçonnais ; seulement ces
porches s'ouvrent sur leurs trois faces, et ne forment plus une avant-nef
fermée. La règle de Citeaux a sur les constructions religieuses une influence
plus marquée encore, autour de ses grands établissements. Dans le do-
maine royal, les cathédrales adoptent les tours des grandes églises béné-
dictines clunisiennes. La cathédrale de Laon possédait et possède encore
en partie deux tours autrefois couronnées de flèches sur la façade, quatre
tours aux extrémités des bras de croix, et une tour carrée sur les arcs-
doubleaux de la croisée centrale. Chartres présente la même disposition,
sauf la tour centrale. Reims, cette reine des églises françaises, avant l'in-
cendie de la fin du xv e siècle, était munie de ses six tours et d'un clocher
central terminé par une flèche de bois ; de même à Rouen. C'est en Norman-
die surtout que les tours centrales avaient pris une grande importance
dans les églises monastiques comme dans les cathédrales ou les paroisses,
et leurs étages décorés de galeries à jour se voyaient de l'intérieur, for-
mant comme une immense lanterne donnant de l'air, de la lumière et
de l'espace au centre de l'édifice. Les églises Sainl-Étienne et de la Tri-
nité de Caen, de l'abbaye de Jumiéges, les cathédrales de Coutances, de
Bayeux l , et quantité de petites églises, possèdent des tours centrales qui
font ainsi partie du vaisseau intérieur, et ne sont pas seulement des clo-
chers, mais plutôt des coupoles ou lanternes donnant de la grandeur et de la
clarté au centre de l'édifice. En revanche, les clochers de façade des églises
normandes sont étroits, terminés par des flèches de pierre d'une excessive
acuité. Dans l'Ile-de-France, les tours centrales sont rares; quand elles
existent, ce sont plutôt des clochers terminés par des flèches de bois, mais
ne se voyant pas à l'intérieur des édifices, tandis que les tours des façades
sont larges, hautes, construites avec luxe, puissamment empâtées, comme
1 Cette disposition primitive à Bayeux fut modifiée au xur 3 siècle par la construction
d'une voûte au centre de la croisée.
— 209 — [ ARCHITECTURE ]
dans les églises de Notre-Dame de Paris et de Mantes (voy. Cathédrale,
Clocder, Flèche).
A L'est de la France, sur les bords du Rhin, là où l'architecture carlo-
vingienne laissait des monuments d'une grande importance, pendant les
xi e et xn e siècles, des églises avaient été élevées suivant un mode particulier
comme plan et comme système de construction. Plusieurs de ces monu-
ments religieux possédaient deux absides en regard, l'une à l'est, l'autre
à l'ouest. C'était là une disposition fort ancienne, dont nous trouvons
des traces dans l'Histoire de Grégoire de Tours 1 . Comme pour appuyer
le texte de cet auteur, nous voyons encore à la cathédrale de Nevers une
abside cl un transsept du côté de l'est, qui datent du XI e siècle; le sol de
celle abside est relevé sur une crypte ou confession. L'auteur du plan de
l'abbaye de Saint-Gall (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE), dans le curieux
dessin du ix e siècle parvenu jusqu'à nous, trace une grande et petite église,
cbaeunc avec deux absides, l'une du côté de l'entrée, l'autre [tour le sanc-
tuaire. Sur le territoire carlovingien par excellence, les cathédrales de
Trêves et de Maycnce, l'église abbatiale de Laacb (XI e , XII e et XIII e siècles),
cidre autres, possèdent des absides à l'occident comme à l'orient. Les
cathédrales de Dcsançon et de Verdun
présentaient des dispositions pareilles,
modifiées aujourd'hui, mais dont la trace
est parfaitement visible. Cette dernière
cathédrale même se trouve avoir deux
transsepts en avant de ses absides; et
quatre tours plantées dans les angles
rentrants formés par les transsepts ac-
compagnaient les deux ronds-poinls. Des
escaliers à vis, d'une grande importance,
flanquaient les deux tours du côté de
l'ouest. Ce parti se trouve plus franche-
ment accusé encore dans l'église cathé-
drale de Mayence, dans l'église abbatiale,
de Laach, et est indiqué déjà dans le plan
de l'abbaye de Saint-Gall. Lorsque l'on
visite la cathédrale île Strasbourg, on est
frappé de l'analogie des constructions
du Chœur avec celles des cathédrales de
Mayence et de Spire, et il y a lieu de
croire qu'au xn" siècle, .Notre-Dame de Strasbourg possédait sesdeux ab-
sides comme la plupart des grandes églises rhénanes. Voici (fig. 39) le plan
39
1 I iv. il. Grégoire do Tours, en parlant do l'église bâtie à Clermonl par sainl Numa-
hus, dit : « Au devant est une abside do forme ronde» (inante absidem rotundam ha-
éens). Ou poui entendre « une abside du côté de l'entrée », rc qui n'excluait pas l'abside
du sanctuaire. (Grég. de Tours, t. I, p. 180, édit. Renouard, 183(i.)
i. — 21
[ ARCHITECTURE ] — 210 —
de la cathédrale de Verdun telle qu'elle était à la lin du xn* siècle, et dé-
barrassée de toutes les adjonctions qui la dénaturent aujourd'hui En A,
le sanctuaire autrefois Tort élevé au-dessus du sol de la nef, avec crypl
au-dessous, comme à Spire, àMayence, à Besançon età Strasbourg. Il existe
encore à Verdun des traces de cette crypte ou confession sou s les chapelle m
qui étaient relevées au niveau du sanctuaire. En G, le transsept de l'est;
1), la net; E, l'entrée ancienne; F, le iranssept de L'ouesl ; 'J, l'abside occi-
dentale, convertie aujourd'hui en vestibule; en H, un cloître ; en li el en 1,
des tours. Probablement il existait au centre du transsept de l'est. en C, une
coupoieàpans coupés portée sur des aies posésen pou-set ou surdestrom-
pillons, comme à Spire, àMayence et à Strasbourg. On le voit, ces disposi-
tions ne rappelaient nullement celles adoptées au ni* siècle dans les églises
du domaine royal, de la Normandie, du Poitou et de l'Aquitaine. Il entrait
dans ces plans un élément étranger aux traditions latines, et cet élément
avait été introduit dans l'Austrasie dès l'époque de Charlemagne : c'était,
on n'en peut guère douter, le produit d'une influence orientale, comme
un mélange de la basilique latine et du plan de l'église byzantine. Mais si les
architectes de l'Austrasie, par suite des traditions qui leur avaient été trans-
mises, n'éprouvaient plus, au xi e siècle, de difficultés pour voûter les abside ■
et les coupoles des transsepls. ils se trouvaient dans le même embarras que
tous leurs confrères de l'Occident, lorsqu'il fallait voûter des nefs établies
sur le plan latin. D'un autre côté, par cela même qu'ils n'avaient pas 1 1
de faire des voûtes, et que les traditions romaines s'étaient assez bien con-
servées en Austrasie, ils firent l'application de la voûte d'arête antique avec
moins d'hésitation que les constructeurs de l'Ile-de-France et de la Cham-
pagne; ils arrivaient à la construire sans avoir passé par la voûte en berceau,
comme les architectes bourguignons et des provinces du Centre, et sans
chercher dans l'arc en tiers-point un moyen de diminuer les poussées.
Aussi, dans les provinces de l'ancienne Austrasie, la courbe en tiers-point
ne vient-elle que fort tard, ou exceptionnellement, non comme une néces-
sité, mais comme le résultat d'une influence, d'une mode irrésistible, vers
le milieu du xm e siècle. Entre les monuments purement rhénans et les
cathédrales de Strasbourg et de Cologne par exemple, à peine si l'on aper-
çoit une transition; il y a continuation du mode roman de l'Est jusqu'au
moment où l'architecture du domaine royal étudiée, complète et arrivée
à son dernier degré de perfection, fait une brusque invasion, et vient poser
ses règles sur les bords du Rhin comme dans toutes les provinces de
France. On rencontre bien parfois dans les provinces austrasiennes l'appli-
cation du style adopté au commencement du xm e siècle dans le domaine
royal, mais ce ne sont que les formes de cette architecture, et non son
principe, qui sont admises; et cela est bien frappant dans la grande salle
'ronde bâtie au nord de la cathédrale de Trêves, où l'on voit toutes les
formes, les profils et l'ornementation de l'architecture française du com-
mencement du xm e siècle, adaptés à un plan et à des dispositions de con-
structions qui appartiennent aux traditions carlovingiennes.
— 211 — [ ARCHITECTURE ]
Examinons donc comment les constructeurs lorrains, ou plutôt <lt>
provinces situées entre le Khin, la Champagne et les Flandres, avaient
procédé au xi* siècle, pour résoudre ce problème tant cherché, de réta-
blissement des voûtes sur les nefs des basiliques latines. Nous l'avons dit,
pour les absides dont la partie semi circulaire, sans bas côtés et sans cha •
pelles rayonnantes, était voûtée en cul-de-four, et dont les côtés parallèles
étaient puissamment épaulés par des tours carrées construites su ries petites
■chapelles s'ouvrant dans les croisillons du transsept, nulle difficulté ; niais
pour les nefs avec leurs collatéraux, il fallait appliquer, lorsqu'on renonça
aux charpentes apparentes (car dans ces contrées, comme partout, les in-
cendies ruinaient les édilices religieux de fond en comble), un système de
voûtes qui ne poussât pas les murs en dehors. C'est dans une pauvre église
peu visitée que nous allons suivre pas à pas les tentatives des constructeurs
de l'Alsace et de la Lorraine. Il est intéressant d'étudier certains édifices,
peu imporlants d'ailleurs, mais qui, par les modifications qu'ils ont subies,
découvrent les transformations et les progrès d'un art. Telle est la cathé-
d raie de Saint-Dié. bâtie pendant la seconde moi lié du xi e siècle, cette église
présentait probablement alors la disposition du plan rhénan adopté dans la
cathédrale de Verdun. L'abside de l'est fut rebâtie au xiv e siècle, sur les
fondements anciens; quant à l'abside de l'ouest, elle a été remplacée, si
jamais elle fut élevée, par une façade moderne. Mais la partie la plus inté-
ressante pournous aujourd'hui, la nef, existe encore : voici (tig. ZiO) le plan
de celte nef. Nous avons indiqué en noir les constructions du m" siècle, el
en gris les modifications apportées au plan primitif pendant le xu e siècle.
[ ARCHITECTURE J — 212 —
Les piles A, B, supportaient des voûtes d'arête construites suivant le ru
romain, c'est-à-dire par la pénétration de deux demi-cylindres, et séparée
entre elles pardésarcs-doubleaux; des fenêtres jumelles éclairaient la net
sous les formerets de ces voûtes qui étaient contre-butées par des arcs-
doubleaux latéraux bandes de A en C et (le B en D. Les parallélogrammes
A.CDB étaient couverts par un plafond rampant formé simplement de che-
vrons, ainsi que l'indique la figure k\. Mais alors, si la nef centrale était
voûtée facilement par suite de la disposition carrée de chaque travée ABBA,
les collatéraux ne pouvaient l'être que par une voûte barlongue, et la dif-
ficulté qui avait arrêté les architectes de la Champagne quand ils avaient
voulu voûter les nefs centrales, évitée dans ce cas pour celles-ci, se repro-
duisait dans les bas côtés. En admettant même que les obstacles qui empê-
chaient de faire des voûtes d'arête sur un plan barlong eussent été franchis
en faisant pénétrer des demi-cylindres dont le diamètre eût été GA dans
de grands demi-cylindres dont le diamètre eût été AB, les formerets CD
eussent eu leur clef au niveau de celles des archivoltes AB; dès lors les
— 213 — [ ARCHITECTURE 1
«ombles, par leur inclinaison, seraient venus masquer les fenêtres ju-
melles percées sous les formerets des grandes voûtes. Le système de ehe-
yronnage posé simplement de AB en CD, et formant plafond rampant, avait
l'avantage de ne pas perdre la hauteur du comble des bas eûtes. Ces char-
pentes furent détruites par un incendie, et au mi* siècle les constructeurs,
renonçant aux plafonds rampants, voulurent aussi voûter les basculés; ils
établirent alors entre les pilesdu xi c siècle (fig. /iO)des piles pins minces E,
pour obtenir des plans EBDF carrés, sur lesquels ils purent sans difficulté
faire des voûtes d'arête composées de demi-cylindres égaux se pénétrant,
et dont les clefs ne s'élevaient pas assez pour empêcher de trouver la hau-
teur d'un comble de H en K (lig. &2) 1 . Cette disposition de voûtes d'arête
1 Celte construction fut encore modifiée au ira' siècle par la réfection de nouvelles
voûtes sur la nef contre-butées par des arcs-boutants; niais on retrouve facilement les
traces de ces transformations successives.
| ARCHITECTURE | — 21/* —
à plan carré sur les nefs H sur les bas côtés au moyen de la pile intermé-
diaire posée entre les piles principales, se retrouve au xn* siècle dans les
cathédrales de Mayence, de Spire, dans la curieuse église de Rosheim,
et dans beaucoup d'édifices religieux d'Alsace et de Lorraine, non pins
nnnme à Saint-Dié, obtenue par suite d'une modification au plan primitif,
mais définitivement admise . comme
un procédé pour voûter à la fois les
nefs centrales et les collatéraux; et ce
problème une lois résolu, les construc-
teurs lorrains et alsaciens l'appliquè-
rent jusqu'au moment où l'architec-
ture du domaine royal français lit
invasion chez eux.
Avant d'aller plus loin, nous de-
vons expliquer ce que nous entendons
par influence byzantine, architecture
byzantine , pour faire comprendre
comment cette influence s'exerce sur
l'architecture religieuse du territoire
compris entre le Rhin, le Rhône et
l'Océan.
11 existe en Orient trois plans types
qui ont été appliqués aux églises. Le plus ancien est le plan circulaire,
dont le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un des modèles les plus connu*.
Le second type est un dérivé de la basilique antique, mais avec transsept
<£/
terminé par deux absides : telle est l'église de la Nativité du couvent de
Bethléem (fîg. û3). Le troisième est le plan byzantin proprement dit, se
composant d'une coupole centrale posée sur tambour ou sur pendentifs,
avec quatre ouvertures vers les quatre points cardinaux, galeries laté-
rales, une ou trois absides à l'est, et narthex du côté de l'entrée. Telle
est l'église de Sergius, à Constantinople (fig. U), antérieure à la grande
— 215 — l AltCIllTBCTURE ]
église de Sainto-Snphic que nous donnons ici (fig. û5). Telles sonl, avec
certaines modifications, les petites églises d'Athènes dont nous présentons
l'un des types (église de Kapnicarea) (fig. 46). Ces monuments, bien que
très-différents par leurs dimensions et la manière dont ils sont construits,
dérivent du même principe. C'est toujours la coupole centrale sur tambour
ou pendentifs, épaulée par des voûtes latérales en
berceau, ou d'arête, ou en quart de sphère. L'église
circulaire terminée par une coupole avec jour cen-
tral OU fenêtres percées à la base de la voûte était
plutôt un lieu consacré, une enceinte destinée à
conserver, soit des traces divines, comme l'église
de l'Ascension a Jérusalem ', soit une sépulture,
comme le Saint-Sépulcre, qu'une église, dans la vé-
ritable acception du mot. Cependant cette forme
primitive, adoptée dès l'époque de Constantin, eut
une influence sur tous les édifices chrétiens élevés
en Orient, dans lesquels on retrouve le plus souvent l'enceinte consa-
crée, la coupole centrale, à moins que par exception, comme dans l'église
de Bethléem, le parti de la basilique romaine n'ait été presque complè-
tement appliqué (fig. û3).
Dès les premiers siècles du christianisme, il semblerait que le plan cir-
culaire adopté en Orient eût cependant exercé en Occident une influence
notable sur l'architecture religieuse. Sans parler des nombreux édifices
Circulaires qui, sous le règne de Constantin, furent élevés à Rome, et qui,
1 Voy. Y Architecture monastique, par M. Albert Lenoir. Paris, 1852, p. 249 et sim.
[ Alicin ; El i ' RE ] — 21G —
après tout, étaient romains aussi bien que le Saint-Sépulcre, du v c au
xn° siècle on bâtit en Occidenl un assez grand nombre d'églises ronde .
A Paris, Ghildebert lit bâtir L'église Saint-Vincent (aujourd'hui Saint-
Germain l'Auxerrois), que l'on désignait sous le nom de Saint-Vincent
le Rond 1 . A la gauche du portail de la cathédrale de Paris, il existait
une chapelle qui avait conservé le nom de Saint-Jean le llond 3 .
A l'abbaye Saint-Bénigne de Dijon, on voit encore l'étage inférieur
de la rotonde commencée au vu* siècle derrière l'abside de l'église. Cette
rotonde avait trois étages, compris la crypte, avec galerie de pourtour
comme le Saint-Sépulcre 3 [voy. SÉPULCRE (Saint-)]. Charlemagne avait
élevé l'église circulaire d'Aix-la-Chapelle, imitéeauxn* siècle dans l'abbaye
d'Ottmarsheim. Au xi° siècle, à Neuvy-Saint-Sépulcre, près de Château-
roux, on jetait les fondements d'une église reproduisant les dispositions
du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Au xn e siècle, on construisait la grande
église abbatiale de Gharroux, dont la nef se terminait par une immense
rotonde avec bas côtés triples [voy. Sépulcre (Saint-)]. A la môme époque,
au fond du Languedoc, l'église de Rieux-Minervois s'élevait sur un plan
circulaire précédé d'un petit porche. El comme pour faire ressortir l'im-
portance de certaines traditions, nous voyons encore en plein xvi e siècle
Catherine de Médicis faire construire, au nord de l'église abbatiale de
Saint-Denis en France, un monument circulaire avec bas côté à deux
étages, comme le Saint-Sépulcre de Jérusalem, pour abriter la sépulture
de son époux et de ses successeurs. Quand l'ordre religieux et militaire
du Temple fut institué, les commanderies de cet ordre prirent comme
type de leurs églises, ou plutôt de leurs chapelles (car ces monuments
sont tous d'une petite dimension), le plan du Saint-Sépulcre de Jérusalem
(voy. Temple). Mais si l'on peut considérer ces édifices circulaires comme
procédant d'une influence orientale, puisque l'édifice mère qui leur servait
d'original était en Orient, on ne peut toutefois les regarder comme
byzantins, puisque le Saint-Sépulcre de Jérusalem est un monument de la
décadence romaine. De même, si nous prenons l'église du monastère de
Bethléem comme le type qui, au xn c siècle, a fait élever les églises à trans-
septs terminés par des absides semi-circulaires, telles que les cathédrales
de Noyon, de Tournai, de Soissons, de Bonn su r le Ithin, de l'église de Saint-
Macaire sur la Garonne, nous ne pouvons guère non plus considérer cette
influence comme orientale, puisque l'église de la Nativité de Bethléem est
une basilique romaine couverte par une charpente apparente, et ne diffé-
rant de Saint-Paul hors des murs, par exemple, que par les deux absides
ouvertes dans les deux pignons de la croisée.
Les véritables types byzantins, c'est Sainte-Sophie de Constantinople;
ce sont les petites églises de Grèce et de Syrie, élevées depuis le règne de
i Le Théâtre des antiquités de Paris, par J. Dubreul. Paris, 1634, liv. III.
- Ibid., liv. I.
3 Don Plancher, Hist. de Bourgogne. — Mabillon, Annal. S. Benedicti, t. IV, p. 152.
— 217 — [ ARCHITECTURE ]
Justinien, ce sont des églises a coupole portée sur quatre pendentifs
(voy. Pendentif). Or ces monuments n'ont une influence directe bien mar-
quée que sur les bords du Rhin, par suite de la prépondérance donnée aux
arts d'Orient par Gharlemagne; dans la partie occidentale de l'Aquitaine
surtout, par l'imitation de Saint-Marc de Venise, et en Provence par les
relations constantes des commerçants desBouches-du-Rhône avec la Grèce,
Constantinople et le littoral de l'Adriatique. Partout ailleurs si L'influence
byzantine se fait sentir, c'est a l'insu des artistes pour ainsi dire, c'est par
une infusion plus ou moins prononcée due, en grande partie, à l'introduc-
tion d'objets d'art, d'étoffes, de manuscrits orientaux dans les différentes
provinces des Gaules, ou par des imitations de seconde main, exécutées
par des architectes locaux. Auxxi e etxn e siècles, les relations de l'Occident
avec l'Orient étaient comparativement beaucoup plus suivies qu'elles
ne le sont aujourd'hui. Sans compter les croisades, qui précipitaient en
Orient des milliers de Bretons, d'Allemands, de Français, d'Italiens, de
Provençaux, il ne faut pas perdre de vue l'importance des établissements
religieux orientaux, qui entretenaient des rapports directs et constants
avec les monastères de l'Occident; le commerce; l'ancienne prépondé-
rance des arts et des sciences dans l'empire byzantin; l'état relativement
civilisé des peuples arabes; la beauté et la richesse des produits de leur
industrie ; puis enfin, pour ce qui touche particulièrement à l'architecture
religieuse, la vénération que- tous les chrétiens occidentaux portaient aux
édifices élevés en terre sainte. Un exemple, au premier abord, reposant
sur une base bien fragile, mais qui, par le fait, est d'une certaine valeur,
vient particulièrement appuyer ces dernières observations, et leur ôter
ce qu'elles pourraient avoir d'hypothétique aux yeux des personnes qui,
en archéologie, n'admettent avec raison que des faits. Dans l'ancienne
église Saint-Sauveur de Nevers, écroulée en 1839, existait un curieux
chapiteau du commencement du \u e siècle, sur lequel était sculptée une
église que nous donnons ici (fig. kl). Cette église est complètement orien-
tale. Coupole au centre portée sur pendentifs que le sculpteur a eu le soin
d'indiquer naïvement parles arcs-doubleaux apparaissant à l'extérieur,
ù la hauteur des combles; transsept terminé par des absides semi-circu-
laires, construction de maçonnerie qui rappelle les appareils ornés des
églises grecques; absence de contre-forts, si apparents à cette époque
dans les églises françaises; couvertures qui n'ont rien d'occidental; clo-
cher cylindrique planté à côté de la nef, sans liaison avec elle, contraire-
ment aux usages adoptés dans nos contrées; porte carrée, non surmontée
d'une archivolte ; petites fenêtres cintrées, rien n'y manque : c'est là un
édifice tout autant byzantin que Saint-Marc de Venise, qui n'a de byzantin
que ses coupoles à pendentifs et son narthex, et qui, comme plan, rap-
pelle une seule église orientale détruite aujourd'hui, celle des Saints-
Apôtres'. Or, à Nevers, au xn e siècle, voici un ouvrier sculpteur qui, sur
» Ce curieux fragment fut découvert dans les décombres de l'église Saint-Sauveur
1. — 28
[ ARCHITECTURE 1 — 218 —
un chapiteau, Qgureune église qu'on croirait être un petil modèle venu
d'Orient. Ou bien ce sculpteur avait été en Grèce ou en Syrie, ou on lui
avait remis, pour être reproduit, un fac-similé d'une église byzantine:
dans l'un comme dans l'autre cas, ceci prouve qu'à cette époque, au mi-
lieu de contrées où les monuments religieux construits n'ont presque rien
de Nevers on 1843, par M. Mérimée, inspecteur général des monuments historiques, et
par nous. Il fut transporté dans le musée de la ville, sur nos pressantes sollicitations, et
nous espérons qu'il s'y trouve encore. (Voy. les Annales archéologiques, vol. II, p. II G
et suiv. La gravure est accompagnée d'une judicieuse et savante notice de M. Didron,
" laquelle nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer nos lecteurs.'
— 219 — [ ARCHITECTURE ]
qui rappelle l'architecture byzantine, ni comme plan, ni comme détail
(l'ornementation, on savait cependant ce qu'était une église byzantine ;
les arts d'Orient n'étaient pas ignorés et devaient par conséquent exercer
une influence. Seulement, ainsi que nous l'avons dit déjà, cette influence
ne se produit pas de la môme manière partout. C'est un art plus ou moins
bien étudié et connu, dont chaque contrée se sert suivant les besoins du
moment, soit pour construire, soit pour disposer, soit pour décorer ses
édifices religieux. Dans le Périgord, l'Angoumois, une partie du Poitou
et de laSaintonge, c'est la coupole sur pendentifs qui est prise à l'Orient.
En Auvergne, c'est la coupole sur trompes formée d'arcs concentriques,
les appareils façonnés et multicolores. Sur les bonis du Rhin, ce sont les
grandes dispositions des plans, l'ornementation de l'architecture qui
reflètent les dispositions et l'ornementation byzantines. En Provence, la
finesse des moulures, les absides à pans coupés, qui rappellent les églises
grecques d'Asie. En Normandie et en Poitou, on retrouve comme une
réminiscence des imbrications, des zigzags, des combinaisons géomé-
triques, et des entrelacs si fréquents dans la sculpture chrétienne de la
Syrie centrale.
Les premières croisades ont une part évidente dans cette influence de;:
arts byzantins sur l'Occident j mais c'est précisément au moment où les
guerres en Orient prennent une grande importance, que nous voyons
l'architecture occidentale abandonner les traditions gallo-romaines ou
byzantines pour se développer dans un sens complètement nouveau.
<»n s'explique comment l'architecture religieuse, tant qu'elle resta entre
les mains des clercs, dut renfermer quelques éléments orientaux, par
la fréquence des rapports des établissements religieux de l'Occident avec
la terre sainte et tout le Levant, ou le nord de l'Italie, qui, plus qu'au-
cune autre partie du territoire occidental, avait été envahie par les
arts byzantins 1 . Mais quand les arts de l'architecture furent pratiqués
en France par des laïques, vers le milieu du XII e siècle, ces nouveaux
altistes étudièrent et pratiquèrent leur art sans avoir à leur disposition
ces sources diverses auxquelles des architectes appartenant à des ordres
religieux avaient été puisés. Ils durent prendre l'architecture là où les
■ monastères l'avaient amenée; ils profitèrent de cette réunion de tra-
ditions accumulées par les ordres monastiques, mais en faisant de ces
amalgames dans lesquels les éléments orientaux et occidentaux se
trouvaient mélangés à doses diverses, un art appartenant au génie des
populations indigènes.
L'architecture religieuse se développe dans les provinces de France en
raison de l'importance politique des évoques ou des établissements reli-
gieux. Dans le domaine royal, les monastères ne pouvaient s'élever à un
degré d'influence égal à celui de la royauté. Mais des établissements tels
1 Voyez, sur l'architecture byzantine en France, l'extrait des articles publiés par
M. Vttet [cahiers de janvier, février et mai 1853), p. 30 et suiv.
[ AncniTECTunB 1 _ 220
que Cluny étaient en possession aux xi c et \n e siècles d'un.: puissance bien
autrement indépendante et étendue que celle du roi des Français. Un sou-
verain, si faible de caractère qu'on le suppose, n'eût pu tolérer dans son
domaine une sorte d'État indépendant, ne relevant que do saint-siége, se
gouvernant par ses propres lois, ayant de nombreux vassaux, sur lesquels
le roi n'exerçait aucun droit de suzeraineté. Aussi voyons-nous dans le
domaine royal les évoques, qui, au temporel, étaient rie véritables seigneurs
féodaux, luttant souvent eux-mêmes contre le pouvoir immense des abl .
acquérir une puissance très-étendue sous la suzeraineté royale. L'épisco-
pat, ayant vis-à-vis de la royauté les caractères de la vassalité, ne lui por-
tait pas ombrage, et profitait de sa puissance naissante. C'est aussi dans le
domaine royal que les grandes cathédrales s'élèvent en prenant, comme
monuments religieux, une importance supérieure à celle des églises ab-
batiales; tandis qu'en dehors du territoire royal, ce sont au contraire les
églises abbatiales qui dominent les cathédrales. Comme seigneurs féo-
daux, les évoques se trouvaient dans le siècle; ils n'avaient ni le pouvoir ni
surtout la volonté de conserver les formes de l'architecture consacrée par
la tradition; bien mieux, gênés par l'importance et l'indépendance de
puissantes abbayes, ils saisirent avec ardeur les moyens que les artistes
laïques leur offraient au xn e siècle de se soustraire au monopole que les
ordres religieux exerçaient sur les arts comme sur tous les produits de
l'intelligence. Alors l'église était la plus saisissante expression du génie des
populations, de leur richesse et de leur foi; chaque évêque devait avoir
fort à cœur de montrer son pouvoir spirituel par l'érection d'un édifice
qui devenait comme la représentation matérielle de ce pouvoir, et qui,
par son étendue et sa beauté, devait mettre au second rang les églises
monastiques répandues sur son diocèse. Si le grand vassal du roi, seigneur
d'une province, élevait un château supérieur comme force et comme
étendue à tous les châteaux qu'il prétendait faire relever du sien, de
même l'évêque d'un diocèse du domaine royal, appuyé sur la puissance
de son suzerain temporel, érigeait une cathédrale plus riche, plus vaste
et plus importante que les églises des abbayes qu'il prétendait soumettre
à sa juridiction. Tel était ce grand mouvement vers l'unité gouverne-
mentale qui se manifestait même au sein de la féodalité cléricale ou
séculière, pendant le xn e siècle, non-seulement dans les actes politiques,
mais jusque dans la construction des édifices religieux ou militaires.
Cette tendance des évoques à mettre les églises abbatiales au second rang
par un signe matériel, aux yeux des populations; nous dirons plus, ce
besoin à la fois religieux et politique, si bien justifié d'ailleurs par les
désordres qui s'étaient introduits au sein des monastères dès la fin du
Xii e siècle, de rendre l'unité à l'Église, fit faire à l'épiscopat des efForts
inouïs pour arriver à construire rapidement de grandes et magnifiques
cathédrales, et explique comment quelques-uns de ces édifices remar-
quables par leur étendue, la richesse de leur architecture, et leur aspect
majestueux, sont élevés avec négligence et parcimonie, n'ont pas de
— 221 — I ARCillTLCTURE ]
fondations, ou présentent des constructions qui, par la pauvreté des ma-
tériaux employés, ne sont guère en rapport avec cette apparence de luxe
et de grandeur.
Des esprits sages et réfléchis parmi nous cherchent à démontrer (nous
ne savons trop pourquoi) que notre vénérable architecture religieuse na-
tionale pèche par plus d'un point, et présente notamment de ces négli-
gences incroyables de construction qui compromettent la durée d'un
certain nombre d'édilices ; ils voudront bien tenir compte de ces néces-
sités impérieuses plus fortes que les artistes, et qui les contraignent bien
malgré eux, dans tous les temps, à ne pas employer les moyens indiqués
par l'expérience ou la science... De ces deux manières de raisonner quelle
est la plus juste?... La cathédrale de Reims est admirablement fondée;
ses piles, élevées en grands et beaux matériaux de choix, bien posés et
ravalés, n'ont subi aucun mouvement; ses voûtes, solidement et judi-
cieusement contre-butées par des arcs-boutants bien couverts, d'une por-
tée raisonnable, par des contre-forts largement cmpaltés, ne présente] t
pas une tissure, et cette cathédrale a été la proie d'un incendia terrible,
et l'incurie de plusieurs siècles l'a laissée livrée aux intempéries, et cepen-
dant on ne découvre dans toute sa construction ni une lézarde, ni une
déformation : donc les architectes du xui" siècle étaient d'excellents con-
structeurs... Ou bien, la cathédrale de Sées est élevée sur de vieilles
fondations imparfaites, qui partout ont cédé; les matériaux employés dans
ca construction sont de qualité médiocre; sur tous les points on a cher-
ché l'économie, tout en voulant élever un vaste et magnifique monument;
cette cathédrale craque de toutes parts, se disloque et. se lézarde, sa ruine
est imminente : donc les architectes du xm" siècle étaient de mauvais
constructeurs, ne fondant pas leurs édifices, les élevant en matériaux
insuffisants comme résistance, etc., etc.
Les évoques, comme les architectes de ces temps, ont dû obéir à une
donnée politique et religieuse qui ne leur permettait pas le choix des
moyens. Les diocèses pauvres devaient élever d'immenses et magnifiques
cathédrales tout comme les diocèses riches. Et ne jetons pas le blâme aux
architectes qui, placés dans des conditions défavorables, avec des res-
sources insuffisantes, ont encore su, avec une adresse. rare, remplir le
programme imposé par les besoins de leur temps, et élever des édifices
proches de leur ruine aujourd'hui, mais qui n'en ont pas moins duré six
. ents ans, après avoir rempli leur grande mission religieuse. Avant de
juger sévèrement, voyons si les évoques qui cachaient leur pauvreté sous
une apparence de richesse et de splendeur pour concourir à la grande
œuvre de l'unité nationale par l'unité du pouvoir religieux, si les archi-
tectes hardis qui, sans s'arrêter devant des difficultés matérielles, insur-
montables pour nous, ont élevé des édifices encore debout, ne sont pas plu
méritants, et n'ont pas développé plus de science et d'habileté que ceux
abondamment pourvus de tout ce qui pouvait faciliter leurs entreprises.
La peinture, la statuaire, la musique et la poésie doivent être jugéts
d'une manière absolue : l'œuvre est bonne ou mauvaise, car le peintre, le
s
[ ARCHITECTURE 1 — 222 —
sculpteur, le musicien et le poète peuvent s'isoler; ils n'ont besoin p
exprimer ce que leur esprit conçoit qus d'un peu de couleur, d'un mor-
ceau de pierre on de marbre, d'un instrument, ou d'une écritoire. liais
l'architecture est soumise à des circonstances complètement étrangi
à l'artiste et pins fortes que lui : or, un des caractères frappants de l'ar-
chitecture religieuse inaugurée par les artistes laïques à la fin du mi" siècle,
('est de pouvoir se prêter à toutes les exigences, de permettre l'emploi
de l'ornementation la plus riche et la plus chargée qui ait jamais été
appliquée aux édifices, ou des formes les plus simples et des procédés le i
plus économiques. Si à cette époque quelques grandes églises affectent
une richesse apparente, qui contraste avec l'extrême pauvreté des moyens
de construction employés, cela lient à des exigences dont nous venons
d'indiquer les motifs; motifs d'une importance telle que force était de s'y
soumettre. « Avant tout, la cathédrale doit être spacieuse, splendide,
éclatante de verrières, décorée de sculptures; les rewmrces sont modi-
ques, n'importe! il faut satisfaire à ce besoin religieux dont l'importance
est supérieure à toute autre considération; contentons-nous de fonda-
tions imparfaites, de matériaux médiocres, mais élevons une église à
' nulle autre égale dans le diocèse. Elle périra promptement, n'importe!
il faut qu'elle soit élevée; si elle tombe, nos successeurs en bâtiront une
autre.... «Voilà comment devait raisonner un évoque à la fin du xii 8 siècle;
et s'il était dans le faux au point de vue de l'art, il était dans le vrai au
point de vue de l'unité religieuse.
Ce n'était donc ni par ignorance, ni par négligence, que les architecte^
du xm e siècle construisaient mal, quand ils construisaient mal, puisqu'ils
ont élevé des édifices irréprochables comme construction, mais bien
parce qu'ils étaient dominés par un besoin moral n'admettant aucune ob-
jection, et la preuve en est dans cette quantité innombrable d'églises du.
second ordre, de collégiales, de paroisses, où la pénurie des ressources a
produit des édifices d'une grande sobriété d'ornementation, mais où l'art
du constructeur apparaît d'autant plus que les procédés sont plus sim-
ples, les matériaux plus grossiers ou de qualité médiocre. Par cela même
que beaucoup de ces édifices construits avec parcimonie sont parvenus
jusqu'à nous, après avoir traversé plus de six siècles, on leur reproche
leur pauvreté, on accuse leurs constructeurs ! mais s'ils étaient tombés,
si les cathédrales de Chartres, de Reims ou d'Amiens étaient seules debout
aujourd'hui, ces constructeurs seraient donc irréprochables? ("Voy. Con-
struction, Cathédrale.) Dans notre siècle, l'unité politique et adminis-
trative fait converger toutes les ressources du pays vers un but, suivant les
besoins du temps, et cependant nous sommes témoins tous les jours de
l'insuffisance de ces ressources lorsqu'il s'agit de satisfaire à de grands
intérêts, tels que les chemins de fer par exemple. Mais au xn e siècle, le
pays, morcelé par le système féodal, composé de provinces, les unes pau-
vres, les autres riches, les unes pleines d'activité et de lumières, les autres
adonnées à l'agriculture et ne progressant pas, ne pouvait agir avec en-
semble ; il fallait donc que l'efiort de l'épiscopat fût immense pour réunir
— 2!>:$ — [ ARCHITECTURE j
des ressources qui lui permissent d'ériger en cinquante années des
cathédrales sur des plans d'une étendue à laquelle on n'était pas arrivé
jusqu'alors, et d'une richesse, comme art, supérieure à tout ce qu'on avait
vu. De même qu'au x I e siècle le grand développement pris par les éta-
blissements religieux avait influé sur toutes les constructions religieuses
de cette époque; de môme, au commencement du xnr siècle, les grandes
entreprises des évoques se reflétaient sur les édilices religieux de leurs
diocèses. Au XI e siècle, les églises monastiques avaient servi de modèles
aux églises collégiales, aux paroisses et même aux cathédrales; au
xiii 6 siècle, ce sont à leur tour les cathédrales qui imposent les dispositions
de leurs plans, leur système de construction et de décoration aux églises
collégiales, paroissiales et monastiques. Le but de l'épiscopat se trouvait
ainsi rempli, et son influence morale prédominait en même temps que
L'influence matérielle des édilices qu'il s'était mis à construire avec tant
d'ardeur, et au prix d'énormes sacrifices. Ces grands monuments sont
donc pour nous respectables sous le point de vue de l'art, et comme l'une
des productions les plus admirables du génie humain, mais aussi parce
qu'ils rappellent un effort prodigieux de notre pays vers l'unité nationale.
En effet, à la lin du xn* siècle, l'entreprise de l'épiscopat était populaire.
La puissance seigneuriale des abbés se trouvait attaquée par la prédomi-
nance de la cathédrale. La noblesse séculière, qui n'avait pas vu sans envie
la richesse croissante des établissements monastiques, leur immense in-
fluence morale, aidait les évoques dans les efforts qu'ils faisaient pour
soumettre les abbayes à leur juridiction. Les populations urbaines voyaient
dans la cathédrale (non sans raisons) un monument national, comme une
représentation matérielle de l'unité du pouvoir vers laquelle tendaient
toutes leurs espérances. Les églises abbatiales étaient des édilices particu-
liers qui ne satisfaisaient que le sentiment religieux des peuples, tandis
que la cathédrale était le sanctuaire de tous; c'était à la fois un édilice
religieux et civil (voy. Cathédrale), où se tenaient de grandes assem-
blées, sorte de forum sacré qui devenait la garantie des libertés politiques
en même temps qu'un lieu de prières. C'était enlin le monument par ex-
cellence. 11 n'était donc pas étonnant que les évoques aient pu réunir tout
à coup, dans ces temps d'émancipation politique et intellectuelle, les res-
sources énormes qui leur permettaient de rebâtir leurs cathédrales sur tous
les points du domaine royal. En dehors du domaine royal, la cathédrale
se développe plus lentement, elle le cède longtemps et jusqu'à la fin du
XHI" siècle aux églises abbatiales. Ce n'est qu'à l'aide de la prépondérance
du pouvoir monarchique sur ces provinces, que l'épiscopat élève les grands
monuments religieux sur les modèles de ceux du Nord. Telles sonf les
cathédrales de Lyon, de Limoges, de Clermont-Perrand, de Narbonhe.
de Béziers, de Rodez, de Mende, de Bayonne, de Carcassonne, et ces édi-
fices sont de véritables exceptions, des monuments exotiques, ne se ratta-
chant pas aux constructions indigènes de ces contrées.
Le midi delà France avait été le théâtre des guerres religieuses pendant
( ARCHITECTURE ] — 22/t —
le xii e siècle et une partie du xiu* ; son architecture était restée station-
nuire, alors que dans le Nord elle Taisait de si rapides progrès. La plupart
des églises avaient été détruites pendant les guerres civiles, résultat de la
lutte des hérésiarques avec le catholicisme, et il est difficile aujourd'hui
de savoir, à cause de la rareté des exemples, quelle était la marche suivie
par cette architecture. Parmi les monuments religieux antérieurs au
xn e siècle, nous trouvons des plans qui rappellent les dispositions de ceux
du Poitou, d'autres qui ont les rap-
ports les plus directs avec ceux de
l'Auvergne : telles sont, par exemple,
la grande église de Saint-Scrnin de
Toulouse, la partie ancienne des ca-
thédrales d'Auch et de Sainl-Papoul;
d'autres enlin qui sont construits dans
des données qui paraissent appartenir
au comté de Toulouse : ce sont ceux-
là dont nous nous occuperons parti-
culièrement.
Nous avons vu que la plupart des
édifices religieux du Nord, du Poitou,
de l'Auvergne et de la Bourgogne
procédaient de la basilique latine.
Dans une partie de l'Aquitaine et sur
les bords du Rhin, par exception, des
églises avaient été élevées sans collaté-
raux. En Provence et sur le territoire
du comté de Toulouse, nous retrou-
vons, avant le xm e siècle, des traces
de monuments religieux qui procé-
daient d'une disposition antique dont
la basilique de Constantin à Rome
est le type : c'est une nef couverte par
des voûtes d'arête contre-butées par des contre-forts intérieurs réunis par
des berceaux plein cintre (fig. Z18). Les cathédrales de Marseille et deFréjus,
monuments presque antiques, ont encore conservé cette donnée. Dans le
comté de Toulouse, sauf la partie ancienne de la cathédrale de Toulouse,
qui date du xn e siècle, les autres édifices antérieurs aux guerres des Albi-
geois, et qui étaient construits d'après ce système, n'existent plus; mais dès
le xm e siècle, sitôt après les désastres, nous voyons reproduire ce mode
de bâtir les édifices religieux. Dans la ville basse de Carcassonne, les deux
églises élevées par les habitants, sur l'ordre de saint Louis, reproduisent
cette disposition de nefs sans collatéraux, avec contre-forts intérieurs
contre-butant la voûte principale ; seulement alors la voûte en arcs d'ogive
a remplacé la voûte d'arête romaine, et les travées, beaucoup moins larges
que la nef, forment comme autant de chapelles entre les contre-forts.
<L
— 225 — [ ARCHITECTURE ]
Dans le mur de clôture qui ferme et surmonte ces chapelles, de longues
fenêtres sont ouvertes qui éclairent l'intérieur (fig. U9). Le sanctuaire de ces
églises se compose, ou d'une seule abside : telle est l'église de Montpezat
(Tarn-et-Garonne), lin du xm c siècle (fig. 50); ou de trois absides, une
grande et deux petites, comme à Carcassonne. La plupart de ces églises
étaient précédées d'un porche surmonté d'un seul clocher placé dans l'axe
de l'église. Pendant le xiv c siècle, la grande cathédrale d'Alby fut construite
d'après ce système; seulement on établit deux étages de chapelles, afin de
renfermer entièrement les contre-forts dans l'intérieur (fig. 51), el lesvoûtes
en arcs d'ogive des chapelles de premier étage, bandées sur les formercls
de la voûte de la nef, atteignirent son niveau; les jours étaient pris dans
les murs de clôture des chapelles hautes par de longues et étroites fenêtres.
Au lieu de trois absides percées dans le mur de l'est, comme dans les deux
églises de Carcassonne, le chœur d'Alby se termine par sept chapelles
rayonnantes à double étage comme celles de lanef(voy. Cathédrale). Cet te
disposition est grandiose : la nef de Sainte-Cécile d'Alby n'a pas moins de
17 m ,70 dans œuvre; mais il faut dire que, pour le culte catholique, les
grandes églises sans bas côtés ne sont pas commodes. Rien dans ce grand
i. — 29
[ A8CHITECTUBE 1 — 220 —
vaisseau n'indique la place des fidèles, celle du clergé; à Alby, on a dû
établir, au \vi' siècle, un chœur fermé par une élégante claire-voie de
pierre, qui forme comme un bas côté autour du sanctuaire ; les chapi
sont petites. Ce monument, sans collatéraux, sans transsept, dans lequel
le sanctuaire est comme un meuble apporté après coup, est plutôt une
salle qu'une cathédrale appropriée aux besoins du culte. Les chapelles du
premier étage, qui communiquent entre elles par de petites portes, n'ont
■ r ^rt/Af
pas d'utilité, cesontdes tribunes qui ont l'inconvénient de reculer les jours,
et assombrissentparconséquentrintérieur.Ce monument, bâti de briques,
a été couvert de peintures qui datent, de la fin du xv e siècle et du com-
mencement du xvi e . Cette décoration produit un grand effet, et dissimule
la lourdeur de ces voûtes, qui, à cause de l'extrême largeur de la nef,
prennent leur naissance à moitié environ de la hai:teur totale du dans-
œuvre ; les contre-forts renfermés à l'intérieur, par leur projection, cachent
les fenêtres et font paraître les piliers portant les voûtes plats et maigres.
Dépourvu de ses peintures, cet intérieur serait froid, triste et lourd, et ne
supporterait pas la comparaison avec nos grandes cathédrales du Nord. La
cathédrale d'Alby produisit quelques imitations, les églises abbatiales de
— 227 — [ AHCU1TECTUKE ]
Moissac, de Saint-Bertrand de Comminges, entre autres ; ce type ne dé-
passa pas le territoire où il s'était développé, mais s'y perpétua jusqu'à
l'époque de la renaissance. Le midi de la France avait été épuisé par les
guerres religieuses pendant les xn c et xm c siècles, il ne pouvait produire
<pic de pauvres édifices; en adoptant l'église à une seule nef, sans bas
côté, comme type de ses monuments religieux, il obéissait à la nécessité ;
ces constructions étant beaucoup moins dispendieuses que n'est celle de nos
51
églises, du Nord, avec leurs transsepts, leurs collatéraux, leurs chapelles
rayonnantes autour du chœur, leurs galeries supérieures, leurs arcs-bou-
i ants et leurs grandes claires-voies à meneaux décorées de splendides ver-
rières. Le souvenir des guerres civiles faisait donner à ces édifices religieux
l'aspect de constructions militaires, et beaucoup d'entre eux étaient réel-
lement fortifiés. L'église abbatiale de Moissac avait été fortifiée au moment
des guerres des Albigeois. Les cathédrales d'Alby, de Béziers, de Narbonne,
et presque toutes les églises paroissiales ou monastiques élevées pendant
les xin c et xiv e siècles, étaient défendues comme de véritables forteresses,
adoptaient par conséquent des formes simples, ne prenaient que des jours
étroits et rares à l'extérieur; se couronnaient de tours crénelées, de mâ-
chicoulis; s'entouraient d'enceintes; se construisaient sur des points déjà
défendus par la nature; n'ouvraient que des portes latérales, détournées
souvent, difficiles d'accès, protégées par des défenses (voy. Cathédrale).
Après les guerres civiles étaient survenues les guerres avec l' Aragon;
toutes les villes du Languedoc faisant partie du domaine royal sous saint
I ABCHITJBCTURE ! — 228 —
Louis, Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Charles V, frontières du
Roussillon et du comté de Foix, étaient continuellement en butte aux
incursions de leurs puissants voisins. Chaque édilice avait été utilisé dans
ces villes pour la défense, et naturellement les églises, comme les plus
élevés et les plus importants, devenaient des forts, participaient autant de
l'architecture militaire que de l'architecture religieuse. La Guyenne, dont
la possession était continuellement contestée pendant les xin* et xiv e siè-
cles, entre les rois de France et d'Angleterre, conservait ses vieilles églises
romanes, mais ne bâtissait que de rares et pauvres édifices religieux, pâles
reflets de ceux du Nord. Riche d'ailleurs, adonnée au commerce sous la
domination anglaise, cette province songeait plutôt à bâtir des bastides,
des maisons et des édifices municipaux, qu'à ériger des monuments reli-
gieux. Quant à la Bourgogne, populeuse, unie, elle développait son archi-
tecture religieuse sous l'inspiration de celle du domaine royal, mais en
y mêlant son génie fortement pénétré des traditions romanes, et dans
lequel les églises clunisiennes et cisterciennes avaient laissé des traces
inaltérables. Cette province est une des plus favorisées en matériaux de
qualités excellentes. Les bassins supérieurs de la Seine, de l'Yonne et de
la Saône fournissent abondamment des pierres calcaires et des grès durs
et tendres, faciles à exploiter en grands morceaux, d'une beauté de grain,
d'une résistance et d'une durée sans égales. Aussi les édifices bourgui-
gnons sont-ds, en général, bâtis de grands matériaux, bien conservés, et
d'un appareil savamment tracé. Celte abondance etcesqualités supérieures
de la pierre influent sur les formes de l'architecture bourguignonne, sur-
otut à l'époque où l'emploi des matériaux joue un grand rôle dans la con-
texture des édifices religieux. Au xin e siècle, les constructeurs de cette
province profitent de la facilité qui leur était donnée d'obtenir de grands
blocs très-résistants, et pouvant sans danger être posés en délit, pour éviter
de multiplier les assises dans les points d'appui principaux. Ils ne craignent
pas d'élever des piles monolithes; ils sont des premiers à établir sur les
corniches, à la chute des combles, de larges chéneaux formant, à l'inté-
rieur, des plafonds entre les formerets des voûtes et les murs (voy. Arc
formeret, fig. 45). Possédant des calcaires faciles à tailler, mais très-
fermes cependant, ils donnent à leurs profils de fortes saillies, les accen-
tuent énergiquement; à leur sculpture d'ornement de la grandeur, une
physionomie plantureuse qui distingue leur décoration de pierre entref
celle des provinces voisines. Les architectes bourguignons n'adoptent que
tard les meneaux compliqués, les balustrades à jour, la maigreur qui
déjà, dans la seconde moitié du xm e siècle, s'attachait aux formes archi-
tectoniques de la Champagne et de l'Ile-de-France.
A Paris, à Reims, à Troyes, l'architecture ogivale penchait déjà vers
sa décadence, que dans l'Auxois, le Dijonnais et le Maçonnais se conser-
vaient encore les dispositions simples, la fermeté des profils, la largeur
de l'ornementation, l'originalité native de la province. Ce n'est qu'au
xv e siècle que l'architecture bourguignonne devient sèche, monotone.
— 229 — [ ARCHITECTURE ]
Alors les caractères particuliers à chaque province s'effacent il n'y a plus
qu'une seule architecture sur le territoire qui compose la France d'au-
jourd'hui; ou du moins les différences que l'on peut remarquer dans
chaque province tiennent plutôt à une imitation grossière ou imparfaite
d'une architecture admise qu'à des influences ou à des traditions locales.
Nous avons donné (fig. 20) la coupe transversale de la cathédrale d' Au tun,
bâtie vers 1150, et dont la nef est voûtée en berceau ogival. Peu après la
construction de cet édifice, on élevait à Lan grès la cathédrale qui existe
encore aujourd'hui '. C'est la cathédrale d'Autun, avec des voûtes en arcs
JZ
d'ogive sur la nef et le transsept, bas côté pourlournant le chœur, et un.^
seule chapelle au chevet. Voici (fig. 52) le plan de la cathédrale d'Autun.
et (fig. 53) celui de la cathédrale de Langres. Le porche de la cathédrale
d'Autun est peu postérieur à la construction de la nef; la façade de la
cathédrale de Langres ayant été rebâtie dans le dernier siècle, nous ne
savons si jamais elle fut précédée d'un porche. Le chœur de la cathédrale
de Langres, avec son bas côté pourtournant, est fort intéressant à étudier,
car jusqu'alors, dans cette partie de la France, les absides étaient presque
toujours simples, sans collatéraux et voûtées en quart de sphère. Langres,
dont le sanctuaire date de 1160 environ, donne la transition entre les
chœurs construits suivant la donnée romane et ceux élevés à la lin du
mi'' et au commencement du xm" siècle. Nous voyons à Langres, comme
à Autun, le chœur commencer par une travée en tout semblable a celles
de la nef. A Autun, celte première travée est doublée d'une seconde, puis
1 La cathédrale de Langres est sur le territoire champenois J niais comme style d'ar-
elutecture, elle appartient à la Bourgogne.
[ ARCHITECTURE ] — T.'A) —
vient l'abside principale simple, sans bas Côtés, flanquée de deux jx-tiles
absides comme les églises du Khin. A Langres, après la première travée
<ln chœur, c'est une série de colonnes posées en hémicycle, portant les
voûtes d'arête à nervures du collatéral. Ces voûtes sont naïvement tra-
cées : car chaque travée rayonnante du collatéral formant coin, et les arcs
ogives donnant en projection horizontale des lignes droites, il s'ensuit
que les rencontres des diagonales ou les clefs sont bien plus rapprochées
du sanctuaire que du inur extérieur; les naissances des archivoltes ban-
dées d'une colonne à l'autre étant au même niveau que les naissances des
formerets tracés sur les murs du pourtour, et les arcs formerets comme
les archivoltes étant des tiers-points, les clefs de ces formerets sont plus
élevées que les clefs des archivoltes, et par conséquent les lignes de clefs
des voûtes sont fortement inclinées (voy. Construction, fig. 37). Les ar-
chivoltes de la première travée du chœur donnant la hauteur du triforium
percé dans le mur d'adossement du comble, il reste dans la partie circu-
laire, entre la base de ce triforium et les archivoltes bandées sur les co-
lonnes, un espace plus grand. 11 y a donc changement de système complet
entre les parties parallèles du chœur et le rond-point; ce sont pour a.nsi
dire deux édifices qui sont accolés l'un à l'autre, et se relient mal. Les
grandes voûtes rendent encore ce défaut d'unité plus sensible, car la pre-
mière travée est fermée par une voûte en arcs d'ogive, et le rond-point
par un cul-de-four engendré par le dernier arc-doubleau ogival; et, fait
remarquable, cette voûte en cul-de-four est maintenue par des arcs-bou-
tants qui datent de sa construction. A la naissance du cul-de-four s'ou-
vraient de petites fenêtres plein cintre dont les archivoltes venaient le
pénétrer, tandis que sous les formerets de la première travée les fenêtres
pouvaient être hautes et percées dans les murs goutterots. Le système de
la construction ogivale franchement adopté dans tout le reste de l'édifice
déjà se trouvait ainsi complètement étranger au rond-point, qui restait
roman, au moins dans sa partie supérieure. Un défaut d'harmonie aussi
choquant ne pouvait manquer de faire faire aux constructeurs de nou-
veaux efforts pour appliquer aux ronds-points, comme à tout le reste des
édifices, le mode de voûter en arcs d'ogive. Comme ornementation, la
cathédrale de Langres reste également romane : le triforium s'ouvre dans
les combles couvrant les bas côtés; les piles sont composées de pilastres
cannelés, comme à Autun, à Beaune, à Cluny, à la Charité-sur-Loire, con-
formément à la tradition antique; les contre-forts du chœur sont plaqués
de gros pilastres cannelés, terminés par des chapiteaux corinthiens; les
chapiteaux des colonnes du chœur sont des imitations des chapiteaux
romains l . La partie antérieure de la nef elle-même, élevée de 1181) à 1190,
laisse voir des chapiteaux à crochets, quoique les piles restent composées
de pilastres cannelés comme dans le chœur et le transsept. Sur une partie
1 Langres est une ville romaine; on y voit encore une porte antique décorée de pilas-
tres cannelés.
— 231 — [ ARCHITECTURE ]
du territoire bourguignon, la tradition romane se prolongeait donc assez
tard dans les églises épiscopales, et l'on n'adoptait la voûte en ares d'ogive
TrARO. se.
et les arcs-bontants que par néeessité, et comme un moyen nouvellement
appliqué pour voûter les édifices sans pousser les murs. Ce ne fut que
[ ABCBITECTUItE ) — 232 —
de 1200 à 1210 que l'architecture ogivale fut franchement introduite en
Bourgogne, lorsqu'il y avait déjà trente cj, quarante ans qu'elle régnait
dans le domaine royal et la Champagne. Un des premiers et des pltu beaux
exemples de l'architecture ogivale bourguignonne se trouve dans le chœur
et le transsept de l'abbaye de Vézelay, et cette abbaye appartenait politique-
ment plutôt au Nivernais qu'à la Bourgogne (voy. Abside, ftg. 8, le plan
du rond-point). Ce chœur dut être bâti par l'abbé Hugues, de 1 198 à 1206;
car en cette dernière année l'abbé Hugues fut déposé pour avoir endetté
le monastère de 2220 livres d'argent 1 . Les voûtes du chœur de Vézelay
avaient été élevées dans l'origine sans arcs-boutants; mais il paraîtrait que
peu après leur achèvement, on fut obligé d'en construire. Le triforium
donnait dans le comble du collatéral,
comme à la cathédrale de Langres,
et bientôt ce comble fut remplacé
par des demi-voûtes d'arête butant
la naissance des grandes voûtes,
Voici (fig. 56) les deux premières tra-
vées de ce chœur (coupe longitudi-
nale) et (fig. 55) le plan de ces deux
premières travées. On remarquera la
disposition particulière des piles, et
la division des travées. La première
travée est largement ouverte : c'est
une archivolte partant de la grosse
pile du transsept, laquelle est com-
posée d'un faisceau de colonnes en-
gagées, et reposant son sommier de
droite sur une colonne monolithe.
Au-dessus du triforium cette travée
se divise en deux au moyen d'une pile intermédiaire portant un arc-
doubleau. La voûte se compose de deux arcs ogives reposant sur les
deux points d'appui principaux AB (lig. 55). Mais la seconde travée se
divise en deux au moyen des colonnes jumelles C. La première division
est fermée par une voûte en arcs d'ogive, la seconde projette contre
la clef E un arc CE qui vient puissamment contre-buter la poussée des
arcs rayonnants du rond-point. D'après cette disposition, les fenêtres
hautes peuvent toutes être de même dimension comme largeur et
comme hauteur; l'effort des arcs rayonnants sur le sommet de l'arc -
doubleau GE est bien maintenu par la diagonale CE, et la travée divi-
sée BCG sert de transition entre les travées rayonnantes IG et la pre-
* Gallia Christiana. — La livre d'argent était divisée en 20 sous, et le sou en
12 deniers. 12 livres de pain coûtaient environ, à cette époque, un denier. La livre
d'argent représentait donc environ 500 francs de notre monnaie, et 2220 livres
Il 10 000 francs.
SB
— 233 — [ ARCHITECTURE ]
mière grande travée AB, afin d'éviter la poussée qu'exerceraient les petites
archivoltes rayonnantes iG sur l'archivolte plus large GB, si celte archivolte
n'eût pas été divisée. Ce danger de la poussée n'était plus à craindre sur
la pile B,à cause de la grande charge reportée sur cette pile, et l'on pouvait
.sans inconvénients laisser ouverte dans toute sa largeur l'archivolte AB.
Le problème que les architectes de la cathédrale de Langres n'avaient pu
résoudre, savoir : de l'aire concorder la construction des voûtes des ronds-
points avec celle des travées parallèles, se trouvait ainsi très-nettement et
très-habilement résolu, trente ou quarante ans plus tard, dans le chœur de
l'église abbatiale de Vézelay, et par des procédés qui n'étaient pas entière-
ment ceux qu'employaient les architectes du domaine royal, moins soumis
aux traditions romanes. Comme disposition de plan, il se présentait tou-
jours une difficulté dans la construction des chœurs des grandes églises
cathédrales, c'était le rayon-
nement des travées qui espa-
çait démesurément les points
d'appui de la circonférence ex-
térieure, si les points de la cir-
conférence intérieure conser-
vaient le même espacement
que ceux des parallèles; ou
qui rapprochait trop ces points
d'appui intérieurs, si ceux de ,
la circonférence extérieure
étaient convenablement dis-
tancés. Quand les chœurs
étaient pourtournés de dou-
bles collatéraux, comme à
Notre-Dame de Paris, comme
a Bourges, cet inconvénient
était bien plus sensible en-
core. Dès 165, c'est-à-dire
peu de temps après la con-
struction du chœur de la ca-
thédrale de Langres, l'archi-
tecte de Notre-Dame de Paris avait su élever un chœur avec double bas
côté, qui déjà résolvait ces difficultés, en s'aflranchissant des traditions
romanes. Ne voulant pas donner aux travées intérieures du rond-point
un entre-colonnementAmoindre que celui des travées parallèles B (lig. 56),
Ci) étant le rayon du cercle, il s'ensuivait que la première travée rayon-
nante donnait un premier espace LMI1G difficile et un second espace
11GEF impossible à voûter. Car comment établir un formeret de F en E?
Eût-il été plein cintre, que sa clef se fût élevée à un niveau très-supérieur
à la clef de l'archivolte en tiers-point LM. La seconde travée rayonnante,
Couvrant davantage encore, augmentait la difficulté. Le constructeur
i.
30
[ ARCHITECTURE ] — T.',U —
éleva donc des piles intermédiaires o, p, entre lescolonnesdu second bai
côté, une pile intermédiaire également en Q, sur le mur de précinction
delà première travée, et deux piles intermédiaires 11, S, sur le mur de
précinction des travées suivantes. Cette disposition donnant 2, 3 piles
dans la première travée, 2, 3 et U piles dans les autres, rendait impossible
la construction de voûtes en aies d'ogive, qui ne se composaient alors que
de diagonales d'un carré ou d'un parallélogramme, ne pouvant retomber
par conséquent que sur des piles correspondantes en nombre égal. Le
constructeur ne fut pas arrêté par cette difficulté : il abandonna le système
de voûtes en arcs d'ogive croisées, et ses arcs-doubleaux MGF, NIK éta-
blis, il banda d'autres arcs NP, MP, GR, PR PS, IS , passant ainsi sans
difficulté du nombre pair au nombre impair; quant aux triangles de rem-
plissage, ils procédèrent de cette construction des arcs (voy. Construc-
tion, iig. hk, et Vouïe, fig. 26). On arrivait ainsi de l'archivolte de la tra-
vée intérieure aux deux arcs-doubleaux du second collatéral et aux trois
formerets du mur de, précinction ; sous ces formerets pouvaient s'ouvrir
trois fenêtres égales comme hauteur et largeur à celles des travées paral-
lèles. L'ordonnance extérieure et intérieure de l'édifice se suivait sans in-
terruption, sans quel'unitéfût rompuedanslapartie rayonnante du chœur.
— 235 — [ AttCUlTECTURE J
11 n'est pas besoin de faire ressortir ce qu'il y avait d'habileté dans ce
système, et combien l'art de l'architecture s'était développé déjà dans
l'Ile-de-France dès la fin du xu e siècle ; combien L'unité d'ordonnance el
de style préoccupait les artistes de celle province. Jamais, en effet, dans
les monuments religieux, grands ou petits de l'Ile-de-France, on ne ren-
contre de ces défauts d'harmonie, de ces soudures plus ou moins adroi-
tement déguisées, qui, dans les édifices, môme des provinces voisines,
dénotent l'effort de gens auxquels manque le génie créateur qui conçoit
son œuvre tout d'une pièce, et l'exécute sans hésitation.
Ce beau parti, qui consistait à donner aux travées des ronds-points une
largeur égale aux travées parallèles des nefs, ne fut passuivi, malheureuse-
ment, dans les autres cathédrales du domaine royal. A Bourges (1230), le
chœur de la cathédrale rappelle la belle disposition de celui de Paris
(tig. 57). Mais si les voûtes sont très-adroitement combinées dans le second
bas-côté, les piliers de ce second collatéral n'étant pas doublés, comme à
Notre-Dame de Paris, les piles intérieures ont dû Être rapprochées, et, par
leur multiplicité et l'étroitesse des entre-colonnements, elles masquent les
bas côtés et les chapelles. A Chartres (1220), le chœur de la cathédrale
( tig. 58) présente un plan qui ne fait pas grand honneur à son architecte :
v •
[ AncniTECTunrc ] — 236 —
il y a désaccord entre le rond-point et les parties parallèles du sanctuaire •
les espacements des colonnes du second collatéral sont lâches, les voAtec
assez pauvrement combinées ; et malgré la grande largeur des entre-colon-
nementsdu deuxièmebascôté, il a fallu cependant rapprocher les piles in-'
térieures. Maisici apparaît une disposition dont les architectes du XliT siècle]
ne se départent plus à partir de 1220 environ : nous voyons, en effet, les
CtBS-i ML .
piliers intérieurs du rond-point prendre, comme surface en plan,une moins
grande importance que ceux des travées parallèles. Cela était fort bien rai-
sonné d'ailleurs. Ces piles plus rapprochées, et ne recevant qu'une seule
nervure de la grande voûte, n'avaient pas besoin d'être aussi épaisses que
celles des travées parallèles, plus espacées et recevant un arc-doubleau et
deux arcs ogives des grandes voûtes. Le chœur de la cathédrale du Mans,
peu postérieur à celui de Chartres, présente une beaucoup plus belle dispo-
sition (fig. 59) : les voûtes du double collatéral rappellent la construction de
— 237 — [ AltCHITECTURE ]
celles de Bourges, mais plus adroitement combinées; ici les chapelles sont
grar îles, profondes, et laissent encore entre elles cependant des espaces li-
bres pour ouvrir des fenêtres destinées à éclairer le double bas côté. Comme
à Bourges, ces deuxcollatérauxsont inégaux en hauteur, et le second, plus
bas, estsurmonté d'un triforium et de fenêtres éclairant le premier bas côté.
A dater de 1220 à 1230, il est rare de voir les sanctuaires des cathé-
drales entourés de doubles collatéraux : on se contente d'un bas côté
simple, et les chapelles rayonnantes prennent plus d'importanee. Dans les
églises ogivales primitives, comme la cathédrale de Rouen, par exemple,
dont les sanctuaires ne possèdent qu'un seul collatéral, les chapelles ne
sont qu'en nombre restreint, de manière à permettre entre elles l'ouver-
ture de jours directs dans le bas côté (fig. 60 '). Nous voyons ici des voûtes
1 Nous donnons le plan de ce chœur avec la chapelle de la Vierge construite au
xiv e siècle, sur l'emplacement d'une chapelle de chevet semblable aux deu\ autres qui
existent encore, mais un peu plus grande.
[ ABCHITBCTUHE ] — 238 —
combinées suivant un mode peu usité à cette époque. Entre les chapelles
dans Le bas côté, Le grand triangle AhC est divisé par un arc venant se
réunir à la clef des aresogives; c'était là un moyen moins simple que celui
employé à Notre-Dame de Paris, pour faire une voûte portant sur cinq
points d'appui, mais qui était plus conforme au principe de la voûte
gothique. Dans lecollatéral du chœur de la cathédrale d'Auxerre,le môme
système de voûte a été adopté avec plus d'adresse encore (voy. VodteJ
PEGARDSC.
Vers le milieu du xm e siècle, on renonce, dans les églises munies de bas côté
pourtournant le sanctuaire, avec chapelles rayonnantes, à conserver des
fenêtres entre ces chapelles. Celles-ci se rapprochent et ne laissent plus
entre elles que l'empattement du contre-fort recevant les arcs-boutants.
Ces chapelles, comme toutes les absides, adoptent définitivement en plan
la forme polygonale, plus solide et plus facile à construire. Les chapelles à
plan circulaire étaient un reste de la tradition romane qui devait disparaître
comme toutes les autres. Voici (fig. 61)le plan du chœur de la cathédrale
— 239 — [ ARCHITECTURE ]
de Beauvais(12ft0 à 1250), qui fait voir combien les dispositions des plans
s'étaient simplifiées à mesure que l'architecture ogivale poursuivait réso-
lument les conséquences de son principe '. Il est facile de voir, en exami-
nant ce plan, jusqu'à quel point les architectes du xiu e siècle cherchaient
à débarrasser les intérieurs de leurs édifices religieux des obstacles qui
pouvaient gêner la vue, et combien
ils étaient désireux d'obtenir des 62
espaces larges, et par conséquent de
diminuer et le nombre et l'épaisseur
des points d'appui (voy. Cathédrale).
Plus tard, au XIV e siècle, on élevait
l'église abbatiale de Saint-Ouen, qui
résumait les données les plus sim-
ples de l'architecture religieuse. Nef
sans chapelles; transsept avec bas
côté et chœur avec chapelles rayon-
nantes, celle du chevet plus grande;
tour sur le transsept. et deux clo-
chers sur la façade (fig. 62)-.
A partir du xiv° siècle, l'architec-
ture des édifices religieux devient à
peu près uniforme sur tout le terri-
toire soumis au pouvoir royal ; les
plans sont, pour ainsi dire, classés
d'après la dimension des édifices, et
suivent, sans de notables différenees,
les dispositions et le mode de con-
struire adoptés à la lin du xiii e siècle :
c'est seulement dans les détails, dans
l'ornementation, dans les profils des
moulures, que la transformation se
fait sentir. Nous renvoyons donc nos lecteurs aux différentes parties des
édiiiees religieux traitées dans le Dictionnaire, pour apprécier la nature
de cette transformation, en connaître les causes et les résultats. Le xm c siè-
cle avait tant produit, en fait d'architecture religieuse, qu'il laissait peu à
faire auxsiôcles suivants. Les guerres qui bouleversèrentla France pendant
les xiv e etxv e siôcles n'auraient pluspermisd'entrcprendredesédilicesd'uno
1 Le plan que nous donnons ici est celui du chœur de Beauvais, tel qu'il fut exécuté
,iii xiu e siècle, avant les restaurations des xiv' et xvi c siècles.
' Les clochers indiqués sur ce plan avaient été commencés au xvi<" siècle seule-
ment; ils ne furent jamais terminés, mais ils présentaient une disposition particulière
qui ne manquait pas de grandeur, donnait un large porche, et, au total, un beau
parti de plan. Leurs souches oui été démolies pour faire place à une laçade dans le stjle
du xiv'' siècle.
| ARCHITECTURE ] — 2U0 —
importance égale à nos grandes cathédrales, en admettant qu'elle* n'eus-
sent pas ététoutes élevées avant ces époques désastreuses. Les édifices reli-
gieux complètement bâtis pendant le xiv* siècle sont rares, plus rares en-
core pendant le siècle suivant. On se contentait alors, ou de termine! les
églises inachevées, ou de modifier les dispositions; primitive- des églises de
xn c et xiii siècles, ou de les restaurer et de [es agrandir. C'est à la fin du
xv e siècle et au commencement du xvi e , alors que la France commence à
ressaissir sa puissance, qu'un nouvel élan est donné à l'architecture reli-
gieuse; mais la tradition gothique, bien quecorrompue, abâtardie, subsiste.
Beaucoup de grandes cathédrales sont terminées ; un grand nombre de
petites églises dévastées pendant les guerres, ou tombées de vétusté par
suite d'un long abandon et de la misère publique, sont rebâties ou répa-
rées. Mais bientôt la réformation vient arrêter cemouvement,et la guerre,
les incendies, les pillages, détruisent ou mutilent de nouveau la plupart
des édifices religieux à peine restaurés. Cette fois le mal était sans re-
mède, lorsqu'à la fin du xvi c siècle le calme se rétablit de nouveau. La
renaissance avait effacé les dernières traces du vieil art national, et si,
longtemps encore, dans la construction des édifices religieux, les dispo-
sitions des églises françaises du xm e siècle furent suivies, le génie qui
avait présidé à leur construction était éteint, dédaigné. On voulait appli-
quer les formes de l'architecture romaine antique, que l'on connaissait
mal, au système de construction des églises ogivales, que l'on méprisait
sans les comprendre. C'est sous cette inspiration indécise que fut commen-
cée et achevée la grande église de Saint-Eustache de Paris, monument
mal conçu, mal construit, amas confus de débris empruntés de tous
côtés, sans liaison et sans harmonie; sorte de squelette gothique revêtu
de haillons romains cousus ensemble comme les pièces d'un habit d'ar-
lequin. Telle était la force vitale de l'architecture religieuse née avec la
prédominance du pouvoir royal en France, que ses dispositions générales
se conservent jusque pendant le siècle dernier ; les plans restent gothi-
ques, les voûtes hautes continuent à être contre-butées par des arcs-
boutants. Mais cette architecture bâtarde est frappée de stérilité. Les
architectes semblent bien plus préoccupés de placer les ordres romains
dans leurs monuments que de perfectionner le système de la construc-
tion, ou de chercher des combinaisons nouvelles ; l'exécution devient
lourde, grossière et maniérée en même temps. Nous devons cependant
rendre cette justice aux artistes du xvn e siècle qu'ils savent conserver
dans leurs édilices religieux une certaine grandeur, une sobriété de
lignes et un instinct des proportions que l'on ne retrouve nulle part
ailleurs en Europe à cette époque. Pendant qu'en Italie les architectes,
se livraient aux extravagances les plus étranges, aux débauches de!
goût les plus monstrueuses, on élevait en France des églises qui, rela-
tivement, sont des chefs-d'œuvre de style, bien qu'alors on se piquât
de ne trouver la perfection que dans les monuments de la Rome an-
tique ou moderne. Celte préférence pour les arts et les artistes étrangers
— 2'4l — f ARCllITECTUItE J
et surtout italiens, nous était vomie avec la renaissance, avec la protec-
tion accordée parla cour à tout ce qui venait d'outre-monts. La monar-
chie, qui, du XII e au xvi e siècle, avait grandi au milieu de cette population
d'artistes et d'artisans français, dont le travail elle génie n'avaienl pas
peu contribué à augmenter sa gloire et sa puissance, oubliant son origine
toute nationale, tendait dorénavant à imposer ses goûts à la nation. Du
joui' où la cour prélendit diriger les arts, elle étouffa le génie naturel
aux vieilles populations gallo-romaines. La protection doit être discrète,
si elle ne veut pas effaroucher les arts, qui, pour produire des œuvres
originales, ont surtout besoin de liberté. Depuis Louis. \ IV. les architectes
qui paraissaient présenter le plus d'aptitude, envoyés à Home sous une
direction académique, jetés ainsi en sortant de l'école dans une ville dont
ils avaient entendu vanter les innombrables merveilles, perdaient peu à
peu celte franchise d'allure, cette originalité native, celte méthode expé-
rimentale qui distinguaient les anciens maîtres des œuvres; leurs carions
pleins de modèles amassés sans ordre et sans critique, ces architectes
revenaient étrangers au milieu des ouvriers qui jadis étaient comme une
partie d'eux-mômes, comme leurs membres. La royauté de Louis .\1V
s'isolait des populations rurales en attirant la noblesse féodale à la cour
pour affaiblir une influence contre laquelle ses prédécesseurs avaient eu
tant de luttes à soutenir ; elle s'isolait également des corporations d'ou-
vriers des grandes villes, en voulant tenir sous samainct soumettre à son
-ont, la tête des arts; elle croyait ainsi atteindre cette unité politique et
intellectuelle, but constant de la monarchie et des populations depuis le
\u e siècle, et ne voyait pas qu'elle se plaçait avec sa noblesse et ses artis-
tes en dehors du pays. Cet oubli d'un passé si plein d'enseignement était
bien complet alors, puisque Bossuet lui-même ne trouvait (pie des expres-
sions de dédain pour notre ancienne architecture religieuse, et n'en com-
prenait ni le sens ni l'esprit.
Anr.iiiTECTUKE monastiqie. — Pendant les premiers siècles du chris-
tianisme, des chrétiens, fuyant les excèset les malheurs auxquels la société
nouvelle était en butte, s'établirent dans des lieux déserts. C'est en Orient
où l'on voit d'abord la vie cénobilique se développer et suivre, dès le
iv* siècle, la règle écrite par saint Basile; en Occident, les solitudes se peu-
plent de religieux réunis parles règles desaint Colombanelde saint Ferreol.
Mais alors ces premiers religieux, retirés dans des cavernes, dans des ruines,
ou dans des huttes séparées, adonnés à la vie contemplative, et cultivant
quelques coins de terre pour subvenir à leur nourriture, ne formaient
pas encore ces grandes associations connues plus tard sous le nom de mo-
nastères; ils se réunissaient seulement dans un oratoire construit en bois
ou en pierre sèche, pour prier en commun. Fuyant le monde, professant
la plus grande pauvreté, ces hommes n'apportaient dans leurs solitudes
m art, ni rien de ce qui pouvait tenter la cupidité des barbares ou de*
i. — M
\ ARCHITECTURE J — 242 —
populations indigènes. Au vi* siècle, saint Benoit donna sa règle; du
inouï Cassin clic se répandit bientôt dans tout l'Occident avec une rapi-
dité prodigieuse, et devint la seule pratiquée pendant plusieurs
Pour qu'une institution ait celle force cl cetle durée, il faut qu'elle ré-
ponde à un besoin général. En cela, et considérée seulement au point de
vue philosophique, La règle de saint Benoît est peut-être le plus grand fait
historique du moyen âge. Nous qui vivons sous des gouvernements régu-
liers, au milieu d'une société policée, nous nous représentons difficile-
ment l'effroyable désordre de ces temps qui suivirent la chute de l'empire
romain en Occident : partout des ruines, des déchirements incessants, le
triomphe de la force brutale, l'oubli de tout sentiment de droit, de justice,
le mépris de la dignité humaine; des terres en friches sillonnées de bandes
affamées; des villes dévastées, des populations entières chassées, massa-
crées; la peste, la famine; et à travers ce chaos d'une société à l'agonie,
des inondations de barbares revenant périodiquement dans les Gaules,
comme les flots de l'Océan sur des plages de sable. Les moines descendus du
mont Cassin, en se répandant en Germanie, dans les Gaules, et jusqu'aux
limites septentrionales de l'Europe, entraînent avec eux une multitude
de travailleurs, défrichent les forêts, rétablissent les cours d'eau, élèvent
des monastères, des usines, autour desquels les populations des campagnes
viennentse grouper, trouvantdans ces centres une protection morale plus
efficace que celle accordée par des envahisseurs rusés et cupides. Ces nou-
veaux apôtres ne songent pas seulement aux besoins matériels qui doivent
assurer leur existence et celles de leurs nombreux colons, mais ils culti-
vent et enseignent les lettres, les sciences et les arts ; ils fortifient les âmes,
leur donnent l'exemple de l'abnégation, leur apprennent à aimer et à
protéger les faibles, à secourir les pauvres, à expier les fautes, à pratiquer
les vertus chrétiennes, à respecter leurs semblables. Cesonteux qui jettent
au milieu des peuples avilis les premiers germes de liberté, d'indépen-
dance, qui leur donnent l'exemple de la résistance morale à la force bru-
tale, et qui leur ouvrent, comme dernier refuge contre les maux de l'âme
et du corps, un asile de prière inviolable et sacré. Aussi voyons-nous, dès
le IX e siècle, les établissements monastiques arrivés déjà àun grand déve-
loppement : non-seulement ils comprennent les édifices du culte, les loge-
ments des religieux, les bâtiments destinés aux approvisionnements, mais
aussi des dépendances considérables, des infirmeries pour les vieillards,
des écoles, des cloîtres pour les novices, pour les étrangers ; des locaux
séparés pour divers corps d'états, des jardins, etc., etc. Le plan de l'ab-
baye de Saint-Gall, exécuté vers l'année 820, et que possèdent encore les
archives de ce monastère supprimé, est un projet envoyé par un dessi-'
nateur à l'abbé Gozberl. Mabillon pense que ce dessin est dû à l'abbé
Éginhard, qui dirigeait les constructions de la cour sous Charlemagne;
quel que soit son auteur, il est d'un grand intérêt, car il donne le pro-
gramme d'une abbaye à cette époque, et la lettre à l'abbé Gozbert, qui
accompagne le plan, ne peut laisser de doutes sur l'autorité du person-
— 2'-t3 — | ARCHITECTURE j
nage qui l'a écrite '. Nous présentons ici(fig. 1) une réduction de ce dessin '-'.
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L'église occupe une grande place dans ce plan ; elle est à deux absides
opposées, comme beaucoup d'églises rhénanes (voy. Architecture rkli-
1 Le plan original de l'abbaye de Saint-fiall (en Suisse) est conservé dans les archives
de ce monastère; il est reproduit aune petite échelle par dora Mabillon (Annales Bene-
dictini, t. II, p. 571), et a été récemment publié en fac-similé par M. F. Relier, avec
une notice descriptive. (Voy. Instructions sur Farcit, monast., par M. Albert Lenoir.)
2 Voici le passage de cette lettre donné par Mabillon (Ann. Bened., t. II, p. 571,
572) : « Hsec tibi, dulcissime (ili (Jozberte, de positione ofticinainin paucis cxcmplata
« direxi, quibus sollertiam exereeas tuam, meamque devotionem utcuraque cognoscas,
«< qua tu;i- bons voluntati satisfacerc me segnein non inveniri confido. Ne suspiceris
n auteni meb.ro ideo élaborasse, quod vos putemus nostris indigere magisteriis, sed
« potins, ob amorem tuî, tibi soli perscrulanda pinxisse aniicabili fratemitatis intiiitii
Kcrede. — Vale in Cbristo seinper memor nostri. Amen. »
I ARCHITECTURE ] — Ihk —
gieuse) : A est le chœur à l'orient, la confession BOUS !<■ sanctuaire ; BD,
L'exèdre, la place de l'abbé el des dignitaires ; C, l'autel de sainte Marie el
de saint Gall, avec une sorte de galerie alentour, intitulée sur le plan
involutio circum ; derrière l'autel dédié à saint Gall est sou sarcophaj
E, des stalles pour les religieux, les deux ambODS pour lire l'épître el
l'évangile ; F, divers autels ; G, les l'onts baptismaux. H,unsecondchœui
à l'occident ; I, un second exèdre pour les religieux ; K, l'école, ave
cours disposées comme Y impluvium des Romains et d<^ salles alentour;
des latrines isolées communiquent au bâtiment par un passage; à l'ouesl
de ce bâtiment, des celliers, une boulangerieetunecuisinepour les hôtes ;
L, la sacristie à ladroiteduchœuroriental; M, une salle pour les scrib' sa
la gauche du chœur, avec bibliothèque au-dessus ; NN, deux escaliersà vis,
montant dans deux salles circulaires où se trouvent placés des autels dé-
diés aux archanges saints Michel et Gabriel ;0, l'entrée de l'église réservée
au peuple, avec narthex ; autour du sanctuaire I, un double collatéral
pour les fidèles; P, le vestibule desfamiliers du couvent ; Q, le vestibule des
hôteset des écoliers; le long du bas côté nord sont disposées diverses salles;
destinées aux maîtres des écoles, à ceux qui demandent asile, des dortoirs.
Au midi, R, le cloître ; S, le réfectoire avec vestiaire au-dessus ; T, le cellier
avec salle au-dessuspourconserver des provisions de bouche; U, des bains;
V, le dortoir avec chauffoir au-dessous : le tuyau de la cheminée est isolé ;
X, des latrines isolées et réunies au dortoir par un passage étroit et coudé,
Y, la cuisineavec passage étroit eteoudé communiquantauréfectoire : ces
passages sont évidemment disposés ainsi afin d'empêcher les odeurs de
se répandre, soit dans le dortoir, soit dans le réfectoire; Z, l'officine pour
faire le pain sacré, b, le jardin potager, chaque plate-bande est indiquée
avec le nom des légumes qui doivent y être cultivés; b', la maison du
jardinier ; d, le verger avec l'indication des arbres à fruits et leur nom ; e, un
bâtiment réservé aux novices d'un côté et aux infirmes de l'autre, avec-
chapelle double : chacun de ces bâtiments contient un cloître avec salles
alentour, des chauffoirs, des latrines isolées; /, les poulaillers et le loge-
ment du chef de la basse-cour; g, le logement du médecin ; h, un petit
jardin pour cultiver des plantes médicinales; //,1a pharmacie, ?, le loge-
ment de l'abbé ;j, la cuisine de l'abbé, un cellier, des bains, et les chambres
de ses familiers; /, le logement des hôtes avec écurie, chambres pour les
serviteurs, réfectoire au centre, chauffoir et latrines isolées; m, des loge-
ments avec écuries et étables pour les palefreniers, les bergers, porchers,
les familiers, les serviteurs, etc. ; «, l'habitation des tonneliers, cordiers.
bouviers, avec étables; des magasins de grains, une officine pour torréfier
des graines; o, des bâtiments destinés à la fabrication de la cervoise, des
logements de serfs, un moulin à bras et des mortiers; p, les logements et
ateliers des cordonniers, bourreliers, armuriers, fabricants de boucliers,
tourneurs, corroyeurs, orfèvres, serruriers, ouvriers fouleurs; q, le frui-
tier; r, les logements des pèlerins, des pauvres, leur cuisine et réfectoire.
On voit ainsi que, dès cette époque, les monastères ne s'occupaient
— 265 — [ ARCI1ITECTTRE ]
pas seulement d'agriculture, et ne se contentaient pas d'ouvrir un asile
aux âmes pieuses, dégoûtées du monde; ils savaient s'entourer d'ou-
vriers, d'artisans, et préparaient ainsi la renaissance de l'industrie et des
arts; et en effet, déjà sous Charlemagne, les établissements religieux
avaient acquis des richesses et une importance considérables ; ils tenaient,
lia tête de renseignement, de l'agriculture, de l'industrie, des arts et des
'sciences ; seuls, ils présentaient des constitutions régulières, stables.
C'était de leur sein que sortaient tous les hommes appelés à jouer un
rôle en dehors de la carrière, des armes. Depuis sa fondation jusqu'au
concile de Constance, en 1005, l'ordre de Saint-Benoît avait élevé quinze
mille soixante-dix abbayes dans le monde alors connu, donné à l'église
vingt-quatre papes, deux cents cardinaux, quatre cents archevêques,
sept mille évoques. Mais cette influence prodigieuse avait été la cause de
nombreux abus, même au sein du clergé régulier ; la règle de Saint-
Benoît était fort relâchée dès le x c siècle, les invasions périodiques des
Normands avaient détruit des monastères, dispersé les moines; la misère, le
désordre qui en est la suite, altéraient les caractères de cette institution;
le morcellement féodal achevait de détruire ce que l'abus de la richesse
et du pouvoir, aussi bien que le malheur des temps, avait entamé. L'in-
stitut monastique ne pouvait revivre et reprendre le rôle important qu'il
était appelé à jouer pendant les xi e et xn e siècles qu'après une réforme.
La civilisation moderne, à peine naissante sous le règne de Charle-
magne, semblait expirante au x c siècle ; mais de l'ordre de Saint-Benoit,
réformé par les abbés de Cluny, par la règle de Gîlcaux, il devait surgir
des rejetons vivaces. Au x e siècle, Cluny était un petit village du Maçon-
nais, qui devint, par testament, la propriété du duc d'Aquitaine., Guil-
laume le Pieux. Vers la fin de sa vie, le duc Guillaume voulut, suivant
l'usage d'un grand nombre de seigneurs puissants, fonder un nouveau
monastère. Il manda Bernon, d'une noble famille de Séquanie, abbé de
Gigny et de Baume, et voulut, en compagnie de ce saint personnage,
chercher un lieu propice à la réalisation de son projet. << Ils arrivèrent
enfin, dit la chronique, dans un lieu écarté de toute société humaine,
si désert, qu'il semblait en quelque sorte Y image de la solitude céleste.
C'était Cluny. Mais comme le duc objectait qu'il n'était guère possible de
s'établir en tel lieu, à cause des chasseurs et des chiens qui remplis-
saient et troublaient les forêts dont le pays était couvert. Befnon répon-
dit en riant : Chassez les chiens et faites venir des moines ; car ne savez-vous
pas quel profit meilleur vous demeurera des chiens de chasse ou des /u ières
monastiques? Cette réponse décida Guillaume, et l'abbaye fut créée '. »
(Vêtait vers 909. Nous croyons devoir transcrire ici le testament, l'acte de
donation du duc Guillaume; cette pièce est une œuvre remarquable, au-
tant par L'élévation et la simplicité du langage que par les détails pleins
» Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain. Pari?, 1845, p. 16.
f ARCniTECTUnE ] — 2iiG —
d'intérêt qu'elle renferme et l'esprit qui l'a dictée ' : elle fait comprendre
d'ailleurs L'importance morale et matérielle que l'on donnait alors aux
établissements religieux, les influences auxquelles on voulait les con-
traire, et la grande mission civilisatrice qui leur était confiée; elle révèle
enfin toute une époque.
« Tout le monde peut comprendre, dit le testateur, que Dieu n'a donné
« des biens nombreux aux riches que pour qu'ils méritent les récom-
« penses éternelles, en faisant un bon usage de leurs possessions tempo-
« raires. C'est ce que la parole divine donne à entendre et conseille ma-
« nifestement lorsqu'elle dit : Les richesses de l'homme sont la rédemption
«de son âme (Proverbes). Ce que moi, Guillaume, comte et duc, et Ingel-
« berge, ma femme, pesant mûrement, et désirant, quand il en est temps
«encore, pourvoir a mon propre salut, j'ai trouvé bon et même néces-
«sairede disposer au profit de mon âme de quelques-unes des choses
« qui me sont advenues dans le temps. Car je ne veux pas, à mon heure
«dernière, mériter le reproche de n'avoir songé qu'à l'augmentation
« de mes richesses terrestres et au soin de mon corps, et ne m'ètre ré-
« serve aucune consolation pour le moment suprême qui doit nrenlever
« toutes choses. Je ne puis, à cet égard, mieux agir qu'en suivant le pré-
« cepte du Seigneur : Je me ferai des amis parmi les -pauvres, et en pro-
longeant perpétuellement mes bienfaits dans la réunion de personnes
« monastiques que je nourrirai à mes frais ; dans cette foi, dans cette es-
« pérance, que si je ne puis parvenir assez moi-même à mépriser les choses
« de la terre, cependant je recevrai la récompense des justes, lorsque les
«moines, contempteurs du monde, et que je crois justes aux yeux de
«Dieu, auront recueilli mes libéralités. C'est pourquoi, à tous ceux qui
« vivent dans la foi et implorent la miséricorde du Christ, à tous ceux
«qui leur succéderont et qui doivent vivre jusqu'à la fin des siècles, je
« fais savoir que, pour l'amour de Dieu et de notre sauveur Jésus-Christ,
«je donne et livre aux saints apôtres Pierre et Paul tout ce que je pos-
«sède à Cluny, situé sur la rivière de Grône, avec la chapelle qui est dé-
« diée à sainte Marie, mère de Dieu, et à saint Pierre, prince des apôtres,
«sans rien excepter de toutes les choses qui dépendent de mon domaine
« de Cluny (villa), fermes, oratoires, esclaves des deux sexes, vignes,
« champs, prés, forêts, eaux, cours d'eaux, moulins, droit de passage,
« terres incultes ou cultivées, sans aucune réserve. Toutes ces choses
« sont situées dans le comté de Màcon ou aux environs, et renfermées
«dans leurs confins, et je les donne auxdits apôtres, moi, Guillaume, et
« ma femme Ingelberge, d'abord pour l'amour de Dieu, ensuite pour
« l'amour du roi Eudes, mon seigneur, de mon père et de ma mère ; pour
« moi et pour ma femme, c'est-à-dire pour le salut de nos âmes et de nos
« corps; pour l'âme encore d'Albane, ma sœur, qui m'a laissé toutes ces
1 C'est de l'excellent ouvrage de M. P. Lorain que nous extrayons cette traduction.
(Uihl. Clun., col. 1, 2, 3, à.)
— 247 — [ ARCHITECTURE ]
« possessions dans son testament ; pour les âmes de nos frères et de nos
<( sœurs, de nos neveux et de tous nos parents des deux sexes; pour les
« hommes fidèles qui sont attachés à notre service; pour l'entretien et
a l'intégrité de la religion catholique. Enfin, et comme nous sommes
« unis à tous les chrétiens par les liens de la même foi et de la même cha-
« rite, «pie celte donation soit encore faite pour tous les orthodoxes des
« temps passés, présents et futurs. Mais je donne sons la condition qu'un
« monastère régulier sera construit à Cluny, en l'honneur des apôtres
« Pierre et Paul, et que là se réuniront les moines vivant selon la règle de
« Saint-Benoit, possédant, détenant et gouvernant à perpétuité les choses
« données: de telle sorte (pie cette maison devienne la vénérable demeure
«de la prière, qu'elle soit pleine sans cesse de vœux lidèles et de suppli-
« calions pieuses, et qu'on y désire et qu'on y recherche à jamais, avec
<( un vif désir et une ardeur intime, les merveilles d'un entretien avec le
«ciel. Hue des sollicitations et des prières continuelles y soient adres-
<( sées sans relâche au Seigneur, tant pour moi que pour toutes les per-
sonnes que j'ai nommées. Nous ordonnons que notre donation serve
« surtout à fournir un refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n'y
« apporteront qu'une volonté juste; et nous voulons que notre superflu
« devienne ainsi leur abondance. Que les moines, et toutes les choses ci-
« dessus nommées, soient sous la puissance et domination de l'abbé Her-
<i non, qui les gouvernera régulièrement, tant qu'il vivra, selon sa science
« et sa puissance. Mais, après sa mort, que les moines aient le droit et la
« faculté d'élire librement pour abbé et pour maître un homme de leur
<( ordre, suivant le bon plaisir de Dieu et la règle de Saint-Benoît, sans
« que notre pouvoir, ou tout autre, puisse contredire on empêcher cette
<i élection religieuse '. Hue les moines payent pendant cinq ans à Jionie
« la redevance de dix sous d'or pour le luminaire de l'église <les Apôtres,
<>el <pie, se mettant ainsi sous la protection desdits apôtres, et ayant pour
« défenseur le pontife de Home -, ils bâtissent eux-mêmes un monastère
«à Cluny, dans la mesure de leur pouvoir et de leur savoir, dans la plcni-
<i tude de leur cœur. Nous voulons encore que, dans notre temps, et dans
<( le temps de nos successeurs, Cluny soit, autant que le permettront du
« moins l'opportunité du temps et la situation du lieu, ouvert chaque
<( jour, par les œuvres et les intentions de la miséricorde, aux pauvres,
«aux nécessiteux, aux él rangers et aux pèlerins.
« 11 nous a plu d'insérer dans ce testament que, dès ce jour, les moines
«réunis à Cluny en congrégation seront pleinement affranchis de notre
« puissance et de celle de nos parents, et ne seront soumis ni aux fais-
«ceaux de la grandeur royale, ni au joug d'aucune puissance ter-
1 «.... Ita ut nec nostra, nec alicujus potestatis contradictione, contra religiosam
« <lmntax.it electionem impediantur... »
2 « .... Habeantque luitionem ipsorum apostolorum atquc romanum pontificem
« defensorem... »
f AltClllTECTIT.E J — 248 —
« restre '. Par Dieu, en Dieu et tous ses saints, et sous la menace redoutable
« du jugement dernier, je prie, je supplie que ni prince séculier, ai comte,
« ni évêque, ni le pontife lui-même de l'Église romaine n'envahisse les
<( possessions des serviteurs de Dieu, ne vende, ne diminue, ne donne à
« titre de bénéfice, à qui que ce soit, rien de ce qui leur appartient, el
K ne permette d'établir sur eux un chef contre leur volonté ! Et pour que
« cette défense lie plus fortement les méchants et les téméraires, j'insiste
«et j'ajoute, et je vous conjure, ô saints apôtres Pierre et Paul, et toi
«pontife des pontifes du siège apostolique, de retrancher de la corn-
« munion de la sainte Eglise de Dieu et de la vie éternelle, par l'autorité
« canonique et apostolique que tu as reçue de Dieu, les voleurs, les en-
«vahisseurs, les vendeurs de ce que je vous donne, de ma pleine satis-
« faction et de mon évidente volonté. Soyez les tuteurs et les défenseurs
« de Cluny, et des serviteurs de Dieu qui y demeureront et séjourneront
«ensemble, ainsi que de tous leurs domaines destinés à l'aumône, à la
«clémence et à la miséricorde de notre très-pieux Rédempteur. Que si
« quelqu'un, mon parent ou étranger, de quelque condition ou pouvoir
« qu'il soit (ce que préviendront, je l'espère, la miséricorde de Dieu et le
« patronage des apôtres), que si quelqu'un, de quelque manière et par
« quelque ruse que ce soit, tente de violer ce testament, que j'ai voulu
« sanctionner par l'amour de Dieu tout-puissant, et par le respect dû aux
« princes des apôtres Pierre et Paul, qu'il encoure d'abord la colère de
«Dieu tout-puissant; que Dieu l'enlève de la terre des vivants et efface
« son nom du livre de vie ; qu'il soit avec ceux qui ont dit à Dieu : Hetire-
«toi de nous; qu'il soit avec Dathan etAbiron, sous les pieds desquels la
« terre s'est ouverte et que l'enfer a engloutis tout vivants. Qu'il devienne
« le compagnon de Judas, qui a trahi le Seigneur, et soit enseveli comme
« lui dans des supplices éternels. Qu'il ne puisse, dans le siècle présent,
« se montrer impunément aux regards humains, et qu'il subisse, dans
«son propre corps, les tourments de la damnation future, en proie à la
«double punition d'Héliodore et d'Antiochus, dont l'un s'échappa
«à peine et demi-mort des coups répétés de la flagellation la plus ter-
«rible, et dont l'autre expira misérablement, frappé par la main d'en
«haut, les membres tombés en pourriture et rongés par des vers
«innombrables. Qu'il soit enfin avec tous les autres sacrilèges qui ont
« osé souiller le trésor de la main de Dieu : et, s'il ne revient pas à ré-
«sipiscence, que le grand porte-clefs de toute la monarchie des églises,
«et à lui joint saint Paul, lui ferment à jamais l'entrée du bienheu-
«reux paradis, au lieu d'être pour lui, s'il l'eût voulu, de très-pieux
«intercesseurs. Qu'il soit saisi, en outre, par la loi mondaine, et con-
c damné par le pouvoir judiciaire à payer cent livres d'or aux moines
1 « Placuit etmm huic testamenlo inseri ut ab hac die, nec nostro, nec parentum
<: nostrorum, nec fascibus regias magïiitudinis, nec cujuslibet terrenae potestatis jugo
« subjiciantur iidem monacbi ibidem congregali... »
— 249 — [ ARCHITECTURE ]
«(qu'il aura voulu attaquer, et que son entreprise criminelle ne produise
(i aucun effet. Et que ce testament soit revêtu de toute autorité, et de-
« meure à toujours ferme et inviolable dans toutes ses stipulations. Fait
«publiquement dans la ville de Bourges. »
Les imprécations contenues dans cet acte de donation contre ceux qui
oseront mettre la main sur les biens des moines de Cluny, OU altérer leurs
privilèges, font voir de quelles précautions les donateurs croyaient alors
devoir entourer leur legs '. Le vieux due Guillaume ne s'en Uni pas là, il
lit le voyage de Home afin de l'aire ratifier sa donation, et payer à l'église
des Apôtres la redevance promise. Rernon, suivant, la règle de Saint-Be-
noît, installa à Cluny douze moines de ses monastères, et éleva des bâti-
ments qui devaient contenir la nouvelle congrégation. Mais c'est saint
Odon, second abbé de Cluny, qui mérite seul le titre de chef et de créateur
de la maison. Odon descendait d'une noble famille banque; c'était un
homme profondément instruit, qui bientôt acquit une influence considé-
rable. 11 lit trois voyages à Rome, réforma dans celte capitale le monas-
tère de Saint-Paul hors des murs ; il soumit également à la règle de Cluny
les couvents de Saint-Augustin de Pavie, de Tulle en Limousin, d'Au-
rillacen Auvergne, de Bourg-Dieu et de Massayen Berry, de Saint-Benoit-
sur-Loire, de Saint-Pierre-le-Vif à Sens, de Saint-Allyre de Clermont,
de Samt-Julien de Tours, de Sarlaten Périgord, de Homan-Moùtier dans
le pays de Vaud ; il fut choisi comme arbitre des différents qui s'étaient
élevés entre Hugues, roi d'Italie, et Albéric, patrice de Rome. Ce fut
Odon qui le premier réalisa la pensée d'adjoindre à son abbaye, et sous
l'autorité de l'abbé, les communautés nouvelles qu'il érigeait et celles
dont il parvenait à réformer l'observance. «Point d'abbés particuliers,
mais des prieurs seulement pour tous ces monastères ; l'abbé de Cluny
seul les gouvernait : unité de régime, de statuts, de règlements, de disci-
pline. C'était une agrégation de monastères autour d'un seul, qui en deve-
» Oa ,t\,ul toujours cru devoir employer ces sortes d'imprécations, car déjà, dès
le vu c siècle, dans un acte de donation d'une certaine Theodetrude à L'abbaye de Saint-
Denis, on lit ce passage «.... Propterea rogo et co'utestor coram Dco et Angelis ejus,
« omni nationi hominum tam propinquis quam extraneis, nt nullus contra deliberationc
«mea impedimentum sancto Dionysio do hac re quae ad me per lias litteras deputatum
«est facere praesumat, si fuentqui minas suas ad hoc apposuerit (aciendo, seternus Rcx
« peccata mea ubsolvat, et ille maledictusln inferno interiori et Anathefiia e( Maranatha
u percussus cum Juda cruciandus descendat, et peccatum quem amittit in Glios et in domo
«sua crudelissima plaga ut leprose pro hujus culpa à Deo percussus, ut non sit qui
«inhabttet in domo ejus, ut eorum plaga in multls timorem concutiat, et quantum ros
» ipsa meliorata valuerit, duplex, satisfactione Qsco egenti exsolval.... » (Hist. de l'abbaye
de Saint-Denis, Fclibien, pièces justif., p. iv.) Dans une charte de Gammon pour l< mo-
uastère de Limeux, en 697 {Annal. Bened., t. I. append., art. ">'i ; dans la charte de
Fondation des monastères de Poultiers et de Vézelay, donnée par Gérard de Roussillon
au ix* siècle {llioj. Pict., Courtépéc), et dans beaucoup d'autres pièces, «es malédicti
se présentent à peu près dans les mêmes ternies, comme ou le \ oit d'ailleurs par les
Formules de Marculfe.
I. — 32
[ ABCHITECTURE ] — 250 —
nait ainsi la métropole et la tête. Ce système fut bientôt compris el ad<
par d'autres établissements monastiques, et notamment par Cîteaux,
fondé en 1098. Conservant la règle de Saint-Benoît, ces agrégations ne
différaient entre elles (jne par le centre d'autorité monastique, par l< -
vers moyens imaginés pour maintenir l'esprit bénédictin, et par une plus
OU moins grande austérité dans la discipline commune. Nulle ne si! propo-
sait, à vrai dire, une autre iin que celle de ses compagnes. Ce n'était point
là proprement des différences d'ordres, mais seulement de congrégations.
Partout la règle de Saint-Benoît demeurait sauve, et par là l'unité de
l'ordre se maintenait intacte, malgré des rivalités qui éclatèrent plus
tard '. »
Ces réformes étaient devenues bien nécessaires, car depuis longtemps
les abbés et les moines avaient étrangement faussé la règle de Saint-Be-
noit. Pendant les invasions des Normands particulièrement, la discipline
s'était perdue au milieu du désordre général, les abbayes étaient deve-
nues des forteresses plus remplies d'hommes d'armes que de religieux ;.
les abbés eux-mêmes commandaient des troupes laïques, et les moines,
chassés de leurs monastères, étaient obligés souvent de changer le froc
contre la cote d'armes -. Toutefois, si après les réformes de Cluny et de-
Gîteaux, les abbés ne se mêlèrent plus dans les querelles armées des sei-
gneurs laïques, ils ne demeuraient pas moins seigneurs féodaux, agissant
comme tels et étant ainsi obligés de s'occuper d'intérêts temporels ; leur
instruction, leur habitude du gouvernement de grands domaines el
d'un personnel nombreux, faisaient qu'ils étaient appelés par les souve-
rains non-seulement pour réformer des monastères, mais aussi comme
conseillers, comme ministres, comme ambassadeurs. Dès avant les
grandes associations clunisiennes et cisterciennes, on avait senti le besoin
de réunir en faisceau certaines abbayes importantes. Vers 8îi2. l'abbé de
Saint-Germain des Prés, Ébroïn et ses religieux avaient formé une asso-
ciation avec ceux de Saint-Bemi de Beims. Quelque temps auparavant
les moines de Saint-Denis en avaient fait autant. Par ces associations,
les monastères se promettaient une amitié et une assistance mutuelle
tant en santé qu'en maladie, avec un certain nombre de prières qu'ils
s'obligeaient de faire après la mort de chaque religieux des deux com-
munautés 3 . Mais c'est sous saint Odon et saint Maïeul, abbés de Cluny,
que la règle de Saint-Benoît réformée va prendre un lustre tout nouveau,
fournir tous les hommes d'intelligence et d'ordre qui, pendant près de
deux siècles, auront une influence immense dans l'Europe occidentale,
car Cluny est le véritable berceau de la civilisation moderne.
1 Histoire de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain.
2 En 893, un abbé de Saint-Denis, Eblc?, fut tué en Aquitaine d'un coup de pierre
à l'attaque du château qu'il assiégeait comme capitaine d'une troupe de soldats. [Hist,
île l'abbaye de Saint-Denys, par D. Félibien, p. 100.)
3 Hist. de l'abbaye de Saint-Germain des Prés, par D. Bouillard. Paris, 1724, p. 30-
— 251 — [ ARCHITECTURE ]
Maïeul gouverna l'abbaye de Cluny pendant quarante ans, jusqu'en 994.
La chronique dit que ce fut un ange qui lui apporta le livre de la règle
monastique. Devenu l'ami et le confident d'Othon le Grand, la tiare lui
fut offerte par son QlsOthon II, qu'il avait réconcilié avec sa mère, sainte
Adélaïde : il refusa, sur ce que, disait-il, « les Romains et lui différaient
autant de mœurs que de pays ». Sous son gouvernement, un grand
nombre de monastères furent soumis à la règle de Cluny ; parmi les plus
importants nous citerons ceux de Payerne, du diocèse de Lausanne; de
Classe, près de Ravenne ; de Saint-Jean l'Évangéliste, à Panne ; de Saint-
Pierre au ciel d'or, à Pavie; l'antique monastère de Lérins, en Provence;
de Saint-Pierre, en Auvergne ; de Marmoutier, de Saint-Maur les Fossés
£t de Saint-Germain d'Auxerre, de Saint-Bénigne de Dijon, de Saint-
Amand, de Saint-Marcel lez Châlons.
Saint Odilon, désigné par Maïeul comme son successeur, fut confirmé
par cent soixante-dix-sept religieux de Cluny : il réunit sous la discipline
clunisienne les monastères de Saint-Jean d'Angély, de Saint-Flour, de
Thiern,deTalui, de Saint- Victor de Genève, de Parla en Italie; ce fut lui
qui exécuta la réforme de Saint-Denis en France qu'Hugues Capet avait
demandée à Maïeul. Casimir, fils de Miceslas 11, roi de Pologne, chassé
du trône après la mort de son père, fut, sous Maïeul, diacre au monastère
de Cluny; rappelé en Pologne en 1041, il lut relevé de ses vœux par le
pape, se maria, régna, et en mémoire de son ancien état monastique, il
créa et dota en Pologne plusieurs couvents qu'il peupla de religieux de
Cluny. On prétend que sessujets, pour perpétuer le souvenir de ce fait,
s'engagèrent à couper leurs cheveux en forme de couronne, symbole de
la tonsure monastique. Saint Odilon fut en relations d'estime ou d'amitié
avec les papes Sylvestre II, Benoît VIII, Benoît IX, Jean XVIII. Jean
XIX et Clément II ; avec les empereurs Othon III, saint Henri, Conrad le
Salique. Henri le Noir; avec l'impératrice sainte Adélaïde, les rois de
France Hugues Capel et Robert; ceux d'Espagne, Sanche, Ramiret Gar-
cia-, saint Etienne de Hongrie, Guillaume le Grand, comte de Poitiers.
Ce fut lui qui fonda ce (pie l'on appela la trêve de Dieu et la fête des morts.
Il bâtit à Cluny un cloître magnifique, orné de colonnes de marbre qu'il
lit venir par la Durance et le Rhône. « J'ai trouvé une abbaye de bois, di-
rait-il, et je la laisse de marbre. » Mais bientôt l'immense influence que
prenait Cluny émut l'épiscopat : l'évêque de Màcon, qui voyait croître en
richesses territoriales, en nombre et en réputation, les moines de Cluny,
voulut les faire rentrer sous sa juridiction générale. En exécution des
volontés du fondateur laïque de l'abbaye, les papes avaient successive-
ment accordé aux abbés des bulles formelles d'exemption ; ils menacèrent
même d'excommunication tout évoque qui serait tenté d'entreprendre
sur tes immunités accordées à Cluny par le saint-siége. « Les évoques ne
pouvaient pénétrer dans l'abbaye, la visiter, y exercer leurs fonctions,
sans y être appelés /;<>/• tabbé. Ils devaient excommunier tout individu qui
troublerait les moines dans leurs possessions, leur liberté; et s'ils vou-
[ ARCHITECTURE J — 252 —
aient au contraire jeter un interdit sur les prêtres, les simples Lalqi
les serviteurs, les fournisseurs, les laboureurs, sur tous ceux enfin qui
vivaient dans la circonscription abbatiale, et qui étaient nécessaires à la
vie physique ou spirituelle des moines, cet interdit était nul de plein
droit. Ces chartes abondent dans le cartulaire de l'abbaye ; plus de qua-
rante papes, à différentes époques, confirment ou amplifient le^ privi-
lèges ecclésiastiques du monastère. En 1025, l'évêque de Màcon, Gau-
lenus, dénonça à l'archevêque de Lyon, son métropolitain, les abbés et
religieux de Cluny, qui troublaient l'état mis en CE '(/lise dès sa naissance,
pour s'exempter de la juridiction ordinaire de leur diocésain '. »
L'abhé fut condamné après une longue résistance et se soumit. Le
temps n'était pas encore venu où la papauté pouvait soutenir les privi-
lèges qu'elle accordait; mais cette première lutte avec le pouvoir épis-
copal explique la solidarité qui unit Cluny et la cour de Home quelques
années plus tard.
A vingt ans, Hugues, sous Odilon, était déjà prieur à Cluny ; il était lié
d'affection intime avec le moine Hildebrand. Hugues, fils de Dalmace,
comte de Semur en Brionnais, succéda à saint Odilon ; Hildebrand devint
Grégoire VIL Tous deux, dans ces temps si voisins de la barbarie, surent
faire prédominer un grand principe, l'indépendance spirituelle de l'É-
glise. Mais Grégoire YII visait plus loin; ce qu'il voulait, en triomphant
de Henri IV, c'était assurer le suprême pouvoir à la chaire de Saint-
Pierre sur les trônes de la chrétienté. Saint Hugues sut rester l'ami des
deux rivaux qui remplirent lexi e siècle de leurs luttes. 11 est le représen-
tant de l'esprit monastique arrivé à son apogée, dans un siècle où l'esprit
monastique seul était capable, par son unité, son indépendance, ses lu-
mières, et l'ordre qui le dirigeait, de civiliser le monde. Que ceuxqui re-
prochent aux bénédictins leurs immenses richesses, leur prépondérance,
leur esprit de propagande, et l'omnipotence qu'ils avaient su acquérir, se
demandent si tous ces biens terrestres et intellectuels eussent été alors
plus utilement placés pour l'humanité en d'autres mains? Était-ce la féo-
dalitéséculière sans cesse divisée, guerroyante, barbare, ignorante ; était-ce
le peuple, qui se connaissait à peine lui-même ; était-ce la royauté, dont le
pouvoir contesté s'appuyait tantôt sur le bras séculier, tantôt sur l'ascen-
dant des évoques, tantôt sur le peuple des villes, qui pouvaient ainsi réu-
nir en un faisceau toutes les forces vitales d'un pays, les coordonner, les
faire fructilier, les conserver et les transmettre intactes à la postérité ?
Non, certes; les ordres religieux, voués au célibat, réunis sous une règle
commune, attachés par des vœux inviolables et sacrés, prenant pour base
la charité, étaient seuls capables de sauver la civilisation, de prendre en
tutelle les grands et les peuples pendant cette minorité des nations. Les
ordres religieux au xrsiècle ont acquis cette immenseinfluence et ce pou-
voir ne relevant que d'un chef spirituel, parce que grands et peuples com-
1 Hist. de l'abbaye de Cluny, par M. P. Lorain, p. Ixi et suiv.
— 23o — [ ARCHITECTURE ]
prenaient instinctivement la nécessité de cette tutelle sans laquelle tout
fût retombé dans le chaos. Parle fait, au xi* siècle, il n'y avait que deux
ordres en Europe, l'ordre militaire el l'ordre religieux ; et comme, dans ce
monde, les forces morales Unissent toujours par L'emporter sur la force
matérielle lorsqu'elle est divisée, les monastères devaient acquérir plus
d'influence et de richesses que les châteaux ; ils axaient pour eux l'opinion
des peuples qui, à l'ombre des couvents, se livraient à leur industrie, cul-
tivaient leurs champs avec plus de sécurité que sous les murs des forte-
resses féodales ; qui trouvaient un soulagement à leurs souffrances mu-
rales et physiques dans ces grands établissements où tout était si bien
ordonné, où la prière et la charité ne faisaient jamais défaut; lieu d'asile
pour lésâmes malades, pour les grands repentirs, pour les espérances dé-
çues, pour le travail et la méditation, pour les plaies incurables du cœur,
pour la faiblesse et la pauvreté, dans un temps où la première condition
de l'existence mondaine était une lailleélevée, un bras pesant, des épaules
capables de porter la cotte d'armes. Un siècle plus tard, Pierre le Véné-
rable, dans une réponse à saint Bernard, explique mieux (pie nous ne
saurions le faire les causes de la richesse de Cluny. « Tout le monde sait,
dit-il, de quelle manière les maîtres séculiers traitent leurs serfs et leurs
serviteurs. Us ne se contentent pas du service usuel qui leur est dû; mais
ils revendiquent sans miséricorde les biens et les personnes, les personnes
cl les biens. De là, outre les cens accoutumés, ils les surchargent de ser-
vices innombrables, de charges insupportables et graves, trois ou quatre
fois par an, et toutes les fois qu'ils le veulent. Aussi voit-on les -vus de la
campagne abandonner le sol et fuir en d'autres lieux. .Mais, chose plus
affreuse ! ne vont-ils pas jusqu'à vendre pour de l'argent les hommes que
Dieu a rachetés au prix de son sang? Les moines, au contraire, quand ils
ont des possessions, agissent bien d'autre sorte. Ils n'exigent des colons
• pie les chosesduesel légitimes; ils ne réclament leurs services que pour
les nécessités de leur existence; ils ne les tourmentent d'aucune exac-
tion, ils ne leur imposent rien d'insupportable; s'ils les voient nécessi-
teux, ils les nourrissent de leur propre substance. Ils ne les traitent pas
en esclaves, en serviteurs, mais en frères... Et voilà pourquoi les moines
sont propriétaires à aussi bon titre, à meilleur titre même que les laï-
ques. » 11 faut donc voir dans l'immense importance de Cluny, au xi e
: iècle, un mouvement national, un commencement d'ordre et de raison,
après Les dérèglements et le pillage. Saint Hugues, en effet, participe à
toutes les -laudes affaires île son siècle, comme le feront plus lard l'abbé
Suger et saint Bernard lui-môme. Saint Hugues n'est pas seulement oc-
cupé de réformer des monastères et de les soumettre à la règle de Cluny,
de veiller à ce (pie l'abbaye mère croisse en grandcui et en richesses, à
ce que ses privilèges soient maintenus, il est mêle à tous les événements
importants de son siècle; les rois et les princes le prennent pour arbitre
de leurs différends. Alphonse VI, roi de Castille, qui professait pour lui la
plus vive amitié, le charge de fonder deux monastères clunisiens en Es-
[ A&CH1TECTI RE ' — 254 —
pagne; il contribue à La construction de la grandi mi re c immencé
par Hugues. Guillaume le Conquérant sollicite l'abbé de Clunyde venir
gouverner les affaires religieuses de l'Angleterre. D'antiques abba
deviennent, pendant le gouvernement de saint Hugues, des dépendances
de Gluny : ce sont celle-, de Vézelay, de Saint-Gilles, Saint-Jean d'Angély,
Saint-Pierre de Moissac, Maillezais, Saint-Martial de Limoges, Saint-Cy-
prien de Poitiers, Figeac, Saint-Germain d'Auxerre, Saint-Austremoine
de Mauzac, et Saint-Bertin de Lille. Tout en conservant leur titre d'abbé,
les supérieurs de ces établissements religieux sont nommés par l'abbé
général. « Déjà, cinq ans auparavant, saint Hugues ne consentait à so
charger du monastère de Lézat qu'à la condition que l'élection de l'abbé
lui serait abandonnée et à ses successeurs après lui. En pareille circon-
stance, dit Manillon, il mettait toujours cette condition, afin, comme
l'exprime la charte, de ne point travailler en vain, et dans la crainte que
le monastère réformé ne vint bientôt à retomber dans un état pire que le
premier '. » Saint Hugues fonde le monastère delà Charité-sur-Loire : de
son temps Gluny était un véritable royaume, «sa domination s'étendait
sur trois cent quatorze monastères et églises. L'abbé général était un
prince temporel qui, pour le spirituel, ne dépendait que du saint-siége.
11 battait monnaie sur le territoire même de Gluny, aussi bien que le roi
de France dans sa royale cité de Paris -. .. »
Pour gouverner des établissements répartis sur tout le territoire occi-
dental de l'Europe, des assemblées de chapitres généraux sont instituée- ;
à des époques rapprochées et périodiques, on verra de tous les points de
1 Italie, de l'Allemagne, de la France, de l'Aquitaine, de l'Espagne, du Por-
tugal, de l'Angleterre, de la Hongrie, de la Pologne, accourir à la voix dû
l'abbé les supérieurs et délégués des monastères. « Saint Benoît voulait
que, dans les affaires importantes, l'abbé consultât toute la communauté.
Gette sage précaution, cette espèce de liberté religieuse sera transportée en
grand dans l'immense congrégation de Gluny. Au chapitre général, on
discutera des intérêts et des besoins spirituels du cloître, comme les con-
ciles font des intérêts et des besoins de l'Église. On rendra compte de l'état
de chaque communauté; toutes seront groupées par provinces monasti-
ques, et le chapitre général, avant de se séparer, nommera deux visiteurs
pour chacune de ces provinces. Leur devoir sera d'y aller assurer l'exé-
cution des mesures décrétées dans le chapitre général, de voir de près
l'état des choses, d'entendre et d'accueillir au besoin les plaintes des
faibles, et d'y régler toutes choses pour le bien de la paix 3 . <>
1 Clumj au xi e siècle, par l'abbé Cucherat. — Voy. Mabillon, Ann. Bencd., t. Y, p. 70 :
« Ne in vacuum laborare videretur, et ne serael recuperatus locus iterum in pejora
<( laberetur.
2 Hist. de Saint-Etienne Harding, p. 26ft. — Voy. Essai sur l'hist. monét. de l'abbaye
de Cluny, 1842, p. 8 (tiré à 25 exempt.), par M. Anatole Barthélémy.
a Clumj au xi c siècle, par l'abbé Cucherat, p. 23.
— 255 — [ ARCHITECTURE J
Ainsi, politiquement, Cluny donnait l'exemple de l'organisation centralo
nui, plus tard, scia suivie par les pois. Mais non content de cette surveil-
lance exercée par des visiteurs, nommés en chapitre général, Hugui
veut voir par lui-même; nous le suivons tour à tour sur tous les points d<
l'Europe où sont établies tirs filles de Cluny; il fait rédiger les coutumes
de son monastère par un de ses savants disciples, Bernard 1 ; il fonde à
Marcigny un couvent de femmes, dans lequel viennent bientôt se réfugier
un grand nombre de dames illustres, Mathilde de Bergame et Gastonne
de Plaisance; Véraise cl Frédoline, du sang royal d'Espagne; Marie, fille
de Malcolm d'Ecosse; la sœur de saint Anselme de Cantorbérj : Adèle de
Normandie, fille de Guillaume le Conquérant; Mathilde, veuve d'Etienne
de lîlois; Hermingarde de Boulogne, sœur de celle princesse, et Émeline
de lîlois, sa fille. Parmi tant de personnages, Aremburge de Vergy, mère
de saint Hugues, vient aussi se retirer au monastère de Marcigny. En
Angleterre, en Flandre, et jusqu'en Espagne, cette nouvelle commu-
nauté eut bientôt des églises et des prieurés sons sa dépendance.
Bien de comparable à ce mouvement qui se manifeste au \r siècle en
faveur de la vie religieuse régulière. C'est qu'en effet là seulement les
esprits d'élite pouvaient trouver un asile assuré et tranquille, une existence
intellectuelle, l'ordre et la paix. La plupart des hommes el des femmes
qui s'adonnaient à la vie monastique n'étaient pas sortis des classes inté-
rieures de la société, mais, au contraire, de ses hautes régions. C'est la
tête du pays qui si' précipitait avec passion dans celte voie, comme la
seule qui put conduire, non-seulement à la méditation et aux inspirations
religieuses, mais au développement de l'esprit, qui pût ouvrir un vaste
champ à l'activité de l'intelligence.
Mais uni' des grandes gloires des ordres religieux, gloire trop oubliée
pu- des siècles ingrats, c'a été le défrichement des terres, la réhabilita-
tion de l'agriculture, abandonnée depuis la complète des barbares aux
mains des colons on de serfs avilis. Aucune voix ne s'éleva à la fin du siècle
dernier pour dire que ces vastes et riches propriétés possédées par les
moines avaient été des déserts arides, des forêts sauvages, OU des marais
insalubres qu'ils avaient su fertiliser. Certes, après l'émancipation du tiers
état, l'existence des couvents n'avait plus le degré d'utilité qu'ils acqui-
rent du \ c au xii 8 siècle; mais à qui les classes inférieures de la société,
dans l'Europe occidentale, devaient- elles leur bien-être et l'émancipation
qui en est la conséquence, si ce n'est aux établissements religieux de Cluny
cl de râteaux-?
De nos jours on a rendu justice aux bénédictins, et de graves autorités
ont énuméré avec scrupule les immenses services rendus à l'agriculture par
les établissements clunisiens et cisterciens. Partoul <>ii Cluny on Cîteaux
fondent une colonie, les terres deviennent fertiles, les marais pestilentiels
1 Ih/,'. citai., dans les notes d'André Ducliesne, col. '24.
- Mabillon, sixième préface de ses Acta sanctorum ord. S. Brun/., (. Y, n os 48 et 49
[ àncniTECTUBE j — 256 —
.se changent en vertes prairies, les forêts sont aménagées, le coteaux
arides se coin icnt de vignobles. Qui ne sait que les meillem , les
moissons les plus riche-,, les vins précieux proviennent encore aujourd'hui
des terres dont les moines ont été dépossédés? A peine l'oratoire et 1' I
Iules des bénédictins étaient-ils élevés au milieu d'un désert, que des chau-
mières venaient se grouper alentour ; puis, à mesure que L'abbaye ou le
prieuré s'enrichissait, le hameau devenait un gros village, puis une bour-
gade, puis une ville. Cluny, Paray-le-Monial, Marcigny-les-Nonains, Char-
lieu,Vézelay,Clairvaux, Pontigny, Fontenay.Morimond, etc., n'ont pas une
autre origine. La ville renfermait des industriels instruits par les moines;
des tanneurs, des tisserands, des drapiers, des corroyeurs, livraient à l'ab-
baye, moyennant salaire, les produits fabriqués de -es troupeaux, sans
craindre le chômage, la plaie de nos villes manufacturières moderne- ;
leurs enfants étaient élevés gratuitement à L'abbaye, les infirmes et les
vieillards soignés dans des maisons hospitalières bien disposées et bien
bâties; souvent les monastères élevaient des usines pour l'extraction et Le
façonnage des métaux :c'étaientalors des forgerons, des chaudronniers, des
orfèvres môme qui venaient se grouper autour des moines, et s'il surve-
nait une année de disette, si la guerre dévastait les campagnes, les vaste-
greniers de l'abbaye s'ouvraient pour les ouvriers sans pain. La charité alors
ne se couvrait pas de ce manteau froid de nos établissements modernes,
mais elle accompagnait ses dons de paroles consolantes, elle était toujours
là, présente, personnifiée par l'Église. Non contente de donner le remède,
elle l'appliquait elle-même, en suivait les progrès, connaissait le malade,
sa famille, son état, et le suivait jusqu'au tombeau. Le paysan de l'abbaye
était attaché à la terre, comme le paysan du seigneur séculier, mais par
cela même, Loin de se plaindre de cet état, voisin de l'esclavage politique-
ment parlant, il en tirait protection et assistance perpétuelle pour lui et
ses enfants. Ce que nous avons vu établi au ix e siècle dans l'enceinte d'une
villa (voy. le plan de l'abbaye de Saint-Gall) s'étendait, au xi e siècle, sur
un vaste territoire, ou remplissait les murs d'une ville. Dire que cet état de
choses ne comportait aucun abus serait une exagération; mais au milieu
d'une société divisée et désordonnée comme était celle du XI e siècle, il est
certain que les établissements monastiques formaient un état relative-
ment bon. Ce n'est pas tout : les monastères, dans un temps où les routes
étaient peu sûres, étaient un refuge assuré pour le voyageur, qui jamais
ne frappait en vain à la porte des moines. Ceux qui ont visité l'Orient savent
combien est précieuse l'hospitalité donnée par les couvents à tous venants ;
mais combien devait être plus efficace et plus magnifique surtout celle
qu'on trouvait dans des maisons comme Cluny, comme Clairvaux. A ce
propos qu'on nous permette de citer ici un passage d'L'dalric ' : « Comme
1 Ddalr. Antiq. eonsuetud. , lib. III, cap. xxiv. Nous empruntons cette traduction h
l'ouvrage de M. l'abbé Cucherat, que nous avons déjà eu occasion de citer plusieurs
fois. Les Antiquiores consuetudines cluuiacensis monasterii d'Udahic se trouvent
— >2J7 — [ ARCHITECTURE |
«les hôtes à cheval étaient reçus par le custode ou gardien de V hôtellerie,
«ainsi les voyageurs à pied L'étaienl par l'aumônier. A chacun l'aumônier
« distribuait une livre de pain et nue mesure suffisante de vin. En outre,
«à la mort de chaque frère, on distribuait pendant trente jours sa portion
«au premier pauvre qui se présentait. On lui donnait en sus de la viande
(i connue aux hôtes, et à ceux-ci un denier au moment du départ. Il y
«avait tous les jours dix-huit prébendes ou portions destinées aux pauvres
« du lieu, auxquels on distribuait en conséquence une livre de pain; pour
« pitance, des fèves quatre jours la semaine, et des légumes les trois autre»
«jours. Aux grandes solennités, et vingt-cinq l'ois par an, la viande rem-
« plaçait les fèves. Chaque année, à Pâques, on donnait à chacun d'eux
« neuf coudées d'étoffe de laine, et à Noël une paire de souliers. Six reli-
« gieux étaient employés à ce service : le majordome, qui faisait la distri-
ct bution aux pauvres et aux hôtes; le portier île L'aumônerie : k\v\w allaient
«chaque jour au bois, dans la forêt,avec leurs ânes; les deux autres étaient
«chargés du four. On distribuait des aumônes extraordinaires à certains
ce jours anniversaires et en mémoire de quelques illustres personnages,
« tels que saint Odilon, l'empereur Henri, le roi Ferdinand (fils de Sanche
« le Grand, roi de Castille et de Léon, mort le 27 décembre 1 065) et son
«épouse, et les rois d'Espagne. Chaque semaine, l'aumônier lavait les
«pieds à trois pauvres, avec de l'eau chaude en hiver, et il leur donnait à
«chacun une livre de pain et la pitance. En outre, chaque jour, on distri-
buait douze tourtes, chacune de trois livres, aux orphelins et aux veu-
« ves, aux boiteuxet aux aveugles, aux vieillards et à tous les malades qui
<( se présentaient. C'était encore le devoir de l'aumônier de parcourir,
«une fois la semaine, le territoire de l'abbaye, s'inforraanl «les malades.
«et leur remettant du pain, du vin, cl tout.ee qu'on pouvait avoir de
«meilleur.)) Udalric ajoute plus loin que l'année où il écrivit ses coutumes,
on avait distribué deux cent cinquante jambons, et fait l'aumône à dix-
sept mille pauvre-. Chaque monastère dépendant de Cluny imitait cet
exemple selon se, moyens. Si nous ajoutons à ces occupations, toutes cha-
ritables, l'activité extérieure des moines de Cluny. leur influence politique
et religieuse, les affaires considérables qu'ils avaient à traiter, la gestion
spirituelle et temporelle de leurs domaines et des prieurés qui dépen-
daient de l'abbaye mère, l'enseignement de la jeunesse, les travaux litté-
raires du cloître, et enfin l'accomplissement de nombreux devoirs reli-
gieux de jour et de nuit, on ne s'étonnera pas de l'importance qu'avait
acquise cette maison à la fin du w siècle, véritable gouvernement qui
devait tout attirer à lui, grands et petits, influence morale et richesses.
C'est alors aussi que la construction de la grande église est commencée.
Du temps de saint Hugues, l'église de Cluny ne suffisait plus au nombre
moines; cet abbe entreprit, en 1089, de'la reconstruire. La légende
intégralement imprimées dans le Spicilegium (t. I, in-folio, p. G'il et suiv.). On les a
réunies à l'œuvre du moine Bernard, dont il est l'abréviateur (in-A°en 126 pages).
i. — 33
[ ARCHITECTURE ] — 258 —
dit que saint Pierre en donna le plan au moine Ganzon pendanl ton som-
meil. C'était certainement l'église la plus vaste de l'Occident. Voici (flg. 2)
le plan de l'abbaye telle qu'elle existait encore ' à la On du siècle der-
nier; malheureusement à cette époque déjà, comme dans la plupart des
grands monastères de bénédictins, les bâtiments claustraux avaient été
presque entièrement reconstruits, mais l'église était intacte. Commencée
1 Ce plan est à l'échelle de m ,0005 pour mètre-
— 259 — [ AHC1IITECTUIŒ !
par lu partie du chœur sous saint Hugues, elle ne fut dédiée qu'en 1131.
Le narthex ne fut achevé qu'en 1220. A était l'entrée du monastère, fort
belle porte du xn e siècle à deux arcades, qui existe encore. En avant de
l'église, en II, cinq degrés conduisaient dans une sorte de parvis au milieu
duquel s'élevait une croix de pierre, puison trouvait un grand emmar-
chement interrompu par de larges paliers qui descendait à l'entrée du
narthex, flanqué de deux tours carrées. La tour méridionale était le siège
de la justice, la prison; celle du nord était réservée à la garde des archi-
ves. 11 ne semble pas que les églises clunisiennes àienl été précédées de
porches de cette importance avant le xn" siècle. Le narthex I? de Cluny
datait des premières années du xiii e siècle; ceux de la Charité-sur-Loire
et de Vézelay ont été bâtis au xn e . A Vézelay, cependant, il existait un
porche construit en môme tempsque la net à la fin du xi e siècle ou au
commencement du xn e , mais il était bas et peu profond. Il est difficile
desavoir exactement à quel usage cette avant-nef était destinée; une
nécessité absolue avait dû forcer les religieux de là règle de Cluny, vers le
milieu du XII e siècle, d'adopter celle disposition, car elle se développe
tout à coup, cl prend une gramU' importance. A Cluny, à la Charité,
il Vézelay, le narthex est une véritable église avec ses collatéraux, son
triforium, ses deux tours. A Vézelay, le triforium se retourne au-dessus
de la porte d'entrée de la nef intérieure, et devient ainsi une véritable
tribune sur laquelle avait été placé un autel au mi 1 ' siècle, dans la niche
centrale formant originairement l'une des haies éclairant le pignon occi-
dental (vov. Architecture religieuse, fig. 22). Ce vestibule était-il destine
à contenu' la suite de-- nobles visiteurs qui étaienl reçus par les moines,
ou les nombreux pèlerins qui se rendaient à l'abbaye à certaines époques
de l'année? Était-il un narthex réservé pour les pénitents? Celle dernière
hypothèse nous paraîtrait la plus vraisemblable; un texte vient l'appuyer.
Dans l'ancien pontifical de Chalon-sur-Saône, si voisin de Cluny, on li-
sait : « Dans quelques églises, le prêtre, par ordre de l'évoque, célèbre la
« messe sur un autel très-rapproché des portes du temple, pour les pèni
«tents placés devant le portail de l'église '. » A Cluny même, près de
la porte d'entrée à gauche, dans le vestibule, on voyait encore, avant la
révolution, une table de pierre de quatre pieds de long sur deux pieds
et demi de large, qui pouvait passer pour un autel du XII e siècle -.
Du vestibule on entrait dans la grande église par une porte plein cintre
dont le linteau représentait probablement, comme à Moissac, les vingt-
quatre vieillards de la vision de saint Jean :! , bien que les descriptions ne
relatent que vingt-trois ligures. Au-dessus, dans le tympan, était sculpte
de dimension colossale, comme aussi dans le tympan de la porte méri-
1 « In quibusdam ecclesiis sacerdos in aliquo altari Connus proximiori celeltrat missam,
«JUS9U episcopi, pœuitentibus ante fores ecclesiae conslitulis. » (Lorain, p. OU.)
2 Ibid.
3 Aj/ocaiypse.
[ AIICIIITECTI il] — 260 —
dionale de L'abbaye deMoissac, leChrisI assis tenanl l'Évangile et bénis-
sant; autour de lui étaient les quatre évangélistes et quatre anges suppor-
tant L'auréole ovoïde dont il était entouré. La nef immense était bord
de doubles collatéraux, comme L'église Saint-Sernin de Toulouse; ell<
était voûtée en berceau pleincintre. V.u-dessus de la porte d'entrée, d
l'épaisseur du mur séparant le narthex de la nef, et formant un en»
bellement de 2"'. 00 à l'intérieur, était pratiquée une chapelle dédiée à
saint Michel, à laquelle on arrivait par deux escaliers à vis. Nous avons vu
qu'à l'abbaye de Saint-Gall (fig. 1) une petite chapelle circulaire, élevée
au-dessus du sol, était également dédiée à saint Michel. A Vézelay, à la
cathédrale d'Autun, c'est une niche qui surmonte le portail et dans la-
quelle pouvait être placé un autel. 11 semblerait que celle disposition
appartînt aux églises clunisiénnes ; en tout cas, elle mérite d'être men-
tionnée, car nous la retrouvons à Saint-Andoche de Saulieu ; dans l'église
de Montréal, près d'Avallon, sous forme de tribune avec son autel encore
en place (voy. Tribune). Mais ce qui caractérise la grande église deCluny,
c'est ce double transsept dont aucune église en France ne nous donne
d'exemple. En 1), était l'autel principal; en E, L'autel de rétro; en F, le
tombeau de saint Hugues, mort en 1109. La grande quantité de religieux
qui occupaient Cluny à la tin du XI e siècle explique cette disposition du
double transsept; en effet, les stalles devaient s'étendre depuis L'entrée
du transsept oriental jusque vers le tombeau du pape Gélase, en G, et
fermaient ainsi les deux croisillons de la première croisée. Le second
transsept devait être réservé au culte, à l'entrée comme à la sortie des
religieux ; et les deux croisillons du premier transsept, derrière les stalles,
étaient destinés au service des quatre chapelles ouvertes à l'est, peut-être
aussi aux hôtes nombreux que l'abbaye était souvent obligée de loger,
soit pendant les grandes assemblées, lors des séjours des papes et des
personnages souverains. Du côté du midi était un immense cloître en-
touré de bâtiments dont on retrouve des traces encore aujourd'hui en
et en I. — K, L, étaient les deux abbatiales reconstruites à la fin du XV e
siècle et au commencement du XVI e ; M, une boulangerie qui subsiste en-
core ; S, N, les bâtiments rebâtis au commencement du siècle dernier
sur l'emplacement des constructions primitives; P, la paroisse; T, la rue
longeant la clôture de l'abbaye; Y. les jardins avec de grands viviers. Une
chronique de l'abbaye l'ait remonter au gouvernement de saint Hugues
« la construction d'un immense réfectoire, au midi du cloître. Ce réfec-
toire, long de cent pieds et large de soixante, contenait six rangs de
tables, sans compter trois autres tables transversales, destinées aux fonc-
tionnaires de la communauté. 11 était orne de peintures qui retraçaient
les histoires mémorables de l'Ancien et du Nouveau Testament, les por-
traits des principaux fondateurs et bienfaiteurs de l'abbaye. A l'un des
bouts, une grande peinture représentait le jugement dernier '. » Cet
1 Lorain, Hisi. dç Pabbaye il" Cluny.
— 261 — [ ARCHITECTURE J
usa^-c de peindre la scène du jugement dernier dans les réfectoires de
la règle de Cluny était fréquent; il y a quelque temps que l'on voyait
les traces d'une de ces représentations dans le réfectoire de l'abbaye
de Moissac, détruit aujourd'hui pour donner passage au chemin de 1er
de Bordeaux à Toulouse.
La ville de Cluny, qui est bâtie au midi de l'abbaye, sur le rampant d'un
coteau s'inclinanl vers l'église, renferme encore une grande quantité de
charmantes maisons des xn e et xin° siècles; elle fut entourée de murs
vers la lin du xn* siècle par les abbés, et pour reconnaître ce service, la
ville s'engagea dès lors à payer des dîmes au monastère. Outre les deux
tours du narthex, l'église de
Cluny possédait trois clochers
posés à cheval sur son premier
transsept et un clocher sur le
centre de la deuxième croisée,
que l'on désignait sous le nom
de clocher des lampes, parce
qu'il contenait à sa base les cou-
ronnes de lumières qui brû-
laient perpétuellement au-des-
sus du grand aulel. 11 n'est pas
douteux que l'abbaye ne fût en-
tourée de murs fortifiés avant
la construction des murs de
la ville, et lorsque celle-ci
faisait, pour ainsi dire, partie
du monastère. La curieuse
abbaye de Tournus, dont nous
donnons ici leplan(fig. 3), était
entourée de murs continuant
les remparts de la ville du
côté nord et possédant ses défenses particulières du côté du midi dans
la cité même '. Lue charte de Charles le Chauve désigne ainsi Tournus:
« Trenorchium castrum, Tornutium villa, et ce/ la Sancti Valeriani », le
château, la ville de Tournus, et l'enceinte sacrée de Saint-Valérian. Ces
divisions étaient fréquentes au moyen âge; et, lorsque les monastères
étaient voisins des villes, soit parce qu'ils s'étaient établis proche de
cités déjà existantes, soit parce que successivement des habitations
laïques s'étaient agglomérées près d'eux, ils maintenaient toujours un
côté découvert donnant sur la campagne et ne se laissaient pas entourer
de toides parts. A Pans. L'abbaye Saint-Germain des Prés possédai! une
vaste étendue de terrains situés à l'ouest du monastère, el il fallut que
la ville s'étendit singulièrement pour déborder ces prés qui se prolon-
» Ce plnn est a L'cchcUe'dc U".ouu5 pour rnèl
| ARCIIITECTI'IIE ] — 262 —
geaienl Jusqu'au delà de la rue du Bac. L'abbaye de Moissac avait son
enceinte fortifiée, séparée de l'enceinte de la ville par une rue commune.
Il en était de môme à l'abbaye Saint-Hemi «le Reims, à celle de Saint-
Denis; les abbayes de la Trinité, «le Saint- Etienne, à Caen (flg. i
trouvaient dans une situation analogue '. Il arrivait souvent aussi que
les monastères bâtis aune certaine distance de villes populeuses étaient
r/.JKO'JRG-
à peu près gagnés par les constructions particulières; alors, au moment
des guerres, on englobait les enceintes de ces monastères dans les nou-
velles fortifications des villes. C'est ainsi qu'à Paris, le prieuré de Saint-
Martin des Champs, les Chartreux, le Temple, les Célestins, l'abbaye
Sainte-Geneviève, Saint-Germain des Prés, les Blancs-Manteaux, furent
successivement compris dans l'enceinte de la ville, quoique ces établis-
sements eussent été originairement élevés extra muros.
Comme propriétaires fonciers, les ordres religieux possédaient tous les
1 La vue cavalière de l'abbaye Saint-Etienne de Caen que nous donnons ici est copiée
sur une gravure de la Topographie de la Coule . Normandie (Mérian, édit. Francfort,
1GG2). Voyez aus^i les Monogr. d'abbayes, bibliolb. Sainte-Geneviève.
— 26.'5 — [ ARCHITECTURE ]
tlroits de soigneurs féodaux, et cette situation même ne contribua pas peu
à leur décadence, lorsque le pouvoir royal, d'une part, et les privilèges
des communes, de l'autre, prirent une grande importance ; elle les plaçait
souvent (et à moins d'exemptions particulières, que le suzerain n'admet-
tait qu'avec peine) dans l'obligation de fournir des hommes d'armes en
temps de guerre, ou de tenir garnison. A la fin du xn e siècle, quand la mo-
narchie devient prépondérante, les grands établissements religieux qui
se sont élevés, humbles d'abord, en face de la féodalité,- absorbent le châ-
teau, puis sont absorbés à leur tour dans l'unité monarchique; mais c'est
au moment où ils passent de l'état purement monastique à l'état de pro-
priétaires féodaux, c'est-à-dire sous les règnes de Philippe-Auguste et
de saint Louis, qu'ils s'entourent d'enceintes fortifiées. Toute institution
tient toujours par un point au temps où elle tien ri t. L'institut monastique,
du moment qu'il était possesseur de terres, devenait, forcémenl pouvoir
féodal, car on ne comprenait pas alors la propriété sous nue autre forme.
Les abbés les plus illustres de Cluny avaient senti combien celle pente
était glissante, et pendant les XI e et XII e siècles ils avaient, par des réfor-
mes successives, essayé d'enlever à la propriété monastique son caractère
féodal; mais les mœurs étaient plus fortes que les réformes, et, Cluny, qui,
par sa constitution, son importance, le personnel influent qui faisait,
partie de l'ordre, les bulles des papes, et ses richesses, paraissait invul-
nérable, devait être attaqué par le seul côté qui donnait au suzerain le
moyen de s'immiscer dans ses affaires; et ce cùlé attaquable, c'étaient
les droits seigneuriaux des abbés.
Dans les dernières années du XI e siècle, (rois religieux de Molesmes,
suint Robert, saint Albéricet saint Etienne, après s'être efforcés de réfor-
mer leur abbaye, qui était tombée dans le plus grand relâchement, allèrent
«1 Lyon, en compagnie de quatre autres frères, trouver l'archevêque
Hugues, légat du saint-siège, et lui exposèrent qu'ils désiraient fonder
un monastère où la règle de Saint-Benoit fût suivie avec la plus grandi'
rigueur; le légat loua leur zèle, mais les engagea à n'entreprendre cette
tâche qu'en compagnie d'un plus grand nombre de religieux. En effet,
bientôl quatorze frères se joignirent à eux, et ayant reçu l'avis favorable
du légat, ils partirent ensemble de Molesmes et allèrent s'établir dans une
forêt nommée Citeaux, située dans le diocèse de Chàlon. C'était une de
ces solitudes qui occupaient alors une grande partie du sol des Gaules. Le
vicomte de Heaune leur abandonna ce désert. La petite colonie se mit
à l'œuvre et éleva bientôt ce que les annales cisterciennes appellent le
monastère de bois Ce lieu était humide et marécageux; l'oratoire tut bâti
on un an, de 1098 à 1099 : ce n'était qu'une pauvre chapelle. Les vingl et un
religieux n'eurent dans l'origine ni constitution ni règlements particuliers,
et s'attachèrent littéralement à la règle de Saint-Benoîl ; ce ne fut qu'un
peu plus tard que saint Albéric rédigea des statuts. « Les nouveaux soli-
taires devaient vivre des travaux de leurs mains, dil l'auteur des annales
de l'ordre, sans toutefois manquer aux devoirs auxquels ils étaient obligés
f ABCflITECTURE j — 264 —
en qualité de religieux.... Saint Pierre de Cluny, ajoute cet auteur, faisant
réflexion sur leur vie, la croit non-seulement difficile, mais môme impos-
sible aux forces humaines. Gomment se peut-il faire, - écrie-t-il, que
solitaires accablés do fatigues et de travaux, qui ne se nourrissent que
d'herbes et <le légumes, qui n entretiennent pas le> forcés do corps, et
même peuvent à peine conserver la vie, entreprennent des travaux que
les'gens de la campagne les plus robustes trouveraient très-rudes et très-
difficilesà supponter, et qu'ils soutirent tantôt les ardeurs du soleil, tantôt
les pluies, les neiges et les glaces de l'hiver?.... Si le^ religieux recevaient
des frères convers 1 , c'était pour n'être pas obligés de sortir de l'enceinte
du monastère, et pour (pie ees frères pussent s'employer aux affaires exté-
rieures. » Saint Robert et ses compagnons, en fondant Citeaux, compre-
naient déjà quelle prise donnait aux pouvoirs séculiers la règle de Saint-
Benoît, entre les mains des riches établissements de Cluny; aussi avec
quelle rigueur ces fondateurs repoussent-ils les donations, qui ne ten-
daient qu'à les soulager d'une partie de leurs rudes labeurs, au détriment
de leur indépendance! ne conservant que le sol ingrat qui pouvait à peine
les nourrir, afin de n'être à charge à personne, « car, ajoute l'auteur déjà
cité, c'est ce qu'ils craignaient le plus au monde». Cependant Eudes,
duc de Bourgogne, éleva un château dans le voisinage, afin de se rappro-
cher de ces religieux qu'il avait aidés de ses dons lors de la construction
de leur oratoire; son fils Henri voulut bientôt partager leurs travaux, il se
fit moine. Mais Citeaux ne prit un grand essor que quand saint Bernard
et ses compagnons vinrent s'y renfermer; à partir de ce moment, une nou-
velle milice se présente. pour relever celle fournie par Cluny un siècle au-
paravant. De la forêt marécageuse où les vingt et un religieux de Molesmes
ont bâti quelques cabanes de bois, cultivé quelque coin de terre, vont sor-
tir, en moins de vingt-cinq ans, plus de soixante mille moines cisterciens,
qui se répandront du Tibre au "Volga, du Mançanarez à la Baltique. Ces
moines, appelés de tous côtés par les seigneurs féodaux pour défricher des
terres abandonnées, pour établir des usines, élever des troupeaux, assainir
des marais, vont prêter à la papauté le concours le plus puissant par leur
union, par la parole de leur plus célèbre chef; à la royauté et au peuple,
par la réhabilitation de l'agriculture ; car au milieu d'eux, sous le même
habit, on verra des seigneurs puissants conduire la charrue à côté du
1 Les frères convers différaient des frères profès, en ce que leurs vœux étaient simples
et non solennels. C'étaient des serviteurs que les cisterciens pouvaient s'attacher avec la
permission de l'évêque diocésain. A une époque où les monastères étaient pleins de reli-
gieux de race noble, les frères convers étaient pris parmi les laboureurs, les gens de
métiers : ils portaient un costume régulier toutefois et mangeaient à la table commune au
réfectoire. On comprend que dans des temps où la condition du peuple des campagnes
était aussi misérable que possible, les couvents cisterciens ne devaient pas manquer de.
frères convers, qui retrouvaient ainsi, en entrant dans le cloître, la sécurité, une grande
liberté relative et une existence assurée.
— 205 — [ AHOH1TECTUHE ]
pauvre colon. Giteaux enlèvera des milliers de bras à la guerre pour rem-
plir ses huit ou dix mille granges '. Ses travaux ne s'arrêteront pas là, son
immortel représentant prêchera la seconde croisade, Cîteaux défendra
l'Europe contre les Maures d'Espagne, parla formation des ordres mili-
taires de Calatrava, d'Alcantara, de Montesa. Les templiers demanderont
des règlements à saint Bernard. Cîteaux, plus encore que Cluny, viendra
au secours des pauvres, non-seulement par des aumônes, mais en em-
ployant leurs bras; et ses dons sortis de monastères simples et austères
d'aspect, répartis par des moines se livrant chaque jour aux travaux les
plus rudes, paraîtront plus précieux en ce qu'ils ne sembleront pas l'aban-
don du superflu, mais le partage du nécessaire. Ce n'est pas sur les lieux
élevés que se fondent les monastères cisterciens, mais dans les vallons ma-
récageux, le long des cours d'eau : c'est là que la culture pourra fertiliser
le sol en convertissant des marais improductifs en prairies arrosées par
des cours d'eau; c'est là que l'on pourra trouver une force motrice pour
les usines, moulins, huileries, scieries, forges, etc. Cîteaux, la Ferté,
ClairvaiiXjMorimond, Pontigny, Fontenay, l'abbaye du Val, sont bâtis
dans de creux vallons, et encore aujourd'hui, autour de ces établisse-
ments ruinés, on retrouve à chaque pas la trace des immenses travaux
des moines, soit pour retenir les eaux dans de vastes étangs, soit pour les
diriger dans des canaux propres aux irrigations, soit pour les amener dans
des biefs de moulins. Comme exemple de ce que nous avançons ici, et
pour donner une idée de ce qu'était, à la fin du mi c siècle, un monastère
cistercien, voici (fig. 5) le plan général de l'abbaye de Clairvaux, fondée
par saint Bernard -. On remarquera tout d'abord que ce plan se divise
en deux sections distinctes. La plus importante, celle de l'est, renferme
les bâtiments affectés aux religieux : en A, sont placés l'église et deux
doit res dont nous donnons plus bas le détail; en 13, des fours et moulins
à grains et à huile; en C, la cellule de saint Bernard, son oratoire et
son jardin religieusement conservés ; en E, des piscines alimentées par
L'étang; en F, le logement des hôtes; en (i, la maison abbatiale, voisine
de l'entrée et de L'hôtellerie; en H, des écuries; en I, le pressoir et grenier
à foin; en Y, des cours d'eau, et en S un oratoire. L'entrée principale
de L'abbaye est en D. La section du plan située à l'ouest, et séparée de la
première par une muraille, comprend les dépendances et les logements
des frères convers attachés à l'abbaye. T est un jardin (promenoir). K, le
parloir; L, des logements et ateliers d'artisans; M, la boucherie; N, des
1 Cîteaux arriva promptement nu nombre incroyable «le deuv mille maisons monas-
tiques des deux sexes; chaque maison possédait cinq ou si\ granges. (Histoire de l'abbaye
de Morimond, par l'abbé Dubois, 2 e édit., 1852. — Annales de Tordre de Citcaux: Essai
sur rhislotre de l'ordre de Cîteaux, par IX P. Le Nain, 1G!M>.)
- Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Harmand, bibliothécaire de la ville .le
troyes, ci de M. Millet, architecte de ce diocèse, (pu a bien voulu nous en fournir ■»»
calque.
i. — 34
{ AHCI1ITECTL11E ] — 2G0 —
granges et élubles; 0, des pressoirs publics; 1', la porte principale; R, l^s
A*CHlt(EM°Bli ^
CLA&£VAU.EHSi&
PEGARD
restes du vieux monastère; V, une tuilerie; X, son four. Des cours d'eau
circulent au milieu de ces divers bâtiments et usines. Une enceinte
générale, garnie de quelques toaJil Zt , ' " C,UTEm ^ i
wurs de guet, enveloppe (oui le monastère
q %
\ ARCHITECTURE 1 — 268 —
ments réservés aux religieux'. On remarquera tout d'abord que L'égii» \
est terminée à l'abside par neuf chapelles carrées. Quatre autres cha-
pelles orientées s'ouvrent sur le transsept; outre les stalles des religieux
disposées en ayant de la croisée, d'autres stalles sont placées immédiate-
ment après la porte d'entrée dans la nef : ces stalles étaient probablement
réservées aux frères eonvers. B est le grand cloître avec son lavabo cou-
vert, grand bassin d'une seule pièce muni d'une infinité de petites gar-
gouilles tout alentour (voy. Lavabo). G, la salle capitulaùe éclairée sur
un petit jardin. D, le parloir des moines ' : le silence le plus absolu de-
vant être observé entre les religieux, un endroit spécial était réservé pour
les entretiens nécessaires, afin de ne pas exciter le scandale parmi les
frères. E, le chauffoir a : c'était là qu'après le chant des laudes, au lever
du soleil, les religieux transis pendant l'office de la nuit allaient se
réchauffer et graisser leurs sandales, avant de se rendre aux travaux du
matin. F, la cuisine, ayant sa petite cour de service, son cours d'eau T,
une laverie et un garde-manger à proximité. G, le réfectoire, placé en face
du grand bassin des ablutions. H, le cimetière au nord de l'église. I, le
petit cloître avec huit cellules réservées aux copistes, éclairées du côté
du nord et s'ouvrant au midi sur l'une des galeries de ce cloître. K, l'in-
firmerie et ses dépendances ; L, le noviciat; M, l'ancien logis des étran-
gers; N, l'ancien logis abbatial ; 0, le cloître des vieillards infirmes; P, la
salle de l'abbé; Q, la cellule et l'oratoire de saint Bernard; B, des écu-
ries ; S, des granges et des celliers; U, une scierie et un moulin à huile,
mus par le cours d'eau T; V, un atelier de corroyeurs; X, la sacristie;
Y, la petite bibliothèque, armariolum , où les frères déposaient leurs livres
de lecture; Z, un rez-de-chaussée au-dessus duquel est établi le dortoir,
auquel on accède par un escalier droit pris dans le couloir qui se trouve
à côté du parloir D. Au-dessus de ce parloir était disposée la grande
bibliothèque, à laquelle on montait par un escalier donnant dans le croi-
sillon sud de l'église. Cet escalier conduisait également au dortoir, afin
que les religieux pussent descendre à matines directement dans l'église.
Du porche peu profond de l'église on parvient à la cuisine et à ses dé-
pendances, sans passer dans le cloître, par une ruelle qui longe les granges
et celliers; cette ruelle est accessible aux chariots par une porte charre-
tière percée à la droite du porche. Ainsi, communications faciles avec le
dehors pour les services, et clôture complète pour les religieux profès, si
bon semble. Au sud du petit cloître on voit une grande salle : c'est une
école, ou plutôt le lieu de réunion des moines destiné aux conférences en
usage dans l'ordre de Cîteaux. Ces conférences étaient de véritables com-
bats théologiques, dans ce temps où déjà la scolastique s'était introdude
dans l'étude de la théologie; et en effet, dans le plan original, ce lieu est
désigné ainsi : Tliesiu p. pugnand. au/a.
1 Colloquii locus.
2 Culefactorium.
— 209 — 1 ARCHITECTURE ]
On conçoit que de rudes travaux manuels et de nombreux devoirs re-
ligieux ne pouvaient satisfaire entièrement l'intelligence d'hommes réunis
en grand nombre, et parmi lesquels on comptait des personnages distin-
gués, tant par leur rang que par leur éducation littéraire. Autour du petit
cloître venait donc se grouper ce qui était destiné à la pâture intellec-
tuelle du monastère : la bibliothèque, les cellules des copistes, la salle où
se discutaient les thèses théologiques; et comme pour rappeler aux reli-
gieux qu'ils ne devaient pas s'enorgueillir de leur savoir, de la vivacité de
leur intelligence et des succès qu'ils pouvaient obtenir parmi leurs frères,
l'infirmerie, l'asile des vieillards dont l'esprit aussi bien (pie le corps
étaient affaiblis par l'âge et les travaux, se trouvait là près du centre
intellectuel du couvent. Entre cette salle et le dessous du dortoir, des
latrines sont disposées le long des cours d'eau. A. côté de la grande salle
K est une petite chapelle, désignée sous le nom de chapelle des comtes
de Flandre.
Certes, ce plan est loin de satisfaire aux exigences académiques aux-
quelles on croit, de nos jours, devoir sacrifier le bon sens et les programmes
les mieux écrits; mais si nous prenons la peine de l'analyser, nous reste-
rons pénétrés de la sagesse de ses dispositions. Les besoins matériels de la
vie, granges, celliers, moulins, cuisines, sont à proximité du cloître, mais
restent cependant en dehors de la clôture, afin que le voisinage de ces
services ne puissent distraire les religieux profès. Au sud de l'église est le
cloître, entouré de toutes les dépendances auxquelles les religieux doivent
accéder facilement ; chacune de ces dépendances prend l'espace de terrain
qui lui convient. Au delà, un plus petit cloître paraît réservé aux travaux
intellectuels. Si nous jetons les yeux sur le plan d'ensemble (fig. 5), nous
voyons les usines, les vastes granges, les étables, les logements des artisans
disposés dans une première enceinte en dehors de la clôture religieuse,
sans symétrie, mais en raison du terrain, des cours d'eau, de l'orienta-
tion. Une troisième enceinte à l'est renferme les jardins, viviers, prises
d'eau, etc. Tout l'établissement enfin est enclos dans des murs et des
ruisseaux pouvant mettre l'abbaye à l'abri d'un coup de main.
De tous ces bâtiments si bien disposés et qui étaient construits de façon
à durer jusqu'à nos jours, il ne reste plus que des fragments. L'abbaye de
Clairvaux, entièrement reconstruite dans le siècle dernier, ne présente
qu'un faible intérêt. Cette abbaye avait la plus grande analogie avec
l'abbaye mère. La plupart de ses dispositions étaient copiées sur celles de
Cîtcaux. La constitution de l'ordre, qui avait été rédigée définitivement en
1 119, dans une assemblée qui prit le nom de premier chapitre général de
Cîtcaux, par Hugues de Màcon, saint Bernard et dix autres abbésde l'ordre,
et qui est un véritable chef-d'œuvre d'organisation, en s'occupant des bâti-
ments, dit : « Le monastère sera construit (si faire se peut) de telle façon
qu'il réunisse dans son enceinte toutes les choses nécessaires ; savoir : l'eau,
un moulin, un jardin, des ateliers pour divers métiers, afin d'éviter que les
moines n'aillent au dehors. » L'église doit être d'une grande simplicité.
[architecture ] 270 —
« Lessculptureset les peintures en seront exclues; les vitraux uniquement
de couleur blanche, sans croix ni ornements '. Il ne devra point être élevé
(le tours (le pierre ni de bois pour les cloches, d'une hauteur immodérée,
et par cela môme en désaccord avec la simplicité de l'ordre.... Tous les
monastères de Citeaux seront placés sous l'invocation de la sainteVierge....
Des granges ou métairies seront réparties sur le sol possédé par l'abbaye;
leur culture confiée aux frères corners aidés par des valets de renne....
Les animaux domestiques devront être propagés, autant qu'ils ne sonl
qu'utiles.... Les troupeaux de grand et de petit bétail ne s'éloigneront
pas à plus d'une journée des granges, lesquelles ne seront pas bâties à
moins de deux lieues de Bourgogne l'une de l'autre 2 . »
Nous donnons (flg. 7) le plan cavalier de l'abbaye de Cîteaux, tête de
l'ordre; il est facile de voir que les dispositions de ce plan ont été copiées
sur celles de Clairvaux 3 . est la première entrée à laquelle on accède par
une avenue d'arbres ; une croix signale au voyageur la porte du monas-
tère. Une chapelle D est bâtie à côté de l'entrée. Aussitôt que le frère
portier entendait frappera la porte, il se levait en disant : Deo grattas 4 ,
rendant ainsi grâces à Dieu de ce qu'il arrivait un étranger ; en ouvrant,
il ne prononçait que cette parole : Benedicite, se mettait à genoux devant
le nouveau venu, puis allait prévenir l'abbé. Quelque graves que fussent
ses occupations, l'abbé venait recevoir celui que le ciel lui envoyait;
après s'être prosterné à ses pieds, il le conduisait à l'oratoire : cet usage
explique la destination de cette petite chapelle située près de la porte.
Après une courte prière, l'abbé confiait son hôte au frère hospitalier,
chargé de s'informer dé ses besoins, de pourvoir à sa nourriture, à celle
de sa monture s'il était à cheval. Une écurie F était a cet effet placée près
de la grande porte intérieure E. Les hôtes mangeaient ordinairement avec
l'abbé, qui avait pour cela une table séparée de celle des frères. Après
lescomplies, deux frères semainiers, désignés chaque dimanche au cha-
pitre pour cet office, venaient laver les pieds du voyageur.
De la première entrée on accédait dans une cour A, autour de laquelle
étaient placées des granges, écuries, étables, etc., puis un grand bâti-
ment G, contenant des celliers et le logement des frères convers. qui ne se
trouvaient pas ainsi dans l'enceinte réservée aux religieux profès. En H,
était le logement de l'abbé et des hôtes, également au dehors du cloître ;
en N, l'église, à laquelle les frères convers et les hôtes accédaient par une
porte particulière en S. B, le grand cloître; K, le réfectoire; I, la cuisine;
1 II existe encore, en effet, dans la grande église abbatiale de Pontigny, des vitraux
blancs de l'époque de sa construction, dont les plombs seuls forment des dessins d'un
beau style, et comme le ferait un simple trait sur une surface incolore (voy. Vitrail).
2 Voyez la Notice sur l'abbaye de Pontigny, par le baron Chaillou des Barres, 1844.
3 Ce plan est extrait de la Topographie de la France (Bibliolh. nation., Estampes).
Ces bâtiments furent complètement altérés au commencement du dernier siècle.
4 Jul. Paris, Espr. primit. de Cit., sect. 10 et 11 : De l'off. du portier. — Histoire de
l'abbaye de Morimond, par l'abbé Dubois.
271 [ ARCHITECTURE J
M, les dortoirs et leur escalier L; C, le petit cloître, et P, les cellules des
6 J ,,',
copistes, comme à Clairvaux, avec la bibliothèque au-dessus; R, la grande
[ A.BCH1TECTDBB 1 — '272 —
infirmerie, pour les vieillards incapables de sic livrer aux travaux actifs,
et les malades. Hue enceinte enveloppait tous les bâtiments, les jardins et
coins d'eau destiiiésà leur arrosage. On voil qu'ici l'article de \&conititu-
twn do l'ordre concernant la disposition des bâtiments était scrupuleuse-
ment exécuté. Sur l'église, une seule flèche, de. modeste apparence, élevée
au centre du transsept, suffisait au petit nombre de cloches nécessaires
au monastère ; mais à Cîteaux l'abside était terminée carrément, et en
cela le chœur de l'église de Clairvaux, bâti pendant la seconde moitié du
xn e siècle, différait de l'abbaye mère.
L'abbaye de Ponligny, fondée en 1114, un an avant celle de Clairvaux,
dans une vallée du diocèse d'Auxerre, jusqu'alors inculte et déserte, paraît
avoir adopté la seconde, vers la fin du xn e siècle, dans le plan de son église,
une abside avec chapelles carrées rayonnantes. Voici (fig. 8) le plan de cette
abbaye. De même qu'à Clairvaux et qu'à Cîteaux, le transsept possède qua-
tre chapelles carrées. L'église A est précédée d'un porche bas, s' ouvrant sur
le dehors par une suite d'arcades. Ici le grand cloître C est situé au nord de
l'église, mais cette disposition peut s'expliquer par la situation du terrain . Il
fallait que les services du monastère fussent, conformément aux usages de
Cîteaux, à proximité de la petite rivière qui coule de l'est à l'ouest, et l'église
ne pouvait être bâtie sur la rive droite de ce cours d'eau, parce que cette
— 273 — I ARCHITECTURE ]
rive est vaseuse, tandis que la rive gauche donne sur un bon sol : dès lors
le cloître, devant être forcément placé cuire l'église et ce cours d'eau, ne
pouvait être bâti qu'au nord de la nef. D'ailleurs, le climat est beaucoup
moins rude à Pontigny qu'à Clairvaux et Cîteaux, et L'orientation méri-
dionale du cloître était moins nécessaire. Best l'oratoire primitif qui
avait été conservé; 1), la salle du chapitre; E, le grand réfectoire; F, la
cuisine et ses dépendances, avec sa petite cour séparée sur le cours d'eau ;
G, le chaufl'oir; 11, le noviciat; I, les pressoirs; K, la sacristie; L, des
granges avec les logements des frères conversa proximité, en dehors de
la clôture des religieux, connue à Cîteaux et à Clairvaux. Le logement
de l'abbé et des hôtes, ainsi que les dépendances, étaient à l'ouest, proche
de la première entrée du monastère. M, la chapelle de saint Thomas
Becket, qui fut, comme chacun sait, obligé de se réfugiera Pontigny. Un
grand bassin aux ablutions était placé au milieu du cloître. De vastes
jardins entouraient cet établissement cl s'étendaient à l'est de l'église.
Comparativement à Cîteaux et à Clairvaux, Pontigny est un monastère
du second ordre, et cependant sa filiation s'étendait en France, en Italie,
en Hongrie, en Pologne et en Angleterre; trente maisons étaient placées
vous sa juridiction, toutes fondées de 1119 à 12:>0. Parmi ces maisons nous
citerons celles deCondom, de Châlis, duPin, de Cercamp, de Saint-Léonard,
en France; de San-Sehasliano, de Saint-Martin de A'iferbe, en Italie; de
Sainte-Croix, de Zam, de Kiers, en Hongrie, etc., etc.
Il neparaît pas que l'abbaye de Pontigny ait jamais été entourée de fortes
murailles comme sa mère Cîteaux, et ses sœurs Clairvaux et Morimond ;
c'était là un établissement presque exclusivement agricole : nous n'y trou-
vons pins ce petit cloître réserve aux travaux littéraires ; pas d'école, pas de
cellules pour les copistes, pas de grande bibliothèque. Ces munies de Pon-
tigny, en effet, convertirent bientôt la vallée déserte et marécageuse où ils
s'étaient établis en un riche territOÎrequi est devenu l'une des vallées les pi us
fertiles de l'Auxois;ils possédaient 2895 arpents de bois; ils avaient planté
des vignesà Chablis, à Pontigny, à Saint-Pris; entretenaient M) arpents
de beaux prés, trois moulins, une tuilerie et de nombreux domaines'.
Comme Pontigny, l'abbaye des Yaux-de-Cernay.dans le diocèse «le Paris,
était un établissement purement agricole. Fondé en 1 128 (tig. 9), il n'avait
pas l'importance des établissements de Clairvaux, de Morimond, de Ponti-
gny, mais on trouve dans ce plan la simplicité d'ordonnance et la régula-
nte desédifices enfantés par Cîteaux: toujours les quatre chapelles ouvertes
à l'est dans le transsept, et comme à Cîteaux une abside carrée. En A, es
l'église; en I!. le cloilre; eut '-.le réfectoire, disposé perpendiculairement au
cloître, conformément au plan de Cîteaux et contrairement aux usages
monastiques adoptés par les autres règles. La cuisine et le chaufibir étaient
' L'église il.' Pontignj et la grange à l'entrée sont encore conservées. Celte égli
quoique d'une simplicité un peu puritaine, ne laisse pas d'être fort belle; nous ne savons
* il a jamais existé un clocher sur le transsept, il n'en reste plus de traces.
\ ARCHITECTURE ] — 27/» —
à proximité. Le grand bALimtiit qui prolonge le transsept contenait ?u
9
rez-de-chaussée la salle du chapitre, la sacristie, parloirs, etc. ; au boul
des latrines; au
G bis
dessus, le dortoir.
Près de l'entrée,
comme à Pon-
tigny, il existe
une grange très-
vaste; en E, un
moulin. Le co-
lombier D, que
nous avons réuni
à ce plan , se
trouve éloigné du
cloître dans les
vastes dépendan-
ces qui entourent
l'abbaye *. Mais
voici maintenant
une abbaye de
troisième classe
de l'ordre de Ci-
teaux : c'est Fon-
tenay, près de Montbard(fig. 9 bis). L'église À est d'une extrême simplicité
1 Ce plan nous a été communiqué par M. HérarcI, architecte, qui a fait sur cette ab-
baye un travail graphique important, accompagné d'une excellente notice à laquelle no.is
renvoyons nos lecteurs. Ces plans sont aujourd'hui la propriété du ministère des Bcauv-Ai Is .
— 275 — [ ARCHITECTURE ]
comme construction; son abside est carrée, sans chapelles, et quatre cha-
pelles carrées s'ouvrent seulement sur le transsept. Cette disposition appa-
raît toujours, comme on le voit, dans les églises de la règle de Citeaux,
ainsi que le porche fermé en avant de la nef. Le cloître G est placé au
midi, le cours d'eau 11 étant de ce côté de l'église. En F est la salle capitu-
laire ; à la suite le réfectoire, les cuisines et le chauflbir avec sa cheminée;
en D sont les dortoirs : mais ces constructions ont été relevées au xv ' siècle.
Dans l'origine le dortoir était placé, suivant l'usage, à la suite du transsept
de l'église, afin de faciliter aux moines l'accès du chœur pour les offices de
nuit. Le long du ruisseau sont établis des granges, celliers, etc. La porte
est en E, avec les étables et écuries. Les autres services de cet établisse-
ment ont disparu aujourd'hui. Le monastère de Fontenay est situé dans
un vallon resserré, sauvage, et de l'aspect le plus pittoresque; des étangs
considérables, retenus par les moines en amont du couvent à l'est, servent
encore aujourd'hui à faire mou-
voir de nombreuses usines, telles
que moulins, lbuleries, scieries,
dans les bâtiments desquelles on
rencontre quantité de fragments
du xu e siècle. Fontenay était sur-
tout un établissement industriel,
comme Pontigny était un établis-
sement agricole. On trouve en
amont du monastère des traces
considérables de mâchefer, ce qui
donne lieu de supposer que les
moines avaient établi des forges
autour de la maison religieuse '.
Nous avons vu plus haut que des
métairies étaient établies dans le Vôî
voisinage des grandes abbayes pour
la culture des terres, qui bientôt
vinrent augmenter les domaines ^
des religieux. Ces métairies conser-
vaient leur nom primitif de villœ : c'étaient de grandes fermes occupées
par des frères convers et des valets, sous la direction d'un religieux qui
avait le titre de frère hospitalier; car dans ces villœ, comme dans les
.simples granges isolées même, l'hospitalité était assurée au voyageur
attardé : et à cet effet, une lampe brûlait toute la nuit dans une petite
niche pratiquée au-dessus ou à côté de la porle de ces bâtiments ruraux,
comme un fanal destiné à guider le pèlerin et a ranimer son courage 2 .
Voici donc (fig. 10) l'une de ces métairies; dépendance de Clairvaux,
i Fontenay appartient aujourd'hui aux dcsceudanls du célèbre Mont-ollier; le mo-
nastère est devenu une papeterie importante.
- Annules cisterc, t. II, p. 50.
j a m 'in i! ii ni; î — 276 —
elle est jointe au plan de ce monastère donné plus haut, el esl intitulée
villœ Outraube. En A e?t la porte principale de l'enceinte, traversée pai
un cours «l'eau H; deux granges immenses, dont l'une est à sept nefs,
sont bâties en G; l'une de ces granges a son entrée sur h--, dehors. Dan
une enceinte particulière 1) sont disposés les bâtiments d'habitation des
frères convers et des valets; en E sont des étables el écuries. Une autre
porte s'ouvre à l'extrémité opposée à la première, en F ; c'est là que loge
le frère hospitalier. Ces villa: n'étaient pas toujours munies de chapelles,
et leurs habitants devaient se rendre aux églises des abbayes ou prieurés
voisins pour entendre les olfiees.
11 fallait, conformément aux statuts de l'ordre, qu'une villa, qu'une
grange, fussent placées à une certaine distance de l'abbaye mère pour
prendre le titre d'abbaye, et qu'elles pussent suffire à l'entretien de treize
religieux au moins. Quand les établissements ruraux Dépossédaient que
des revenus trop modiques pour nourrir treize religieux, ils conservaient
leur titre de villa ou de simple grange '.
L'ordre bénédictin de Cluny possédait des établissements secondaires
qui avaient des rapports avec les granges cisterciennes ; on les désignait sous
le nom d'obédiences 2 . Ces petits établissements possédaient tout ce qui
constitue le monastère: un oratoire, un cloître avec ses dépendances; puis
autour d'une cour voisine, ouverte, les bâtiments destinés à l'exploitation.
C'était dans les obédiences qu'on reléguait pendant un temps plus ou
moins long les moines qui avaient fait quelque faute et devaient subir une
pénitence; ils se trouvaient soumis à l'autorité du prieur, et condamnés
aux plus durs travaux
manuels, remplissant
les fonctions qui, dans
les grands établisse-
ments, étaient confiées
aux valets. La plupart
de ces domaines ruraux
sont devenus depuis
longtemps des fermes
abandonnées auxmains
laïques, car bien avant
la révolution du dernier
siècle, les moines n'é-
taient plus astreints à ces pénitences corporelles ; cependant nous en avons
vu encore un certain nombre dont les bâtiments sont assez bien conservés.
Auprès d'Avallon, entre cette ville et le village de Savigny, dans un val-
lon fertile, perdu au milieu des bois et des prairies, on voit encore s'élever
un charmant oratoire de la fin du xn e siècle, avec les restes d'un cloître
et des dépendances en ruine. Nous donnons (fig. 1 1) le plan de cette obé-
1 Annales cisterc, t. III, p. 440, et t. IV, p. 370.
2 Du Chnge, Glossaire.
JARDJN
— 277 — f ARCHITECTURE 1
oience ([ni a conservé le nom de prieuré de Saint-Jean les Bons-Hommes.
En A esi L'oratoire, dont, La nef est couverte par un berceau ogival con-
struit en briques deU'",40 d'épaisseur; tonte la construction est d'ailleurs
en belles pierres bien appareillées et taillées. Une porte B très-simple,
mais d'un beau caractère, permet aux étrangers ou aux colons du voisi-
nage de se rendre aux ollices sans entrer dans le cloître ; une seconde
porte C sert d'entrée aux religieux pour les offices. En D esl le cloître,
sur lequel s'ouvre une jolie salle E dans laquelle, après laudes, les reli-
gieux se réunissaient pour recevoir les 01 (lies louchant la distribution du
travail du jour. Le dortoir était au-dessus; en F, le réfectoire et la cuisine;
en G, des celliers, granges et bâtiments d'exploitation. L ne cour II, ou-
verte en 1 sur la campagne, était destinée à contenir les é tables et chariots
12
C'T.
* **.*— gn
•s<r jjtBfi/nwt.
nécessaires aux travaux des champs. On entrait dans l'enceinte cloîtrée
par une porte K. Le frère portier était probablement logé dans une cellule
en L. Les traces de ces dernières constructions sont à peine visibles au-
jourd'hui. En M était la sacristie ayant une issue sur le jardin. Un petit
ruisseau passait au nord de l'oratoire, en N, et une clôture enfermait du
côté di- l'est le jardin particulier de ce petit monastère. Voici (fig. 12)
une élévation prise du côte de l'abside de la chapelle, qui donne une
idée de ces constructions, dont l'extrême simplicité ne manque ni de
grâce ni de style. L'entrée de la salle E est charmante, et rappelle les
constructions clunisiennes du \ii' siècle.
On comprend comment dévastes établissements, richement dotés, tels
que Cluny, Jumiéges, Saint-Denis, Vézelay.Cîteaux,Clairvaux, apportaient
dans la construction de leurs bâtiments un soin et une recherche extraor-
dinaires; mais lorsqu'on voit que ce soin, ce respect, dirons-nous, pour
l'institut monastique, s'étendent jusque dans les constructions le> plus
médiocres, jusque dans les bâtiments ruraux les plus restreints, on se
sent pris d'admiration pour cette organisation bénédictine qui couvrait
le sol de l'Europe occidentale d'établissements à la fois utiles et bien
conçus, où l'art véritable, l'art qui sait ne l'aire qui' ce qu'il faut, mais
faire tout ce qu'il faut, n'était jamais oublié. On s'esl habitué dans notre
siècle à considérer l'art comme une superlluité que les riches seuls peu-
vent se permettre. Nos collèges, nos maisons d'écoles, nos hospices, nos
séminaires, sembleraient, aux yeux de certaines personnes, ne pas remplir
j AfiCMTECTCIlE | — -7H —
leur but, s'ils n'étaient pas froids et misérable» d'aspect, repous*anb,
dénués de tout sentiment d'art : la laideur paraît imposée dan-, dos pro-
grammes d'établissements d'éducation ou d'utilité publique. Gomme
n'était pas un des moyens les plus puissants de civilisation que d'habituer
les yeux à la vue des choses convenables et belles a la lois ! comme si
l'on gagnait quelque chose à placer la jeunesse et les clause.-, inférieures
au milieu d'objets qui ne parlent pas aux yeux, et ne laissent qu'un sou-
venir froid et triste ! C'est à partir du moment où l'égalité politique est
entrée dans les mœurs de la nation qu'on a commencé à considérer l'art
comme une chose de luxe, et non plus comme une nourriture commune,
aussi nécessaire et plus nécessaire peut-être aux pauvres qu'aux riches.
Les bénédictins ne traitaient pas les questions d'utilité avec le pédantisme
moderne; maison fertilisant le sol, en établissant des usines,, en desséchant
des marais, en appelant les populations des campagnes au travail, en
instruisant la jeunesse, ils habituaient les yeux aux belles et bonnes
choses; leurs constructions étaient durables, bien appropriées aux besoins
et gracieuses cependant, et, loin de leur donner un aspect repoussant ou
de les surcharger d'ornements faux, de décorations menteuses, ils faisaient
en sorte que leurs écoles, leurs couvents, leurs églises, laissassent des
souvenirs d'art qui devaient fructifier dans l'esprit des populations. Ils
enseignaient la patience et la résignation aux pauvres, mais ils connais-
saient les hommes, sentaient qu'en donnant aux classes ignorantes et
déshéritées la distraction des yeux à défaut d'autre, il faut se garder du
faux luxe, et que l'enseignement purement moral ne peut convenir qu'a
des esprits d'élite. Gluny avait bien compris cette mission, et était entrée
dans cette voie hardiment; ses monuments, ses églises, étaient un livre
ouvert pour la foule; les sculptures et les peintures dont elle ornait ses
portes, ses frises, ses chapiteaux, et qui retraçaient les histoires sacrées,
les légendes populaires, la punition des méchants et la récompense des
bons, attiraient certainement plus l'attention du vulgaire que les élo-
quentes prédications de saint Bernard. Aussi voyons-nous que l'influence
de cet homme extraordinaire (influence qui peut être difficilement com-
prise par noire siècle où toute individualité s'efface) s'exercesurles grands,
sur les évoques, sur la noblesse et les souverains, sur le clergé régulier, qui
renfermait alors l'élite intellectuelle de l'Occident: mais en s'élevant par
sa haute raison au-dessus des arts plastiques, en les proscrivant comme
une monstrueuse et barbare interprétation des textes sacrés, il se mettait
en dehors de son temps, il déchirait les livres du peuple ; et si sa parole
émouvante, lui vivant, pouvait remplacer ces images matérielles, après
lui l'ordre monastique eût perdu un de ses plus puissants moyens d'in-
fluence, s'il eût tout entier adopté les principes de l'abbé de Clairvaux.
Il n'en fut pas ainsi, et le xm" siècle commençait à peine, que les cister-
ciens eux-mêmes, oubliant la règle sévère de leur ordre, appelaient la
peinture et la sculpture pour parer leurs édifices.
Cette constitution si forte des deux plus importantes abbayes de l'Oc-
— 279 — [ ARCHITECTURE j
ciJent, Cluny et Cîteaux, toutes deux bourguignonnes, donne à toute
l'architecture de cette province un caractère particulier, un aspect robuste
et noble qui n'existe pas ailleurs, et qui reste imprimé dans ses monuments
jusque vers le milieu du xiii* siècle. Les clunisiens avaient formé une école
d'artistes et d'artisans très-avancée dans l'élude de la construction et des
combinaisons archi tectoniques, des sculpteurs habiles, dont les œuvres
sont empreintes d'un style remarquable; c'est quelque chose de grand,
d'élevé, de vrai, qui frappe vivement l'imagination, et se grave dans le
souvenir. L'école de statuaire des clunisiens possède une supériorité incon-
testable sur les écoles contemporaines du Poitou et de la Saintonge, de la
Provence, de l'Aquitaine, de la Normandie, de l'Alsace, cl même de l'Ile-
de-France. (Juand on compare la statuaire et L'ornementation de Vézelay
des xi c et xn e siècles, de Dijon, de Souvigny, de la Gharité-sur-Loire, de
Charlieu, avec celle des provinces de l'Ouest et du Nord, on demeure
convaincu de la puissance de ces artistes, de l'unité d'école à laquelle ils
s'étaient formés (voy. Stati/aire, Sculpture). Les grandes abbayes bour-
guignonnes établies dans des contrées où la pierre est abondante et d'une
excellente qualité, avaient su profiter de la beauté, de la dimension et de
la force des matériaux tirés du sol, pour donnera leurs édifices cette gran-
deur et cette solidité qui ne se trouvent plus dans les provinces où la pierre
est rare, basse et Fragile. L'architecture deGluny, riche déjà dès le xr siècle,
fine dans ses détails, pouvait encore être imitée dans des contrées moins
favorisées en matériaux; mais le style d'architecture adopté par les cister-
cien- était tellement inhérent à la naturedu calcaire bourguignon, qu'il ne
put se développer ailleurs que dans cette province. Ces raisons purement
matérielles, et les tendances générales des ordres monastiques vers le luxe
extérieur, tendances vainement combattues, contribuèrent à limiter l'in-
fluence arehitee tonique de la règle de Liteaux, fendant que saint Bernard
faisait de si puissants efforts pour arrêter la décadence, déjà prévue parlui,
de l'ordre bénédictin, une révolution dans l'enseignement allait enlever
aux établissements monastiques leur prépondérance intellectuelle.
Au xii'' siècle, après de glorieuses luttes, des travaux immenses, l'ordre
monastique réunissait dans son sein tous les pouvoirs. Saint Bernard
représente le principe religieux intervenant dans les affaires temporelles,
les gouvernant même quelquefois. Suger, abbé de Saint-Denis, c'est le
religieux homme d'État, c'est un ministre, un régent de France. Pierre
te Vénérable personnifie la vie religieuse; il est, comme le dit fort judi-
cieusement M. de Hémusat, « l'idéal du moine 1 ». A côté de ces trois
hommes apparaît Abailard, l'homme de la science (voy. Architecture,
Développement de /'). Deux écoles célèbres déjà au commencement du
xu e siècle étaient établies dans le cloître Notre-Dame el dans l'abbaye
de Saint-Victor; Abailard en fonda une nouvelle qui, se réunissant à
d'autres élevées autour de la sienne, constitua L'Université de Paris. La
1 Saint Anselme de Cantorb., par M. C. de Rémusat^ari*, ISoS) : u>\. Les cliup. 1 et a.
I AscniTECTtmE ] — 2sn —
renommée de ce nouveau centre d'enseignement éclipsa bientôt toutes
les écoles «les grandes abbayes d'Occident.
Les établissements religieux n'avaient pas peu contribué, parle modèle
d'organisation qu'ils présentaient, la solidarité entre les habitants d'un
même monastère, parleur espritd'indépendancevis-à-visdu pouvoir laïque
et diocésain, au développement des communes. Des chartes d'affranchis-
sement furent accordées, au xn* siècle, non-seulement par des évoques,
seigneurs temporels ', mais aussi par des abbés. Les moine- de Morimond,
de Cîteaux, de Pontigny, furent des premiers à provoquer des établi
menis de communes autour d'eux. Beaucoup de monastères, en mainte-
nant l'unité paroissiale, enfantèrent l'unité communale : leurs archives
nous donnent des exemples d'administration- municipales copiées sur
l'administration conventuelle. Le maïeur, le syndic représentaient l'abbé,
et les anciens appelés à délibérer sur les affaires et les intérêts de la com-
mune, les vieillards du monastère qui aidaient l'abbé de leurs conseils s ;
l'élection, qui était la base de l'autorité dans le monastère, était également
adoptée par la commune. Plus d'une fois les moines eurent lieu de se re-
pentir d'avoir ainsi aidé au développement de l'esprit municipal, et l'orga-
nisation qu'ils avaient su établir autour de leurs abbayes leur fut fatale.
Ils suivaient en ceci la marche naturelle des choses. Pour prospérer, il
fallait fonder l'ordre et le travail sur le territoire de l'abbaye; l'ordre
et le travail sont les premiers enseignements de la liberté : aussi les vas-
saux des abbés réclamaient-ils bientôt des chartes d'affranchissement.
Avant le XII e siècle, un grand nombre de paroisses, de collégiale-, étaient
devenues la proie de .seigneurs féodaux, qui jouissaient ainsi des béné-
fices ecclésiastiques enlevés au pouvoir épiscopal. Peu à peu. gi
à l'esprit de suite des ordres religieux, à leur îniluence. ces bénélices leur
furent concédés par la noblesse séculière, à litre de donations, et bien-
tôt les abbés se dessaisirent de ces fiefs en faveur des évêques, qui ren-
trèrent ainsi cm possession de la juridiction dont ils avaient été dépouillés;
car il faut rendre cette justice aux ordres religieux, qu'ils contribuèrent
puissamment à rendre l'unité à l'Eglise, soit en reconnaissant et dé-
fendant l'autorité du saint-siége, soit en réunissant les biens ecclésias-
tiques envahis par la féodalité séculière, pour les replacer sous la main
épiscopale. Des hommes tels que saint Hugues, saint Bernard, Suger,
Pierre le Vénérable, avaient l'esprit trop élevé, pour ne pas comprendre
que l'état monastique, tel qu'il existait de leur temps, et tel qu'ils l'avaient
l'ait, était un état transitoire, une sorte de mission temporaire, appelée
à tirer la société de la barbarie, mais qui devait perdre une grande partie
de son importance du jour où le succès viendrait couronner leurs efforts.
En effet, à la fin du xii* siècle déjà, l'influence acquise par les bénédictins
dans les affaires de ce monde s'affaiblissait, l'éducation sortait de leurs
mains. Les bourgs et villages qui s'étaient élevés autour de leurs établis-
1 Entre autres, ceux de Reims, cl "Amiens et de Laon.
- Hist. de l'abbaye de Morimond, par M. labbe Dubois, chap. ixm.
— 281 — [ AHCHITECTUI1E ]
siements, érigés en communes, possédant des terres à leur tour, n'étaient
plus des agglomérations de pauvres colons abrutis par la misère; ceux-ci
devenaient indépendants, quelquefois même insolents. Les évoques repre-
naient la puissance diocésaine, et prétendaient, avec raison, être les seuls
représentants de l'unité religieuse; les privilèges monastiques étaient sou-
vent combattus par eux connue une atteinte à leur juridiction, ne relevant,
die aussi, que de la cour de Rome. La papauté, qui avait trouvé un secours
si puissantdans l'institut monastique pendant les xr et xn* siècles, à l'épo-
que de ses luttes avec le pouvoir impérial, voyant les gouvernements sécu-
liers s'organiser, n'avait plus les mêmes motifs pour accorder une indépen-
dance absolue aux grandes abbayes ; elle sentait (pie le moment était venu
de rétablir la hiérarchie catholique conformément à son institution pri-
mitive, et avec cette prudence et cette connaissance des temps qui carac-
térisaient alors ses actes, elle appuyait le pouvoir épiscopal.
Pendant le coursdu xn c siècle, l'institut bénédictin ne s'était pas borné,
comme nous avons pu le voir, au développement de l'agriculture. L'ordre
deCiteaux particulièrement, s'occupant avec plus de sollicitude de l'éduca-
tion des basses classes que celui de Cluny, avait organisé ses frères corners
en groupes: il y avait les frères meuniers, les frères boulangers, les frères
brasseurs, les frères fruitiers, les frères corroyeurs, les fouleurs, les tisse-
rands, les cordonniers, les charpentiers, les maçons, les maréchaux, les
menuisiers, les serruriers, etc. Chaque compagnie avait un contre-maître,
et à la tète de ces groupes était un moine directeur qui était chargé de
distribuer et de régler le travail. Au commencement du xn e siècle, sous
l'influence de ce souffle organisateur, il s'était même élevé une sorte
de compagnie religieuse, mais vivant dans le monde, qui avait pris le
titre de pontifices (constructeurs de ponts) '. Cette congrégation se char-
geait de l'établissement des ponts, routes, travaux hydrauliques, chaus-
sées, etc. Leurs membres se déplaçaient suivant qu'on les demandait sur
divers points du territoire. Les ordres religieux ouvraient ainsi la voie aux
corporations laïques du xm e siècle, et lorsqu'ils virent le monopole du
progrès, soit dans les lettres, les sciences ou les arts, sortir de leurs mains,
ils ne se livrèrent pas au découragement, mais au contraire ils se rappro-
chèrent des nouveaux centres.
Vers 1120, Olhon, lilsdc Léopold, marquis d'Autriche, à peine âgé de
vingt ans, se retira à Morimond avec plusieurs jeunes seigneurs, ses amis,
et prit l'habit de religieux. Distinguant en lui un esprit élevé, l'abbé du
1 Du Can<*e, Gloss. : « Pontifex, pontium exstruetor. Frafres Pontis subfinom secundn-
« stirpis regum Franc, ad hoc potîssimum instituant viatoribus tulelam, hospitium, aliaque
« necessaria prastarent. Fratres Pontis dicli quod pontes construerent uti facilius et tutius
<c lluvios transite possent viatores. Sic Avenionensem pontem prsesidente et architecte
« S. Benezeto exstruere, ut fusius docetur in ejusdeni sanctj historia Aquis édita ann.
« 1707, in-16. Horum hospitalariorum Pontificum,seu Factorum Pontium (sic aliquando
« vocantur) habitus erat vestis alba cum signo pontis et crucis de panno mi/h/i pectus, ut
« loquitur charta ann. 1471, pro Hospitali Pontis S. Spiritus, ex schedis D. Lnncelot. »
l. - 36
{ ARCMTECTOHB ] — 282 —
monastère l'envoyaà Paris après son noviciat, avec quelques-un
compagnons, poux y étudier la théologie scolastique. C'est le premier
exemple de religieux profès quittant le cloître pour puiser au dehors
un enseignement qui alors, dans la capitale du domaine royal, remuait
profondément toutes les intelligences. Othon s'assil bientôt dans la chaire
abbatiale de Morimond, nommé par acclamation. Il éleva l'enseigne-
ment, dans celte maison, à un degré supérieur; depuis lors nombre de
religieux appartenant aux ordres de Cluny et de Clteaux allèrent chercher
la science dans le cloître de .Noire Dame, et dans les écoles fondées par
Abailard, afin de maintenir l'enseignement de leurs maisons au niveai
des connaissances du temps. Mais la lumière commençait à poindre hors
du cloître, et son loyer n'était plus à Cluny ou à Cileaux. A la fin du XII e
siècle et pendant le xm e siècle, ces établissements religieux ne s'en tin-
rent pas là, et fondèrent des écoles à Paris môme, sortes de succursales
qui prirent les noms des maisons mères, où se réunirent des religieux qui
vivaient suivant la règle, et enseignaient la jeunesse arrivant de tous les
points de l'Europe pour s'instruire dans ce domaine des sciences. Les
ordres religieux conservaient donc ainsi leur action sur l'enseignement
de leur temps, bien qu'ils n'en fussent plus le centre.
Du i\ e au xi e siècle les ordres religieux, préoccupés de grandes réfor-
mes, se plaçant à la tête de l'organisation sociale, avaient eu trop à Paire
pour songer à fonder de vastes et magnifiques monastères. Leurs ri-
chesses, d'ailleurs, ne commencèrent à prendre un grand développement
qu'à cette époque, par suite des nombreuses donations qui leur étaient
faites, soit par les souverains voulant augmenter leur salutaire influence,
soit par les seigneurs séculiers au moment des croisades. C'est aus-i à
cette époque que l'architecture monastique prend un caractère particu-
lier: rien cependant n'est encore définitivement arrêté; il fallait une
longue expérience pour reconnaître quelles étaient les dispositions qui
convenaient le mieux. Cluny avait son programme, Cîteaux avait le sien;
tout cela différait peu de la donnée primitive adoptée déjà du temps où le
plan de l'abbaye de Saint-Gall fut tracé. Mais c'est vers la fin du xii" siècle
et au commencement du xm", que les établissements monastiques, deve-
nus riches, n'ayant plus à lutter contre la barbarie du siècle, moins préoc-
cupés de grands intérêts moraux, peuvent songer à construire des de-
meures commodes, élégantes même, bien disposées, en rapport avec les
habitudes séculières de ce temps. Les données principales sont conser-
vées : le cloître, placé sur un des côtés de la nef, le plus souvent au sud,
donne entrée dans la salle du chapitre, le trésor, la sacristie, et au-dessus
le dortoir est bâti dans le prolongement du transsepl, par les motifs déduits
plus haut. Le long de la galerie du cloître opposée et parallèle à celle qui
longe la nef, est élevé le réfectoire, aéré, vaste, n'ayant presque toujours
qu'un rez-de-chaussée. En retour et venant rejoindre le porche de
l'église, sont placés à rez-de-chaussée les celliers, au-dessus les magasins
de grains, de provisions. La cuisine est toujours isolée, possédant son offi-
— 283 — [ ARGHITECTUBE j
cinc, son entrée et sa cour particulières. En aile à l'est, à la suite du ré-
fectoire, ou le long d'un second cloître, la bibliothèque, les cellules des
copistes, le logement de l'abbé, l'infirmerie. Près de l'entrée de l'église,
du côté opposé, l'hôtellerie pour les étrangers, l'aumônerie, les prisons,
puis enfin les dépendances autour des bâtiments du grand cloître, sépa-
rées par des cours ou des jardins. A l'est, un espace libre, retiré, planté,
etquisemble destiné à l'usage particulier de l'abbé et des religieux. Pour
résumer ce programme, une fois l'église donnée, les services purement
matériels, ou qui peuvent être remplis par des laïques, sont toujours pla-
cés du côté de l'ouest, dans le voisinage du porche, tandis que tout ce
qui tient à la vie morale et à l'autorité religieuse se rapproche du chœur
de l'église. Mais si pendant le xi e siècle l'institut bénédictin s'était porté
de préférence vers l'agriculture; s'il avait, par un labeur incessant, par
sa persévérance, fertilisé les terres incultes qui lui avaient été données, au
milieu du xir 3 siècle cette tâche était remplie : les monastères, entourés
de villages nouvellement fondés et habités par des paysans, n'avaient plus
les mêmes raisons pour s'adonner presque exclusivement à la culture, ils
pouvaient dorénavant affermer leurs terres et se livrer à l'enseignement.
Après avoir satisfait aux besoins matériels des populations, en rétablis-
sant l'agriculture sur le sol occidental de l'Europe, ils étaient appelés à
nourrir les intelligences, et déjà ils avaient été dépassés dans cette voie.
Aussi nous voyons, vers la fin de ce siècle, les ordres se rapprocher des
villes, ou rebâtir leurs monastères devenus insuffisants près des grands
centres de population; conservant seulement l'église, ce lieu consacré,
ils élèvent de nouveaux cloîtres, de vastes et beaux bâtiments en rapport
avec ces besoins naissants, ('/est ainsi que l'architecture monastique com-
mence à perdre une partie de son caractère propre, et se fond déjà dans
l'architecture civile.
A Paris, le prieur de Cluny fait rebâtir complètement le couvent de
Saint-Martin des Champs, sauf le sanctuaire de l'église, dont la construc-
tion remonte à la réforme de ce monastère. Yoici (fig. 13 ') le plan de
ce prieuré. L'abbé de Sainte-Geneviève fait également reconstruire si m
abbaye (voy. fig. IZj -). Puis, un peu plus tard, c'est l'abbé de Saint-Ger-
main des Prés qui, laissant seulement subsister la nef de l'église, com-
mence la construction d'un nouveau monastère qui fut achevé par un
architecte laïque, Pierre deMontereau (voy. fig. 15 3 ).
1 A, l'église, dont le ehœur remonte aux premières années du xn° siècle, et la nef
fut rebâtie vers 1240; B, le cloître; C, chapelle Notre-Dame; D, réfectoire ; G, salle capi-
tulaire; H, mortuaire; E, petit dortoir; I, grandes salles, dortoirs au-dessus; K, celliers,
1, cuisine; N, chapelle Saint-Michel.
2 A, L'église : la hase de la tour est seule conservée, sa construction date du XI e siècle.
B, le grand cloître; C, le chapitre; D, jardin; E, le réfectoire; F, les cuisines.
3 A, l'église; H, le cloître; C, la porte principale de l'abbaye du coté de la ville;
D, porte dite Papale, du cote des pr.és ; E, salle rapitulaire et dortoirs au-dessus; F, la
chapelle de la Vierge, bâtie par 1'. de Montercau; <ï, le réfectoire, bâti par le même
[ AttCHFFECTURE 1 — 284 —
Ce n'est pas à dire cependant que les ordres religieux, au cômmen-
razfl
cément du xni« siècle, abandonnassent complètement les campagnes
architecte; H, celliers et pressoirs; I, la maison abbatiale; K, les fossés; L, jardir?;
M, dépendances. L'infirmerie à l'extrémité du bâtiment E.
— '.85 — [ ARCHITECTURE \
s'ils sentaient la nécessité de se rapprocher des centres d'activité, de par-
ticiper à la vie nouvelle des peuples ayant soif d'organisation et d'instruc-
tion, ils continuaient encore a fonder des monastères ruraux. Il semble-
rait môme qu'à cette époque la royauté désirât maintenir la prédomi-
nance des abbayes dans les campagnes; peut-être ne voyait-elle pas sans
d> ■ ■ qp ■ ■ ' ■ ■
inquiétude les nouvelles tendances des ordres a se rapprocher des villes,
en abandonnant ainsi les champs aux influences féodales séculières qu'ils
avaient jusqu'alors si énergiquement combattues. La mère de saint Louis
lit ti • nombreuses donations pour élever de nouveaux établissements dans
les campagnes; ce fut elle qui fonda, en 12o(), l'abbaye de Maubuisson,
destinée aux religieuses de l'ordre de Citeaux. On retrouve encore dans
ce plan (lig. 16) la sévérité primitive des dispositions cisterciennes, mais
dans le style de l'architecture — comme à l'abbaye du Val, dont la re-
construction remonte à peu près à la même époque — des concessions
sont laites au goût dominant de l'époque; la sculpture n'est plus exclue
des cloîtres, le rigorisme de saint Bernard le cède au besoin d'art, qui
alors se faisait sentir jusque dans les constructions les plus modestes.
L'abbaye de Maubuisson était en môme temps un établissement agricole,
et une maison d'éducation pour les jeunes filles. An XIII e siècle, les reli-
gieux ne cultivaient pins la terre de leurs propres mains, mais se conten-
taient de surveiller leurs Fermiers, et de gérer leurs biens ruraux, à pins
forte raison les religieuses en usaient-elles ainsi. Déjà même au commen-
cement du XII e siècle, le travail des champs semblait dépasser les forces
des femmes, et il est probable que la règle, qui s'appliquait aux religieuses
[ ARCniTECTUBE 1 — 280 —
comme aux religieux, ne fut pas longtemps observée par celles-ci. Il est
curieux de lire la lettre qu'Héloïse, devenue abbesse du Paraclet,adn
à ce sujet à Abailard, et l'on peut juger, par les objections contenues
dans cette lettre, combien de son temps on s'était peu préoccupé de l'or-
ganisation intérieure des couvents de femmes. Si, au xm e siècle, le-
règlements monastiques auxquels les religieuses étaient assujetties se
ressentaient du relâchement des mœurs à cette époque, cependant nous
voyons, en examinant le plan de l'abbaye de Maubuisson, que ce monas-
— 287 [ ARCHITECTURE ]
1ère ne différait pas de ceux adoptés pour les communautés d'hommes.
Eu A est l'église; dans le prolongemenl du transsept, suivant l'usage,
la salle du chapitre, la sacristie, etc. ; au-dessus le dortoir. En H, le cloître;
en C, le réfectoire; en 1), le pensionnat; en E, le parloir et le logement des
lumières; en F, les cuisines; (i, les latrines disposées des deux côtés d'un
cours d'eau ; II est le logis de l'abbesse; I, des fours et écuries; K,l'apo-
ihicairerie; L, l'habitation réservée pour le roi saint Louis, lorsqu'il se
rendait à Maubuisson avec sa mère. Car, à partir du mit siècle, on trouve
dans les abbayes fondées par les personnes royales un logis réservé
pour elles. M est l'infirmerie; N, une "range; 0, un colombier; P, une
porcherie; Q, des écuries, étables; de I aux écuries, étaient construits
des bâtiments qui contenaient le logement des hôtes, mais ces construc-
tions sont d'une époque plus récente; en II était l'abreuvoir. De vastes
jardins et des cours d'eau entouraient ces bâtiments situés dans un
charmant vallon, en l'ace de la ville de Pontoise, et le tout était ceint de
murailles flanquées de tourelles '.
Le nouvel ordre politique qui naissait avec le x m siècle devait nécessai-
rement modifier profondément l'institut monastique. Il faut dire que les
établissements religieux, du moment qu'ils cessaient de combattre soit les
abus de pouvoir des seigneurs séculiers, soit les obstacles (pie leur oppo-
saient des terres incultes, ou l'ignorance et l'abrutissement des populations
rurales, tombaient rapidement dans le relâchement. Leurs richesses, leur
importance comme pouvoir religieux, et comme possesseurs territoriaux
et féodaux par conséquent, ne pouvaient manquer d'introduire au milieu
des monastères des habitudes de luxe qui n'étaient guère en rapport avec
les vœux monastiques. Saint Bernard s'était élevé avec énergie contre les
abus qui déjà de son temps lui semblaient devoir amener promptement
la décadence des ordres, et, sorti de Cileaux, il avait cherché à rendre à
la règle de Saint-Benoît sa pureté primitive, avec une constance et une
rigueur de principes qui eurent un plein succès tant qu'il vécut. De son
temps la vie monacale conquit une immense influence morale, et s'étendit
jusque dans les camps par l'institution et le développement des ordres
militaires. Il n'y avait pas alors de famille princière qui n'eût des représen-
tants dans les différents monastères de l'Occident, et la plupart des abbés
étaient de race noble. L'institut monastique tenait la tête de la civilisation.
Du jour où le pouvoir royal si> fut constitué, où la France eut un véritable
gouvernement, ces petites républiques religieuses perdirent peu à peu de
leur importance; et renfermées dans leurs devoirs de religieux, de pro-
priétaires fonciers, de corps enseignant, l'activité qu'elles avaient déployée
au dehors pendant les XI e et XII e siècles ne trouvant plus une pal lire suffi-
sante, se perdit en querelles intestines, au grand détriment de l'institut
tout initier. La noblesse fournit tous les jours un contingent moins nom-
1 Voyei la Notice de M. Hérard sur cette abbaye (Paris, 1851), et le curieux travail
graphique de ce1 architecte, déposé aux archives des monuments histor.,minist. des Beaux-
Arts. — Le chemin de fer de Poutoise passe aujourd'hui à travers lus clos île l'abbaye.
[ ARCHITECTURE ] — 588 —
breux aux couvents, el livrée dès le xiii" siècle exclusivement à la carrière
des armes, commençant à dédaigner la vie religieuse, qui n'offrait plus
qu'une existence intérieure et bornée, elle laissa bientôt ainsi les ordres
monastiques tomber dans un état qui ressemblait passablement à celui rie
riches et paisibles propriétaires réunis en commun sous une discipline
qui devenait de moins en moins rigide. Bientôt les abbés, considérés par
le roi comme des seigneurs féodaux, ne pouvaient, comme tels, se mettre
en dehors de l'organisation politique établie : tant que les pouvoirs
séculiers étaient divisés, il leur était possible, sinon facile de maintenir
el môme d'accroître le leur; mais quand ces pouvoirs féodaux vinrent se
confondre dans la royauté basée sur l'unité nationale, la lutte ne pouvait
durer; elle n'avait pas de but d'ailleurs, elle était contraire à l'esprit
monastique, qui n'avait fait que tracer la route aux pouvoirs pour arriver
à l'unité. Les grands établissements religieux se résignèrent donc, et
cessèrent de paraître sur la scène politique. L'ordre du Temple seul, par
sa constitution, put continuer à jouer un rôle dans l'État, et à prendre
une part active aux affaires extérieures; réunissant les restes de la puis-
sance des ordres religieux et la force militaire, il dut faire ombrage à la
royauté, et l'on sait comment, au commencement du XIV* siècle, cette
institution fut anéantie par le pouvoir monarchique.
L'influence de la vie militaire sur la vie religieuse se fait sentir dès le
xm e siècle dans l'architecture monastique. Les constructions élevées parles
abbés à celte époque se ressentent de leur état politique; seigneurs féo-
daux, ils en prennent lesallures. Jusqu'alors si les couvents étaient entourés
d'enceintes, c'étaient plutôt des clôtures rurales que des murailles propres
à résister à une attaque à main armée; mais la plupart des monastères
que l'on bâtit au xm e siècle perdent leur caractère purement agricole pour
devenir des vîllœ fortifiées, ou même de véritables forteresses, quand la
situation des lieux le permet. Les abbayes de l'ordre de Cîteaux, érigées
dans des vallées creuses, ne permettaient guère l'application d'un système
défensif qui eût quelque valeur; mais celles qui appartenaient à d'autres
règles de l'ordre bénédictin, construites souvent sur des penchants de
coteaux, ou même des lieux escarpés, s'entourent de défenses établies de
façon à pouvoir soutenir un siège en règle, ou au moins se mettre à l'abri
d'un coup de main. Parmi les abbayes qui présentent bien nettement le
caractère d'un établissement à la fois religieux et militaire, nous citerons
l'abbaye du Mont-Saint-Michel en mer. Fondée, si l'on en croit les légendes,
vers lafinduvm e siècle, ellefut à plusieurs reprises dévastée par les guerres
et les incendies. En 1203, devenue vassale du domaine royal, elle fut
presque totalement reconstruite par l'abbé Jourdain au moyen de sommes
considérables que lui envoya Philippe-Auguste; les bâtiments nouveaux
furent continués par les successeurs de cet abbé jusque vers 1260.
Le mont Saint-Michel est situé au fond d'une baie sablonneuse couverte
chaque jour par l'Océan aux heures des marées, non loin de Pontorson et
d'Avranches. C'était un point militaire important à cette époque où la
— 289 — [ ARCHITECTURE J
monarchie française venait de s'emparer de la Normandie, et où elle pou-
vait craindre chaque jour une descente des Anglo-Normands. Toutefois
Philippe-Auguste laisse le mont en la possession des abbés, il les considère
comme vassaux, et en leur donnant des subsides pour mettre leur propriété
ic
en état de défense, il ne semble pas douter que les religieux ne puissent
conserver ce poste aussi bien que l'eût pu faire un possesseur séculier.
C'est là un fait caractéristique de l'époque. Voici le plan général de ce
rocher baigné par la mer deux fois par jour, et dont le sommet est élevé
à plus de 70 mètres au-dessus de son niveau (fig. 17). Une étroite plage,
rocailleuse s'ouvre au sud, du côté de Pontorson ; à quelques pas de la
mer, le rocher s'élève abrupt. On trouve une première porte fortifiée en C,
i. — 37
[ ARCHITECTURE ] — '2 ( JU —
avec corps de garde '. Une seconde porte s'ouvre en D et donne entrée
dans la petite ville, habitée de temps immémorial par des pêcheurs* Dc
cette porte on accède aux chemins de ronde par un escalier, et en suivant
les remparts qui s'élèvent sur le rocher vers l'est, on arrive bientôt a dej
emmarchements considérables tournant vers le aord jusqu'à la porte de
l'abbaye F, défendue par une première enceinte El En Best le cloître; en A,
l'église qui est éri-
gée sur le point
culminant de la
montagne; les es-
paces G, disposés
en espaliers du
côté sud, étaient
les jardins de l'ab-
baye; sous l'église
est une citerne.
H, un chemin de
ronde auquel on
accédait par un
immense escalier
fort roide LK, et
qui était destiné,
en cas de siège,
à permettre l'in-
troduction de se-
cours du côté de
la pleine mer. L
est une fontaine
d'eau saumâtre,
mais bonne pour
les usages ordi-
naires; M, un ora-
f^"^npj L~J ^^^*^ m toire sur un ro-
«j^*«fe«ij ■ ^^*. M c ^ er ls0 ^> dédié
■? J^TJ^ & à saint Hubert ;
P, une entrée for-
tifiée donnant ac-
cès dans une cour où les magasins de l'abbaye sont placés en Q. V et S
sont des citernes et, R un moulin à vent posé sur une tour ; I, une gYande
trémie en maçonnerie et charpente, par laquelle, au moyen d'un treuil,
on faisait monter les provisions du monastère. est la paroisse de la
ville, et T le cimetière. Si nous franchissons le seuil de la première dé-
fense de l'abbaye, voici (fig. 18) le plan des bâtiments qui, formant rez-
* L'enceinte de la ville fut reconstruite sous Charles VII, mais elle remplaçait des forti-
fications plus anciennes dont on retrouve de nombreuses traces.
— 291 — [ AUClIITECTUIli: I
de-chaussée, entourent le sommet du rocher. En A sont les premières
entrées défendues par un châtelet auquel on monte par un petit escalier
droit. B est la porte, formidable défense couronnée par deux tourelles et
une salle, dont le plan est détaillé en C. Sous celle porte c>l pratiqué un
escalier roide, qui conduit à. une seconde clôture défendue par des herses
et mâchicoulis, et à une salle de laquelle on ne peut s'introduire dans
le monastère que
par des guichets
masqués et des
escaliers tortueux
et étroits. Au-des-
sus de cette salle
est une défense D
percée de meur-
trières et de mâ-
chicoulis. Chaque
arrivant devait
déposer ses ar-
mes avant d'en-
trer dans les bâ-
timents de l'ab-
baye , à moins
d'une permis-
sion expresse du
prieur '. Le réfec-
toire est situé en
F; on ne peul y
arriver du dehors
que par un cou-
loir sombre dé-
fendu pardes her-
ses, et un escalier
à vis; de plain-
pied avec la salle
d'entrée, sous le
réfectoire, est la
salle où l'on introduisait les pauvres auxquels on distribuait des aumônes.
En G est une salle devant servir de réfectoire à la garnison, avec escalier
particulier pour descendre dans le chemin de ronde. Du côté du midi,
en I, sont placées les caves du logement de l'abbé et des hôtes, en L et
en K des prisons et défenses. Au-dessus de ces soubassements, les bâti-
ments gagnent sur le rocher et prennent plus d'importance (fig. 19).
1 « Adhœret huic porta 1 doimis prima custodiarum, ubi ;il> ingri souris, si qua hahoan
« arma, deponuntur, nisi pa retinere permittat monasterii prior, <iui arcis prorector est. »
(Mabillon, Annal. Benedict., t. IV, p. 75.)
[ ARCHITECTURE J — 292 —
On arrive par des détours inextricables, des escaliers étroits et coudés,
au point B, où se trouvaient placées les cuisines. D était le dortoir des
moines; E,la salle dite des Chevaliers 1 . G est une vaste crypte reconstruit*'
à la (in du xv e siècle pour supporter le chœur de L'église, qui fut rebâti à
cette époque; F, II, sont les soubassements de l'ancienne nef et du Irans-
sept romans, afin de suppléer au rocher qui, sur ces points, n'offrait pas
une assez grande surface; G, les logements de l'abbé et des hôtes; I, le des-
sous de la bibliothèque. Le cloître est situé au-dessus de la grande salle
des Chevaliers E. L'aire de ce cloître est couverte de plomb, afin de recueil-
lir les eaux pluviales, qui se rendent dans deux citernes disposées sous
le bras de croix du nord. Au-dessus de la porte en A est une salle de guet.
Enfin l'église (fig. 20) domine cet ensemble de bâtiments gigantesques,
construits en granit, et qui présentent l'aspect le plus imposant au milieu
de cette baie brumeuse. Les grands bâtiments qui donnent sur la pleine
mer, du côté nord, peuvent passer pour le plus bel exemple que nous
possédions de l'architecture religieuse et militaire du moyen âge; aussi
les a-t-on nommés de tout temps la Merveille -. La salle des Chevaliers
(fig. 19, E) possède deux vastes cheminées et des latrines en encorbelle-
1 Ce nom ne lui fut donné qu'après l'institution de l'ordre de Saint-Michel, sous
Louis XI. C'était probablement, au xm e siècle, le dortoir de la garnison.
2 Le Mont-Saint-Michel est aujourd'hui une maison de détention; des planchers et
— 293 — [ ARCDITECTURE ]
ment. Nous donnons (fîg.21) une vue extérieure de ces bâtiments prise de
la mer, et (fig. 22) une vue prise du côté de l'est. La flèche qui surmontait
la tour centrale de l'église est détruite depuis longtemps ; elle avait été
réédifiée à plusieurs reprises, et la dernière fois par l'abbé Jean de Lamps,
vers 1510 : nous la supposons rétablie dans la vue que nous donnons ici ;
une statue colossale de l'archange saint Michel, qui se voyait de fort loin
en pleine mer, couronnait son sommet. La foudre détruisit cette flèche peu
après sa construction. L'abbaye du Mont-Saint-Michel se trouvait dans
une situation exceptionnelle : c'était une place militaire qui soutint des
sièges, et ne put être enlevée par l'armée anglaise en 1422. Rarement les
établissements religieux présentaient des défenses aussi formidables : ils
conservaient presque toujours l'apparence de villœ crénelées, défendues
dos cloisons coupent la belle salle fies Chevaliers et des dortoirs. En 183.'i, la char-
pente do la nef de l'église fut incendiée, et les maçonneries romanes du vaisseau souf-
frirent beaucoup de ce sinistre. Le chœur est bien conservé, et quoique bâti de granit,
il présente un des exemples les plus ouvragés de l'architecture ogivale des derniers
temps.
[ ABCB1TBCTDBB ] — ^Vk —
par quelques ouvrages de médiocre importance : on retrouvait l'archi-
tecture monacale sous cette enveloppe militaire. D'ailleurs, dépourvus
22
originairement de moyens de défense, ces couvents ne se fortifiaient que
successivement et suivant qu'ils s'assimilaient plus ou moins aux sei-
gneuries féodales.
Voici l'abbaye de Saint-Allyre à Clermont en Auvergne, dont la vue
cavalière donne une idée de ces agglomérations de constructions moitié
monastiques, moitié militaires (fig. 23) '. .Bâtie dans un vallon, elle ne pou-
vait résister à un siège en règle, mais elle était assez bien munie de mu-
railles et de tours pour soutenir l'attaque d'un corps de partisans.
A est la porte du monastère défendue par une tour; à côté, Y les écuries
destinées aux montures des hôtes; B, une première cour qui n'est point
défendue par des murs crénelés, mais seulement entourée de bâtiments
formant une clôture et ne prenant leurs jours qu'à l'intérieur. B', une
seconde porte crénelée, qui conduit dans une ruelle commandée par
l'église C, bien munie de créneaux et de mâchicoulis. La face orientale,
1 Cette vue est copiée sur une des gravures du Monasticon Gallicum (Monographies
d'abbayes, bibliolh. Sainte-Geneviève).
— 295 — I architecture ]
l'abside de l'église, est couronnée par deux tours, l'une qui commande
■
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1 1 x - ; ■
l'angle de la ruelle, l'autre qui domine la porte S donnant entrée dans
[ ARCIUTECTL'IIE ] — 200 —
les bâtiments; de plus un mâchicoulis sarmonte cette porte. On entre dans
une; première cour étroite et fermée, puis dans le cloître (i. EE' sont des
clochers crénelés, sortes de donjons qui dominent les cours et bâtiments.
Sons le clocher E était l'entrée de l'église pour les fidèles. I, les dortoir- ;
K, le réfectoire et L la cuisine; II, la bibliothèque; N, les pressoirs; 0, l'in-
firmerie; M, les logements des hôtes et de l'abbé; X, des granges et cel-
liers. Des jardins garnis de treilles étaient placés en P, suivant l'usage,
derrière l'abside de l'église. Une petite rivière K ' protégeait la partie la
plus faible des murailles et arrosait un grand verger planté en T. Cette
abbaye avait été fondée pendant le ix e siècle, mais la plupart des construc-
tions indiquées dans ce plan dataient de la seconde moitié du xn e siècle.
11 y a lieu de penser même que les défenses ne remontaient pas à une
époque antérieure au xm e siècle.
Lesabbés étant, comme seigneurs féodaux, justiciers sur leurs domaines,
des prisons faisaient partie des bâtiments du monastère; elles étaient
presque toujours placées à côté des clochers, souvent même dans leurs
étages inférieurs. Si, dans le voisinage des villes et dans les campagnes, les
constructions monastiques, au xm' siècle, rappelaient chaque jour davan-
tage les constructions féodales des seigneurs séculiers, dans l'enceinte des
villes, au contraire, les abbayes tendaient à se mêler à la vie civile; sou-
vent elles détruisaient leurs murailles primitives pour bâtir des maisons
régulières ayant vue et entrée sur le dehors. Ces maisons furent d'abord
occupées par ces artisans que nous avons vus enfermés dans l'enceinte des
couvents ; mais si ces artisans dépendaient encore du monastère, ce n'était
plus que comme fermiers, pour ainsi dire, obtenant l'usufruit de leurs
logis au moyen d'une redevance sur les bénéfices qu'ils pouvaient faire
dans l'exercice de leur industrie ; ils n'étaient d'ailleurs astreints à aucune
règle religieuse. Une fois dans cette voie, les monastères des villes perdirent
bientôt toute action directe sur ces tenanciers, et les dépendances sécu-
lières des maisons religieuses ne furent plus que des propriétés rapportant
un produit de location. On ne peut douter toutefois que les corporations
de métiers n'aient pris naissance au milieu de ces groupes industriels que
les grandes abbayes avaient formés autour d'elles. C'est ainsi que l'institut
bénédictin avait initié les populations à la vie civile ; et, à mesure que celle-
ci se développait sous le pouvoir protecteur de la royauté, les monastères
voyaient leur importance et leur action extérieure décroître. L'enseigne-
ment seul leur restait ; mais leur qualité de propriétaires fonciers, leur
richesse, la gestion de biens considérables qui s'étaient démesurément
accumulés dans leurs mains depuis les croisades, ne leur laissaient guère
1 Rivière Tiretaine. — L'abbaye de Saint-AHyre avait été rebâtie sous le pontificat de
Pascal II, par conséquent dans les premières années du xn e siècle. Elle était autrefois
comprise dans l'enceinte de la ville de Clermont, mais ne fut fortifiée que plus tard,
lorsqu'elle fut laissée en dehors des nouvelles fortifications, vers la fin du xu e siècle.
; (Mabillon, Ann, Dened. — Antiquités de la France, in-12, 1631.)
— 297 — [ ARCHITECTURE J
le loisir do se dévouer à renseignement, de manière à pouvoir rivaliser
avec les écoles établies dans les cloîtres des grandes cathédrales sons le
patronage des évoques, et surtout à Paris, sur la montagne Sainte-Gene-
viève.
Au commencement du xm c siècle donc, l'institut bénédictin avait
terminé sa mission active; c'est alors qu'apparaît saint Dominique, ion-
dateur de l'ordre des Frères prêcheurs. Après avoir défriché le sol de
l'Europe, après avoir jeté au milieu des peuples les premières bases de la
vie civile, et répandu les premières notions de liberté, d'ordre, de justice,
de morale et de droit, le temps était venu pour les ordres religieux de
développer et guider les intelligences, de combattre parla parole et même
par le glaive les hérésies des Vaudois, des Pauvres de Lyon, des Ensaba-
tés, des Flagellants, etc., et enfin des Albigeois, qui semblaient les résu-
mer toutes. Les frères prêcheurs acquirent bientôt une immense influence,
et de rares intelligences surgirent parmi eux. Jean le Teu tonique, Hugues
de Saint-Cher, Pierre de Vérone, Jean de Vicence, saint Hyacinthe, et
saint Thomas d'Aquin, remplirent l'Europe de leurs prédications et de
leurs écrits. C'est aussi vers ce temps (1209) que saint François d'Assise
institua l'ordre des Frères mineurs. L'établissement de ces deux ordres,
les Dominicains et les Frères mineurs, — les premiers adonnés à la pré-
dication, au développement de l'intelligence humaine, au maintien de la
foi orthodoxe, à l'étude de ce qu'on appelait alors la philosophie; les se-
conds prêchant la renonciation aux biens terrestres, la pauvreté absolue,
— était une sorte de réaction contre l'institution quasi féodale des ordres
bénédictins. En elfet, dans sa règle, saint François d'Assise, voulant reve-
nir à la simplicité des premiers apôtres, n'admet pas de prieur, tous les
frères sont mineurs, ne doivent rien posséder, mais au contraire mendier
pour les pauvres et pour subvenir à leurs besoins; il prétendait « amener
le riche à faire don de ses biens aux pauvres, pour acquérir le droit de
demander lui-même l'aumône sans rougir, et relever ainsi l'état de pau-
vreté ' ». Mais saint François n'était pas mort, que son ordre s'était déjà
singulièrement écarté de cette simplicité et de cette pauvreté primitives;
et dès le xin e siècle, les frères mineurs élevèrent des monastères qui par
leur richesse ne le cédaient en rien aux abbayes des ordres bénédictins.
Saint Louis avait pris en grande affection les frères prêcheurs et men-
diants; de son temps même, cette extrême sollicitude pour les disciples
de saint Dominique, de saint François d'Assise, pour les ermites augus-
tins et les carmes, qui jusqu'alors étaient à peine connus, fut, non sans de
bonnes raisons, l'objet de satires amères. Comme prince, saint Louis était-
certainement disposé à donner aux nouveaux ordres une prédominance
sur les établissements trop indépendants de Cluny et de Citeaux, et il
trouvait chez les frères prêcheurs une arme puissante pour vaincre ces
hérésies populaires nées au xu e siècle, dans le midi de la France, avec
1 Saint François <f Assise et saint Thomas d'Aquin, par E. J. Delocluzc, t. I er , p. 27*
et suiv.
i. — ;;«
( ARCHITECTURE ] — 298 —
lous les caractères d'un grand mouvement d'émancipation communale
contre le pouvoir que s'arrogeait le suzerain, mais plus encore d'une; ré-
volte contre la puissance qu'avaient acquise Rome el 1(3 haut clergé.
Saint Louis fit bâtir à Paris le couvent des Jacobins, qui avaient été mis
par maître Jean, doyen de Saint-Quentin, et par l'Université, dus 1221,
en possession d'une maison située dans la rue Saint- Jacques, en face de
Saint-Étienne des Grecs '. L'église de ce couvent présentait une disposi-
tion inusitée jusqu'alors : le vaisseau se composait de deux nefs divisées
par une rangée de colonnes. Peut-être cette disposition parut-elle favo-
rable aux prédications, car, les stalles des religieux étant placées dans
l'une des nefs, l'autre, parallèle, restait libre pour les fidèles, qui pou-
vaient ainsi plus facilement voir et entendre le prédicateur séant dans une
chaire à l'une des extrémités. Mais les frères prêcheurs arrivaient tard, et
comme la nature de leur mission devait les obliger de se rapprocher des
grands centres de population, ils ne trouvaient plus de vastes terrains qui
leur permissent d'étendre et de disposer les constructions de leurs monas-
tères suivant une donnée uniforme. On trouve donc plus rarement dans
les couvents des ordres mendiants cette ordonnance traditionnelle qui
est si bien conservée dans les établissements des bénédictins, surtout de
la règle de Citeaux. Le plan des Jacobins de Paris (fig. 1k) est fort irrégu-
lier : le réfectoire joignait le Parloir aux bourgeois qui traversait les mu-
railles de la ville élevées sous Philippe-Auguste. Ce réfectoire avait été
1 Théâtre des antiquités de Paris, pnr J. Dubreul, 1634, liv. II, p. 378. —Nous avons
vu détruire, lors du percement de la nouvelle rue Soutilot, les derniers vestiges du cou-
vent des Jacobins, qui se trouvait à cheval sur les murailles de Paris. (Voyez la Statistique
monum. de Paris, publiée sous la direction de M. Albert Lenoir.)
— 299 — [ ARCHITECTURE ]
bâti, en 1256, au moyen d'une amende de dix mille livres que le sire En-
guerrand de Coucy, troisième du nom, avait été condamné à payer pour
avoir fait pendre trois jeunes Flamands qui avaient élé pris chassant dans
ses forets '. Les Jacobins, resserrés le long de ces murailles de ville, fini-
rent par obtenir le Parloir aux bourgeois, que le roi Charles V leur donna
en 1365, après avoir acquis le cens et la rente de cette propriété munici-
pale. Depuis, les bâtiments du couvent furent reconstruits en partie ; mais
l'église A et le réfectoire B dataient de la construction primitive. L'école
de Saint-Thomas D était une jolie salle de la renaissance, que nousavons
vu démolir il y a peu de temps. — L'église des Jacobins d'Agen, bâtie vers
le milieu du xm c siècle, est à deux nefs, ainsi que celle des Jacobins de
24 bis.
Toulouse, élevée dans la seconde moitié du xni c siècle. Nous donnons ici
(fig. 1k bis) le plan de ce bel établissement. Originairement l'église était
complètement dépourvue de chapelles, celles des nefs comme celles du
rond-point ne furent élevées que pendant les xiv e et xv e siècles. L'entrée
des fidèles est au sud, sur le flanc de la nef de droite; à l'extrémité anté-
rieure de la nef de gauche A étaient les stalles des religieux. Sur la paroi
de la nef de droite adossée au petit cloître C, on remarque la chaire, dé-
truite aujourd'hui, mais dont les traces sont visibles, et qui se trouve
indiquée sur un vieux plan déposé au Capitole de Toulouse. L'entrée des
fidèles était précédée d'une cour ou narthex ouvert : c'était par cette cour
que l'on pénétrait également dans le monastère, en passant par le petit
1 J, Dubreul, Théâtre des antiquités de Paris, p. 3
80.
! AttcniTECTunis 1 — '^ (!f) —
cloître. En II est le grand cloître; en D, la salle capitulaire; en F, la sa-
cristie; en E, une petite chapelle dédiée à saint Antonin ; en G, le réfec-
toire. Les bâtiments indiqués en gris sont du dernier siècle. Toute* a
constructions sont de brique, exécutées avec un grand soin et couvert*
ù. l'intérieur de peintures qui datent des xm e et xiv c siècles '. Alors le
frères prêcheurs s'étaient fort éloignés, dans leurs constructions du
moins, de l'humilité recommandée par leur fondateur. (Voy. CLOITRE,
Chapelle, Église, RÉFECTOIRE.)
De fondation ancienne -, l'ordre des Frères ermites de Saint-Augu-tin
n'avait acquis qu'une faible influence jusqu'à l'institution des ordre-,
mendiants; mais alors il prit un grand développement, et fut spéciale-
ment protégé par les rois de France pendant les xm", xiv e et XV*
Cependant les établissements des frères augustins conservèrent long-
temps leur caractère de simplicité primitive; leurs églises étaient presque
toujours, ou composées d'une seule nef, ou d'une nef avec deux bas
côtés, mais sans transsept, sans chapelles rayonnantes, sans tours : ainsi
étaient disposées les églises des grands augustins à Paris. Voici (fig. 2à ter)
le monastère des frères augustins de Sainte-Marie des Vaux- Verts pres
Bruxelles 3 , qui nous oll're un exemple parfaitement complet de ces
1 Ce beau monastère, fort mutilé aujourd'hui, a été longtemps occupé par un quartier
d'artillerie : l'église a été divisée en étages, les beaux meneau * de pierre des fenêtres
sont détruits depuis quelques années. Des écuries ont été disposées dans le cloître et
dans la jolie chapelle peinte de Saint-Antonin. Parmi ces peintures, il en est de fort
remarquables et qui ne le cèdent en rien aux peintures italiennes de la même époque;
mais elles s'altèrent davantage chaque jour. Les colonnes et chapiteaux du grand cloître
sont de marbre gris des Pyrénées.
2 « Fuit enim S. Augustinus dignitate major beato Francisco, sed et aliquot seculis
« antiquior — Lesdicts frères Hermites de l'ordre de Sainct-Augustin ont eu trois diverses
«maisonsà Paris. Premièrement ils ont demeuré en la rue dicte encore aujourd'hui des
« Vieux-Auguslins Leur esglise estoit la chapelle Saincte-Marie Egyptienne, près la
« porte Montmartre, laquelle pour lors hors la \ille, avoit esté rebastie aux despens et à
«la poursuite d'un marchand drapier de Paris.... Secondement ils ont demeuré auprès
«la porte Sainct-Victor, en un lieu vague incuit, et rcmply de chardons, qui pour cela
«s'appeloit Cardinetum a carduis, et s'estendoit depuis ladicte porte jusques en la rue
«de Bièvre, où l'esglise Sainct-Nicolas enclose retient ce surnom de Chardonnet En
«l'année 1286, le roi Philippe le Bel concéda aux augustins l'usage des murailles et
« tournelles de la ville : defiendant à toutes personnes d'y passer, ny demeurer sans leur
« congé. Mais voyans qu'en tel lieu ils ne pouvoient commodément vivre, pour le peu
« d'aumosnes qu'on leur faisoit : du consentement dudict roy et de l'cvesque de Pans,
« Simon Matiphas de Bucy, ils vendirent ce qu'ils avoient acquis au Chardonnet, et s'en
« vindrent tenir au lieu où ils sont de présent : que leur cédèrent les frères de la péni-
« tence de. Jésus-Christ, dicts en latin Saccarii, et en françois Sachets.... » (Dubreul,
Théâtre des antiquités de Pans, liv. IL)
3 « Monaster. B. Mariae Viridis vallis, vulgo Groenendael, ord. can. reg. S. P.
August. congreg. Windcsimensis in silva Zonia? prope Bruxellas situatum. » {Casiella
et prœloria nobil. Brabantiœ, cœnobiuque ce/eb. ad viv. delin. ex museo Jac. Baronis
Le Roy. Antverpiae, 1G96.)
— 301 — [ ARCUITECTUIIE ]
établissements de frères mendiants : celui-ci prit ce développement lors-
qu'il fut érigé en chapitre eu 13^9. A est l'église sans transseptetsans tours.
[ ARCUITECTDniî ] — 302 —
conformément aux usages admis dans les couvents augustins; B, la bi-
bliothèque, longue galerie au-dessus du cloître; C, les dortoirs des reli-
gieux; I), le dortoir des laïques; E,le grand cloître dos religieux; F, le
cloilrc des laïques; G, le réfectoire; H, l'iufirmerie ; I, la cuisine, commu-
niquant au réfectoire par un petit pont couvert; K, des logements pour
les hommes (hôtes), L, pour les femmes; M, des maisons d'artisans; N, le
logis de l'empereur (Charles-Quint); 0, chêne, dit la légende, sous lequel
se trouvèrent réunies sept têtes couronnées P, la porte principale du mo-
nastère; FI, des vacheries et greniers à fourrages; S, de^ jardins avec un
labyrinthe, allées plantées d'arbres, chapelles, etc. Ce séjour était admi-
rable, au milieu des bois, dans un vallon pourvu de belles eaux, voisin
de prairies et de grands vergers, et l'on comprend que, dans des établis-
sements pareils, les souverains aimassent à se reposer loin des affaires et
de l'étiquette des cours : ces congrégations d'augustins avaient su faire
de leurs maisons des résidences délicieuses comme situation, comme
disposition, et comme réunion de toutee qui pouvait contribuera rendre
la vie agréable et tranquille. Des habitudes de luxe et de mollesse ne
pouvaient manquer de s'introduire parmi eux, du moment qu'ils avaient
converti leurs pauvres cabanes de bois et leurs maigres champs en vastes
palais et en jardins magnifiques, qu'ils recevaient des souverains dans
leurs murs, et pouvaient leur offrir les délassements que les grands
affectionnent d'ordinaire, tels que la chasse, la pêche, ouïes entretiens
de gens doctes et distingués, de bonnes bibliothèques, et surtout le calme
et la liberté des champs. Il n'en est pas moins évident que la vie cénobi-
tique ou celle des premiers ordres s'était singulièrement modifiée depuis
le xi e siècle.
Peut-être l'institution des ordres mendiants contribua-t-elle à prolon-
ger l'existence de la vie religieuse; elle en conserva du moins quelque
temps l'unité. Mais ce n'était plus cette large et puissante organisation
bénédictine; les temps héroïques de saint Hugues et de saint Bernard
étaient passés. A partir du xm e siècle, l'architecture monastique ne pré-
sente plus de ces belles dispositions d'ensemble qu'on aime à voir à Cluny,
à Citeaux, àClairvaux; chaque jour amène une modification à l'ordon-
nance première: les services se divisent; le monastère semble se con-
fondre peu à peu avec les habitations séculières. Bientôt chaque moine
aura sa cellule; l'abbé se fait bâtir un logis à part, une résidence souvent
assez éloignée des bâtiments principaux du couvent; il a son entrée par-
ticulière, sa cour, son jardin. C'est un seigneur dont la vie ne diffère que
peu de celle des laïques. Ces signes de décadence sont de plus en plus
marqués jusqu'à l'époque de la réformation, où la vie monastique fut
moralement effacée, si elle ne fut pas abolie de fait, en Occident. Il suffit
de jeter les yeux sur les plans d'abbayes successivement modifiées pen-
dant les xiv e et xv e siècles, pour reconnaître cette confusion, ce défaut
d'unité. Ces symptômes sont frappants dans les abbayes bénédictines de
Saint-Oucn de Rouen, de Fécamp, de Saint-Julien de Tours que nous
— 303 — [ AIICIUTI'.C.TI HE ]
donnons ici (fig. 25). Cette abbaye avait été rebâtie au xm a siècle et suc-
cessivement modifiée pendant les xiv et XV e siècles. IJ est l'entrée du mo-
nastère, égalementdestinée aux fidèles serendantàl'église; A est le chœur
réservé aux religieux; D, la nef pour le public. C, la porte des religieux;
X, la cellule du portier; V, la procure; E, le cloître; L, la sacristie prise
aux dépens d'une salle qui n'était pas destinée à cet usage. M, des maga-
sins; N, les prisons; F, le réfectoire et la cuisine G ; K, une chambre pour
les visiteurs (parloir). Le dortoir était au-dessus de la grande salle, dans
le, prolongement du transsept, suivant 1 ancien usage; Z, des caves; au-
dessus, des chambres à provisions. I, la boulangerie; II, une infirmerie et
sa cuisine G; à côté, des écuries. H, le legis de l'aumônier et son jardin ;
T, le jardin des religieux. P, le palais abbatial, avec sa cour, son entrée
particulière, ses écuries et communs 0, et son jardin à l'est. S, la cha-
pelle de la Sainte-Trinité. On voit que si dans ce plan les anciennes dis-
positions traditionnelles sont encore conservées, il règne une certaine
confusion dans les services qui n'existait pas dans les plans du XII e siècle.
Mais si nous examinons le plan d'une abbaye reconstruite au xiv e siècle,
nous serons encore plus frappés de l'amas de dépendances, de services, qui
[ ARCIUïECTIlii: 1 — 30?l —
viennents'agglomérerautourdesbâtimentsprincipaux. Constance, femme
du roi Robert, avait l'ait construire l'église Notre-Dame à Poissy, et j
installa des moinesaugustins; depuis, Philippe le Bel ûtrefaireentièrement
tous les bâtiments du monastère pour y mettre des religieuses de L'ordre de
Saint-Dominique. Voici (fig. y>, le plan d'une portion de cette abbaye : H eht
une entrée fortifiée, avec les bâtiments de la gabelle et le logement du
médecin. A, l'église ; B, le grand cloître ; C, le réfectoire ; D, E, des dortoirs ;
F, le dortoir des novices; K,des cimetières. A l'ouest de l'église sont des
greniers et la buanderie. N, la cuisine maigre ; la cuisine grasse est à l'ex-
trémité du dortoir de l'ouest, â l'angle du cloître. De la cuisine maigre on
communique à une salle isolée dans laquelle est percé un puits avec
manège. G, le petit cloître; autour, l'infirmerie et sa cuisine, des apparte-
ments pour les étrangers, et L une chapelle dédiée à saint Jean. 0, des
ateliers pour des menuisiers et une cuisine. M, la chapelle dédiée à saint
Dominique ; autour, les appartements des princesses avec dépendances et
cuisines. Près des cuisines maigres, le logement de la prieure ; à la suite,
— 305 — | ARCHITECTURE |
à l'est, le bâtiment des étrangers; à la suite du petit cloître, au sud, des
granges, des celliers, des dépendances pour les princesses du sang royal,
qui venaient souvent résider à l'abbaye de Poissy; puis de beaux jardins,
viviers, etc. Une des raisons qui contribuaient le plus à jeter une grande
confusion dans les dispositions des bâtiments des établissements monas-
tiques, c'était cette habitude prise par les rois, reines ou princesses, par
la haute noblesse séculière, surtout à partir du Xlli" siècle, de faire des
séjours souvent assez longs dans les abbayes, qui prenaient alors le titre de
royales. A l'abbaye des dames de Maubuisson, nous avons vu le logis du roi ;
à Poissy, toute une portion considérable des bâtiments du monastère; était
réservée aux membres de la famille royale. Cet usage ne fil que prendre
plus de consistance pendant le xiv' siècle. Philippe de Valois, en 1333,
datait ses lettres d'État de l'abbaye du Val, où il résidait. Charles V y
demeura également en 1369. A la lin du xnr siècle, le trésor des rois de
France était déposé au Temple à Paris; le roi Philippe le Bel y prit quel-
quefois son logement avant l'abolition de l'ordre; il y demeura en 1301,
depuis le l(j janvier jusqu'au 25 lévrier 1 . Souvent les personnes royales
se faisaient enterrer dans les églises monastiques fondées ou enrichies par
elles : la mère de saint Louis, la reine Blanche, fut enterrée dans le chœur
de l'église de Maubuisson; une sœur du même roi était morte et avait été
ensevelie à Cluny. Et enfin chacun sait que la grande église de l'abbaye
de Saint-Denis fut consacrée à la sépulture des rois de France depuis les
commencements de la monarchie.
Au xm e siècle, l'enceinte des abbayes servait aussi de lieu de réunion
aux souverains qui avaient à traiter des affaires d'une grande importance.
Lorsque Innocent IV fut forcé de quitter Borne et de chercher dans la
chrétienté un lieu où il put, en dehors de toute influence, venger L'abais-
sement du trône pontifical, il choisit la ville de Lyon; et là, dans le réfec-
toire du couvent deSaint-Just, en l'année 1243, il ouvrit le concile général
pendant lequel la déposition de l'empereur Frédéric II fut proclamée. Les
évoques d'Allemagne et d'Angleterre n'y voulurent point paraître, et
saint Louis môme s'abstint; il ne put toutefois refuser l'entrevue que le
souverain pontife sollicitait, et l'abbaye de Cluny fut prise pour lieu de
rendez-vous. Le pape attendit quinze jours le roi de France, qui arriva
avec sa mère et ses frères, accompagné de trois cents sergents d'armes et
d'une multitude de chevaliers. De son côté, le pape avait avec lui dix-huit
evéques. Voici comment la chronique du monastère de Cluny parle de
celle entrevue- : « Et il faut savoir que, dans l'intérieur du monastère,
reçurent l'hospitalité le seigneur pape avec ses chapelains et toute sa
cour; l'évéque de Senlis avec sa maison; l'évoque d'Évreux avec sa mai-
son; le seigneur roi de France avec sa mère, son frère, sa sœur et toute
leur suite; le seigneur empereur de Constantinople avec toute sa cour;
1 Hist. du dioc. de Pans-, par l'abbé Lebcuf, t. I er , p. 332, H t. V, p. 21C.
2 Bût. de Vabbaye de Cluny, par M. 1>. Lorain, p. l.Vi el suiv.
I. — 39
[' ARCUITZCTUM — 306 —
le fils du roi d'Aragon avec tous ses gens; le fils du roi de Castille a-,
tous ses gens; et beaucoup d'autres chevaliers, clercs et religieui que
nous passons sous silence. Et cependant, malgré ces innombrables botes,
jamais les moine- ne se dérangèrent de leur dortoir, de leur réfectoire,
de leur chapitre, de leur infirmerie, de leur cuisine, de leur cellier, ni
(l'aucun des lieux réputés conventuels. L'évêque de Langres lut aussi
logé dans l'enceinte du couvent. » Innocent IV séjourna un mois entier
à Cluny, et saint Louis quinze jours.
Ce passage fait bien connaître ce qu'étaient devenues les grandes ab-
bayes au xm e siècle, à quel degré de richesse elles étaient arrivées, quelle
était l'étendue incroyable de leurs dépendances, de leurs bâtiments, et
combien l'institution monastique devait s'altérer au milieu de ces influen-
ces séculières. Saint Louis et ses successeurs se firent les protecteurs im-
médiats de Cluny; mais par cette protection même, attentive et presque
jalouse, ils enlevaient au grand monastère cette indépendance qui, pen-
dant les xi e et xii c siècles, avait été d'un si puissant secours au saint-siége '.
En perdant leur indépendance, les ordres religieux perdirent leur origi-
nalité comme artistes constructeurs; d'ailleurs, l'art de l'architecture,
enseigné et professé par eux, était sorti de leurs mains à la fin du xn e siècle,
et à partir de cette époque, sauf quelques données traditionnelles conser-
vées dans les couvents, quelques dispositions particulières apportées par
les nouveaux ordres prêcheurs, l'architecture monastique ne diffère pas
de l'architecture civile. A la fin du xv e siècle, la plupart des abbayes étaient
tombées en commende, et celle de Cluny elle-même échut à la maison
de Lorraine. Au xvi e siècle,, avant la réformation, beaucoup furent sécu-
larisées. Autour des établissements religieux tout avait marché, tout s'é-
tait élevé, grâceà leurs efforts persévérants, à l'enseignement qu'ils avaient
répandu dans les classes inférieures. Pendant le cours du xm e siècle, les
ordres mendiants avaient eux-mêmes rempli leur tâche : ils ne pouvaient
que décliner. Quand arriva la tempête religieuse du xvi e siècle, ils furent
hors d'état de résister, et depuis cette époque jusqu'à la révolution du
dernier siècle, ce ne fut qu'une longue agonie. Il faut rendre cette justice
aux bénédictins, qu'ils employèrent cette dernière période de leur exis-
tence (comme s'ils prévoyaient leur fin prochaine) à réunir une masse
énorme de documents enfouis dans leurs riches bibliothèques, et àformer
ces volumineux recueils qui nous sont devenus si précieux aujourd'hui,
et qui sont comme le testament de cet ordre.
Nous ne nous sommes occupé que des établissements religieux qui
1 Pour donner une idée des tendances du pouvoir royal en France dès le xui e siècle,
nous citerons cette paroie du roi saint Louis en apprenant qu'après avoir excommunié
l'empereur Frédéric, et délié ses sujets du serment de fidélité, Grégoire X offrait la cou-
ronne impériale au comte Robert, frère du roi de France : « 11 s'étonnait, dit-il, de l'au-
dace téméraire du pape, qui osait déshériter et précipiter du trône un aussi grand prince,
qui n'a point de supérieur ou d'égal parmi les chrétiens, » (Hist. de l'abbaye de Cluny,
par I.oraiu.)
— 307 — [ ARCHITECTURE 1
eurent une influence directe sur leur temps, des institutions qui avaient
contribué au développement de la civilisation; nous avons dû passer sous
silenceun grand nombre d'ordres qui, malgré leur importance au point
de vue religieux, n'exercèrent pas une action particulière sur les arts et
sur les sciences. Parmi ceux-ci il en est un cependant que nous ne sau-
rions omettre : c'est l'ordre des Chartreux, fondé, à la lin du xv siècle,
par saint Bruno. Alors (pie les clunisiens étaient constitués en gouverne-
ment, étaient mêlés à toutes lesafi'aires de cette époque, saint Bruno éta-
blissait une règle plus austère encore que celle de Cîteaux : c'était la vie
cénobitique dans toute sa pureté primitive. Les chartreux jeûnaient tous
les vendredis au pain et à l'eau ; ils s'abstenaient absolument de viande,
môme en cas de maladie, portaient un vêlement grossier, et faisaient
horreur à voir, ainsi (pie le dit Pierre le Vénérable au second livre des
Miracles. Ils devaient vivre dans la solitude la plus absolue; le prieur
et le procureur de la maison pouvant seuls sortir de l'enceinte du mo-
nastère; chaque religieux était renfermé dans une cellule, à laquelle on
ajouta un petit jardin vers le milieu du XII' siècle.
Les chartreux devaient garder le silence en tous lieux, se saluant entre
eux sans dire un mot. Cet ordre, qui conserva plus (pie tout autre la rigi-
dité des premiers temps, avait sa principale maison à la Grandc-Char-
treusc, près de Grenoble; il était divisé en seize ou dix-sept province-,
contenant cent quatre-vingt-neuf monastères, parmi lesquels on en comp-
tait quelques-uns de femmes. Ces monastères prirent tous le nom de
chartreuses, et étaient établis de préférence dans des déserts, dans des
montagnes, loin des lieux habités. L'architecture des cbarlreux se ressent
de l'excessive sévérité de la règle ; elle est toujours d'une simplicité qui
exclut toute idée d'art. Sauf l'oratoire et les cloîtres, qui présentaient un
aspect monumental, le reste du couvent ne consistait qu'en cellules, com-
posées primitivement d'un rez-de-ebaussée avec un petit enclos de quel-
ques mètres. A partir du xv c siècle seulement, les arts pénétrèrent dans
ces établissements, mais sans prendre un caractère particulier; les cloîtres,
les églises, devinrent moins nus, moins dépouillés; on les décora de
peintures qui rappelaient les premiers temps de l'ordre, la vie de ses fon-
dateurs. Les ebartreuses n'eurent aucune influence sur l'art de l'archi-
tecture; ces couvents restent isolés pendant le moyen âge, et c'est à cela
qu'ils durent de conserver presque intacte la pureté de leur règle. Cepen-
dant, dès le xm e siècle, les chartreuses présentaient, comparativement à
ce qu'elles étaient un siècle auparavant, des dispositions presque confor-
tables, qu'elles conservèrent sans modifications importantes jusque dans
les derniers temps.
Nous donnons le plan de la chartreuse de Clermont(fig. 27)', modifiée
en 1676. On peut voir avec quel soin tout est prévu et combiné dans cette
1 Nous devons ce plan à l'obligeance de M. Mallay, architecte diocésain de Clcrmont
(Puy-de-Dôme), qui a bien voulu nous envoyer un calque de L'original. La grande char-
[ Aitcjirrr.CTUitE ] — 308 —
agglomération do cellules, ainsi que dans les services généraux. En Oest
.«.M
iitxrt A/M
treuse de Clermont est située à 50 kilomètres de cette ville, du côté de Bourg-Lastic. Le
plan que nous présentons est un projet de restauration qui n'a pas été entièrement exé-
cuté ; mais il a pour nous cet avantage de fournir un ensemble complet dans lequel le?
services sont étudiés et disposés avec soin.
— 309 — [ ARCHITECTURE |
la porte du monastère, donnant entrée dans une cour, autour de laquelle
sont disposés, en P quelques chambres pour les hôtes 3 un fourmi en T,
en N, des étables avec chambres de bouviers; en Q, des granges pour les
grains et le loin. C'est une petite cour relevée, avec fontaine, réservée au
prieur;G, le logis du prieur. Best lechœur des frères et A le sanctuaire;
L, la sienslie ;M,dcs chapelles; K, lachapelle de Pontgibaud ; E, la salle
capitulaire; S, un petit cloître intérieur ; X, le réfectoire, etV, la cuisine
avec ses dépendances; a, la cellule du sous-supérieur avec son petit jar-
din h. De la première cour, on ne communique au grand cloîtrequepar
le passage K, assez large pour permettre le charroi du bois nécessaire aux
chartreux. D est le grand préau entouré par les galeries du cloître, don-
nant entrée dans les cellules I, formant chacune un petit logis séparé,
avec jardin particulier; H, des tours de guet;Z, la prison; y, le cime-
tière. H est une tour servant de colombier.
Jjïïgg^^^^^
Les chartreux ne se réunissaient au réfectoire que certains jours de
l'année 1 ; habituellement ils ne sortaient point de leurs cellules, un frère
leur apportait leur maigre pitance à travers un tour. Le plan (fig. 28) d'une
des cellules indique clairement quelles étaient les habitudes claustrales
4 Mabillon, Ann. Bened., t. VI, p. 45.
[ AHCH1TECTURE ] — 310 —
des chartreux. A est la galerie du cloître ; li, un premier couloir qui isole
le religieux du bruit ou du mouvement du cloître; K, un petil portique
qui permet au prieur de voir l'intérieur du jardin, et d'approvisionner le
chartreux de boisou d'autres objets nécessaires déposés en L, sans entrer
dans la cellule ; C, une première salle chauffée ; D.la cellule avec son lil
cl trois meubles : un banc, une table et une bibliothèque ; F, le prome-
noir couvert, avec des latrines à l'extrémité; K, l'oratoire; II, le jardin;
I, le tour dans lequel on dépose la nourriture : ee tour est construit de
manière que le religieux ne peut voir ce qui se passe dans la galerie du
cloître. Un petit escalier construit dans le couloir li donnait accès dans
les combles, soit pour la surveillance, soit pour les réparations née. 5-
saires. Ces dispositions se retrouvent a peu près les mêmes dan- tous les
couvents de chartreux répandus sur le sol de l'Europe occidentale.
Nous ne finirons pas cet article sans transcrire lesingulier programme
de l'abbayede Tbélème, donné par Rabelais, parodiant au xvi" siècle ces
grandes fondations du moyen âge. Cette bouffonnerie, au fond de laquelle
on trouve un côté sérieux, comme dans tout ce qu'a laissé cet inimitable
écrivain, dévoile la tendance des esprits à cette époque, en fait d'archi-
tecture, et combien on respectait peu ces institutions qui avaient rendu
tant de services. Ce programme rentre d'ailleurs dans notre sujet en ce
qu'il présente un singulier mélange de traditions monastiques, et de dis-
positions empruntées aux châteaux élevés pendant lespremiers temps de
la renaissance. Après une conversation burlesque entre frère Jean et Gar-
gantua, celui ci se décide à fonder une abbaye d'hommes et de femmes,
de laquelle on pourra sortir quand bon semblera. Donc : «Pour le basti-
« ment et assortiment de l'abbaye, Gargantua feist livrer de content vingt
« et sept cent mille huyt cent trente et ung moutons à la grand laine, et,
« par chascun an, jusques à ce que le tout feust parfaict, assigna, sur la
« recepte de la Dive, seze cent soixante et neuf mille escuz au soleil et
« aultant à 1' estoille poussiniere. Pour la fondation et entretenement
a d'icelle, donna à perpétuité vingt et troyscent soixante neuf mille cinq
« cent quatorze nobles à la rose de rente foncière, indemnez, amortyz,
« et solvables par chascun an à la porte de l'abbaye. Et de ce leur passa
« belles lettres. Le bastiment feut en figure exagone, en telle façon que
« à chascun angle estoit bastie une grosse tour ronde, à la capacité de
« soixante pas en diamètre. Et estoient toutes pareilles en grosseur et
« portraict. La rivière de laLoyredecoulloitsus l'aspect de septentrion. Au
« pied d'icelle estoit une des tours assise, nommée Artice; et, tirantvers
« l'orient estoit une autre nommée Calaer. L'autre ensuivant Anatole ;
« l'autre après Mesembrine ; l'autre après Hesperie ; la dernière, Cryere.
« Entre chascune tour estoit espace de trois cent douze pas. Le toutbasty
« à six estages, comprenent les caves soubz terre pour ung. Le second
« estoit voulté à la forme d'une anse de panier. Le reste estoit embrunché
<i de guy de Flandres à forme de culz de lampes. Le dessus couvert d'ar-
« doise fine, avec l'endoussure de plomb à figures de petitz manequins et
— 31 1 — [ ARCUITECTl UE J
«animaulx bien assortiz et dorés, avec les goutieres qui issoyent hors la
«muraille entre les croysées, pinctes en ligure diagonale d'or el azur,
«jusquesen terre, ou iinissoyent en grand z eschenaulx, qui tous eondui-
«soyent en la rivière par dessoubz Le logis.
« Ledict bastiment estoit cent foys plus magnifique que n'est Bonivel,
« ne Chambourg, ne Chantilly, car en icelluy estoient neuf mille troyscent
« trente et deuxehambres, chascuneguarnie «le arrière-chambre, cabinet,
« guarderobbe, chapelle etyssue en une grande salle Entrechascune tour,
«au mylieu dudict corps de logis, estoit une viz brisée dedans icelluy
<( mesme corps, de laquelle les marches estoient part de porphyre, part de
«pienc oumidicque, part de marbre serpentin, longues de vingt el deux
«piedz; l'espesseur estoit de troys doigt/., l'asseite par nombre de douze
«entre chascun repous. Entre chascun repous estoient deux beaulx
«arceaulx d'anticque, par lesquels estoit repeeu la clairté; el par iceulx
«on entroit en ung cabinet faict à clere-voys de largeur de ladicte viz,
«et montoit jusques au-dessus de la couverture, et là ûnoit en pavillon.
«Par icelle viz on entroit de chascun cousté en une grande salle cl des
« salles ès chambres. De la tour Artice jusques à Cryere estoient les belles
« grandes librairies en grec, latin, hebrieu, françois, tuscanethespaignol,
«disparties par les divers estaiges, selon iceulx languaiges. Au mylieu
« estoit une merveilleuse viz de laquelle l'entrée estoit par le dehors
«du logis en ung arceau large de six toizes. Icelle estoit faicte en telle
« symmetrie et capacité que six hommes d'armes, la lance sus la cuisse,
«povoyentde front ensemble monter jusques au-dessus de tout le bas-
«timent. Depuis la tour Anatole iusques à Mesembrine estoient belles
«grandes galleries, toutes pinctes des anticcpies prouesses, hisloyres et
ci descriptions de la terre. Au mylieu estoit une pareille moulée et porte,
<( comme avons dict du cousté de la rivière...
« Au mylieu de la basse court- estoit une fontaine magnificque de bel
«alabastre. Au-dessus, les troys Grâces, avecques cornes d'abundance,
a et iectoyent l'eau par les mammelles, bouche, aureilles, yeulx, et au I très
«ouvertures du corps. Le dedans du logis sus la dicte basse court estoit
«sus gros pilliers de cassidoine et porphyre, à beaulx arcs d'anticque, au
«dedans desquelz estoient belles gualleries longues et amples, aornées
«de pinclures, de cornes de cerfz, licornes, rhinocéros, hippopotames,
«dens de elephans et autres choses spectables. Le logis des dames com-
« prenoit depuis la Lour Artice jusques à la porte Mesembrine. Les hommes
« occupoient le reste. Devant ledict logis des dames, affin qu'elles eussent
« l'esbalenienl, entre les deux premières tours, au dehors, estoient les
«lices, l'hippodrome, le théâtre et natatoires, avecques les bains miri-
«ficquesà triple solier, bien garni/, de tous assortimens etfoyzon d'eau
« de myre. Jouxte la rivière estoit le beau jardin de plaisance. Au mylieu
« d'icelluy le beau lahyrinte. Entre les deux aultres tours estoient les
«jeux de paulme et de grosse balle. Du cousté de la tourCryere estoit le
«vergier, plein de tous arbres fructiers, toutes ordonnées eu ordre (juin-
[ Aiicinri.i ti iie — : 12 —
« cunce. Au boul estoit le grand parc, fôizonnant en toute saulvaginr.
a Entre les tierces tours estoyent les butes pour l'arquebuse, l'arc et
« l'arbaleste. Les offices hors la tour Hesperie, h simple • L'escurye
« au delà des offices. La faulconnerie au devant d'icelles, gouvernée par
«asturciers bien expers en l'art. Et estoit annuellement fournie pur
« Candiens, Vénitiens et Sarmates, «le toutes sottes d'oyseaulz paragons,
« aigles, gerfaulx, autours, sacres, laniers, faulcons, esparviers, esmerit-
« Ions et aultres, tant bien faiclz et domesticquéz, que, partans du cbas-
« teau pour s'esbatre es champs, prenoient tout ce que rencontroient.
« La vénerie estoit ung peu plus loin g, tyrant vers le parc...
« Toutes les salles, chambres et cabinets, csloient tapissez en diverses
« sortes, selon les saisons de l'année. Tout le pavé estoit couvert de dr< p
« verd. Les liclz esloient de broderie...
« En chascune arrière-chambre estoit ung mirouer de christallin en-
(i chassé en or fin, autour garny de perles, et estoit de telle grandeur
<( qu'il povoit véritablement représenter toute la personne... »
La règle des Thélémites se bornait à cette clause :
« Fay ce que vouldras, papee que», ajoute Rabelais, « gens libères,
<( bien nayz, bien instruietz, conversans en compaignies honnestes, ont
«par nature ung instinct et aiguillon qui tousjours les poulse à l'aietz
c< vertueux, et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur... Iceulx,
«quand par vile subjection et contraincte sont déprimez et asserviz,
«détournent la noble affection par laquelle à vertuz franchement ten-
e doient, à déposer et enfraindre ce joug de servitude. Car nous enlre-
« prenons tousjours choses défendues, et convoitons ce que nous est
« dénié... Tant noblement estoient apprins qu'il n'estoit entre eux celluy
« ne celle qui ne sceust lire, escripre, chanter, jouer d'instrumens har-
« monieux, parler de cinq à six languaiges, et en iceulx composer tant en
« carme qu'en oraison solue...» Toutes les illusions des premiers mo-
ments de la renaissance sont contenues dans ce peu de mots; il fallait
admettre que la société en Occident n'élait composée que de gens bien
nés, instruits et «poulsez par nature à faietz vertueux ». Les ordres mo-
nastiques, malgré les critiques trop justifiées dont ils étaient l'objet
depuis longtemps, malgré leur inutilité dès le xm e siècle, avaient jeté
de profondes racines dans les couches inférieures de la société. Ils le
prouvèrent cruellement à la fin du xvi e siècle.
Nous avons dû, dans cet article déjà bien long, nous occuper seule-
ment des dispositions générales des monastères; nous renvoyons nos
lecteurs, pour l'étude des différents services et bâtiments qui les compo-
saient, aux mots : Architecture religieuse, Église, Cloître, Porche,
Réfectoire, Cuisine, Dortoir, Grange, Porte, Clocher, Salle, Tour,
Tourelle, Clôture, etc., etc.
Architecture civile. — Il n'existe plus aujourd'hui, en France, que de
bien rares débris des édifices civils antérieurs au xm e siècle. Les habita-
tions des nouveaux dominateurs des Gaules ressemblaient fort, jusqu'à
— 313 — [ ARCHITECTURE ]
l'époque féodale, Quxvillœ romaines; c'étaient des agglomérations de bâ-
timents disposés sur des rampants de coteaux prescpie toujours au midi,
sans symétrie, et entourés d'enceintes, de palissades ou de fossés. Les
résidences des grands ne différaient guère, pendant la période méro-
vingienne, des établissements religieux, qui ne faisaient que perpétuer
la tradition antique. «Quand», dit M. deCaumont, «les villes gallo-ro-
« maines, inquiétées, puis pillées par les barbares, furent obligées de res-
« treindre leur périmètre, de le limiter aux points les plus favorables à la
« défense; quand le danger devint si pressant, qu'il fallut sacrifier les plus
'(beaux édifices, les démolir pour former, de ces matériaux, les fonde-
« ments des murs de défense, de ces murs que nous offrent encore Sens,
« le Mans, Angers, Bourges, Langres et la plupart des villes gallo-romaines,
«alors il fallut comprimer les maisons entassées dansées enceintes si
((étroites, comparativement à l'étendue primitive des villes; la distri-
ct bution dut en éprouver des modifications considérables ; les salles voù-
« lées établies sons le sol et L'addition d'un ou deux étages au-dessus
« du rez-de-chaussée durent être, au moins dans certaines localités, les
«conséquences de cette condensation des populations urbaines. ' » Dans
les grandes cités, des édifices romains avaient été conservés, toutefois : les
curies, les cirques, les théâtres, les thermes, étaient encore utilisés sous
les rois de la première race; les jeux du cirque n'avaient pas cessé brus-
quement avec la lin de la domination romaine; les nouveaux conquérants
môme se piquaient de conserver des usages établis par une civilisation
avancée, et telle était l'influence de l'administration de l'empire romain,
qu'elle survivait aux longs désastres des v" et VI e siècles. Dans les villes du
Midi et de l'Aquitaine surtout, inoins ravagées par le passage des barbares,
les formesde la municipalité romaine étaient maintenues;beaucoup d'édi-
fices publics restaient debout; mais, au nord de la Loire, les villes elles
campagnes, sans cesse dévastées, n'offraient plus un seul édifice romain
qui pût servir d'abri. Les rois francs bâtissaient des villa de maçonnerie
grossière et de bois, les évoques, des églises et des monastères; quant à la
cité, elle ne possédai! aucun édifice public important, ou du moins il n'en
reste de traces ni dans l'histoire, ni sur le sol. Les villœ des campagnes,
les seuls édifices qui, jusqu'à l'époque carlovingienne, aient eu quelque
valeur, ressemblaient plutôt à de grandes fermes qu'à des palais; elles
se trouvent décrites dans le capitulaire de Charlemagne(Z)e vi7/w). Le sol
delà Belgique, du Soissonnais, de la Picardie, delà Normandie, de l'Ile-
de-France, de l'Orléanais, de la ïouraine et de l'Anjou, en étail couvert.
Les villœ se composaient presque toujours de deux vastes cours avec des
batimenlsalenlour, simples en épaisseur, n'ayant qu'un rez-de-chaussée;
on communiquait aux diverses salles par un portique ouvert. L'une des
cours était réservée aux seigneurs, c'était la villa urbana; l'autre aux
colons ou esclaves chargés de l'exploitation, on l'appelait villa rustica,
1 De Caumont, Abécédaire; arehit. civile, p. \'x ct<ui\.
1. — ÛO
[ AIlCniTECTURE | — 31^4 —
La villa mérovingienne esl doue la transition entre la villa romaine el l ■
monastère de l'époque carlovingienne (voy. Architecture : Architeci
monastique).
Apres Charlemagne, la féodalité changea bientôt la villa seigneuriale
cMteau fort. Les monastères seuls conservèrent la tradition romaine.
Quant aux villes, elles ne commencèrent à élever des édifices civils qu'après
le grand mouvement des communes des xi* etxif Biècles. Il s'écoula môme
un laps de temps considérable) avant que les nouvelles communes aient pu
acquérir une prépondérance assez grande, établir une organisation assez
complète, pour songer à bâtir des hôtels de ville, des balles, des bourses ou
des marchés. En effet, dans l'histoire de ces communes, passablement
connue aujourd'hui, grâce aux travaux de M. Augustin Thierry, il n'est pas
question de fondation d'édifices de quelque importance. Les bour<;>
affranchis de Vézelay construisent des maisons fortifiées, mais ne paraissent
pas songer à établir dans leur cité la curie romaine, l'hôtel de ville du
moyen âge. « Les habitants des villes, que ce mouvement politique avait
« gagnés, se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché,
« et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns
« les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fit tort à l'un d'entre
« eux ou le traitât désormais en serf. Tous ceux qui s'étaient liés de celte
<( manière prenaient dès lors le nom de communiers ou àejvrég, et, pour
«eux, ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité
« et de dévouement réciproques, exprimés, dans l'antiquité, par le mot
« de citoyen 1 ... Chargés de la tâche pénible d'être sans cesse à la tète du
« peuple dans la lutte qu'il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les
« nouveaux magistrats » (consuls dans les villes du Midi, jurés ou ccfie-
tu'ns dans celles du Nord) « avaient mission d'assembler les bourgeois-
« au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la bannière de la
« commune. Dans ce passage de l'ancienne civilisation abâtardie à une civi-
« lisation neuve et originale, les restes des vieux monuments delà splendeur
« romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des-
« murailles cl des tours qui devaient garantir les villes libres contre l'hos-
« tilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d'Arles, un grand
« nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition
« d'un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des
« mœurs et l'interruption des souvenirs. » Ainsi, à l'origine de ces grandes
luttes, c'est Yéglise qui sert de lieu de réunion, et le premier acte de
pouvoir est toujours l'érection des murailles destinées à protéger les
libertés conquises. Lorsque les habitants de Reims s'érigèrent en com-
mune, vers 1138,1e grand conseil des bourgeois s'assemblait dans l'église
Saint-Symphorien, et la cloche de la tour de cette église servait de beffroi
communal. « D'autres villes offraient, à la môme époque, l'exemple de cet
« usage introduit par la nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre
1 Lettres surl'hist. de France, par Aug. Thierry, 1842, lettre xm.
— 315 — l ARCHITECTURE ]
« à couvert une assemblée nombreuse. Aussi un des moyens que la puis-
« sance ecclésiastique employait pour gêner l'exercice du droit de com-
« mune, était de faire défense de se réunir dans les églises pour un
<( autre motif que la prière, et de sonneries clochesà une autre heure que
« celles des offices 1 . » Les luttes incessantes des communes du domaine
royal avec le pouvoir féodal, pendant le xir" siècle, et leur prompte déca-
dence dès que le pouvoir royal se constitua sur des bases durables, au com-
mencement du xnr siècle, ne permirent pas aux villes telles que Noyon,
le Mans, Laon, Sens, Reims, Cambrai, Amiens, Soissons, etc., d'élever de
grands édifices municipaux autres que des murailles de défense et des
beffrois. Le beffroi était le signe le plus manifeste de l'établissement de la
commune, le signal qui annonçait aux bourgeois l'ouverture des assem-
blées populaires, ou les dangers auxquels la cité se trouvait exposée
(voy. Beffroi). Mais les communes de Flandre, du Brabant, ou du midi de
la France, qui conservèrent leurs franebises jusqu'au \\T siècle, eurent le
loisir de construire de grands édifices municipaux dès la fin du XII e siècle,
et surtout pendant les xm e et xiv e siècles. Plusieurs de ces édifices exis-
tent encore en Belgique ; mais dans le midi de la France, ils ont tous été
détruits pendant les guerres religieuses du XVI e siècle. Nous n'en connais-
sons qu'un seul encore debout dans une des petites villes du comté de
Toulouse, Saint-Antonin, située à quelques lieues au nord-ouest de Mon-
tauban (voy. Hùtel de ville). Il en est de même des balles, bourses; nous
ne possédons, en France, qu'un très-petit nombre de ces édifices, et en-
core ne se sont-ils conservés que dans des villes de peu d'importance;
tandis qu'en Belgique les villes de Bruges et d'Ypres, de Gand, de Lou-
vain, deMaliues, d'Anvers ont eu le bon esprit de préserver de la destruc-
tion ces précieux restes de leur grandeur pendant les xnr et XV e siècles
<voy. Hôtel de ville).
Pendant les xi e , xu% xiu c et XIV" siècles, un grand nombre d'hôpitaux
furent fondés. Les évoques et les établissements religieux furent des pre-
miers à offrir des refuges assurés et rentes aux malades pauvres. Les pes-
tes étaient fréquentes au moyeu âge, dans des villes non pavées, resser-
rées entre des murailles d'autant moins étendues que leur construction
occasionnait des dépenses considérables. Les guerres avec l'Orient avaient
introduit la lèpre en Occident. Beaucoup de monastères et de châteaux
avaient établi, dans leur voisinage, des léproseries, des maladreries, qui
n'étaient que de petits hôpitaux entretenus par des religieux. Les moines
augustins (hospitaliers) s'étaient particulièrement attachés au service îles
malades pauvres, et dès le XII" siècle un grand nombre de maisons hospi-
talières des grandes villes étaient desservies par des religieuses augus-
lines. Desimpies particuliers, « meuz de pitié », comme dit le 1'. Dubreul,
abandonnaient des propriétés aux pauvres malades « passans par la ville »;
ils les dotaient, et bientôt ces maisons, enrichies de dons, pourvues de
1 Lettres sur l'hist. de France, par Auj. Thierry, 1842, lettre xx.
[ AtlCniTECTURE 1 — 316 —
privilèges accordés par les évoques, les princes séculiers et le- papes, de-
venaient de grands établissements, quisesontconservésjusqu'à dos jours,
respectés par tous les pouvoirs et à travers toutes les révolution-, liais
c'est à partir du xn* siècle que les hôpitaux sont construits suivant un
programme arrêté. C'étaient de grandes salles voûtées, hautes, aérées,
souvent divisées par une ou plusieurs rangée-, de colonnes. A l'une des
extrémités était un vestibule, ou quelquefois un simple porche ou auvent;
à l'autre bout, une chapelle. En aile, une of'licinc, pharmacie ; puis les
cellules des religieux ou religieuses, leur réfectoire, leur cuisine. Souvent
un cloître et une église complétaient cet ensemble de bâtiments presque
toujours entourés d'une muraille (voy. Hôtel-Dieu). Des jardins étaient,
autant qu'il se pouvait faire, annexés à l'établissement.
Ces maisons, dans certains cas, ne servaient pas seulement de refuges
aux malades, mais aussi aux pauvres sans asile. On lit dans l'ouvrage du
P. Dubreul cepassage touchant l'hôpital Sainte-Catherine, primitivement
Sainte-Opportune, fondé en la grande rue Saint-Denis, à Paris : « Est à
«noter que audit hospital il yaunze religieuses qui vivent et tiennent la
« reiglede monsieursainct Augustin, laquelle en leur profession elles font
«sermentde garder, et sont subjetes à monsieur l'évêque de Paris, lequel
« les visite par lui et ses vicaires, et font leur profession entre ses mains,
« et a estably et confirmé leurs statuts. Plus elles font les trois vœux de
« religion, et vivent eomme es autres maisons réformées, hormis qu'elles
(( n'ont cloistre ni closture à cause de l'hospitalité, et qu'elles sont ordi-
« nairement autour des pauvres, lesquels elles sont tenues de penser.
<( Elles mangent en commun... lesdites religieuses sont subjetes et tenues
« de recevoir toutes pauvres femmes et fdles par chascune nuict, et les
<( héberger par trois jours consécutifs; et pour se faire, garnir de linges
« et couvertures quinze grands licts, qui sont en deux grandes salles bas-
ce ses dudit hospital, et ont lesdites religieuses le soin de les penser, traic-
« ter et chauffer de charbon, quand la saison le requiert. Aucune fois les
« licts sont si plains, que aucunes desdites femmes et fdles sont contrainc-
<( tes coucher entre les deux portes de la maison, où on les enferme de
« peur qu'elles ne facent mal, ou qu'il ne leur advienne inconvénient de
<( nuict. Plus elles sonttenues de recueillir en ladite maison tous ies corps
« morts es prisons, en la rivière et par la ville, et aussi ceux qui ont esté
« tuez par ladite ville. Lesquels le plus souvent on apporte tous nuds, et
<( néantmoins elles les ensevelissent de linges et suaires à leurs despens,
« payent le fossoyeur et les font enterrer au cimetière des Saincts-lnno-
« cens. Lesquels quelquefois sont en si grande quantité, qu'il se trouve
« par acte signé des greffiers de justice, avoir esté portez en ladite mai-
ce son en moins de quatorze mois, quatre-vingt-dix-huict corps morts... 1 ))
De toute ancienneté, conformément aux usages chrétiens, on enterrait
les morts autour des églises, si ce n'est les hérétiques, les juifs et les
1 Dubreul, Antiquités de la ville de Paris, liv. III.
— 317 — [ AftCaiTSCTUttE ]
excommuniés. Les grands personnages avaient leur sépulture sous le pavé
même îles églises ou des cloîtres. Mais, dans des villes populeuses, sou-
vent les églises se trouvaient tellement entourées d'habitations particu-
lières, (ju'il n'était pas possible de conserver un espace convenable aux
sépultures; delà l'établissementde charniers ou cimetières spéciaux pro-
che de quelques églises, autour desquelles alors on réservait de vastes
espaces libres. Tels étaient les cimetières des Saints-Innocents à Paris, de
Saint-Denis à Amiens, etc. Lorsque l'édilité commença de s'établir dans
les grandes villes, que l'on prit pendant les xm e etxiv 6 sièclesdes mesures
de salubrité et de police urbaine, on entoura les champs des morts de
clôtures avec portiques, formant de vastes cloîtres sous lesquels s'élevè-
rent des monuments destinés à perpétuer le souvenir des nobles ou den d'escaliers avis auxquels on n'accédait que par des
î. — M
t ARCniTECTUHE ] — 322 —
détours connus des familiers. L'influence de la demeure féodale, de la for-
teresse, se faisait sentir dans ces constructions, qui du reste, à l'extérieur
présentaient toujours une apparence fortifiée. La maison du riche bour-
geois possédait une cour et un bâtiment sur la rue. Au rez-de-chaussée,
des boutiques, une porte charretière, et une allée conduisant à un escalier
droit. Au premier étage, la salle, lieu de réunion de la famille pour les
repas, pour recevoir les hôtes; en aile, sur la cour, la cuisine et ses dépen-
dances, avec son escalier à vis bâti dans l'angle. Au deuxième étage, les
chambres à coucher, auxquelles on n'accédait que par l'escalier à vis de la
cour, montant de fond;car l'escalier droit, ouvert sur la rue, ne donnait
accès que dans la salle où l'on admettait les étrangers. Sous les combles,
des galetas pour les serviteurs, les commis ou apprentis; des greniers
pour déposer les provisions. L'escalier privé descendait dans les caves
du maître, lesquelles, presque toujours creusées sous le bâtiment des
cuisines en aile, n'étaient pas en communication avec les caves afférentes
à chaque boutique. Dans la cour, un puits, un appentis au fond pour les
provisions de bois, quelquefois une écurie, une buanderie et un fournil.
Ces maisons n'avaient pas leur pignon sur la rue, mais bien l'égout des
toits, qui, dans les villes méridionales surtout, était saillant, porté sur les
abouts des chevrons maintenus par des liens. Ces dessous de chevrons
et les façades elles-mêmes, surtout lorsqu'elles étaient de bois, recevaient
des peintures. Quanta la maison du petit bourgeois, elle n'avait pas de
cour particulière, et présentait, surtout à partir du xiv a siècle, son pignon
sur la rue; elle ne se composait, à rez-de-chaussée, que d'une boutique
et d'une allée conduisant à l'escalier droit, communiquant à la salle,
laquelle remplissait tout le premier étage. La cuisine était voisine de cette
salle, donnant sur une cour commune et formant bûcher ouvert au rez-
de-chaussée. On accédait aux étages supérieurs par un escalier privé,
souvent en encorbellement sur la cour commune. Ainsi, chez le bourgeois
comme chez le noble, la vie privée était toujours soigneusement séparée
de la vie publique. Dans le palais, les portiques, la grand'salle, la salle
des gardes, étaient accessibles aux invités; dans la maison, c'était la bou-
tique et la salle du premier étage; tout le reste du logis était réservé à la
famille; les étrangers n'y pénétraient que dans des cas particuliers.
Dans les villes, chaque famille possédait sa maison. La classe bourgeoise
ne se divisait pas, comme aujourd'hui, en propriétaires, rentiers, com-
merçants, industriels, artistes, etc.; elle ne comprenait que les négociants
et les gens de métier. Tous les hommes voués à l'état militaire permanent
se trouvaient attachés à quelque seigneur, et logeaient dans leurs de-
meures féodales. Tous les commis marchands, apprentis et ouvriers,
logeaient chez leurs patrons. II y avait peu de locations dans le sens ac-
tuel du mot. Dans les grandes villes, et surtout dans les faubourgs, des
hôtelleries, véritables garnis, recevaient les étrangers, les écoliers, les
aventuriers, les jongleurs, et tous gens qui n'avaient pas d'établissement
fixe. Là on trouvait un gîte au jour, à la semaine ou au mois. C'était de
— 323 — [ ARCH1TECTUHL ]
ces maisons, mal famées pour la plupart, que sortaient, dans les temps
de troubles, ces flots de gens sans aveu qui se répandaient dans les rues,
et donnaient fort à faire à la police municipale, royale ou seigneuriale.
■C'était là que les factions qui se disputaient le pouvoir allaient recruter
leurs adhérents. L'Université renfermait un grand nombre de ces garnis
dès le xu e siècle, et ce fut en grande partie pour prévenir les abus et les
désordres qui étaient la conséquence d'un pareil état de choses, que beau-
coup d'établissements monastiques etdes évoques fondèrent, sur la mon-
tagne Sainte-Geneviève, des collèges, dans l'enceinte desquels la jeunesse
trouvait, en môme temps que l'instruction, des demeures convenables et
soumises à un régime régulier. Les cloîtres des cathédrales avaient pré-
cédé ces établissements, et derrière leurs murs les professeurs comme
les écoliers pouvaient trouver un asile. Abailard loue un logis au cha-
noine Fulbert, dans le cloître Notre-Dame.
Mais il est certain que dans les grandes villes, à une époque où les
classes de la société étaient tellement distinctes, il devait se trouver une
quantité de gens qui n'étaient ni nobles, ni religieux, ni soldats à solde,
ni marchands, ni artisans, ni écoliers, ni laboureurs, et qui formaient
une masse vagabonde, vivant quelque part; sorte d'écume qu'aucun pou-
voir ne pouvait faire disparaître, emplissant même les cités lorsque de
longs malheurs publics avaient tari les sources du travail, et réduit à la
misère un grand nombre de pauvres gens. Après les tristes guerres du
xiv e siècle et du commencement du xv e , il s'était formé à Paris une orga-
nisation de gueux qui avaient des ramifications dans toutes les grandes
villes du royaume. Celte compagnie occupait certains quartiers de la
capitale : la cour du roi François, près du Ponceau ; la cour Sainte-Cathe-
rine, la rue de la Morlellerie, la cour Brisset, la cour Gentien, partie de
la rue Montmartre, la cour delà Jussienne, partie de la rue Saint-IIonoré,
quelques rues des faubourgs Saint-Germain et Saint-Marceau et la butte
Saint-ltoch. Mais le siège principal de cette gueuserie était la cour des
Miracles. « Elle consiste, dit Sauvai », en une place d'une grandeur très-
« considérable, et en un très-grand cul-de-sac puant, boueux, irrégulier,
«qui n'est point pavé. Autrefois il confinoit aux dernières extrémités de
« Paris... Pour y venir, il se faut souvent égarer dans de petites rues vi-
ce laines, puantes, détournées ; pour y entrer, il faut descendre une assez
« longue pente de terre tortue, raboteuse, inégale. J'y ai vu une maison
<( de boue à demi enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourri-
ci ture, qui n'a pas quatre toises en quarré, et où logent néanmoins plus
« de cinquante ménages, chargés d'une foule de petits enfants légitimes,
« naturels et dérobés. On m'assura que dans ce petit logis et dans les
« autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes
« sur les autres. Quelque grande que soit à présent cette cour, elle l'étoit
« autrefois beaucoup davantage : d'un côté elle s'étendoit jusqu'aux
» Tome 1 er , p. 510 et suiv.
[ ARCHITECTURE 1 — '6lk —
«anciens remparts appelés aujourd'hui la rue Neuve-Saint-Sauveur ; de
«l'autre, elle couvroit une partie du monastère des Filles-Dieu, avant
« qu'il passût à l'ordre de Fontevrault; de l'autre, elle étoit bordée de
n maisons qu'on a laissées tomber en ruine, et dont on a fait des jardins ;
« et de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs,
<(difformes, faits de terre et de boue, et tous pleins de mauvais pauvres.
:< Quand, en 1630, on porta les fossés et les remparts de la porte Saint-
ce Denys au lieu où nous les voyons maintenant, les commissaires députée
« à la conduite de cette entreprise résolurent de traverser la cour des
« Miracles d'une rue qui devoit monter de la rue Saint-Sauveur à la rue
« Neuve-Saint-Sauveur; mais quoi qu'ils pussent faire, il leur fut impos-
« sible d'en venir à bout: les maçons qui commençoient Ja rue furent
« battus par les gueux, et ces fripons menacèrent de pis les entrepreneurs
« et les conducteurs de l'ouvrage. «Ces réunions de filous, de gens sans
aveu, de soldats congédiés, étaient soumises encore aux xyi 8 et xvn e siè-
cles à une sorte de gouvernement occulte, qui avait ses officiers, ses lois,
qui tenait des chapitres réguliers, où les intérêts de la république étaient
discutés et des instructions données aux diverses provinces. Cette popu-
lation de vagabonds avait une langue particulière, un roi qui prenait le
nom de grand Coësre, et formait la grande congrégation des Argotiers,
divisée en Cagoux, Archisuppôts de l'argot, Orphelins, Marcandiers,
Itifodés, Malingreux etCapons, Piètres, Polissons, Francmitoux, Gallois,
Sabouleux, Hubins, Coquillarts, Courteaux de boutanche, Narquois.
Ainsi partout, dans le moyen âge, pour le bien comme pour le mal,
l'esprit de corporation se faisait jour, et les hommes déclassés, qui ne
pouvaient trouver place dans les associations régulières, obéissaient même
à ce grand mouvement des populations vers l'unité, de réaction contre
les tendances féodales. (Voy. Corporation.)
La puissance des corps de métiers et de marchands, les droits et privi-
lèges dont ils jouissaient dès le xn e siècle, les monopoles qui les rendaient
maîtres exclusifs de l'industrie, du commerce et delà main-d'œuvre; l'or-
ganisation des armées, qui le lendemain des guerres laissait sur les routes
des milliers de soldats sans paye, sans patrie, avaient dû singulièrement
développer ces associations de vagabonds, en lutte permanente avec la
société. Les maisons de refuge, fondées par les moines, par les évêques,
les rois et même de simples particuliers, pour soulager la misère et re-
cueillir les pauvres, à peine suffisantes dans les temps ordinaires, ne pou-
vaient, après de longs troubles et des guerres interminables, offrir des
asiles à tant de bras inoccupés, à des hommes qui avaient pris des habi-
tudes de pillage, dégradés parla misère, n'ayant plus ni famille ni foyer.
Il fallut un long temps pour que l'on pût guérir cette plaie sociale du
paupérisme organisé, armé pour ainsi dire; car, pendant le xvi e siècle,
les guerres de religion contribuèrent à perpétuer cette situation. Ce ne fut
que pendant le xvu e siècle, quand la monarchie acquit une puissance
inconnue jusqu'alors, que, par une police unique et des établissements
— 325 — [ ARCHITECTURE ]
de secours largement conçus, on put éteindre peu à peu ces associations
de la misère et du vice. C'est dans cet esprit que nos grands hôpitaux
furent rebâtis pour centraliser une foule de maisons de refuge, des mala-
dreries, des dotations, disséminées dans les grandes villes; que l'hôpital
central des Invalides fut fondé ; que la Salpêtrière, maison de renfermement
des pauvres, comme l'appelle Sauvai, fut bâtie.
Le morcellement féodal ne pouvait seconder des mesures d'utilité géné-
rale ; le système féodal est essentiellement égoïste : ce qu'il fait, il le fait
pour lui et pour les siens, a l'exclusion de la généralité. Les établissements
monastiques eux-mêmes étaient imbus, jusqu'à un certain point, de cet
esprit exclusif, car, comme nous l'avons dit, ils tenaient aux habitudes
féodales comme propriétaires fonciers. Les ordres mendiants s'étaient
élevésavec desidées complètement étrangères aux mœurs de la féodalité;
mais, devenus riches possesseurs de biens-fonds, ils avaient perdu de vue
le principe de leur institution ; séparés, rivaux môme, ils avaient cessé,
dès la lin du xm e siècle, de concourir vers un but commun d'intérêt gé-
néral ; non qu'ils ne rendissent, comme leurs prédécesseurs les bénédic-
tins, d'éminents services, mais c'étaient des services isolés. Il appartenait
à la centralisation politique, à l'unité du pouvoir monarchique, de créer
de véritables établissements publics, non plus pour telle ou telle bourgade,
pour telle ou telle ville, mais pour le pays. Ne nous étonnons donc point
de ne pas trouver, avant le xvi e siècle, de ces grands monuments d'uti-
lité générale, qui s'élèvent à partir du xvn e siècle, et qui font la véritable
gloire du siècle de Louis XIV. L'état du pays, avant cette époque, ne com-
portait pas des travaux conçus avec grandeur, exécutés avec ensemble et
produisant des résultais réellement efficaces. Il fallait que l'unité du pou-
voir monarchique ne fût plus contestée pour faire passer un canal à lia-
vers trois ou quatre provinces ayant chacune ses coutumes, ses préjugés
et ses privilèges ; pour organiser sur toute la surface du territoire un sys-
tème de casernement des troupes, d'hôpitaux pour les malades, de ponts,
d'cndiguement des rivières, de défense des ports contre les envahissements
de la mer. Mais si le pays gagnait en bien-être et en sécurité à l'établis-
sement de l'unité gouvernementale, il faut convenir que l'art y perdait,
tandis que le morcellement féodal était singulièrement propre à son
développement. Un art officiel n'est plus un art, c'est une formule ; l'art
disparaît avec la responsabilité de l'artiste.
L'architecture nationale, religieuse et monastique s'éteignit avec le
xv e siècle, obscurément ; l'architecture civile avec la féodalité, mais en
jetant un vif éclat. La renaissance, qui n'ajouta rien à l'architecture reli-
gieuse et ne fit que précipiter sa chute, apporta dans l'architecture civile
un nouvel élémentassez vivace pour la rajeunir. Jusqu'alors, dans les con-
structions civiles, on semblait ne tenir aucun compte de la symétrie, de
l'ordonnance générale des plans. Plusieurs causes avaient éloigné les
esprits de l'observation des règles que les anciens avaient généralement
adoptées, autant que cela était raisonnable, dans l'ensemble de leurs bà-
[ AKC11ITECTURE 1 — .'',26 —
Liments. La première était ce type de la villa romaine suivi dans les pre-
mières habitations seigneuriales ; or la villa antique, habitation rurale,
ne présentait pas dans son ensemble des dispositions symétriques. La se-
conde était la nécessité, dans des habitations fortifiées la plupart du temps,
de profiter des dispositions naturelles du terrain, de soumettre la posi-
tion des bâtiments aux besoins de la défense, auxservices divers auxquels
il fallait satisfaire. La troisième, l'excessive étroitesse et l'irrégularité des
terrains livrés aux habitations particulières dans des villes populeuses,
enserrées entre des murailles d'autant plus faciles à défendre qu'elles
offraient un moins grand périmètre. C'est ainsi que les lois de la symé-
trie, lois si ridiculement tyranniques de nos jours, n'avaient jamais exercé
leur influence sur les populations du moyen âge, surtout dans des con-
trées où les traditions romaines étaient effacées. Mais quand, au com-
mencement du xvi e siècle, l'étude de l'antiquité et de ses monuments ht
connaître un grand nombre de plans d'édifices romains où les lois de la
symétrie sont observées; les châteaux féodaux, où les bâtiments semblent
placés pêle-mêle suivant les besoins, dans des enceintes irrégulières; les
maisons, palais et monuments publics élevés sur des terrains tracés par
le hasard, parurent aux yeux de tous des demeures de barbares. Avec la
mobilité qui caractérise l'esprit français, onse jeta dans l'excès contraire,
et l'on voulut mettre de la symétrie même dans les plans d'édifices qui,
par leur nature et la diversité des besoins auxquels ils devaient satisfaire,
n'en comportaient aucune. Nombre de riches seigneurs ss firent élever
des demeures dont les plans symétriques flattent les yeux sur le papier,
mais sont parfaitementincommodes pour l'habitation journalière. Les mai-
sons des bourgeois conservèrent plus longtemps leurs dispositions sou-
mises aux besoins, et ce ne fut guère qu'au xvn e siècle qu'elles commen-
cèrent, elles aussi, à sacrifier ces besoins aux lois quelque peu vaines de
la symétrie. Une fois dans cette voie, l'architecture civile perdit chaque jour
de son originalité. De l'ensemble des plans cette mode passa dans la dispo-
sition des façades, dans la décoration, et il ne fut plus possible de juger
dans un édifice, quel qu'il fût, du contenu par le contenant. L'architecture,
au lieu d'être l'enveloppe judicieuse des divers services qui constituent une
habitation, imposa ses lois, ou ce qu'on voulut bien appeler ses lois, aux
distributions intérieures; comme si la première loi en architecture n'é-
tait pas une soumission absolue aux besoins ! comme si elle était quelque
chose en dehors de ces besoins ! comme si les formes purement conven-
tionnelles qu'elle adopte avaient un sens, du moment qu'elles gênent au
lieu de protéger ! Cependant l'architecture civile de la renaissance, sur-
tout au moment où elle naît et commence à se développer, c'est-à-dire de
1500 à 1550, conserve presque toujours son caractère d'habitation ou d'é-
tablissement public, si franchement accusé pendant la période gothique.
L'élément antique n'apporte guère qu'une enveloppe décorative ou un
besoin de pondération dans les dispositions des plans; et il faut dire que,
5(?us ce double point de vue, l'architecture civile de la renaissance fran-
— 327 — [ ARCHITECTURE ]
çaise se montre bien supérieure à celle adoptée en Italie. Les grands ar-
chitectes français du xv e siècle, les Philibert Delorme, les Pierre Lescaut,
les Jean Bullant, surent allier avec une adresse remarquable les vieilles
et bonnes traditions des siècles antérieurs avec les formes nouvellement
admises. S'ils employèrent les ordres antiques et s'ils crurent souvent
imiter les arts romains, ils respectèrent dans leurs édifices les besoins de
leur temps et se soumirent aux exigences du climat et des matériaux. Ce
ne fut que sous Louis XIV que l'architecture civile cessa de tenir compte
de ces lois si naturelles et si vraies, et se produisit comme un art abstrait,
agissant d'après des règles toutes conventionnelles en dehors des mœurs
et des habitudes de la civilisation moderne. (Voy. Maison, Palais.)
Architecture militaire. — Lorsque, à titre d'auxiliaires de l'empire
ou autrement, les barbares firent irruption dans les Gaules, quelques villes
possédaient encore leurs* fortifications gallo-romaines; celles qui n'en
étaient point pourvues se hâtèrent d'en élever avec les débris des monu-
ments civils. Ces enceintes, successivement forcées et réparées, furent
longtemps les seules défenses des cités, et il est probable qu'elles n'étaient
point soumises à des dispositions régulières et systématiques, mais qu'elles
étaient construites fort diversement, suivant la nature des lieux, des ma-
tériaux, ou d'après certaines traditions locales que nous ne pouvons
apprécier aujourd'hui, car de ces enceintes il ne nous restequedes débris,
des soubassements modifiés par des adjonctions successives.
Les Visigoths s'emparèrent, pendant le v e siècle, d'une grande partie
des Gaules ; leur domination s'étendit, sous Vallia, de la Narbonnaise
à la Loire. Toulouse demeura quatre-vingt-neuf ans la capitale de ce
royaume, et pendant ce temps la plupart des villes de la Septimanie furent
fortifiées avec grand soin et eurent à subir des sièges fréquents. Narbon ne,
Béziers, Agde, Carcassonne, Toulouse, furent entourées de remparts
formidables, construits d'après les traditions romaines des bas temps, si
l'on en juge par les portions importantes d'enceintes qui entourent en-
core la cité de Carcassonne. Les Visigoths, alliés des Romains, ne faisaient
que perpétuer les arts de l'empire, et cela avec un certain succès. Quant
aux grands, ils avaient conservé les habitudes germaines, et leurs établis-
sements militaires devaient ressemblera des camps fortifiés, entourés de
palissades, de fossés et de quelques talus de terre. Le bois joue un grand
rôle dans les fortifications des premiers temps du moyen âge. Et si les
races germaines qui occupèrent les Gaules laissèrent aux Gallo-Romains
le soin d'élever des églises, des monastères, des palais et des édifices pu-
blics, ils durent conserver leurs usages militaires en face du peuple au milieu
duquel ils s'établissaient. Les Romains eux-mêmes, lorsqu'ils faisaient la
guerre sur des territoirescouverts de forôts. comme la Germanie et la Gaule,
élevaient souvent des remparts de bois, sortes de logis avancés en dehors
des camps, ainsi qu'on peut le voir dans les bas-reliefs de la colonne Tra-
jane (fig. 1). Dès l'époque de César, les Celtes, lorsqu'ils ne pouvaient tenir
la campagne, mettaient les femmes, les enfants, et ce qu'ils possédaient de
[ ARCHITECTURE 1 — 328 —
plus précieux, à l'abri des attaques de l'ennemi derrière des fortifications
faites de bois, de terre et fie pierre. « Ils se servent », dit César daiH
Commentaires, « de pièces de bois droites dans toute leur longueur, les
« placent à une distance de deux pieds l'une de l'autre, les fixent trans-
« versalemcnt par des troncs d'arbres et remplissent de terre les vides. Sur
« cette première assiette, ils posent une assise de gros fragments de ro«
« chers, et, lorsque ceux-ci sont bien joints, ils établissent un nouveau
«radier de bois disposé comme le premier, de façon que les rangs de bois
« ne se touchent point et ne portent que sur les assises de rochers intér-
êt posés. L'ouvrage est ainsi monté à hauteur convenable. Cette construi-
te tion, par la variété de ses matériaux, composée de bois et de pierres
« formant un parement régulier, est bonne pour le service et la défense
« des places, car les pierres qui la composent empêchent les bois de brû-
« 1er, et les arbres ayant environ quarante pieds de longs, liés entre eux
« dans l'épaisseur de la muraille, ne peuvent être rompus ou désassem-
« blés que très-difficilement '. »
Les Germains établissaient aussi des remparts de bois couronnés de
parapets d'osier. La colonne Antonine, à Rome, nous donne un curieux
exemple de ces sortes de redoutes de campagne (fig. 2). Mais ce n'étaient là
probablement que des ouvrages faits à la hâte. On voit ici l'attaque de ce
fort par les soldats romains. Les fantassins, pour pouvoir s'approcher du
rempart, se couvrent de leurs boucliers et forment ce que l'on appelait
la tortue : appuyant le sommet de ces boucliers contre le rempart, ils pou-
vaient saper sa base ou y mettre le feu, à l'abri des projectiles 2 . Les assiégés
jettent des pierres, des roues, des épées, des torches, des pots-à-feu sur
la tortue, et des soldats romains tenant des tisons enflammés semblent
attendre que la tortue se soit approchée complètement du rempart, pour
passer sous les boucliers et incendier le fort. Dans leurs camps retranchés,
1 Caesar. Bell, gall., lib. VII, cap. xxm.
2 Les boucliers en forme de portion de cylindre étaient réservés pour ce genre
d'attaque.
329 — [ ARCniTECTUHJi ]
les Romains, outre quelques ouvrages avancés construits en bois, éle-
vaient souvent, le long des remparts, de distance en distance, des échâ-
&CA&Û.SC
faudages de charpente qui servaient, soit à placer des machines destinées
à lancer des projectiles, soit de tours de guet pour reconnaître les appro-
ches de l'ennemi. Les bas-reliefs de la colonne Trajane présentent de nom-
breux exemples de ces sortes de constructions (fig. 3). Ces camps étaient
de deux sortes : il y avait des camps d'été, castra œstiva, logis purement
provisoires, que l'on élevait pour protéger les haltes pendant le cours de
L — 1x2
[ ARCKITECTURE j — 330 —
la campagne, etqui ne se composaient que d'un fossé peu profond et
d'un rang de palissades plantées sur une petite escarpe; puis les camps
d'hiver ou fixes, castra hiberna, castra stativa, qui étaient défendus par
un fossé large et profond, par un rempart de terre gazonnée ou de pierre,
flanqué de tours; le tout était couronné de parapets crénelés ou de pieux
reliés entre eux par des longrines ou des liens d'osier. L'emploi des
tours rondes ou carrées dans les enceintes fixes des Komains était gé-
néral, car, comme le dit Yégèce, « les anciens trouvèrent que l'enceinte
«d'une place ne devait point être sur une môme ligne continue, à cause
«des béliers qui battraient trop aisément en brèche; mais, par le
« moyen des tours placées dans le rempart assez près les unes des autres,
«leurs murailles présentaient des parties saillantes et rentrantes. Si les
« ennemis veulent appliquer des échelles, ou approcher des machines
<( contre une muraille de cette construction, on les voit de front, de re-
« vers et presque par derrière; ils sont comme enfermés au milieu des
« batteries de la place qui les foudroient. » Dès la plus haute antiquité,
l'utilité des tours avait été reconnue afin de permettre de prendre les
assiégeants en flanc lorsqu'ils voulaient battre les courtines.
Les camps fixes des Romains étaient généralement quadrangulaires,
avec quatre portes percées dans le milieu de chacune des faces. La porte
principale avait nom prétorienne, parce qu'elle
s'ouvrait en face du prœtorium, demeure du
général en chef; celle en face s'appelait dé-
cumane; les deux latérales étaient désignées
ainsi : principalis dextra et princi palis sinistra.
Des ouvrages avancés, appelés antemuralia,
procastria, défendaient ces portes ». Les offi-
ciers et soldats logeaient dans des huttes de
terre, de brique ou de bois, recouvertes de
chaume ou de tuiles. Les tours étaient munies
de machines propres à lancer des traits ou
des pierres. La situation des lieux modifiait
souvent cette disposition quadrangulaire, car,
comme l'observe judicieusement Vitruve à
propos des machines de guerre (chap. xxii) : ;
« Pour ce qui est des moyens que les assiégés
« peuvent employer pour se défendre, cela ne
« se peut pas écrire. » :
La station militaire de Famars, en Belgique -
[FanumMartis), donnée dans l' Histoire de l'ar-
chitecture en Belgique, et dont nous reproduisons ici le plan (fig. U),
présente une enceinte dont la disposition ne se rapporte pas aux plans
1 Godesc. Stewechii Conject. ad Sexti Jul. Frontini libr. Stratagem., p. Û05. Lugd.
Batav., 1592, in-12.
Bfc A
— 331 — f ARCniïECTURE ]
ordinaires des camps romains; il est vrai que cette fortification ne sau-
rait être antérieure au m* siècle '. Quant au mode adopté par les Ro-
mains dans la construction de leurs fortifications de villes, il consistait
en deux forts parements de maçonnerie séparés par un intervalle de
vingt pieds ; le milieu était rempli de terre provenant des fossés et de
biocaille bien pilonnées, et formant un chemin de ronde légèrement in-
cliné du côté delà ville pour l'écoulement des eaux; la paroi extérieure,
s'élevant au-dessus du ehe- c
min de ronde, était épaisse
et percée de créneaux;
celle intérieure était peu
élevée au-dessus du sol de
la place, de manière à ren-
dre l'accès des rempart
facile au moyen d'emmar-
chements (fig. 5) ' 2 .
Le château Narbonnais
de Toulouse, qui joue un
si grand rôledanst'histoire
de cette ville depuis la
domination des Visigoths
jusqu'au xvi e siècle paraît
avoir été construit d'après
ces données antiques. Il se composait « de deux grosses tours, l'une au
« midi, l'autre au septentrion, bâties de terre cuite et de cailloux avec
« de la chaux, le tout entouré de grandes pierres sans mortier, mais cram-
« ponnées avec des lames de fer scellées de plomb. Le château était élevé
« sur la terre de plus de trente brasses, ayant vers le midi deux portails de
« suite, deux voûtes de pierres de taille jusqu'au sommet; il y en avait
« deux autres de suite au septentrion et sur la place du Salin. Par le der-
«nier de ces portails, on entrait dans la ville, dont le terrain a été haussé
« de plus de douze pieds.... On voyait une tour carrée entre ces deux tours
« ou plates-formes de défense, car elles étaient terrassées et remplies de
«terre, suivant Guillaume de Puylaurens, puisque Simon de Montfort
« en fit enlever toutes les terres qui s'élevaient jusqu'au comble 3 . »
L'enceinte visigothedelacité deCarcassonne nous a conservé des dis-
positions analogues et qui rappellent celles décrites par Végôce. Le sol
de la ville est beaucoup plus élevé que celui du dehors et presque au
niveau des chemins de ronde. Les courtines, fort épaisses, sont compo-
sées de deux parements de petit appareil cubique, avec assises alternées
de brique ; le milieu est rempli non de terre, mais de blocage maçonné
à la chaux. Les tours s'élevaient au-dessus des courtines, et leur com-
munication avec celles-ci pouvait être coupée, de manière à faire de
' Voy. But. de l'arehit. en Belgique, par A. G. B. Schaycs, t. I, p. 203 (Bruxelles).
i Vc^ècc, lib. III, cap. m, lit. : Quemadmodum mûris terra jungatur egesta.
2 Annales de la ville de Toulouse. Paris, 1771, t. I, p. û3G. ' "
[ ARCHITECTURE ] 332
chaque tour un petit forl indépendant; à l'extérieur, ces tours lont
cylindriques, et du cùté de Ja ville elles sont carrées; leur souche porte
également du côté de la campagne sur une base cubique'. Nous donnons
ici(fig. 6j le plan d'une de ces tours avec les courtines: A est le plan du
i ez-de-chaussée j B, le plan du premier étage au niveau des chemins de
ronde. On voitenCet enD les deux fosses pratiquées en avant des portes
de la tour, afin d'intercepter, lorsqu'on enlevait les ponts de bois, la
communication entre la ville ou les chemins de ronde et les étages des
tours. On accédait du premier étage à la partie supérieure crénelée de la
tour par un escalier de bois intérieur posé le long du mur plat. Le sol '
extérieur étant beaucoup plus bas que celui de la ville, le rez-de-chaussée
de la tour était en contre-bas du terre-plein de la cité, et l'on y descen-
dait par un emmarchement de dix à quinze marches. La figure 6 bis fait
1 Ces bases à plans quadrangulaires^ appartiennent aux défenses antérieures romaines.
.__ 333 — [ ARCHITECTURE ]
•voir la tour et ses deux courtines du côté de la ville; les ponts de commu-
nication sont supposés enlevés. L'étage supérieur crénelé est couvert par
un comble, et ouvert du côté de la ville afin de permettre aux défenseurs
de la tour de voir ce qui s'y passe, et aussi pour permettre de monter des,
pierres et toutes sortes de projectiles au moyen d'une corde et d'une pou-
Jie 1 . La figure 6 ter montre cette même tour du côté de la campagne; nous
y avons joint une poterne dont le seuil est assez élevé au-dessus du sol
1 Ces (ours ont été dénaturées en partie au commencement du xn c siècle et après la
prise de Carcassonnc par l'armée de saint Louis. On retrouve cependant sur divers points
les traces de ces interruptions entre la courtiue et les portes des tour.-. (Voyez, pour de
plus amples détails, l'article Toua.J
[ AIICIIITECTHRE | — ZV\ —
pour qu'il faille un escalier volant ou uno échelle ponry accéder '. La po-
terne se trouve défendue, suivant l'usage, par une palissade ou barrière,
chaque porte ou poterne étant munie de ces sortes d'ouvrages.
Conformément à la tradition du camp fixe romain, l'enceinte des villes
du moyen âge renfermait un château ou au moins un réduit qui com-
mandait les murailles; le château lui-même contenait une défense i>olée
plus forte que toutes les autres, qui prit le nom de donjon (voy. ce mot).
Souvent les villes du moyenâge étaientprotégées par plusieurs enceintes,
ou bien il y avait la cité, qui, située sur le point culminant, était en-
tourée de fortes murailles, et, autour, des faubourgs défendus par des
tours et courtines ou de simples ouvrages de terre et de bois avec fossés.
-^fe^Ë3
C S r £ 4i\ £?
Lorsque les Romains fondaient une ville, ils avaient le soin, autant que
faire se pouvait, de choisir un terrain incliné le long d'un fleuve ou d'une
rivière. Quand l'inclinaison du terrain se terminait par un escarpement
du côté opposé au cours d'eau, la situation remplissait toutes les condi-
tions désirables; et pour nous faire mieux comprendre par une figure,
voici (fig. 7) le plan cavalier d'une assiette de ville romaine conforme à ces
données. A était la ville avec ses murs bordés d'un côté par la rivière ;
souvent un pont, défendu par des ouvrages avancés, communiquait à la
rive opposée. En B était l'escarpement qui rendait l'accès de la ville dif-
ficile sur le point où une armée ennemie devait tenter de l'investir ; D, le
château dominant tout le système de défense, et le refuge de la garnison
' Cette poterne existe encore placée ainsi à coté d'une tour et protégée par son flanc
(voy. Poterne}.
— 335 — T ARCHITECTURE ]
dans le cas où la ville tombait aux mains des ennemis. Les points les
plus faibles étaient alors les deux fronts C, C, et c'est laque les murailles
étaient liantes, bien llanquées de tours et protégées par des fossés larges
et profonds. La position des assiégeants, en face de ces deux fronts, n'é-
tait pas très-bonne d'ailleurs, car une sortie les prenant de liane, pour
peu que la garnison fût brave et nombreuse, pouvait les culbuter dans
le lleuve. Dans le but de reconnaître les dispositions des allégeants,
aux angles E, E, étaient construites des tours fort élevées, qui permet-
taient de découvrirau loin les rives du fleuve en aval et en amont, et les
deux fronts C, C. C'est suivant ces données que les villes d'Autun, de
Cahors, d'Auxerre, de Poitiers, de Bordeaux, de Périgucux, etc., avaient
été fortifiées à l'époque romaine. Lorsqu'un pont réunissait, en face du
front des murailles, les deux rives du fleuve, alors ce pont était défendu
par une tète de pont G du côté opposé à la ville. Ces tètes de pont prirent
plus ou moins d'importance : elles enveloppèrent des faubourgs tout
entiers, ou ne furent que des cbàtelets ou de simples barbacanes (voy. ces
mots) '. Des estacades et des tours en regard, bâties des deux côtés du
fleuve en amont, permettaient de barrer le passage et d'intercepter la
navigation en tendant, d'une tour à l'autre, des chaînes ou des pièces de
bois attachées bout à bout par des anneaux de fer. Si, comme à Rome
même, dans le voisinage d'un fleuve il se trouvait une réunion de mame-
lons, on avait le soin, non d'envelopper ces mamelons, mais de faire
passer les murs de défense sur leurs sommets, en fortifiant solidement
les intervalles qui, se trouvant dominés des deux côtés par des fronts,
ne pouvaient être attaqués sans de grands risques. A cet effet, entre les
; mamelons, la ligne des murailles était presque toujours infléchie et con-
cave, ainsi que l'indique le plan cavalier (fig. 8) 2 . Mais si la ville occupait
i A Autun, la tête de poul s'étendait très-loin dans la campagne, de l'autre côte de
l'Arroux. Tout porte à croire que les restes de l'édifice connu sous le nom de temple de
Janus ne sont autre chose que l'ouvrage avancé de cette tète le pont, assez vaste pour
couvrir un grand faubourg.
2 Voyez le plan de Rome.
[ ARCHITECTUBE ] — °>36 —
un plateau (et alors elle n'était généralement que d'une méd'iocre impor-
tunée), on profitait de toutes Les saillies du terrain en suivant ses sinuo-
sités, afin de ne pas permettre aux assiégeants de s'établir au niveau du
pied des murs, ainsi qu'on peut le voir à Langres elà Carcassonne, dont
nous donnons iei (6g. 9; l'enceinte visigothe, nous pourrions dire ro-
maine, puisque quelques-unes de ses tours sont établies sur des souche i
: ; ' ■'■■■' .. : ^'
■J2 ."
romaines. Dans les villes antiques, comme dans la plupart de celles éle-
vées pendant le moyen âge, et comme aujourd'hui encore, le château,
castellum x , était bâti non-seulement sur le point le plus élevé, mais encore
touchait toujours à une partie de l'enceinte, afin de ménager à la garni-
son les moyens de recevoir des secours du dehors si la ville était prise.
Les entrées du château étaient protégées par des ouvrages avancés qui
s'étendaient souvent assez loin dans la campagne, de façon à laisser entre
les premières barrières et les murs du château un espace libre, sorte
de place d'armes qui permettait à un corps de troupes de camperen
dehors des enceintes fixes et de soutenir les premières attaques. Ces re-
tranchements avancés étaient généralement élevés en demi-cercle, com-
i Capdhol, capitol t en langue d'oc.
— 337 — f ARCOITECTUBE J
posés de fosses et de palissades ; les pintes riaient alors ouvertes latérale-
ment, de manière à obliger l'ennemi qui les voulait forcer de se présenter
de liane devant les murs de la place.
Si du iv au v e siècle le système défensif de la fortification romaine
>ïiaii peu modifié, les moyens d'attaque avaient nécessairement perdu de
leurvalenr ; la mécanique jouait un grand rôle dans les sièges des places,
eteet art n'avait pu se perfectionner ni même se maintenirsous la domi-
nation des peuplades barbares au niveau où les Romains l'avaient placé.
Le peu de documents qui nous restent sur les sièges de ces époques accu-
sent une grande inexpérience de la part des assaillants. Il étail toujours
difficile d'ailleurs de tenir des années irrégulières et mal disciplinées
devant une Aille qui résistait quelque temps; et si les sièges trainaienl en
longueur, l'assaillant était presque certain de voir ses troupes se débander
pour aller piller la campagne ; alors la défense l'emportait sur l'attaque et
l'on ne s'emparait pas d'une ville défendue par de bonnes murailles et une
garnison fidèle. Mais peu à peu les moyens d'attaque se perfectionnèrent
ou plutôt furent suivis avec une certaine méthode. Lorsqu'on voulut in-
vestir une place, on établit, ainsi que l'antiquité l'avait pratiqué, deux
lignes de remparts de terre ou de bois, munis de fossés, l'une du côté de
la place, pour se prémunir contre les sorties des assiégés et leur ôter toute
communication avec le dehors, qui est la ligne de contrevallation; l'autre
du côté de la campagne, pour se garder contre les secours extérieurs, qui
est la ligne de circonvallation. On opposa aux tours des remparts attaqués
des tours mobiles de bois plus élevées, qui commandaient les remparts des
assiégés, et qui permettaient de jeter sur les remparts, au moyen de ponts
volants, de nombreux assaillants. Les tours mobiles avaient cet avantage
de pouvoir être placées en face des points faibles de la défense, contre des
courtines munies de chemins de ronde peu épais, et par conséquent n'op-
posant qu'une ligne de soldats contre une colonne d'attaque profonde et se
précipitant sur les murailles de baui en bas. On perfectionna le travail du
mineur et tous les engins propres à battre les murailles; dès lors l'attaque
l'emporta sur la défense. Desinacbinesdeguerre des Romains les armées
des premiers siècles du moyen âge avaient conservé le bélier (mouton en
langue d'oil, ùosson en langue d'oc). Ce fait a quelquefois été révoqué en
doute, mais nous possédons les preuves de l'emploi, pendant les x c , XI e ,
xii', XIV e , xv c et même x\T' siècles, de cet engin propre à battre les mu-
railles. Voici les copies de vignettes tirées de manuscrits de la Bibliothèque
nationale, qui ne peuvent laisser la moindre incertitude sur l'emploi
du bélier. La première (fig. 9 bis) représente l'attaque des palissades ou
des lices entourant une fortification de pierre 1 : on y distingue parfaite-
ment le bélier, porté sur deux roues et poussé par trois hommes qui se
ouvrent de leurs larges ; un quatrième assaillant tient une arbalète.
1 Haimonis Comment, in Ezccli. , Bibliolli. nation,, manuscr. du x" siècle, fonds Saint-
Gcrmaiu, latin, 303.
I. — i3
[ ARCHITECTURE
La seconde (flg. 9 ter) représente l'une des visions d'Ézéchiel ' : ti
béliers munis de roues entourent le prophète 2 . Dans lesiége du château de
Beaucaire par les habitants de celle ville, le bouon est employé (voy. plus
loin le passage dans Lequel il est question decet engin). Enfin, dans les
Chroniques de Froissart, et plus tard encore, au siège de Pavie, sous Fran-
çois 1 er , il est question du bélier. Mais après les premières croisades, les
ingénieurs occidentaux, qui avaient été en Orient à la suite des années,
lu
PÉC-AN.SC.
apportèrent en France, en Italie, en Angleterre et en Allemagne quelques
perfectionnements à l'art delà fortification; le système féodal, organisé,
mettait en pratique les nouvelles méthodes et les améliorait sans cesse,
par suite de son état permanent de guerre. A partir de la fin du xn c siècle
jusque vers le milieu du xiv e , la défense l'emporta sur l'attaque, et cette
situation ne changea que lorsqu'on fit usage de la poudre à canon dans
l'artillerie. Depuis lors, l'attaque ne cessa pas d'être supérieure à la
défense.
Jusqu'au xn e siècle, il ne paraît pas que les villes fussent défendues
1 Bible, n° 6, t. III, Biblioth. nation., anc. fonds latin, manuscr. dux e au xi e siècle.
?s'ous devons ces deux calques à l'obligeance de M. A. Darcel.
2 « .... Figurez un siège en forme contre elle, des forts, des levées de terre, une
«armée qui l'environne, et des machines de guerre autour de ses murs.... Prenez aussi
<t une plaque de fer, et vous la mettrez comme un mur de fer entre vous et la ville ; puis
« regardez la ville d'un visage ferme... » etc. (Ezéchiel, chap. iv, vers. 2 et 3.) Ezéclùcl
lient en effet la plaque de fer, et autour de lui sont des béliers.
— 339 — [ ARCHITECTURE 1
autrement que par des enceintes flanquées de tours : c'était la méthode
romaine; niais alors le sol était déjà couvert de châteaux, cl l'on savait
par expérience qu'un château se défendait mieux qu'une ville. En effet,
aujourd'hui un des principes les plus vulgaires de la fortification consiste
àopposerle plus grand front possible à l'ennemi, parce que le plus grand
front exige une plus grande enveloppe, et oblige les assiégeants à exécuter
des travaux plus considérables et plus longs ; mais lorsqu'il fallait battre
4^~
les murailles de près, lorsqu'on n'employait, pour détruire les ouvrages des
assiégés, que la sape, le bélier, la mine ou des engins dont la portée était
courte ; lorsqu'on ne pouvait donner l'assaut qu'au moyen de ces tours de
bois, ou par escalade, ou encore par des brèches mal faites ou d'un accès
difficile, plus la garnison était resserrée dans un espace étroit, plus elle
avait de forci; : car l'assiégeant,' si nombreux qu'il fût, obligé i\'vn venir
aux mains, ne pouvait avoir sur un point donné qu'une force égale tout au
plus à celle que lui opposait l'assiégé. Au contraire, les enceintes très-
étendues pouvant être attaquées brusquement par une nombreuse armée,
sur plusieurs points à la fois, divisaient les forces des assiégés, exigeaient
[ ARCniTECTDRE | — 3/4') —
une garnison au moins égale à L'armée d'investissement, pour garnir
suffisamment les remparts, et repousser des attaques qui ne pouvaient
être prévues souvent qu'an momenl où elles étaient exécuté*
Pour parer aux inconvénients que présentaient les grands fronts forti-
fiés, vers la fin du xn e siècle on eut l'idée d'établir, en avantdea enceinte
continues flanquées de tours, des fortere liées, véritables forts déta
cliés destinés à tenir l'assaillant éloigné du corps de la place, et à le foi
de donner à ses lignes de contrevallation une étendue telle qu'il eût fallu
une armée immense pour les garder. Avec l'artillerie moderne, la conver-
gence des feux de l'assiégeant lui donne la supériorité sur la divergence
des feux de l'assiégé; mais, avant l'invention des bouches à feu, L'attaque
ne pouvait être que très-rapprochée, et toujours perpendiculaire au dis-
positif dé fensif;i\ y avait donc avantage pour î'as^égé à opposer à l'as-
saillant des points isolés ne se commandant pas les uns les autre-, mai-
bien défendus : on éparpillait ainsi les forces de l'ennemi, en le contrai-
gnant à entreprendre des attaques simultanées sur des points choisis par
l'assiégé et munis en conséquence. Si l'assaillant laissait derrière Lui les
réduits isolés pour venir attaquer les fronts de la place, il devait s'attendre
à avoir sur les bras les garnisons des forts détachés au moment de donner
l'assaut, et sa position était mauvaise. Quelquefois, pour éviter de faire le
siège en règle de chacun de ces forts, l'assiégeant, s'il avait nue armée
nombreuse, élevait des bastilles de pierre sèche, de Lois et de terre,
établissait des lignes de contrevallation autour des forteresses isolée-, et,
renfermant leurs garnisons, attaquait le corps de la place. Toutes les opé-
rations préliminaires des sièges étaient longues, incertaines; il fallait des
approvisionnements considérables de bois, de projectile-, et souvent les
ouvrages de contrevallation, les tours mobiles, les bastilles fixes de bois
et les engins étaient à peine achevés, qu'une sortie vigoureuse des assiégés
ou une attaque de nuit détruisait le travail de plusieurs mois par le
feu et la hache. Pour éviter ces désastres, les assiégés établissaient leurs
lignes de contrevallation au moyen de doubles rangs de fortes palissades
de bois espacés de la longueur d'une pique (trois à quatre mètres), et,
creusant un fossé en avant, se servaient de la terre pour remplir l'inter-
valle entre les palis; ils garnissaient leurs machines, leurs tours de bois
fixes et mobiles de peaux de bœuf et de cheval, fraîches et bouillies, ou
d'une grosse étoffe de laine, afin de les mettre à l'abri des projectiles in-
cendiaires. 11 arrivait souvent que les rôles changeaient, et que les assail-
lants, repoussés par les sorties des garnisons et forcés de se réfugier dans
leur camp, devenaient à leur tour assiégés. De tout temps les travaux
d'approche des sièges ont été longs et hérissés de difficultés; mais alors,
bien plus qu'aujourd'hui, les assiégés sortaient de leurs murailles soit pour
escarmoucher aux barrières et empêcher des établissements fixes, soit pour
détruire les travaux exécutés par les assaillants. Les armées se gardaient
mal, comme toutes les troupes irrégulières et peu disciplinées; on se fiait
aux palis pour arrêter un ennemi audacieux, et chacun se reposant sur son
■ — 3M — [ ARCHITECTURE ]
voisin pour garder 1rs ouvrages, il arrivait fréquemment qu'une centaine de
gens d'armes, sortant de la place au milieu de la nuit, tombaient à l'im-
proviste au cœur de l'armée, sans rencontrer une sentinelle, mettaient
le feu aux machines de guerre, et, coupant les cordes des tentes pour
augmenter le désordre, se retira ienl avant d'avoir tout Le camp sur les liras.
Dans les chroniques des xn% xin* et xiv e siècles, ces surprises se renou-
vellent a chaque instant, et les années ne s'en -ardaient pas mieux le
lendemain. C'était aussi La nuit souvent qu'on essayait, au moyen des
machines de jet, d'incendier les ouvrages de bois des assiégeants ou des
assiégés. Les Orientaux possédaient des projectiles incendiaires qui cau-
saient un grand effroi aux armées occidentales, ce qui fait supposer qu'elles
n'en connaissaient pas la composition, — au moins pendant les croisades
des xn s et xnr siècles, — et ils avaient des machines puissantes ' qui diffé-
raient de celles des ( lecidentaux, puisque ceux-ci les adoptèrent en con-
servant leurs noms d'origine d'engins turcs, de pierrières turques.
On ne peut douter que les croisades, pendant Lesquelles on fit tant de
sièges mémorables, n'aient perfectionné les moyens d'attaque, et que, par
suite, des modifications importantes n'aient été apportées aux défenses
des places. Jusqu'au xiii* siècle, la fortification est protégée par sa force
passive, par la masse et la situation de ses constructions. 11 suffisait de
renfermer une faible garnison dans des tours et derrière des murailles
hautes et épaisses, pour défier longtemps les efforts d'assaillants, qui ne
possédaient (pie des moyens d'attaque très-lai blés. Les châteaux normands,
élevés en si grand nombre par ces nouveaux conquérants, dans le nord-
ouest de la Fiance et en Angleterre, présentaient des masses de construc-
tions qui ne craignaient pas l'escalade à cause de leur élévation, et que la
sape pouvait difficilement entamer. On avait toujours le soin, d'ailleurs,
d'établir, autant (pie faire se pouvait, ces châteaux sur (les lieux élevés, sur
une assiette derochers, de les entourer de fosses profonds, de manière à
rendre le travail du mineur impossible; et comme refuge en cas de sur-
prise ou de trahison, l'enceinte du château contenait toujours un donjon
isolé, commandant tous les ouvrages. entouré lui-même souvent d'un fossé
et d'une muraille [ckemise), et qui pouvait, par sa position et l'élévation
1 « Un soir avint, là où nous guietiens les chas-chatiaus de nuit, que il nous avierent
« un engin que l'en appelé pemerc, ce que il n'avoient encore fait, et mistrenf le feu
« gregoiî en la fonde de l'engin Nostre esteingnour furent appareillié pour estaindre
« le feu; et pour ce que H Sarrazin ne pooient traire à ans, pour les dons eles des
« paveillons que li roys yavoil fait faire, il traioient toul droii vers les nues, si (pie li
» pylel (dards) leur cbeoient tout droit vers ans. La manière don feu gregois estoit leiv.
«que il venoil bien devant aus-i gros comme un tonniausde verjus, et la queue don feu
«qui partoit de li, estoit bien aussi grans comme uns gratis glaives. Il laisoit tel noise ou
« venir, que il sembloil que ce fast la foudre don ciel Trois foi/, mais geterent le
« feu gregois, eeli soir, et le nous lancierent quatre foi/, à l'arbalestre a tour i [Mém. de
J sire deJoinvilie, publ. par M. Nat, de Wailly, 1858.)
[ ARCHITECTUBE 1 — : >'i- —
de ses murs,permettre à quelques hommes de tenir en échec de nombreux
assaillants.Mais,après les premières croisades.et lorsque le système fé »dal
eut mis entre les mains de quelques seigneurs une puissance presque égale
à celle du roi, il fallut renoncer à la fortification passive et qui ne se
défendait guère que par sa masse, pour adopter un système de fortification
donnante la défense une activité égale à celle de l'attaque, el exigeant
des garnisons plus nombreuses. Il ne suffisait plus (el le terrible Sim< n
de Montfort l'avait prouvé) de posséder des murailles épaisses, des châ-
teaux situés sur des rochers escarpés, du haut desquels on pouvait mé-
priser un assaillant sans moyens d'attaque actifs ; il fallait défendre l
murailles et ces tours, etlcs munir de nombreuses troupes, demachineset
de projectiles, multiplier les moyens de nuire à. l'assiégeant, déjouei
efforts par des combinaisons qu'il ne pouvait prévoir, et surtout se mettre
à l'abri des surprises ou des coups de main : car souvent des places bien
munies tombaient au pouvoir d'une petite troupe hardie de ç:ens d'armes,
qui, passant sur le corps des défenseurs des barrières, s'emparaient des
portes, et donnaient ainsi à un corps d'armée l'entrée d'une ville. Vers la
fin du xn e siècle et pendant la première moitié du xm e siècle, les moyens
d'attaque et de défense, comme nous l'avons dit, se perfectionnaient, et.
étaient surtout conduits avec plus de méthode. On voit alors, dans les
armées et dans les places, des ingénieurs (enyegneors) spécialementcha
de la construction des engins destinés à l'attaque ou à la défense. Parmi
ces engins, les uns étaient dôfensifs et offensifs en même temps, c'est-à-
dire construits de manière à garantir les pionniers et à battre les murailles;
les autres, offensifs seulement. Lorsque l'escalade (le premier moyen d'at-
taque que l'on employait presque toujours) ne réussissait pas. lorsque les
portes étaient trop bien armées de défenses pour être forcées, il fallait en-
treprendre un siège en règle: c'est alors que l'assiégeant construisait des
beffrois roulants de bois (beffraiz), que l'on s'efforçait de faire plus hauts
que les murailles de l'assiégé; établissait des chats, cals ou gâtes, sortes de
galeries de bois couvertes de mairains, de fer et de peaux, que l'on appro-
chait du pied des murs, et qui permettaient aux assaillants de faire agir le
mouton, le bosson (bélier des anciens), ou de saper les tours ou courtines
au moyen du pic-hoyau, ou encore d'apporter de la terre et des fascines
pour combler les fossés.
Dans le poëme de la croisade contre les Albigeois, Simon de Montfort
emploie souvent la gâte, qui non-seulement semble destinée à permettre
de saper le pied des murs à couvert,mais aussi à remplir l'office du beffroi,
en amenant au niveau des parapets un corps de troupes. — «Le comte de
« Montfort commande : .... Poussez maintenant la gâte et vous prendrez
« Toulouse.... Et (les Français) poussent la gale en criant et sifflant ;
«entre le mur (de la ville) et le château elle avance à petits sauts, comme
« l'épervier chassant les petits oiseaux. Tout droit vient la pierre que lance
« le trébuchet, et elle la frappe d'un tel coup à son plus haut plancher,
« qu'elle brise, tranche et déchire les cuirs et courroies... Si vous retour-
— oU'3 — [ ÀHCMTECTUBE ]
a nez la gâte (disent les barons (au coinlc de Montfort), des coups vous la
«garantirez. Par Dieu, dit Le comte, c'est ce que nous verrons tout à
(i L'heure. Et quand la gâte tourne, elle continue ses petits pas saccadés.
« Le trébuchet vise, prépare son jet et lui donne un tel coup à la seconde
(( fois, que le 1er et l'acier, les solives et chevilles sont tranchés et brisés. »
Et plus loin : « Le comte deMontfort a rassemblé ses chevaliers les plus
« vaillants pendant le siège et les mieux éprouvés ; il a fait (à s;i gâte) de
o bonnes défenses munies de ferrures sur la lace, et il a mis dedans ses
« compagnies de chevaliers, bien couverts de leursarmures et les heaumes
« lacés. Ainsi on pousse la gâte vigoureusement et vile ; mais ceux de la
« ville sont bien expérimentés : ils ont tendu et ajusté leurs Irébuchets, et
« ont placé dans les frondes de beaux morceaux de roche (aillés, qui, les
« cordes lâchées, volent impétueux, et frappent la gâte sur le devant et les
(i ilancs sibien, aux portes, aux planchers, aux arcs entaillés (dans le bois),
i <pie les éclats volent de tous côtés, et que de ceux qui la poussent beau-
« coup sont renversés. Etpar toute la ville il s'élève un cri :Par Dieu! dame
a fausse gâte, jamais ne prendrez rats '. »
Guillaume Guiart, à propos du siège de Boves par Philippe-Auguste,
parle ainsi des chats :
Devant Boves (it L'ost de France,
Oui contre les Flamans contance,
Li mineur pas ne sommeillent,
Un chat bon et tort appareillent.
Tant eurent dessous et tant cavent,
Qu'une grant part du mur destravent. ...
Ht en l'an L205 :
in clial font sur le pont atraire,
Dont pieça mention feismes,
Oui lit de la roche meisme,
l.i mineur (lésons se lancent,
Le tort mur à miner commencent,
Et l'ont le chat si aombrer,
Que riens ne les peut encombrer.
Afin de protéger les travailleurs qui font une chaussée pour traverser
un bras du Nil, saint Louis « fist faire deux beffrois, que l'on appelle Chas
1 llisf. dp In croisade, contre (es hérétiques albigeois, écrite en vers provençaux, puhl«
par M. G. Fauriel. Coll. de docum. inéd. sur l'hist. de France, l rc .série, et le manuscr.
de la Biblioth. nation, (fonds la Vallière, n"'Jl). — Ce manuscrit est d'un auteur contem-
porain, témoin oculaire de la plupart des faits qu'il raconte; l'exactitude des détails donne
à cet ouvrage un grand intérêt. Nous signalons à L'attention de nos lecteurs la description
delà gâte, et de sa marche par petits sauts « entrel mur el castel el i \enc de sautetz »,
qui peint avec énergie le trajet de ces lourdes charpentes roulantes s'avançant par
soubresauts. Pour insister sur ces détails, il faut avoir \u.
| aucuitbctuhe 1 — SW —
«chastiaus. Car il avoit dons chastiaus devant Les chaa et dous massons
« darrieres les chastiaus, pour couvrir ceus qui guieteroient, por lei cos des
« engins aus Sarrazins, liquel avoit seize engins tons drois '. >> L'assaillant
appuyait ses beffrois et chats par des batteries de machines de jet, trébu-
chets [tribuquiaux), mangonneaux (mangoniaux), calabres, pierrières, e1
par dos arbalétriers protégés par des boulevards ou palis terrassés de c
cl de terre, ou encore pur des tranchées, des fascines et mantelets. Ces
divers engins (trébuchets, calabres, mangonneaux et pierrières) étaient
mus par des contre-poids, et possédaient une grande justesse de tir 2 ; ils
ne pouvaient toutefois que détruire les créneaux et empêcher l'assiégeant
de se maintenir sur les murailles ou démonter leurs machines.
1 Le sire de Joinville, Hist. du roi saint Louys, édit. 1668, du Gange, p. 37. — Dans
ses observations, page 69, du Cange explique ainsi ce passage : « Le roj saint Louvfl fit
« donc faire deux beffrois, ou tours de bois, pour garder ceux qui travaillaient a la
« chaussée : et ces beffrois estoient appelles chats chateils, c'est-à-dire cati casiellati,
« parce qu'au dessus de ces chats, il y avoit des espèces de châteaux. Car ce n'estoit pis
« de simples galeries, telles qu 'estoient les chats, mais des galeries qui estoient détendues
« par des tours et des beffrois. Saint Louys en l'épistre de sa prise, parlant de cette
» chaussée : «Saraceni autem è contra totii resistentes conatibus machinis nostris quas
« erexeramus, ibidem machinas opposuerunt quamplures, quibus castella nosfra lignea,
« quœ super passum collocari feceramus cumdem, conquassata lapidibm et confracta
« r.ombusserunt totaliter igné grœco » Et je crois que l'étage inférieur de ces tours
<( (chateils) estoit à usage de chats et galeries, à cause de quoy les chats de cette sorte
« estoient appelles chas cha(e/s, c'est-à-dire, comme je viens de le remarquer, chats for-
ci tiliés de châteaux. L'auteur qui a décrit le siège qui fut mis devant Zara par les Véni-
« tiens en l'an 1346, lib. II, c. vi, apud Joan. Lucium de regno Dalmat., nous représente
« ainsi cette espèce de chat : « Aliud erat hoc ingenium, unus cattus ligneus salis debilis
« erat confections, quem machinée jadrœ scepius jactando penctrabant, in quo erat
« constructa quœdam eminens turris duorum propugnaculorum. Ipsam duce maximœ
« carrucœ supportabant. » Et parce que ces machines n'estoient pas de simples chats, elles
« furent nommées chats faux, qui avoient figure de beffrois et de tours, et néanmoins
« estoient à usage de chats. Et c'est ainsi que l'on doit entendre ce passage de Froissart :
« Le lendemain vindrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie, qui dirent que
« s'on leur vouloit livrer du bois et ouvriers, ils feroient quatre chaffaux (quelques
« manuscrits ont chats) que l'on meneroit aus murs du chastel et seroient si hauts
« qu' ils surmonteraient les murs. » D'où vient le mot d'Eschnffaux, parmi nous, pour
« signifier un plancher haut élevé. » (Voyez le Recueil de Bourgogne, de M. Perard,
p. 395.)
2 Voy. Études sur lepassé et l'avenir de F artillerie, par le prince L.-N. Bonaparte, t. IL
Cet ouvrage, plein de recherches savantes, est certainement le plus complet de tous ceux
qui s'occupent de l'artillerie ancienne. Voici la description que donne du trébuchet l'illustre
auteur : « 11 consistait en une poutre appelée verge ou flèche, tournant autour d'un axe hori-
zontal porté sur des montants. A l'une des extrémités de la verge on fixait un contre-poids, et
à l'autre une fronde qui contenait le projectile. Pour bander la machine, c'est-à-dire pour
abaisser la verge, on se servait d'un treuil. La fronde était la partie la plus importante de ia
machine, et, d'après les expériences et les calculs que le colonel Dufour a insères dans
— 3/l5 — [ AKCUITECTUHE J
De tout temps la mine avait été en usage pour détruire des pans de
murailles et faire brèche. Les mineurs, autant que le terrain le permet-
tait toutefois, faisaient une tranchée en arrière du fossé, passaient au-
dessous, arrivaient aux fondations, les sapaient el les étançonnaient au
moyen de pièces de bois; puis ilsmettaienl le feu aux étançons, et la mu-
raille tombait. L'assiégeant, pour se garantir contre ce travail souterrain,
établissait ordinairement sur le revers du fossé des palissades OU une mu-
raille continue, véritable chemin couvert qui protégeait les approches el
obligeait l'assaillant à commencer son trou démine assez loin des fossés ;
puis comme dernière ressource, il contre-minait et cherchait à rencontrer
la galériede l'assaillant; il le repoussait, l'étouffait en jetant dansles gale-
ries des fascines enflammées, et détruisait ses ouvrages. Il existe un cu-
rieux rapport du sénéchal de Garcassonne, Guillaume des Ormes, adre
à la reine Blanche, régente de France pendant L'absence de saint boni-,
sur la levée du siège mis devant celte place par Trincavel en 1260 '. A
cette époque, la cité de Carcassonne n'était pas munie comme nous la
voyons aujourd'hui -, elle ne se composait guère que de l'enceinte visi-
gothe, réparée au xn e siècle, avec une première enceinte ou lices, qui
ne devait pas avoir une grande valeur (voy. lig. 9). et quelques ouvrages
avancés (barbacanes). Le bulletin détaillé des opérations de l'attaque et
de la défense de celte place, donné par le sénéchal Guillaume des Ormes,
est en latin; voici la traduction :
« A excellente et illustre dame Blanche, par la grâce de Dieu reine des
«. Français, Guillaume desOrmes, sénéchal de Garcassonne, son humble,
« dévoué et fidèle serviteur, salut.
« Madame, que Votre Excellence apprenne par les présentes que la ville
c< de Carcassonne aélé assiégée par le soi-disant vicomte et ses complice-,
a le lundi 17 septembre V2U0. Et aussitôt, nous qui étions dans la place,
son intéressant mémoire sur L'artillerie des anciens (Genève, 1840), celte fronde en
augmentait tellement la portée, qu'elle faisait plus que la doubler; c'est-à-dire que si la
flèche eûl été terminée en cuilleron, comme cela avait lieu dans certaines machines de
jet en usage dans l'antiquité, le projectile, toutes choses égales d'ailleurs, eût été lame
moins loin qu'avec la fronde. (Voyez l'article Engin'.,
« Les expériences que nous avons laites en petit nous ont donné les mêmes résultais. »
Due machine de ce genre fut exécutée en grand eu 1850, d'après 1rs ordres du pré-
sident de la république, et essayée à Vincennes. La flèche avait 10 m ,30, le contre-poids
tilt porté à 1500 kilogr., et après quelques tâtonnements on lança un boulet de 2 \ à la
distance de I7."> mètres, une bombe de m ,22 remplie de terre a 145 mètres, el des
bombes de 0"\27 et m ,32 remplies de terre à 120 mètres. (Voyez le rapport adressé au
ministre de la guerre par le capitaine Favé, t. II, p. 38 et suiv.)
1 Voy. Biblioth. de l'École des chartes, t. II, 2 e série, p. 3G3, rapport publié par
M. Douët d'Arcq. Ce texte est reproduit dans les Etudes sur l'artillerie, par le prime
Louis-Napoléon Bonaparte, ouvrage déjà cité plus haut, et auquel mois empruntons la
traduction fidèle que nous donnons ici.
2 Saint Louis et Philippe le Hardi exécutèrent d'immenses travaux de fortification
à Carcassonne, sur lesquels nous aurons à revenir.
I. — Uk
[ AHCIIHT.CÏTRE ] — 3&6 —
« leur avons enlevé le bourg Graveillant, qui esl en avant de la porte d<r
« Toulouse, et là nous avons eu beaucoup de bois de charpente, qui non-,
« a fait grand bien. » [Ledit bourg s'étendait, depuis Labarbacanede la cité
jusqu'à l'angle de ladite place.] «Le même jour, les ennemis dous enla-
ce vèrent un moulin, à cause de la multitude de gens qu'ils avaient 1 ;
«ensuite Olivier de Termes, Bernard Hugon de Serre-Longue, Géraud
«d'Aniort, et ceux qui étaient avec eux se campèrent entre l'angle de la
« ville et l'eau-, et, le jour môme, à l'aide des fossés qui se trouvaient
« là et en rompant les chemins qui étaient entre eux et nous, ils s'enM -
« mèrent pour que nous ne pussions aller à eux.
« D'un autre côté, entre le pont et la barbacanedu château, se logèrent
« Pierre de Fenouillet et Renaud du Puy, Guillaume Fort, Pierre de
« la Toure, et beaucoup d'autres de Garcassonne. Aux deux endroits, ils
« avaient tant d'arbalétriers, que personne ne pouvait sortir de la ville.
« Ensuite ils dressèrent un mangonneau contre notre barbacane; et
« nous, nous dressâmes aussitôt dans la barbacane une pierrière turque',
« très-bonne, qui lançait des projectiles vers ledit mangonneau et autour
« de lui ; de sorte que, quand ils voulaient tirer contre nous, et qu'ils
« voyaient mouvoir la perche de notre pierrière, ils s'enfuyaient et aban-
« donnaient entièrement leur mangonneau; et là ils firent des fossés et
«des palis. Nous aussi, chaque fois que nous faisions jouer la pierrti
« nous nous retirions de ce lieu, parce que nous ne pouvions aller à eux,
«à cause des fossés, des carreaux et des puits qui se trouvaient là.
«Ensuite, Madame, ils commencèrent une mine contre la barbacane
« de la porte Narbonnaise \ ; et nous aussitôt, ayant entendu leur travail
« souterrain, nous contre-minâmes et nous fîmes dans l'intérieur de la
« barbacane un grand et fort mur de pierres sèches, de manière que nous
« gardions bien la moitié de la barbacane , et alors ils mirent le feu au trou
« qu'ils faisaient; de sorte que, les bois s'étant brûlés, une portion anté-
« rieure de la barbacane s'écroula.
« Ils commencèrent à miner contre une autre tourelle des lices 5 ; nous
« contre-minâmes, et nous parvînmes à nous emparer du trou de mine
« qu'ils avaient fait. Ils commencèrent ensuite une mine entre nous et un
1 C'était le moulin du roi probablement, situé entre la barbacane du château et
l'Aude.
2 A l'ouest (voy. fig. 9).
3 « Posteà dressarunt mangonellum quemdam ante nostram barbacanam, et nos contri
« illum, statim dressavimus quamdam petrariam turquesiam valde bonam, infra.... »
4 A l'est (voy. fig. 9).
5 Au sud (voy. fig. 9). On appelait lices une muraille extérieure ou une palissade
de bois que l'on établissait en dehors des murailles, et qui formait une sorte de chemin
couvert : presque toujours un fossé peu profond protégeait les lices, et quelquefois un
second fossé se trouvait entre elles et les murs. Par extension, on donna le nom de lices
aux espaces compris entre les palissades et les murs de la place, et aux enceintes exté-
rieures mêmes, lorsqu'elles furent plus tard construites en maçonnerie et flanquées de
— 3Z»7 — [ ARCHITECTURE ]
«certain mur, et ils détruisirent doux créneaux des lices; mais nous
« fîmes là un bon et fort palis entre eux et nous.
« Ils minèrent aussi l'angle de la place, vers la maison de l'évoque ', et,
« à force de miner, ils vinrent, sous un certain mur sarrasin a , jusqu'au
■« mur des lices. Mais aussitôt quo nous nous en aperçûmes, nous finies
« un bon et fort palis entre eux et nous, plus baut dans les lices, et nous
« contre-minàmes. Alors ils mirent le feu à leur mine, et nous renversè-
<( rent à peu près une dizaine de brasses de nos créneaux. Mais aussitôt
« nous fîmes un bon et fort palis, et au-dessus nous fîmes une bonne bre-
« tôehe 3 (fig. 10) avec de bonnes arebères 1 : de sorte qu'aucun d'eux n'osa
<i approcher de nous dans cette partie.
« Ils commencèrent aussi, Madame, une mine contre la barbacane de
« la porte de Rodez 5 , et ils se tinrent en dessous, parce qu'ils voulaient
tours. On appelait encore lices les palissades dont on entourait les camps : « Lici.T,
castrorum aut urbium repagula. » — Epist. anonymide capta urbe CP. ann. 1206, apud
Marten., t. I, Anecd., col. 78G : « Exercitum nostrum grossis palis circumeinximus
fit liciis. » — Will. Guiart nu. :
.... Là tondent les tentes faitices,
Puis environnent l'osl de lices.
Le Roman de Garin :
Devant les lices commencent li liuslins.
Guill. archiep. Tyr. contiuuata Hist. gallico ahomate, t. V ampliss. Collect. Marten.,
col. 620 : « Car quant li chrestiens vindrent devant Alixandre, le baillif les fist herber-
« gier, et faire bones lices entor eux. » Etc. (Du Gange, Gioss.)
1 A l'angle sud-ouest (voy. fig. 9).
2 Quelque ouvrage avance de la fortification des Yisigoths probablement.
3 « Bretachvr, castella ligna quibus castra et oppida muniebantur, gallice bretesques,
t/reteques, breteches. » (Du Cange, Gloss.)
I.a ville fit nuilt richement garnir,
Les fosses fore, et les murs enforcir,
Les bretesclies drecier et esbaudir.
(Le Roman de Garin.)
As breteches montèrent, et au mur quernelé....
Les breteches garnir, et les pertus garder...
Entour ont bretesclies levées,
Bien planchiées et quernelés.
(Le Roman de Vacces.)
. .. (Voy. BnETÊciiE.) Les bretècbes étaient souvent entendues comme hourds (voy. ce
mot). Les breteches dont parle le sénéchal Guillaume des Ormes dans son rapport
adressé à la reine Blanche étaient des ouvrages provisoires que l'on élevait derrière les
palis pour battre les assaillants lorsqu'ils avaient pu faire brèche. Nous avons exprimé
(fig. 10) l'action dont parle le sénéchal de Carcassonne.
4 Archères, fentes étroites et longues pratiquées dans les maçonneries des tours et
courtines, ou dans les hourds et palissades, pour envoyer des (lèches ou carreaux aux
assaillants. (Voy. Meurtiukre.)
5 Au nord (voy. fig. 9).
ABC1UTKCTUIIE | — 3Û8 —
.:< arriver' à notre mur ^ct ils se firent, merveilleusement, une grande Toie;
« mais, nor.s on étant aperçus, nous fîmes aussitôt, plus haut et plus !> i-,
« un grand et fort palis; nous contre-minâmes aussi, et les ayant rencon-
« très, nous leur enlevâmes leur trou de mine-.
c::_>
I
\
V
i |
« Sachez aussi, Madame, que depuis le commencement du siège, ils
« ne cessèrent pas de nous. livrer des assauts; mais nous avions tant de
« honnes arbalètes et de gens animés de bonne volonté à se défendre, que
« c'est en livrant leurs assauts qu'ils éprouvèrent les plus grandes perte».
«Ensuite, un dimanche, ils convoquèrent tous leurs hommes d'armes.
« arbalétriers et autres, et tous ensemble assaillirent la barbacane au-
1 Ce passage, ainsi que tous ceux qui précèdent, décrivant les mines des assiégeant?,
prouvent clairement qu'alors la cité de Carcassonne était munie d'une double enceinte.
En effet, les assiégeants passent ici dessous la première enceinte pour miner le rempart
intérieur.
2 Ainsi, lorsque les assiégés avaient connaissance du travail du mineur, ils élevaient
des palissades au-dessus et au-dessous de l'issue présumée de la galerie, afin de prendre
les assaillants entre des clôtures qu'ils étaient obligés de forcer pour aller plus
avant.
— ,Vj9 — | ABCHITECTUftE ]
« dessous du château'. Nous descendîmes à la barbacaneet leur jetâmes
« et lançâmes tant de pierres et de carreaux, que nous leur limes aban-
donner Ledit assaut; plusieurs d'entre eux furent tués et blessés 2 .
« Maisle dimanche suivant, aprèslafôte desainl Michel, ils nous livrè-
< rent un très-grand assaut;et nous, grâce à Dieu et à nos gens,qui avaient
<; bonne volonté de se défendre, nous les repoussâmes : plusieurs d'entre
•mx furent tués et blessés; aucun des nôtres, grâce à Dieu, ne fut tué ni
< ne recul de blessure mortelle. Mais ensuite, le lundi 1 1 octobre, vers le
:< soir, ils eurent bruit que vos gens, Madame, venaient à notre secours, cl
ils mirent le l'eu aux maisons du bourg de Carcassonne. Ils ont détruit
< entièrement les maisons des frères .Mineurs cl Les maisons d'un monas-
« tère de la bienheureuse .Marie, qui étaient dans le bourg, pour prendre
« les bois dont ils ont fait leur palis. Tons ceux qui étaient audit siège
a l'abandonnèrent furtivement cette même nuit, même ceux du bourg.
« Quant ànous, nous étions bien préparés, -race à Dieu, à attendre,
« Madame, votre secours, tellement que, pendant le siège, aucun de nos
r< gens ne manquait de vivres, quelque pauvre qu'il fût; bien plus, Madame,
u lions avions en abondance le blé el la viande pour attendre pendant
« longtemps, s'il L'eût fallu, voire secours. Sachez, Madame, que ces mal-
<t faiteurs tuèrent, le second jour de leur arrivée, trente-trois prêtres et
«autres clercs qu'ils trouvèrent en entrant dans le bourg; sache/, en
« outre, Madame, que le seigneur Pierre de Voisin, voire connétable de
«Carcassonne; Raymond de Capendu, Gérard d'Ermenville, se sonl très-
« bien conduits dans cette affaire. Néanmoins le connétable, par sa vigi-
« lance, sa valeur et son sang-froid, s'est distingué par-dessus les autres,
« Quant aux autres affaires de la terre, nous pourrons, Madame, vous en
«dire la vérité quand nous serons en votre présence. Sachez donc qu'ils
«ont commencé à nous miner fortement en sept endroits. Nous avons
a presque partout contre-miné et n'avons point épargné la peine. Ils
«commençaient à minera partir de leurs maisons, de sorte que nous.
« ne savions rien avant qu'ils arrivassent à nos lices.
« Faite Carcassonne, le 13 octobre 12ft0.
«Sachez, Madame, que les ennemis oui brûlé les châteaux el les lieux
« ouverts qu'ils ont rencontre-, dans leur fuite. »
Quant au bélier des anciens, il était certainement employé pour battre
le pied des murailles dans les Sièges, dès le xn" siècle. Nous empruntons
encore au poème provençal de la croisade contre les Albigeois un pas-
sage qui ne peut laisser de doute à ecl égard. Simon de Montfort veut se-
courir le château de Beaucaircqui tient pour lui et qui est assiégé par les
habitants^ il assiège la ville, mais il n'a pas construit des machines suffi-
i La principale barbacanc, colle située du côté de l'Aude à 1 ouesl (voy. fig. 9).
- En effet, il fallait descendre du château, situé en haut de la colline, à la barbacane,
commandant le faubourg en l>as de l'escarpement. (Voy. le plan de la cité de Carcas-
sonne après U 1 siège de l'i'iO, fig. il.)
[ ABCQITECTUBE 1 — 350 —
sautes, les assauts n'ont pas de résultats; pendant ce temps les Proven-
çaux pressent de plus en plus le château (le capitule). « ... Mais ceux de la
«ville ont élevé contre (les croisés enfermés dans le château; des engins
« dont ils battent de telle sorte le capitole et la tour de guet, que les pou-
« très, la pierre et le plomb en sont fracassés, et à la Sainte Pâques est
« dressé le hosson, lequel est long, ferré, droit, aigu, qui tant frappe,
« tranche et hrise, que le mur est endommagé, et que plusieurs pierres
«s'en détachent ça et là; et les assiégés, quand ils s'en aperçoivent, ne
«sont pas découragés. Ils font un lacet de corde qui est attaché à une
« machine de bois, et au moyen duquel la tôte du bosson est prise et re-
« tenue. De cela ceux de Beaucaire sont grandement troublés, jusqu'à ce
«que vienne l'ingénieur qui a mis le bosson en mouvement. Et plusieurs
« des assiégeants se sont logés dans la roche, pour essayer de fendre la
« muraille à coups do pics aiguisés. Et ceux du capitole les ayant aper-
« çus, cousent, mêlés dans un drap, du feu, du soufre et de l'étoupe,
« qu'ils descendent au bout d'une chaîne le long du mur, et, lorsque le
« feu a pris et que le soufre se fond, la flamme et l'odeur les suffoquent
« à tel point (les pionniers), que pas un d'eux ne peut demeurer ni ne
« demeure. Mais ils vont à leurs pierriers, les font jouer si bien, qu'ils
« brisent et tranchent les barrières et les poutres '. »
Ce curieux passage fait connaître quels étaient les moyens employés
alors pour battre de près les murailles lorsqu'on voulait faire brèche, et
que la situation des lieux ne permettait pas de percer des galeries de mi-
nes, de poser des étançons sous les fondations, et d'y mettre le feu. Quant
aux moyens de défense, il est sans cesse question, dans cette histoire de
la croisade contre les Albigeois, de barrières, de lices de bois, de palis-
Pero illi de la vila lor an tais gens tendutz
Quel capdolli el miracle (mirador, tour du guet) son aisi corubatuiz
Oue lo fust e la peira et lo ploms nés fondulz
E a la santa Pdsca es lo bossos tendutz
Ques lie loncs e ferr;ilz e adreilz e ajrutz
Tant fer e trenca e briza que lo murs es fondutz
Quen mantas de maneiras nais cairos abatutz
E cels dins can o viron no son pas esperdutz
Ans feiron lalz de corda ques ab Iengenb tendulz
Ab quel cap del busso fo près c relengulz
Don tuit ce'.s de Belcnire forlment son irascutz
Tro que venc len^inliaire per que lor fo tendulz
E de dins en la roca na intrat descondulz
Que cuiderol mur fondre ab los pics csmolutz
E cels del capdolli preson cant los i an saubulz
Koc c solpre e estopa ins en un .Irap cozulz
E an leus ab ca lena per lo mur dessendutz
E can lo focs salunipna el solpres es fondutz
l.a sahors e la flama los a si enbegutz
Cus ilels noi pot remandre ni noi es remazulz
E pois ab las peireir.is son saisi defendutz
Que debrizan e trencan las barreiras cls fulz....
(Uist. de la croisade contre les Albigeois, Docutn. inéd. sur l'Iiist. de France,
l re série, vers 4484 et suiv.)
— 351 — [ ARCHITECTURE ]
sades. Lorsque Simon de Montfort est oblige de revenir assiéger Tou-
louse, après cependant qu'il en a fait raser presque tous les murs, il trouve
la ville défendue par des fossés et des ouvrages de bois. Le château Nar-
bonnais seul estencore en son pouvoir. Le frère du comte, Guy de Mont-
fort, est arrivé le premier avec ses terribles croisés. Les chevaliers ont
mis pied à ferre; ils brisent les barrières et les portes, ils pénètrent dans
les rues; mais là ils sont reçus par les habitants et les hommes du comte
de Toulouse et sont forcés de battre en retraite, quand arrive Simon,
plein de fureur: «Comment, dit-il à son frère, se fait-il que vous n'ayez
« pas déjà détruit la ville et brûlé les maisons? — Nous avons attaqué la
«ville, répond le comte Guy, franchi les défenses, ci nous nous sommes
«trouvés pêle-mêle avec les habitants dans les rues; là nous avons ren-
<■ contré les chevaliers, les bourgeois, les ouvriers armés de masses, d'è-
c pieux, de bâches tranchantes, qui, avec de grands cris, des huées et de.
* grands coups mortels, vous ont, par nous, transmis vos rentes et vus
< cens, et peut-il vous le dire don Guy votre maréchal, quels marcs d'ar-
« gent ils nous ont envoyés de dessus les toits! Par la fui que je VOUS dois,
« il n'y a parmi nous personne de si brave, qui, quand ils nous chassèrent
<( hors de la ville par les portes, n'eût mieux aimé la lièvre ou une ba-
taille rangée...» Cependant le comte de Montfort est obligé d'entre-
prendre un siège en règle après de nouvelles attaques infructueuses. « Il
a poste ses batailles dans- les jardins, il munit les murs du château et les
<( vergers d'arbalètes à rouet 1 et de llèches aiguës. De leur côté, les born-
âmes de la ville, avec leur légitime seigneur, renforcenl les barrières,
«occupent les terrains d'alentour, et arborent en divers lieux leurs ban-
n nières aux deux croix rouges, avec l'enseigne du comte (Raymond) ;
« tandis que sur les échalauds-, dans les galeries 3 , sont postes les liom-
« mes les plus vaillants, les plus braves et les plus suis, armes de perches
« ferrées et de pierres à faire tomber sur l'ennemi. En bas, à terre, d'au-
« très sont restés, portant des lances et dartz porcarissals (épieux), pour
<( défendre les lices, afin qu'aucun assaillant ne s'approche des palis. Aux
« archères et aux créneaux (fenestrals), les archers défendent les ambons
«et les courtines, avec des arcs de différentes sorfes et des arbalètes de
« main. De carreaux et de sagettes des comportes* sont remplies. Partout
« à la ronde, la foule du peuple est armée de haches, de masses, de bà-
« tons ferrés, tandis que les dames et les femmes du peuple leur portent
« des vases, de grosses pierres faciles à saisir et à lancer. La ville est bel-
1 Batcstas tornixms (vers 6313 et suiv.). Probablement de grandes arbalètes à rouet.
2 Cadafals. C'étaient des bretèches (voy. fig. 10).
3 Corseras. Hourds, ebomins de ronde, coursières.
4 Semais. Les baquets de bois dans lesquels on transporte le raisin en temps de ven-
dange se nomment enrorc aujourd'hui semats, mais plus fréquemment comporta*. Ce sont
des cuves ovales munies de manches de bois, sous lesquels on l'ait passer deux bâtons
en truise de brancards.
( ARcnrrECTtmE — 352 —
«lemenl fortifiée à ses portes; bellement aussi el bien rangés les barons
de France, munis de feu, d'échelles el de Lourdes pierres, s'approchent
« de diverses manières pour s'emparer des barbacanes '... » Voy. Siège.)
Mais le siège traîne en longueur, arrive la saison d'hiver; le comte de
Mon tfort ajourne lesopérations d'attaque au printemps. Pendant ce temps
Les Toulousains renforcent Leurs défenses. «...Dedans et dehors on ne voit
« qu'ouvriers qui garnissent la ville, les portes et les boulevards, le-, murs,
« les bretêches et les hourds doubles (cada fuies dobliers), les , tes
« liées, les ponts, les escaliers. Ce ne sont, dans Toulouse, que charpen-
(( tiers qui font des trébuchets doubles, agiles et battant-, qui. dans
« château Narbonnais, devant lequel ils sont dressés, ne Laissent ni tours
« ni salle, ni créneau, ni mur entier...» Simon de Montfort revient. List
la ville de plus près; il s'empare des deux tours qui commandent les rives
de la aronne ; il fortifie l'hôpital situé hors des remparts et en fait une
bastille avec fossés, palissades, barbacanes. Il établit de bonnes clôtures
avec des fossés ras, des murs percés d'archères à plusieurs étages. Mais
après maint assaut, maint faitd'armes sans résultats pour les assiégeants,
le comte de Montfort est tué d'un coup de pierre lancée par une pierrière
bandée par des femmes près de Saint-Sernin, et le siège est levé.
De retour de sa première croisade, saint Louis voulut faire de Car-
cassonne une des places les plus fortes de son domaine. Les habitants
des faubourgs, qui avaient ouvert leurs portes à l'armée de Trincavel 2 ,
furent chassés de leurs maisons brûlées par celui dont ils avaient em-
brassé la cause, et leurs remparts rasés. Ce ne fut que sept ans après ce
siège que saint Louis,, sur les instances de l'évèque Radulphe, permit
par lettres patentes aux bourgeois exilés de rebâtir une ville de l'autre
côté de l'Aude, ne voulant plus avoir près de la cité des sujets si peu fi-
dèles. Le saint roi commença par rebâtir l'enceinte extérieure, qui n'était
pas assez forte et qui avait été fort endommagée par les troupes de Trin-
cavel. Il éleva l'énorme tour appelée la Barbacane, ainsi que les rampes
qui commandaient les bords de l'Aube et le pont, et permettaient à la
garnison du château de faire des sorties sans être inquiétée par des
assiégeants, eussent-ils été maîtres de la première enceinte. Il y a tout
lieu de croire que les murailles et tours extérieures furent élevées assez
rapidement après l'expédition manquée de Trincavel, pour mettre
tout d'abord la cité à l'abri d'un coup de main, pendant que l'on pren-
drait le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte intérieure. Les tours
de cette enceinte extérieure, ou première enceinte, sont ouvertes du
côté de la ville, afin de rendre leur possession inutile pour l'assiégeant,
et les chemins de ronde des courtines sont au niveau du sol des
lices, de sorte qu'étant pris, ils ne pouvaient servir de rempart contre
1 Bocals. Entrée des lices.
2 Les faubourgs qui entouraient la cité de Carcassonne étaient clos de murs et de palis-
sades au moment du siège décrit par le sénéchal Guillaume des Ormes.
353 — [ ARCHITECTURE ]
l'assiégé qui, étant en force, restait le maître de se jeter sur les assaillants
et de les culbuter dans les fossés. (Voy. Courtine, Tour.)
Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces
travaux avec une grande activité jusqu'à sa mort (1285). Carcassonne se
trouvait être alors un point voisin de la frontière fort important, et le roi
de France y tint son parlement. Il fit élever les courtines, louis cl portes
du côté de L'est 1 , avança l'enceinte intérieure du côté sud, et lit réparer les
murailles et tours de l'enceinte des Visigoths. Nous donnons ici (fig. il) le
plan de cette place ainsi modifiée. En A est la grosse barbacane du côté
de l'Aude, dont nous avons parlé plus haut, avec ses rampes fortifiées jus-
1 Entre autres, ta tour dite du Trésau et la porte Narbonnaise. (Voy. Porte, Toin.)
I. — 45
[ ARCHITECTURE ] — 3.")/» —
qu'au château F. Ce» rampes «ont disposées de manière à être commandées
par les défenses extérieures du château ; ce n'est qu'après avoir braver é
plusieurs portes et suivi de nombreux détours, que l'assaillant admettant
qu'il se fût emparé delà barbacane) pouvait arriver à la porte L, el là il lui
fallait, dans un espace étroit et complètement battu par des tours et mu-
railles fort élevées, faire le siège en règle du château, avant derrière lui un
escarpement qui interdisait l'emploi des engins et leur approche. Du côté
de la ville, ce château était défendu par un large fi rasé N et une barbacane E,
bâtie par saint Louis. De la grosse barbacane à la porte de l'Aude en C on
inonlaitparun chemin roide, crénelédu côté delà vallée de manière à dé-
fendre tout l'angle rentrant formé par les rampes du château et les murs de
la ville. En Best située la porte Narbonnaise, à l'est, qui était munie d'une
barbacane etprotégée par un fosséetunesecondebarbacanepalissadée seu-
lement. En S, du côté où l'on pouvait atteindre au bas des murailles presque
de plain-pied, est un large fossé. Ce fossé et ses approches sont comman-
dés par une forte et haute tour 0, véritable donjon isolé, pouvant soutenir
un siège à lui seul ; toute la première enceinte de ce côté fût-elle tombée au
pouvoirdes assaillants. Nous avons tout lieu de croire que cette tourcommu-
niquaitaveclesmuraillesintérieuresau moyen d'un souterrain dans lequel
on pénétrait par un puits dans l'étage inférieur de ce donjon, mais qui.
étant comblé aujourd'hui, n'a pu être encore reconnu. Les lices sont com-
prises entre les deux enceintes de la porte Narbonnaise, en X, Y, jusqu'à la
tour du coin en Q. Si l'assiégeant s'emparait des premières défenses du côté
du sud, et s'il voulait, en suivant les lices, arriver àla porte de l'Aude en C r
il se trouvait arrêté par une tour carrée H, à cheval sur les deuxenceintes r
etmunie de barrièreset de mâchicoulis. S'il parvenait à passer entre laporte
Narbonnaise et la barbacane en B, ce qui était difficile, il lui fallait fran-
chir, pour arriver en V dans les lices du nord-est, un espace étroit, com-
mandé par une énorme tour M, dite tour du Trésau. De V en T, il était pris
en flanc par les hautes tours des Visigoths, réparées par saint Louis et
Philippe le Hardi, puis il trouvait une défense à l'angle du château. En D
est une grande poterne protégée par une barbacane P, d'autres poternes
plus petites sont réparties le long de l'enceinte et permettent à des rondes
de faire le tour des lices, et même de descendre dans la campagne sans
ouvrir les portes principales. C'était là un point important; on remarquera
que la poterne percée dans la tour D, et donnant sur les lices, est placée
latéralement, masquée par la saillie du contre-fort d'angle, et le seuil de
cette poterne est à plus de 2 mètres au-dessus du sol extérieur ; il fallait
donc poser des échelles pour entrer ou sortir. Aux précautions sans nom-
bre que l'on prenaitalors pour défendre les portes, il est naturel de suppo-
ser que les assaillants les considéraient toujours comme des points faibles.
L'artillerie a modifié cette opinion, en changeant les moyens d'attaque;
mais alors on conçoit que, quels que fussent les obstacles accumulés au-
tourd'une entrée, l'assiégeant préférait encore tenterde les vaincre plu-
tôt que de venir se loger au pied d'une tour épaisse pour la saper à main
— 355 — l ARCHITECTURE ]
■d'homme, ou la battre au moyen d'engins très-imparfaits. Aussi pendant
les xn% xiu e et xiv e siècles, quand on voulait donner une haute idée de la
force d'une place, on disait qu'elle n'avait qu'une ou deux portes. Mais,
pour le service des assiégés, surtout lorsqu'ils devaient garder une double
enceinte, il fallait cependant rendre les communications faciles entre ces
deux enceintes, pour pouvoir porter rapidement des secours sur un point
attaqué. C'est ce qui fait que nous voyons, en parcourant l'enceinte inté-
rieure de Carcassonne, un grand nombre de poternes plus ou inoins bien
dissimulées, et qui devaient permettre à la garnison de se répandre dans
les lices sur beaucoup de points à la fois, à un moment donné, ou de ren-
trer rapidement dans le cas où la première enceinte eût été forcée. Outre
les deux grandes portes publiques de l'Aude et Narbonnaise, nous comp-
tons six poternes percées dans l'enceinte intérieure, à quelques mètres
iiu-dessus du sol, auxquelles, par conséquent, on ne pouvait arriver qu'au
moyen d'échelles. lien est une. entre autres, ouverte dans la grandecourtine
de î'évôehé, qui n'a que 2 mètres de hauteur sur () m ,90 de largeur, et dont
le seuil est placé à 12 mètres au-dessus des solsdes lices. Dans l'enceinte
extérieure, on en découvre une autre percée dans la courtine entre la
porte de l'Aude elle château; celle-ci est ouverte au-dessus d'un escarpe-
ment de rochers de 7 mètres de hauteur environ. Par ces issues, la nuit,
en. cas de blocus et au moyen d'une échelle de cordes, on pouvait recevoir
des émissaires du dehors sans craindre une trahison, ou jeterdans la cam-
pagne des porteurs de messages ou des espions. On observera que ces deux
poternes, d'un si difficile accès, sont placées du côté où les fortifications
sont inabordables pour l'ennemi à cause de l'escarpement qui domine la
rivière d'Aude. Cette dernière poterne, ouverte dans la courtine de l'en-
ceinte extérieure, donne dans l'enclos protégé par la grosse barbacane et
par le mur crénelé qui suivait la rampe de la porte de l'Aude; elle pouvait
donc servirau besoin à jeter dans ces enclos une compagnie de soldats dé-
terminés, pour faire une diversion dans le cas où l'ennemi aurait pressé de
trop près les défenses de cette porte ou la barbacane, mettre le feu aux en-
gins, beffrois ou chats des assiégeants. Il esteertainque l'on attachait une
grande importance aux barbacanes; elles permettaient aux assiégés de faire
des sorties. En cela, la barbacane de Carcassonne est d'un grand intérêt
(fig. 12). Bâtie en bas de la côte au sommet de laquelle est construit le châ-
teau, elle met celui-ci en communication avec les bords de l'Aude ' ; elle
1'orc.ait l'assaillant à se tenir loin des remparts du château ; assez vaste
pour contenir quinze à dix-huit cents piétons, sans compter ceux qui gar-
nissaient le chemin de ronde, elle permettait de concentrer un corps con-
sidérable de troupes qui pouvaient, par une sortie vigoureuse, culbuter
les assiégeants dans le fleuve. La barbacane D du château de la cité cai-
1 Lé plan que nous donnons ici est à l'échelle de 1 centimètre pour 15 mètres. La
barbacane de Carcassonne a été détruite en 1821 pour construire un moulin; ses fonda-
tions seules existent, mais ses rampes sont en grande partie conservées, surtout dans la
partie voisine du château, qui est la plus intéressante.
[ ARCHITECTURE ] — 356 —
cassonnaise masque complètement la porte Iî, qui des rampes donne sur
la campagne. Ces rampes E sont crénelées à droite et àgauche. Leur che-
min est coupé par des parapets chevauchés, et l'ensemble de l'ouvrage,
qui monte par une pente roide vers le château, est enfilé dans toute sa
COTE DE
LA MLLE
f
0B*
longueur par une tour et deux courtines supérieures. Si l'assiégeant par-
venait au sommet de la première rampe, il lui fallait se détourner enE:
il était alors battu de flanc ; en F. il trouvait un parapet fortifié, puis une
porte bien munie et crénelée. S'il franchissait cette première porte, il
devait longer un parapet percé d'archères, forcer une barrière, se détour-
— 357 — | AncunxcTunE ]
ucr brusquement et s'emparer d'une deuxième porte G, étant encore battu
de flanc. Alors il se trouvait devant un ouvrage considérable et bien dé-
fendu : c'était un couloir long, surmonté de deux étages sous lesquels il
Fallait passer. Le premier battait la dernière porte au moyen d'une défense
de bois, et était percé de mâchicoulis dans la longueur du passage; le
second communiquait aux crénelages donnant soil à L'extérieur, du côté
des rampes, soit au-dessus môme de ce passage. Le plancher du premier
étage ne communiquait avec les chemins de ronde des lices que par une
petite porte. Si les assaillants parvenaient à s'en emparer par escalade,
ils étaient pris comme dans un piège ; car la petite porte fermée sur eux,
ils se trouvaient exposés aux projectiles lancés par les mâchicoulis du
deuxième étage, et l'extrémité du plancher étant interrompue brusque-
ment en II du Côté opposé à l'entrée, il leur était impossible d'aller plus
avant. S'ils franchissaient le couloir à rez-de-chaussée, ils étaient arrêtés
parla troisième porte II, percée dans un mur surmonté parles mâchicoulis
du troisième étage communiquant avec les chemins de ronde supérieurs
du château. Si, par impossible, ils s'emparaient du deuxième étage, ils ne
trouvaient plus d'issues qu'une petite porte donnant dans une seconde
salle située le long des murs du château et ne communiquant à celui-ci
que par des détours qu'il était facile de barricader en un instant, et qui
d'ailleurs étaient défendus par de forts vantaux. Si, malgré tous ces ob-
stacles accumulés, les assiégeants forçaient la troisième porte, il leur
fallait alors attaquer la poterne I du château, gardée par un système de
défense formidable : des meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-
dessus de l'autre, un pont avec plancher mobile, une herse et des vantaux.
Se fût-on emparé de cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-
bas de la cour intérieur L du château, à laquelle on n'arrivait (pie par
des rampes étroites et en passant à travers plusieurs portes en K.
En supposant que l'attaque fût poussée du côté de la porte de l'Aude,
on étaitarrêté par imposte T, une porte avec ouvrage de bois et un double
mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant
avec la grand'sallc sud du château, au moyen d'un passage en bois qui
pouvait être détruit en un instant, de sorte qu'en s'emparantde cetétage
supérieur, on n'avait rien fait. Si, après avoir franchi la porte du rez-de-
chaussée, on poussait plus loin sur le chemin de ronde lelongdela grande
guette carrée S, on rencontrait bien tôt une porte bien munie de mâchicou-
lis et bâtie parallèlement au couloir GH. Après celle porte et ces défenses,
c'était une seconde porte étroite et basse percée dans le gros mur de re-
fend Z qu'il fallait forcer; puis enfin on arrivait à la poterne I du château.
Si, au contraire (chose qui n'était guère possible), l'assaillant se présen-
tait du côté opposé par les lices dunord, il était arrêté par une défense V.
.Mais deceeùlé l'attaque nepouvaitêtre tentée, car c'est le point de la cité
qui est le mieux défendu parla nature, et pour forcer la première enceinte
entre la lourduTrésau(lig. 11) et l'angle du château, il fallait d'abord gravir
une rampe fort roide, et escalader des rochers. D'ailleurs, en attaquant la
:
[ ARCHITECTURE 1 — 3")H —
porte "V du nord, l'assiégeant se présentait de liane aux défenseur* garnis-
sant les hantes murailles et tours de la seconde enceinte. Le gros mur de
retend Z, qui, partant de la courtine du château, s'avance à angle droit
jusque sur la descente delà harhaeane, était couronné de mâchicoulis trans-
versaux qui commandaient la porte II, et se terminait à son extrémité par
une échauguette qui permettait de voir ce qui se passait dans la rampe
descendant à la harhaeane, afin de prendre des dispositions intérieures
de défense en cas de surprise, ou de reconnaître les troupes remontant
de la harhaeane au château.
Le château pouvait donc tenir longtemps encore, la ville et ses ahords
étant au pouvoir de l'ennemi ; sa garnison, défendant facilement la har-
haeane et ses rampes, restait maîtresse de l'Aude, dont le lit était alors
plus rapproché de la cité qu'il ne l'est aujourd'hui, s'approvisionnait par
la rivière et empêchait le blocus de côté ; car il n'était guère possible à un
corps de troupes de se poster entre cette barbacane et l'Aude sans danger,
n'ayantaucun moyen de se couvrir, et le terrain plat et marécageux étant
dominé de toutes parts. La barbacane avait encore cet avantage de mettre
le moulin du Roi en communication avec la garnison du château, et ce
moulin lui-même était fortifié. Un plan de la cité de Carcassonne, relev'*
en 177a, note dans sa légende un grand souterrain existant sous le boule-
vard de la barbacane, mais depuis longtemps fermé et comblé en partie.
Peut-être ce souterrain était-il destiné à établir une communication cou-
verte entre ce moulin et la forteresse.
Du côté de la ville, le château de Carcassonne était également défendu
par une grande barbacane G en avant du fossé. Une porte A' bien défendue
donnait entrée dans cette barbacane ; le pont C communiquait à la porte
principale 0. De vastes portiques N étaient destinés à loger une garnison
temporaire en cas de siège. Quanta la garnison ordinaire, elle logeait du
côté de l'Aude, dans des bâtiments à trois étages Q, P. Sur le portique N.
côté sud, était une vaste salle d'armes, percée de meurtrières du côté du
fossé et prenant ses jours dans la cour M. RH étaient les donjons, le plus
grand séparé des constructions voisines par un isolement et ne pouvant com-
muniquer avec les autres bâtiments que par des ponts de bois qu'on enle-
vait facilement. Ainsi, le château pris, les restes de la garnison pouvaient
encore se réfugier dans cette énorme tour complètement fermée et tenir
quelque temps. En S est une haute tour de guet qui domine toute la ville
et ses environs; elle contenait seulement un escalier de bois. Les tours X.
Y, la porte et les courtines intermédiaires sont du xn e siècle, ainsi que
la tour de guet et les soubassements des bâtiments du côté de la barbacane.
Ces constructions furent complétées et restaurées sous saint Louis. La
grosse barbacane de l'Aude avait deux étages de meurtrières et un chemin
de ronde supérieur crénelé et pouvant être muni de hourds *.
1 Hourd, Itour : voyez ce mot pour les détails de la construction de ce genre de
défense.
». .V
— 359 —
ARCHITECTURE ]
Voici (flg. 13) une vue cavalière de ce château et de sa barbacane, qui
( ARCHITECTI n:; | — 360 —
viendra compléter la description que nous venons d'en faire ; avec le plan
(fig. 12), il est facile de retrouver la position de chaque partie de la défense.
Nous avons supposé les fortifications armées en guerre, et munies de leurs
défenses de bois, bretôchcs, hourds, et de leurs palissades avancées.
Mais il est nécessaire, avant d'aller plus avant, de bien faire connaître
ce que c'étaient que ces hourds, et les motifs qui les avaient fait adopter
dès le xn e siècle.
On avait reconnu le danger des défenses de bois au ras du sol, l'assaillant
y mettait facilement le feu; et du temps de saint Louison remplaçait déjà
les lices et barbacanes de bois, si fréquemment employées dans le siècle
précédent, par des enceintes extérieures et des barbacanes de maçonnerie.
Cependant on ne renonçait pas aux défenses de charpentes, on se contentait
de les placer a>scz haut pour rendre difficile, sinon impossible, leur com-
bustion par des projectiles incendiaires. Alors comme aujourd'hui (et les
fortifications de la cité de Carcassonne nous en donnent un exemple),
lorsqu'on voulait de bonnes défenses, on avait le soin de conserver partout
au-dessus du sol servant d'assiette au pied des murs et tours un minimum
de hauteur, afin de les mettre également à l'abri des escalades sur tout
leur développement. Ce minimum de hauteur n'est pas le même pour les
deux enceintes extérieure et intérieure : les courtines de la première
défense sont maintenues à 10 mètres environ du fond du fossé ou de
la crête de l'esarpement au sol des hourds, tandis que les courtines de la
seconde enceinte ont, du sol des lices au sol des hourds, \U mètres au
moins. Le terrain servant d'assiette aux deux enceintes n'étant pas sur
un plan horizontal, mais présentant des différences de niveau considé-
rables, les remparts se conforment aux mouvements du sol, et les hourds
suivent l'inclinaison du chemin de ronde (voy. Courtine). 11 y avait donc
alors des données, des règles, des formules, pour l'architecture militaire
comme il en existait pour l'architecture religieuse ou civile. La suite de
cet article le prouvera, nous le croyons, surabondamment.
Avec le système de créneaux et d'archères ou meurtrières pratiqués dans
les parapets de pierre, on ne pouvait empêcher des assaillants nombreux
et hardis, protégés par des chats recouverts de peaux ou de matelas, de
saper le pied des tours ou courtines, puisque par les meurtrières, malgré
l'inclinaison de leur ligne de plongée, il est impossible de voir le pied
des fortifications, et par les créneaux, à moins de sortir la moitié du
corps, on ne pouvait non plus viser un objet placé en bas de la muraille.
Il fallait donc établir des galeries saillantes, en encorbellement, bien mu-
nies de défenses, et permettant à un grand nombre d'assiégés de battre
le pied des murailles ou des tours par une grêle de pierres et de projec-
tiles de toute nature. Soit (fig. 1U) une courtine couronnée ds créneaux
et d'archères, l'homme placé en A ne peut voir le pionnier B qu'à la
condition d'avancer la tête en dehors des créneaux; mais alors il se dé-
masque complètement, et toutes les fois que des pionniers étaient atta-
chés au pied d'une muraille, on avait le soin de protéger leur travail en
envoyant des volées de flèches et de carreaux aux parapets lorsque les
— S 61 — [ AliCniTECTORE ]
assiégés se laissaient voir. En temps de siège, dès le commencement du
mi c siècle 1 , on garnissait les parapets de hourds C,afin de commander com-
pr;/.:.j ::.
[)lètement le pied des murs, au moyen d'un mâchicoulis continu D. Non-
seulement les hourds remplissaient parfaitement cet objet, mais Un lais-
1 I.p château de la cité de Carcassonne date du commencement du xn° siècle; toutes
ses tours et courtines étaient bien munies de liourds, qui devaient être très-saillants,
d'après les précautions prises pour empêcher la bascule des bois des planchers. (Vojcz
llorii".!
I.
M)
{ ARCHITECTURE 1 — 'MY1 —
saient les défenseurs libres dans leurs mouvements; l'approvisionnement
des projectiles et la circulation se faisant en dedans du parapet, en E.
D'ailleurs si ces hourds étaient garnis, outre le mâchicoulis continu,
de meurtrières, les archères pratiquées dans la construction de pierre
restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux
archers ou arbalétriers postés en dedans du parapet de lancer dei
traits sur les assaillants. Avec ce système, la défense était aussi active que
possible, et le manque de projectiles devait seul laisser quelque répit
aux assiégeants. On ne doit donc pas s'étonner si dans quelques sièges
mémorables, après une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits
à découvrir leurs maisons, à démolir les murs de jardins, à enlever les
cailloux des rues, pour garnir les hourds de projectiles et forcer les as-
siégeants à s'éloigner du pied des fortifications. Ces hourds se posaient
promptementet facilement (voy. Hourd); on les retirait en temps de paix.
Nous donnons ici (fig. 15) le figuré des travaux d'approche d'unecourtine
flanquée de touFS avec fossé plein d'eau, afin de rendre intelligibles les
divers moyens de défense et d'attaque dont nous avons parlé ci-dessus.
Sur le premier plan est un chat A: il sert à combler le fossé, et s'avance vers
le pied de la muraille sur les amas de fascines et de matériaux de toutes
sortes que les assaillants jettent sans cesse par son ouverture antérieure;
un plancher de bois qui s'établit au fur et à mesure que s'avance le chat
permet de le faire rouler sans craindre de le voir s'embourber. Cet engin
est mû, soit par des rouleaux à l'intérieur, au moyen de leviers, soit par des
treuils et des poulies de renvoi B. Outre l'auvent qui est placé à la tête du
chat, des palissades et desmantelets mobiles protègent les travailleurs. Le
chatestgarni depeaux fraîches pourle préserverdes matièresinflammables
qui peuvent être lancées par les assiégés. Les assaillants, avant de faireavan-
cer le chat contre la courtine pour pouvoir saper sa base, ont détruit les
hourdsde cette courtine au moyen de projectileslancéspar des machinesde
jet. Plus loin, en C,est un grand trébuchet; il bat les hourds de la seconde
courtine. Ce trébuchet est bandé, un homme met la fronde avec sa pierre
en place. Une palissade haute protégel'engin. A côté, desarbalétriers postés
derrière des mantelets roulants, en D, visent les assiégés qui se démas-
quent. Au delà, en E, est un beffroi muni de son pont mobile, garni de
peaux fraîches ; il avance sur un plancher de madriers au fur et à mesure
que les assaillants, protégés par des palissades, comblent le fossé; il est
mû comme le chat par des treuils et des poulies de renvoi. Au delà en-
core est une batterie de deux trébuchets qui lancent des barils pleins de
matières incendiaires contre les hourds des courtines. Dans la ville, sur
une grosse tour carrée terminée en plate-forme, lesassiégés ont monté un
trébuchet qui bat le beffroi des assaillants. Derrière les murs, un autre
trébuchet masqué par les courtines lance des projectiles contre les en-
gins des assaillants. Tant que les machines de l'armée ennemie ne sont
pas arrivées au pied des murs, le rôle de l'assiégé est à peu près passif; il se
contente, par les archères de ses hourds, d'envoyer force carreaux et sa-
— C63
AltCIlITECTUTiE J
^ : <>#
gettes. S'il est nombreux, hardi, la nuit il pourra tenter d'incendier le
! ARCHITECTURE | — 36/» —
beffroi, les palissades et machines, en sortant pur quelque poterne éloi-
gnée du point d'attaque. Mais s'il est timide ou démoralisé, s'il ne peut
disposer d'une troupe audacieuse et dévouée, au point du jour sou fo
sera comblé; le plancher de madriers légèrement incliné vers la cour-
tine permettra au beffroi de s'avancer rapidement par son propre poids,
les assaillants n'auront qu'à le maintenir. Sur les débris des hourds mi-
en pièces parles pierres lancées par les trébuchets, le pont mobile du
beffroi s'abattra tout à coup, et une troupe nombreuse de chevaliers el
de soldats d'élite se précipitera sur le chemin de ronde de la courtine
(fig. 16). Mais cette catastrophe est prévue. Si la garnison est (idole. < n
abandonnant la courtine prise, elle se renferme dans les louis qui l'in-
terrompent d'espace en espace (fig. 17 '); elle peut se rallier, enfiler le
chemin de ronde et le couvrir de projectiles ; faire par les deux portes
A et B une brusque sortie pendant que l'assaillant cherche à descendre
dans la ville, et, avant qu'il soit trop nombreux, le culbuter, s'emparer
du beffroi et l'incendier. Si la garnison forcée ne peut tenter ce coup
hardi, elle se barricade dans les tours, et l'assaillant doit faire le siège
de chacune d'elles, car au besoin chaque tour peut faire un petit fort sé-
paré, indépendant; beaucoup sont munies de puits, de fours et de caves
pour conserver les provisions. Les portes qui mettent les tours en com-
munication avec les chemins de ronde sontétroites, bien ferrées, fermées
à l'intérieur, et renforcées de barres de bois qui entrent dans l'épaisseur
de la muraille, de sorte qu'en un instant le vantail peut être poussé et
barricadé en tirant rapidement la barre de bois (voy. Barre).
On reconnaît, lorsqu'on étudie le système défensif adopté du xn e au
xvi e siècle, avec quel soin on s'est mis en-garde contre des surprises; toutes
les précautions sont prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à chaque
pas par des dispositions compliquées, par des détours impossibles à pré-
voir. Évidemment un siège, avant l'invention des bouches à feu, n'était
sérieux pour l'assiégé comme pour l'assaillant que quand on était venu
à se prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie luttait
avec quelque chance de succès jusque dans ses dernières défenses. L'en-
nemi pouvait entrer dans la ville par escalade, ou par une brèche, sans que
pour cela la garnison se rendît; car alors, renfermée dans les tours, qui, ne
l'oublions pas, sont autant de forts, elle résistait longtemps, épuisait les
forces de l'ennemi, lui faisait perdre du monde à chaque attaque partielle...
Il fallait briser un grand nombre de portes bien barricadées, se battre
corps à corps sur des espaces étroits et embarrassés. Prenait-on le rez-de-
chaussée d'une tour, les étages supérieurs conservaient encore des moyen-
puissants de défense. On voit que tout était calculé pour une lutte possible
pied à pied. Les escaliers à vis qui donnaient accès aux divers étages des
tours étaient facilement et promptement barricadés, de manière à rendre
1 L'exernple que nous donnons ici est tiré de l'enceinte intérieure de la cité de Carcas-
sonne, partie bâtie par Philippe le Hardi. Le plan des tours est pris au niveau de La cour-
tine; ce sont les tours dites de Daréja et Saint-Laurent, côté sud.
— 365 —
[ ARCniTECTTRE 1
vains les efforts des assaillants pour monter d'un étage à un autre. Les
il
[ ARCHITECTURE ] — 3G6 —
bourgeois d'une ville eussent-ils voulu capituler, que la garnison pouvait
se garder contre eux et leur interdire, l'accès des tours et courtines. C'est
un système de défiance adopté envers et contre tOUS.
C'est dans tous ces détails de la défense pied à pied qu'on prend mu- li-
rait l'art de la fortification du xi*au
XVI* siècle. C'est en examinant avec
soin, en étudiant scrupuleusement
jusqu'aux moindres traces des ob-
stacles défensifs de ces époques, que
l'on comprend ces récits d'attaques
gigantesques, que nous sommes trop
disposés à taxer d'exagération. Devant
ces moyens de défense si bien prévus
et combinés, on se figure sans peine
ces travaux énormes des assiégeants,
ces beffrois mobiles, ces estacades,
boulevards ou bastilles, que l'on op-
posait à un assiégé qui avait calculé
toutes les chances de l'attaque, qui
prenait souvent l'offensive, et qui était
disposé a ne céderun point que pour
J se retirer dans un autre plus fort.
! Aujourd'hui, grâce à l'artillerie, un
général qui investit une place non
secourue par une armée de campagne,
peut prévoir le jour et l'heure où
cette place tombera. On annoncera
d'avance le moment où la brèche sera
praticable, où les colonnes d'assaut
entreront dans tel ouvrage. C'est une
partie plus ou moins longue à jouer,
que l'assiégeant est toujours sûr de gagner, si le matériel ne lui fait pas
défaut et s'il a un corps d'armée proportionné à la force de la garnison.
(( Place attaquée, place prise », dit le dicton français '. Mais alors nul ne
pouvait dire quand et comment une place devait tomber au pouvoir de
l'assiégeant, si nombreux qu'il fût. Avec une garnison déterminée et
bien approvisionnée, on pouvait prolonger un siège indéfiniment. Aussi
n'est-il pas rare de voir une bicoque résister, pendant des mois entiers,
1 Comme beaucoup d'autres, ce dicton n'est pas absolument vrai cependant, et bien
des exemples viennent lui donner tort. 11 est certain que, même aujourd'hui, une place
défendue par un commandant habile, ingénieux, et dont le coup d'oeil est prompt, peut
tenir beaucoup plus longtemps que celle qui sera défendue par un homme routinier et
qui ne trouvera pas dans son intelligence des ressources nouvelles à chaque phase de
l'attaque. Peut-être, depuis que la guerre de siège est devenue une science, une sorte
de formule, a-t-on fait trop bon marché de toutes ces ressources de détail qui étaient
FCiARD S'
— .*5()7 — [ Ar.CMITCCTLT.Z ]
à une armée nombreuse et aguerrie. De là, souvent, cette audace et
cette insolence du faible en l'ace du fort et du puissant, cette habitude
delà résistance individuelle qui faisait le fond du caractère de la féoda-
lité, cette énergie qui a produit de si grandes choses au milieu de tant
d'abus, qui a permis aux populations françaises et anglo-normandes de se
relever après des revers terribles, et de fonder des nationalités fortement
constituées.
Rien n'est plus propre a faire ressortir les différences profondes qui sé-
parent les caractères des hommes de ces temps reculés, de L'esprit de notre
époque, que d'établir une comparaison entre une ville OU un château for-
tiliésau \ui e ou au xiv e siècle et une place forte moderne. Danscetteder-
nière rien ne frappe la vue, tout est en apparence uniforme; il est difficile
de reconnaître un bastion entre tous. Un corps d'armée prend une ville,
à peine si les assiégeants ont aperçu les défenseurs; ils n'ont vu devant
eux pendant des semaines entières que des talus de terre et un peu de
fumée. La brèche est praticable, on capitule; tout tombe le môme jour;
on a abattu un pan de mur, bouleverse un peu de terre, et la ville, les bas-
tions qui n'ont même pas vu la fumée des canons, les magasins, arsenaux,
tout est rendu. Mais il y a quelque cinq cents ans les choses se passaient
bien différemment. Si une garnison était fidèle, aguerrie, il fallait, pour
ainsi dire, faire capituler chaque tour, traiter avec chaque capitaine, s'il
lui plaisait de défendre pied à pied le poste qui lui était confié. Tout, du
moins, était disposé pour que les choses dussent se passer ainsi. On s'ha-
bituait à ne compter que sur soi et sur les siens, et l'on se défendait
envers et contre tous. Aussi (car on peut conclure du petit au grand) il ne
suffisait pas alors de prendre la capitale d'un pays pour que le pays fût
à vous. Ce sont des temps de barbarie, si l'on veut, mais d'une barbarie
pleine d'énergie et de ressources. L'étude de ces grands monuments mili-
taires du moyen âge n'est donc pas seulement curieuse, elle fait connaître
des mœurs dans lesquelles l'esprit national ne pourrait que gagner à se
retremper.
Nous voyous au commencement duxin* siècle les habitants de Toulouse
avec quelques seigneurs et leurs chevaliers, dans une ville mal fermée,
tenir en échec l'armée du puissant comte de Montfort et la forcer de lever
le siège. Bien mieux encore que les villes, les grands vassaux, renfermés
dans leurs châteaux, croyaient-ils pouvoir résister non-seulement à leurs
rivaux, mais au suzerain et à ses armées. «Le caractère propre, général, de
la féodalité, ditM. Guizot, c'est le démembrement du peuple et du pouvoir
employées encore au \vi e siècle. Il n'est pas douteux que les études archéologiques, qui
ont eu sur les autres branches de l'architecture une si grande influence, réagiront égale-
ment sur L'architecture militaire; car, à notre avis (et notre opinion est partagée par
des personnages compétents), s'il n'y a, dans la forme de la fortification du moyen âge,
rien qui soit bon à prendre aujourd'hui, en faee des moyens puissants de l'artillerie, il
n'en est pas de même dans son esprit et dans son principe.
! \i;i HtTECTUBE | — 5G8 —
en une multitude de petits peuples et de petits souverains; l'ab ence «le
toute nation générale, de toul gouvernement contrai... Sous quels enne-
mis a succombé la féodalité? qui l'a combattue on France? Deux forci - :
la royauté d'une part, les communes de l'autre. Par la royauté s'est formé
en France un gouvernement central; par les communes s'est formée une
nation générale, qui est venue se grouper autour du gouvernement en-
trai '. » Le développement du système féodal est donc limité entre Les X* et
xiv e siècles. C'est alors que la féodalité élève ses forteresses le» plus impor-
tantes, qu'elle fait, pendant ses luttes de seigneur à seigneur. L'éducation
militaire des peuples occidentaux. «Avec le xiv e siècle, ajoute l'illustre
historiennes guerres changent de caractère. Alors commencent les guerres
étrangères, non plus de vassal à suzerain ou de vassal à vassal, mais de
peuple à peuple, degouvernement à gouvernement. A l'avènement de Phi-
lippe de Valois, éclatent les grandes guerres des Français contre les Anglais,
les prétentions des rois d'Angleterre, non sur tel ou tel lief, rrrais sur le
pays et le trône de France; et elles se prolongent jusqu'à Louis XI. Il ne
s'agit plus alors de guerres féodales, mais de guerres nationales; preuve
certaine que l'époque féodale s'arrête à ces limites, qu'une autre société
a déjàcommencé.» Aussi le château féodal ne prend-il son véritable carac-
tère défensif que lorsqu'il est isolé, que lorsqu'il est éloigné des grandes
villes riches et populeuses, et qu'il domine la petite ville, la bourgade, ou
le village. Alors il profite des dispositions du terrain avec grand soin, s'en-
toure de précipices, de fossés ou de cours d'eau. Quand il tient à la grande
ville, il en devient la citadelle, est obligé de subordonner sesdéfen>e> à
celles des enceintes urbaines, de se placer au point d'où il peut rester maitre
du dedans et du dehors. Pour nous faire bien comprendre en peu de mots,
on peut dire que le véritable château féodal, au point de vue de l'art de la
fortification, est celui qui, ayant d'abord choisi son assiette, voit peu à peu
les habitations se grouper autour de lui. Autre chose est le château, dont la
construction, étant postérieure à celle de la ville, a dû subordonner son em-
placement etses dispositions à la situation et aux dispositions défensives de
la cité. AParis, le Louvre de Philippe-Auguste fut évidemment construit
suivant ces dernières données. Jusqu'au règne de ce prince, les rois habi-
taient ordinairement le palais sis dans la cité. Mais lorsque la ville de Paris
eut pris un assez grand développement sur les deux rives, cette résidence
centrale ne pouvait convenir à un souverain, et elle devenait nulle comme
défense. Philippe- Auguste, en bâtissant le Louvre. posait une citadelle surle
point de la villeoùlesattaquesétaientle plus à craindre, où son redoutable
rivalltichard devait se présenter; il surveillait les deux rives de la Seine
en aval de la cité, et commandait les marais et les champs qui, de ce point,
s'étendaient jusqu'aux rampes de Chaillot et jusqu'à Meudon. En entou-
rant la ville de murailles, il avait le soin de laisser son nouveau château, sa
citadelle, en dehors de leur enceinte, afin de conserver toute sa liberté de
1 Histoire de in civilisation en France, par M. Guizot, 2" part., l re Lpçoil
369 — [ ARCHITECTURE ]
défense. On voit dans ce plan de Paris (fig. 18), comme nous l'avons dit plus
haut, qu'outre le Louvre A, d'autres établissements fortifiés sont dissé-
minés autour de l'enceinte. H est le château du Bois entouré de jardins,
maison de plaisance du roi. EnL est l'hôtel des ducs de Bretagne ; en C,
le palais du roi Robert et le monastère Saint-Martin des Champs entouré
d'une enceinte fortifiée ; en B, le Temple, formant une citadelle séparée,
avec ses murailles et son donjon; en G, l'hôtel de Vauvert, bâti par Je roi
Robert cl entouré d'une enceinte '.
Plus tard, pendant la prison du roi Jean, il fallut reculer cette enceinte,
la ville s'étendant toujours, surtout du côté de la rive droite (fig. 19). Le
1 En I était la maison de Saint-Lazare; en K, la maladrerie; en M et N, les halle;; ;
en 0, le grand Ghàtelet, <]ui défendail L'entrée de la rite au nord: en I', le petit Ch.'i-
telet, i|iii gardait le Petit-Pont, au sud. En E, Notre-Dame et I évêcbé ; en 1>. l'ancien
Palais; en F, Sainte-Geneviève et le pilais de Clovis, sur la montagne. {Description de
Paris, par Nie. de Fer. 172'i. — Dissertation archéologique .sur les anciennes enceintes
de Paris, par Bonnardot, 1853.)
t. — hl
| AHCflITECTURE j — 370 —
Louvre, le Temple, se trouvèrent compris dans les nouveaux mui
des portes bien défendues, munies de barbacanes, purent tenir lieu de
forts détachés, et du côté de l'est Charles V fi L bâtir la bastille Saint-
■ Antoine S, qui commandait les faubourgs et appuyait l'enceinte. Le palais
•les Tournelles R renforça encore celte partie de la ville, et d'ailleurs lu
Temple et le Louvre, conservant leurs enceintes, formaient avec la Bastille
comme autant de citadelles intérieures. Nous avons déjà dit que le système
de fortifications du moyen âge ne se prêtait pas à des défenses étendues ;
il perdait sa puissance en occupant un trop grand périmètre, lorsqu'il
n'était pas accompagné de ces forteresses avancées qui divisaient les forces
des assiégeants et empêchaient les approches. Nous avons vu à Carcas-
sonne (fig. 11) une ville d'une petite dimension bien défendue par l'art et
la nature du terrain : mais le château fait partie de la cité, il n'en est que
la citadelle, et n'a pas le caractère d'un château féodal; tandis qu'àCoucy,
par exemple(fig. 20), le château est tout et la ville n'en est que l'annexe, la
défense extérieure. Aussi n'est-il peut-être pas en France de château qui
ait plus complètement le caractère féodal. Indépendant de la ville, qu'il
— j71 — [ AKC1IITECTUBTC ]
protège, il en est cependant séparé par une vaste baille ou place d'armes A,
ne communiquant avec la cité G que par la porte E, qui se défend contre
la ville. Le château étant seulement accessible de ce côté, l'architecte a
établi le mur de traverse de la baille
a l'étranglement du plateau, afin
de rendre l'attaque plus difficile.
Cette porte E est d'ailleurs munie
de bons fossés, et Manque complè-
tement la courtine. Le château, bâti
sur le point culminant de la colline,
domine des escarpements fort roi-
des et est séparé de la place d'ar-
mes par un large fossé D. Si la ville
était prise, la place d'armes et en-
suite le château servaient de refuges
assurés à la garnison. C'était dans
l'espace A qu'étaient disposés les
écuries, les communs et les loge-
ments de la garnison, tant qu'elle
n'était pas obligée de se retirer dans
l'enceinte du château ; des poternes
percées dans les courtines de la place d'armes permettaient de faire
des sorties, ou de recevoir des secours du dehors, si l'ennemi tenait
la ville et n'était pas en nombre suffisant pour garder la cité et blo-
quer le château. Beaucoup de villes présentaient des dispositions défen-
des analogues à celles-ci : Guise, Château-Thierry, Châtillon-sur-Scine,
Falaise, Meulan, Dieppe, Saumur, Bourbon-l'Archambault, Montfort-
l'Amaury, Montargis, Boussac, Orange, Hyôres, Loches, Chauvigny en
Poitou, etc. Dans cette dernière cité, trois châteaux dominaient la ville
à la fin du xiv" siècle, tous trois bâtis sur une colline voisine et étant
indépendants les uns des autres. Ces cités dans lesquelles les défenses
étaient ainsi divisées passaient avec raison pour être très-fortes; sou-
vent des armées ennemies, après s'être emparées des fortifications ur-
baines, devaient renoncer à faire le siège du château, et, poursuivant
leurs conquêtes, laissaient sans pouvoir les entamer des garnisons qui,
le lendemain de leur départ, reprenaient la ville et inquiétaient leurs
derrières. Certes, si la féodalité eût été unie, aucun système n'était plus
propre à arrêter les progrès d'une invasion que ce morcellement de la
défense, et cela explique môme l'incroyable facilité avec laquelle se per-
daient alors des conquêtes de province ; car il était impossible d'assurer
comme aujourd'hui les résultats d'une campagne par la centralisation du
pouvoir militaire et par une discipline absolue. Si le pays conquis était
divisé en une quantité de seigneuries qui se défendaient chacune pour
leur compte plutôt encore que pour garder la foi jurée au suzerain, les ar-
mées étaient composées de vassaux, qui ne devaient, d'après le droit féodal,
[ ARCHITECTURE ] — 372 —
que quarante ou soixante jours de campagne, après lesquels chacun re-
tournait chez soi, lorsque le suzerain ne pouvait prendre des troupes
à solde. Sous ce rapport, dès la fin du xm e siècle, la monarchie anglaise
avait acquis une grande supériorité sur la monarchie française. La féoda-
lité anglo-normande formait un faisceau plus uni que la féodalité fran-
çaise ; elle l'avait prouvé en se faisant octroyer la grande charte, et était,
par suite de cet accord, intimement liée au suzerain. Cette forme de
gouvernement, relativement libérale, avait amené l'aristocratie anglaise
à introduire dans ses armées des troupes de gens de pied pris dans les
villes, qui étaient déjà disciplinés, habiles à tirer de l'arc, et qui détermi-
nèrent le gain de presque toutes les funestes batailles du xiv e siècle, Crécy,
Poitiers, etc. Le môme sentiment de défiance qui faisait que le seigneur-
féodal français isolait son château de la ville placée sous sa protection,
ne lui permettait pas de livrer des armes aux bourgeois, de les familiariser
avec les exercices militaires; il comptait sur ses hommes, sur la bonté
de son cheval et de son armure, sur son courage surtout, et méprisait le
fantassin, qu'il n'employait en campagne que pour faire nombre, le comp-
tant d'ailleurs pour rien au moment de l'action. Cet esprit, qui fut si fatal
à la France à l'époque des guerres avec les Anglais, et qui fut cause delà
perte des armées françaises dans maintes batailles rangées pendant les xiv e
et xv e siècles, malgré la supériorité incontestable delà gendarmerie féodale
de ce pays, était essentiellement favorable au développement de l'archi-
tecture militaire; et, en effet, nulle part en Occident on ne rencontre
de plus nombreuses, de plus complètes et plus belles fortifications féo-
dales, pendant les xm e et xiv e siècles, qu'en France (voy . Château, Donjon,
Porte, Tour) '. C'est dans les châteaux féodaux surtout qu'il faut étudier
les dispositions militaires ; c'est là qu'elles se développent du xn e au
xiv e siècle avec un luxe de précautions, une puissance de moyens extra-
ordinaires.
1 Le nombre des châteaux qui couvraient le sol de la France, surtout sur les fron-
tières des provinces, est incalculable. Il n'était guère de village, de bourgade ou de
petite ville qui n'en possédât au moins un, sans compter les châteaux isolés, les postes
et les tours qui, de distance en distance, étaient plantés sur les cours des rivières, dans
les vallées servant de passages, et dans les marches. Dans les premiers temps de l'orga-
nisation féodale, les seigneurs, les villes, les évêques, les abbés, avaient dû dans maintes
circonstances recourir à l'autorité suzeraine des rois de France pour interdire la construc-
tion de nouveaux châteaux, préjudiciables à leurs intérêts et « à ceux de la patrie ». (Les
Olim.) D'un autre côté, malgré la défense des seigneurs féodaux, le roi de France, par
acte du parlement, autorisait la construction de châteaux forts, afin d'amoindrir la puis-
sance presque rivale de ses grands vassaux. « Cùm abbas et conventus Dalonensis asso-
rt ciassent dominum regem ad quemdam locum qui dicitur Tauriacus, pro quadam bastida
k ibidem construenda, et dominus Garnerius de Castro-Novo, miles, et vicecomes Turennc.
« se opponerent, et dicerunt dictam bastidam absque eorum prejudicio non posse fieri :
« Auditis eorum contradicionibus et racionibus, prouunciatum fuit quod dicta bastida
« ibidem fieret et remaneret. » (Les Olim, édit. du Minist. de l'instruct. publ. : Phi-
lippe III, 1279, t. II, p. 147.)
— 373 — [ ARCHITECTURE |
Nous avons distingué déjà les châteaux servant de refuges, de citadelle-
aux garnisons des villes, se reliant aux enceintes urbaines, des châteaux
isolés dominant des villages, des bourgades et des petites villes ouvertes,
ou commandant leurs défenses, et ne s'y rattachant que par des ouvrages
intermédiaires. Parmi ces châteaux, il en était de plusieurs sortes. Les uns
se composaient d'un simple donjon entouré d'une enceinte et de quelques
logements. D'autres comprenaient de vastes espaces enclos de fortes mu-
railles, des réduits isolés, un ou plusieurs donjons. Placés sur des routes,
ils pouvaient intercepter les communications, et formaient ainsi des places
fortes, vastes et d'une grande importance sous le point de vue militaire ;
exigeant pour les bloquer une armée nombreuse; pour les prendre, un
attirailde siège considérable et un temps fort long. Lcschâteaux, ou plutôt
les groupes de châteaux de Loches et de Chauvigny, que nous avons déjà
cités, étaient de ce nombre '. Autant que faire se pouvait, on profitait des
escarpements naturels du terrain pour planter les châteaux; car ils se
trouvaient ainsi à l'abri des machines de guerre, delà sape ou de la mine;
l'attaque ne se faisant que de très-près, et les machines de jet ne pouvant
élever leurs projectiles qu'à une hauteur assez limitée, il y avait avan-
tage à dominer l'assaillant, soit par les escarpements des rochers, soit par
des constructions d'une grande élévation, en se réservant dans la con-
struction inférieure des tours et courtines le moyen de battre l'ennemi
extérieur au niveau du plan de l'attaque. Nous avons vu que les tours de
l'époque romane ancienne étaient pleines dans leurs parties inférieures,
et les courtines terrassées. Dès le commencement du xn e siècle, on avait
reconnu l'inconvénient de ce mode de construction, qui ne donnait à l'as-
siégé que le sommet de ces tours et courtines pour se défendre, et livrait
tous les soubassements aux mineurs ou pionniers ennemis ; ceux-ci pou-
vaient poser des étancons sous les fondations, et faire tomber de larges
pans de murailles en mettant le feu à ces étais, ou creuser une galerie de
mine sous ces fondations et terrassements, et déboucher dans l'intérieur
de l'enceinte.
Pour prévenir ces dangers, les constructeurs militaires établirent, dans
les tours, des étages depuis le sol des fossés ou le niveau de l'eau, ou l'a-
rase de l'escarpement de rocher; ces étages furent percés de meurtrières
se chevauchant ainsi que l'indique la figure 21, de manière à envoyer des
carreaux sur tous les points de la circonférence des tours, autant que
faire se pouvait ; ils en établirent également dans les courtines, surtout
lorsqu'elles servaient de murs à des logis divisés en étages, ce qui dans les
châteaux avait presque toujours lieu. Les pionniers arrivaient ainsi plus
difficilement au pied des murs, car il leur fallait se garantir non-seule-
ment contre les projectiles jetés dehaut en bas, mais aussi contre les traits
décochés obliquement et horizontalement par les meurtrières ; s'ils parve-
1 Nous renvoyons nos lecteurs au mot Château. Nous donnons en détail, dans cet
article important, les diverses dispositions et le classement de ces demeures féodales,
ainsi que les moyens particuliers de défense, de secours, etc.
[ AHCHITECTUR] — 874 —
naienl ;i faire un trou aupieddu mur ou de Liour, ils devaient Mtrou
en f a ce d'un corps d'assiégés qui, prévenus par les coups de la sape, sv ûenl
pu élever une palissade ou un second mur en arrière de ce trou, et Madré
E3A&. ^
ir.ra. c.
ETAS. A
Coupe:
.FACE E^GEFv
leurtravail inutile. Ainsi, lorsque l'assaillant avait, au moyen de ses engins,
démonté les hourds, écrêté les créneaux, comblé les fossés; lorsque avec
ses compagnies d'archers ou d'arbalétriers balayant le sommet des rem-
parts, il avait ainsi rendu le travail des pionniers possible, ceux-ci, à moins
qu'ils ne fussent très-nombreux et hardis, qu'ils ne pussent entreprendre
_ 375 — [ ARCHITECTURE j
de larges tranchées et faire tomberun ouvrage entier, trouvaient derrière
le percement un ennemi qui les attendait dans les salles basses au niveau
du sol. L'assaillant eût-il pénétré dans ces salles en tuant les défenseurs,
qu'il ne pouvait monter auxétages supérieurs que par des escaliers étroits
facilement barricadés et munis de portes ou de grilles.
Nous devons faire observer que les défenses extérieures, les tours des
lices, étaient percées de meurtrières permettant à l'assiégé un tir rasant.
afin de détendre les approches à une grande distance, tandis que les meur-
trières des tours et courtines des secondes enceintes étaient percées de
laçonà faciliter le tir plongeant. Toutefois ces ouvertures, qui n'avaient
à l'extérieur que m ,10 de largeur environ, et l m à l m ,50 à l'intérieur, ser-
vaient plutôt à reconnaître les mouvements des assiégeants et à donner
du jour et de 1 air dans les salles do tours qu'à la défense; elles battaient
les dehors suivant un angle, trop aigu, surtout quand les murs des tours
sont épais, pourqu'il fût possible de nuire sérieusement aux assaillants, en
décochant des carreaux, dessagettes ou viretons par ces fentes étroites
(voy. Tout). La véritable défense était disposée au sommet des ouvrages.
Là, en temps de paix, et quand les hourds n'étaient pas montés, le mur du
parapet, dont l'épaisseur varie de m ,50 à 0'", 70, percé d'arelières rappro-
chées, dont l'angle d'ouverture est généralement de 60°, battait tous les
points des dehors; les créneaux, munis de portières de bois roulant sur
un axe horizontal et qu'on relevait plus ou moins au moyen d'une cré-
maillère, suivant que l'ennemi était plus ou moins éloigné, permettaient
de découvrir facilement les fossés et la campagne en restant à couvert.
(Voy. Créneau, Meurtrière.)
Les tours rondes flanquant les courtines résistaient mieux à la sape et
aux coups du bélier que les tours carrées; aussi avaient-elles été adoptées
22
. 1 _ — i
dès les premiers siècles du moyen âge. Mais jusqu'à la tin du xir siècle
leur diamètre était petit ; elles ne pouvaient contenir qu'un nombre très-
restreint de défenseurs ; leur circonférence peu étendue ne permettait
d'ouvrir (pie deux ou trois meurtrières à chaque étage, et par conséquent
elles baliaient faiblement les deux courtines voisines : leur diamètre fut
augmenté au xm* siècle, lorsqu'elles furent munies d'étages jusqu'au ni-
veau du fosse, il était plus facile àun assiégeant de battre une tour qu'une
courtine (fig. 22) ; car une fois logé au point A, du momentqu'il avait dé-
r ABCH1TECTUBB ] — 376 —
Lruit ou brûlé les hourds <le B en C, l'assiégé ne pouvait l'inquiéter. Ma if
dans Les enceintes des villes toutes les tours étaient fermées à la gorge enD;
lorsque L'assaillant avait fait un trou en A ou lait tomber la demi circonfé»
ronce extérieure de la tour, il n'était pas dans la ville, et trouvait de nou-
velles difficultés à vaincre. C'est pourquoi dans les sièges des places on - a i la-
quait de préférence aux courtines, quoique les approches en fussent plus
difficiles que celles des tours (fig. 23) : l'assiégeant, arrivé au point A ap
23
S
A
avoir détruit les défenses supérieures des tours B, C, et fait son trou ou sa
brèche, était dans la ville, à moins, ce qui arrivait souvent, que les assiégés
n'eussent élevé promptement un second mur EF; mais il était rare que
défenses provisoires pussent tenirlongtemps. Toutefois, dans lessiégesbien
dirigés, l'assaillant faisait toujours plusieurs attaques simultanées, les
unes au moyen de la mine, d'autres par la sape, d'autres enfin (et celles-là
étaient les plus terribles) au moyen des beffrois roulants ; car une fois
le beffroi amené le long des murailles, la réussite de l'assaut n'était guère
douteuse. Mais pour pouvoir amener, sans risquer de les voir brûler par les
assiégés, ces tours de bois contre le parapet, il fallait détruire les hourds
et crêtes des courtines et tours voisines, ce qui exigeait l'emploi de nom-
breux engins et beaucoup de temps. Il fallait combler solidement les fos-
sés ; s'être assuré, lorsque le fossé était sec, que l'assiégé n'avait pas miné
le fond de ce fossé sous le point où la tour était dirigée, ce qu'il ne man-
quait pas de tenter, lorsque la nature du sol ne s'y opposait pas.
A la fin du xm e siècle déjà, on avait senti la nécessité, pour mieux battre
les courtines, non-seulement d'augmenter le diamètre des tours, et de
rendre par conséquent la destruction de leurs défenses supérieures plus
longue et plus difficile, mais encore d'augmenter leurs flancs en les termi-
nant à l'extérieur par un bec saillant qui leur donnait déjà la forme d'une
corne (fig. 24). Ce bec A avait plusieurs avantages : l°il augmentait consi-
dérablement la force de résistance de la maçonnerie de la tour au point où
l'on pouvait tenter de la battre avec le mouton ou de la saper; 2° il défendait
mieux les courtines en étendant les flancs des hourds BA, quise trouvaient
ainsi se rapprocher d'une ligne perpendiculaireaux remparts (voy. Tour);
3° en éloignant les pionniers, il permettait aux défenseurs placés dans les
hourds des courtines, en D, de les découvrir suivant un angle beaucoup
— 377 — [ ARCHITECTURE ]
moins aigu que lorsque les tours étaient circulaires, et par conséquent de
leur envoyer des projectiles de plus près. A Carcassonne, les becs sont dis-
posés ainsi que l'indique en plan la ligure 2/4. Mais au château de Loches,
comme à Provins à la porto Saint-Jean, on leur donnait la forme en plan
«"> f.
%
\ A .'
Hl.fll3 33
de deux courbes brisées (lig. 1h bis); à la porte de Jouy delà môme ville
(lig. 24 ter), ou aux portes de Villeneuve-sur-Yonne, la forme d'ouvrages
rectangulaires posés en pointe, de manière à battre obliquement l'entrée
cl les deux courtines voisines. On avait donc reconnu dès le xm e siècle
O / J„;
L_ . fl lî
l'inconvénient dos tours rondes, leur faiblesse au point de la tangente
parallèle aux courtines (voy. Porte). L'emploi de ces moyens parait avoir
été réservé pour les places très-fortement défendues, telles que Carcas-
sonne, Loches, etc.; car parfois, à la fin du xui e siècle, dans des places
du second ordre, on se contentait de tours carrées peu saillantes pour dé-
fendre les courtines, ainsi qu'on peut le voir encore de nos jours sur l'un
i. —
f ARCniTECTURE ] — 378 —
des fronts de l'enceinte d'Avignon et d'Aigues-Mortes (fig. 25), dont les
remparts (sauf la lourde Constance A, qui avait été bâtie par saint Louis
et qui servait de donjon et de phare) furent élevés par Philippe le Hardi'.
•
nn^p.3
Riais c'est aux angles saillants des places que l'on reconnut surtout la
nécessité de disposer des défenses d'une grande valeur. Comme encore
aujourd'hui, l'assaillant regardait un angle saillant comme plus facile à
attaquer qu'un front flanqué. Les armes de jet n'étant pas d'une grande
portée jusqu'au moment de l'emploi du canon, les angles saillants ne pou-
vaient être protégés par des. défenses éloignées, dès lors ils étaient faibles
(fig. 26); et lorsque l'assaillant avait pu se loger en A, il était complète-
ment défilé des défenses rapprochées. Il fallait donc que les tours du coin,
comme on les appelait généralement alors, fussent très-fortes par elles-
mêmes. On les bâtissait sur une circonférence plus grande que les autres,
on les tenait plus hautes; on multipliait les obstacles à leur base à l'exté-
rieur, par des fossés plus larges, des palissades, quelquefois même des
ouvrages avancés; on les armait de becs saillants, on les isolait des cour-
1 « Philippe le Hardi, parti de Paris au mois de février 1272 à la tête d'une armée
nombreuse, pour aller prendre possession du comté de Toulouse, et pour châtier en
passant la révolte de Roger Bernard, comte de Foix, s'arrêta à Marmande. Là il signa,
dans le mois de mai, avec Guillaume Boccauegra, qui l'avait joint dans cette ville, un
traité par lequel celui-ci s'engageait à consacrer 5000 livres tournois (88 500 fr.) à la
construction des remparts d'Aigues-Mortes, moyennant l'abandon que le roi lui faisait,
à titre de fiefs, ainsi qu'à ses descendants, de la moitié des droits domaniaux auxquels
la ville et le port étaient assujettis. Les lettres patentes données à cet effet furent contre-
signées, pour les rendre plus authentiques, par les grands officiers de la couronne. En
même temps, et pour contribuer aux mêmes dépenses, Philippe ordonna qu'on lèverait,
outre le denier pour livre déjà établi, un quarantième sur toutes les marchandises qui
entreraient à Aigues-Mortcs par terre ou par mer. » (Hist. génér. du Languedoc, reg. 30
du trésor des chartes, n° 441. Hist. d'Aigues-Mortes, par F. Em. di Pietro, 1849.)
— 379 — [ ARCHITECTURE ]
iines voisines; on avait le soin de bien munir les deux tours en retour ',
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1 „„„„„,„„„„,. ni. iimllll'MIIMIII M ltl|tllMP|ll>ll'1l M '
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•et parfois de réunir ces tours par un second rempart intérieur (fig. 26 bis) 2 .
On évitait d'ailleurs autant que possible ces angles saillants dans les places
i) 5 '" /5 20 25
i . , —,
' Le plan que nous donnons ici est celui de l'angle ouest de la double enceiute de la
cité tle Carcassonne, l<àti par Philippe le Hardi.
- Cet angle saillant (fig. 26 fus), qui présente clairement la disposition signalée ici,
est une des défenses du xr.1 1 siècle dépendant du château de Falaise (m»v. Ciiatuav).
[ ARCIIITKCTUHK J — 380 —
bien fortifiées, et, lorsqu'ils existaient, c'est qu'ils avaient été imposé* par
la configuration du terrain, afin de dominer un escarpement, de com-
mander une route ou une rivière, et pour empocher l'ennemi de s'établir
de plain-pied au niveau de la base des remparts.
Jusqu'au xiv e siècle, les portes étaientmunies de vantaux bien doublés,
de herses, de mâchicoulis, de bretêches à doubles et triples étages, mais
elles ne possédaientpas deponts-levis.Dans les châteaux, souvent des ponts
volants ou à bascule, en bois, qu'on relevait en cas de siège, interceptaient
complètement les communications avec le dehors; mais dans les enceintes
des villes, des barrières palissadées ou des barbacanes défendaient les ap-
proches; du reste, une fois la barrière prise, on entrait ordinairement dans
la ville de plain-pied. Ce ne fut guère qu'au commencement du xiv e siècle
que l'on commença d'établir, à l'entrée des ponts jetés sur les fossés
devant les portes, des ponts-levis de bois tenant aux barrières (fig. 27), ou
à des ouvrages avancés de maçonnerie (fig. 28)'. Puis bientôt, vers le milieu
du xiv e siècle, on appliqua le pont-levis aux portes elles-mêmes, ainsi
qu'onpeut levoirau fortdeVincennes, entre autres exemples (voy. Porte).
Cependant nous devons dire que dans beaucoup de cas, même pendant
les xiv e et xv e siècles, les ponts-levis furent seulement attachés aux ou-
vrages avancés. Ces ponts-levis étaient disposés comme ceux généralement
employés aujourd'hui, c'est-à-dire composés d'un tablier de charpente qui
se relevait sur un axe, au moyen de deux chaînes, de leviers et de contre-
poids; en se relevant, le tablier fermait (comme il ferme encore dans nos
forteresses) l'entrée du passage. Mais on employait pendant les xn e , xm e
et xiv e siècles d'autres genres de fermetures à bascule : on avait le tapecu,
1 Entrée du château de Montargis, du côté de la route de Paris à Orléans. (Ducerceau,
Les plus excellens bastimens de France.)
— 381 — [ ARCHITECTURE ]
spécialement adapté aux poternes, et qui, roulant sur un axe placé hori-
28 i i Ja
zontalement au sommet du vantail, retombait sur les talons du sortant
23
(fig. 29); les portes de barrières, qui roulaient sur des axes horizontaux
( AKCBITKCTUfiE J — 382 —
posés vers la moitié de leur hauteur (fig. 30), l'une des deux moitiés servant
de contre-poids à l'autre. Dans le beau manuscrit des Chroniques de Frois-
sart, de la Bibliothèque nationale ', on trouve une vignette qui représente
l'attaque des barrières de la ville d'Aubenton par le comte de Hainaut.
La porte de la barrière est disposée de cette manière (fig. 31); elle est mu-
nie et défendue par deux tours de bois. En arrière, on voit la porte de
la ville, qui est une construction de pierre, bien que le texte dise que la
ville d'Aubenton « n'estoit fermée que de palis ». Des soldats jettent par-
dessus les créneaux un banc, des meubles, des pots.
Nous avons vu comment, pendant les xii e et xm e siècles, il était d'usage
de garnir les sommets des tours et courtines de hourds de bois. Il n'est pas
besoin de dire que les assaillants, au moyen] des machines de jet, cher-
1 Manuscr. 8320, t. I, in-fol., commencement du xv e siècle. Cette vignette, dont nous
donnons ici une partie, accompagne le chapitre xlvi de ce manuscrit, intitulé : Comment
le conte de Haynault print et détruit Aubenton en Terassc. C'est le chapitre eu de l'édition
des Chroniques de Froissart du Panthéon littéraire. « Si commença l'assaut grand
« et fort durement, et s'employèrent arbalétriers de dedans et dehors à traire moult vigou-
« reusement ; par lequel trait il y en eut moult de blessés des assaillans et des défendans.
« Le comte de Haynault et sa route, où moult avoit d'apperts chevaliers et écuyers, vin-
ci rent jusques aux barrières de l'une des portes.... Là eut un moult grand et dur assaut.
« Sur le pont mesmement, à la porte vers Chimay, estoient messire Jean de Beaumont et
« messire Jean de la Bove. Là eut très grand assaut et forte escarmouche, et convint les
« François retraire dedans la porte; car ils perdirent leurs barrières, et les conquirent les
« Hainuyers et le pont aussi. Là eut dure escarmouche forte, et grand assaut et félonneux,
i car ceux qui estoient montés sur la porte jetoient bois et mairein contre val, et pots
« pleins de chaux, et grand foison de pierres et de cailloux, dont ils navroient et mes-
« haignoient gens, s'ils n'estoient fort armés »
— 383 — [ ARCUITECTURE ]
chaient à briser ces hourds avec des pierres, ou à les incendier avec des
projectiles enflammés, ce à quoi ils parvenaient facilement, si les mu-
railles n'étaient pas d'une très-grande élévation, ou si les hourds n'étaient
pas garnis de peaux fraîches. Déjà, vers le milieu du xm e siècle, on avait
cherché à rendre les hourds de charpente moins faciles à brûler en les
portant sur des consoles formées d'encorbellements de pierre. C'est ainsi
qu'à Coucy les hourds des portes de la ville, des tours et du donjon,
qui datent de cette époque, étaient supportés (voy. Hourd). Mais encore
les parements et les planchers de ces hourds pouvaient-ils prendre feu.
Au xiv e siècle, pendant les guerres de cette époque, où tant de villes en
France furent incendiées et pillées, « arses et robées », comme dit Frois-
sait, on remplaça presque partout les hourds de charpente par des bre-
tèches continues de pierre, qui présentaient tous les avantages des hourds,
en ce qu'elles battaient le pied des murailles, sans en avoir les inconvé-
nients. Ces nouveaux couronnements ne pouvaient être incendiés et résis-
taient mieux aux projectiles lancés par les engins; ils étaient fixes et ne
se posaient pas seulement en temps de guerre comme les hourds de bois.
[ ABCHITECTURE | — '.iHU —
Mais, pour offrir un large chemin de rondeaux défenseurs, et une saillie
sur le nu des murs qui permît d'ouvrir des mâchicoulis d'une bonne
dimension, il fallut bientôt modifier tout le système de la construction
des parties supérieures des défenses. Au moyen des hourds de bois, non-
seulement on ajoutait au chemin de ronde demaçonneric fi\f.Vfi::.32)une
coursièreBpercéedemâchicoulis enCet d'archèresen D, mais on augmen-
tait encore souvent la largeur des chemins de ronde, soit en faisant
déborder les hourds à l'intérieur de la ville en E, soit en ajoutant au
chemin de ronde des planchers de bois F dont les solives entraient dans
des trous ménagés de distance en distance sous la tablette de ce chemin de
ronde, et étaient supportées par des poteaux G. Ces suppléments de dé-
fenses étaient ordinairement réservés pour les courtines qui paraissaient
faibles', Les hourds avaient l'avantage de laisser subsister les parapets
de pierre et de conserver encore une' défense debout derrière eux, lors-
qu'ils étaient brisés ou brûlés. On obtenait difficilement avec les bretêches
et mâchicoulis de pierre ces grands espaces et ces divisions utiles à la
défense. Voici comment on procédait pour les courtines que l'on tenait
à bien munir (fig. 33). On posait des corbeaux les uns sur les autres for-
mant encorbellements, espacés d'environ m ,70 à l m ,20 au plus d'axe en
axe. Sur l'extrémité de ces corbeaux on élevait un parapet crénelé B
de m ,33 à m ,i0, de pierre, et de 2 mètres de haut. Pour maintenir la
bascule des corbeaux, en C on montait un mur percé de portes et d'ouver-
tures carrées de distance en distance, et qui était assez haut pour donner
à la couverture D l'inclinaison convenable. Derrière le mur C, on établis-
sait les coursièresde boisL, qui remplaçaient les chemins EF des hourds
1 A Carcassonne, du côté du midi, les remparts de la seconde enceinte étaient munis
de ces ouvrages de bois en temps de guerre ; les traces en sont parfaitement conservées
de la porte Narbonnaise à la tour du coin à l'ouest (voy. fig. H)»
— 385 — [ ARCHITECTURE ]
de bois (fig. 32), et qui étaient nécessaires à l'approvisionnement des pa-
rapets et à la circulation, sans gôner les arbalétriers ou archers postés
en G (fig. 33). Pour les tours on fit mieux encore (fig. 3Zj). Disposant
l'étage des mâchicoulis G comme celui des courtines, on suréleva le mur
C d'un étage H percé de créneaux ou de meurtrières, et môme quelque-
CVHlMWr -/.Mi'
fois, à la chute des combles en I, on ménagea encore un chemin décou-
vert crénelé. Ainsi le chemin G eût-il été pris par escalade, ou au moyen
des beffrois mobiles, après la destruction des parapets B, qu'en barrica-
dant les portes K, on pouvait encore culbuter l'assaillant qui serait par-
venu à se loger en G sur un espace sans issue, en lui jetant par les cré-
neaux, des étages H et I, des pierres, madriers et tous autres projectiles.
Le manuscrit de Froissart, de la Bibliothèque nationale, que nous avons
i. - U9
[ ARCMITKCTL'ItE ] — 3K6 —
déj;\ cité, donne dans ses vignettes un grand nombre de tours dispo*
de cetle manière (lig. S5) 1 . Beaucoup de ces figures font voir que l'on
conservait avec les mâchicoulis de pierre des hourds de bois A. mainte-
nus pour la défense des courtines ; et, en effet, ces deux défenses furent
longtemps appliquées ensemble, les bretêches et hourds de bois étant
1 Vignette accompagnant le chapitre cxxv, intitulé : « Comment le roy David d'Escoce
« ^David Bruce d'Ecosse) vint à tout grand ost devant le neuf chasteau sur Thin. »
— 387 — [ ARCHITECTURE ]
beaucoup moins dispendieux à établir que les mâchicoulis de pierre
(voy. Macuicoi lis). Le château de Pierrefonds, bâti pendant les dernières
années du xiv c siècle, présente encore d'une manière bien complète ces
sortes de défenses supérieures. Voici (fig. 36) l'état ruiné de l'angle formé
par la tour du nord-est et la courtine nord. Un voit parfaitement en A
"'•
les mâchicoulis encore en place ; en B, l'arrachement des parapets de
pierre ; en C, le filet de l'appentis qui recouvrait le chemin de ronde D ;
on E, les corbeaux de pierre qui portaient le faîtage de cet appentis; en G,
les portes qui donnaient entrée de l'escalier sur les chemins de ronde,
<'l en F des ouvertures permettant de passer du dedans de la tour des
projectiles aux défenseurs des créneaux ; en H, un étage crénelé cou-
vert au-dessus des mâchicoulis, et en Ile dernier crénelage découvert à la
base du comble ; en K. la tour de l'escalier servant de guette à son som-
met. Mai>. dans les châteaux avec logis, à cause du peu d'espace réservé
entre leurs enceintes, les courtines devenaient murs goutterots des bâti-
ments rangés entre les tours le long de ces enceintes, de sorte (pie le
chemin de ronde donnait accès dans des salles qui remplaçaient l'appentis
[ AUClllTECTURE ] — 388 —
de bois I, indiqué dans la figure 33 (voy. Château, Chemin DE ROHM). Voici
l'état restauré (fig. 37) de cette partie des défenses de Pierrefonds. On
PCG/itS.SC
comprendra ainsi facilement la destination de chaque détail de la con-
struction militaire que nous venons de décrire. Mais c'étaient là les dé-
ssy
[ ARCDITECTURE J
•, * &jy|
SCCARO.SC.
fenses les plus fortes des tours et des murailles, et beaucoup leur étaient
| ARCHITECTURE ] — 390 —
inférieures comme disposition, se composaient seulement de créneaux et
mâchicoulis peu saillants, avec chemin de ronde peu large. Tels sont les
murs d'Avignon, qui, comme conservation, sont certes les plus beaux qu'il
y ait sur lesol actuel de la France, mais qui, comme force, ne présentaient
pas une défense formidable pour l'époque où ils furent élevés. Suivant la
méthode alors en usage en Provence et en Italie, les murs d'Avignon sont
flanqués de tours qui, sauf quelques exceptions, sont carrées 1 . En France,
la tour ronde avait été reconnue avec raison comme plu* forte que la
tour carrée; car, ainsi que nous l'avons démontré plus haut, le pionnier
attaché à la hase de la tour ronde était battu obliquement par les cour-
ues voisines, tandis que s'il arrivait à la base de la face extérieure d'une
tilour carrée en 0, il était complètement masqué pour les défenses rap-
prochées (fig. 38) ; et en empochant les défenseurs de se montrer aux
créneaux, en détruisant quelques mâchicoulis placés perpendiculaire-
ment au-dessus de lui, il pouvait saper en toute sécurité. Contrairement
aussi aux usages admis dans la fortification française des xm e et xiv e siè-
cles, les tours carrées des remparts d'Avignon sont ouvertes du côté de
la ville (fig. 39), et ne pouvaient tenir, par conséquent, du moment que
l'ennemi s'était introduit dans la cité. Les murs d'Avignon ne sont guère
qu'une enceinte flanquée, comme l'étaient les enceintes extérieures des
villes munies de doubles murailles, et non des courtines interrompues
par des forts pouvant tenir contre un ennemi maître de la place. Ces
1 On a vu plus haut que les remparts d'Aigues-Mortes sont également, sur un front,
flanqués de tours carrées, et nous ne devons pas oublier qu'ils furent élevés par le Génois
15occanegra. Cependant l'enceinte de Paris, rebâtie sous Charles Y, était également flan-
quée de tours barlongues, mais l'enceinte de Paris ne passa jamais pour très-forte. Les
tours carrées appartiennent plutôt au midi qu'au nord de la France : les remparts de
Cahors, qui datent des xu e , xm e et xiv c siècles, présentent des tours carrées d'une belle
disposition défensive ; les remparts des villes du comtat Venaissin sont garnis généralement
<le tours carrées qui datent du xiv c siècle. Ainsi que la plupart des villes de Provence
et des bords du Rhône, Orange était munie de tours carrées construites à la fin du
xv e siècle. Les Normands et les Poitevins, jusqu au moment de la réunion de ces pro-
vinces au domaine royal, c'est-à-dire jusqu'au commencement du xm e siècle, paraissent
avoir de préférence adopté la forme carrée dans la construction de leurs tours et donjons.
La plupart des anciens châteaux bâtis par les Normands en Angleterre et en Sicile pré-
sentent des défenses rectangulaires. (Voy. Doxjon, Tour.)
— -'» C J1 — [ ARCHITECTURE ]
murailles ne sont même pas 'garnies dans toute leur élendue de mâ-
chicoulis, et le côté du midi de la ville n'est défendu que par de
simples crénelages non destinés à recevoir des hourds de bois. Leur hau-
teur n'atteint pas le minimum donné aux bonnes défenses pour les
mettre a l'abri des échelades'. Mais en revanche, si l'enceinte d'Avignon
n'était qu'une défense du deuxième ou du troisième ordre, le château,
résidence des papes pendant le xiv e siècle, était une redoutable cita-
delle, pouvant, à cause de son assiette, de son étendue, et de la hauteur
de ses tours, soutenir un long siège. Là encore les tours sont carrées,
mais d'une épaisseur et d'une élévation telles, qu'elles pouvaient défier
la sape et les projectiles lancés par les engins alors en usage; elles
étaient couronnées de parapets et mâchicoulis de pierre portés sur des
corbeaux. Quant aux mâchicoulis des murs, ils se composent d'une
1 Escalade au moyen d'échelles.
( ARCHITECTURE ] — 392 —
suite d'arcs en tiers-point laissant entre eux et le parement extérieur
un espace vide propre à jeter des pierres ou tous autres projectiles (ftg. UU)
(voy. Mâchicoulis, I'alais). Dans les provinces du Midi et de l'Ouest, ces
sortes de mâchicoulis étaient fort en usage au xiv e siècle, et ils étaient pré-
férables aux mâchicoulis des hourds de bois ou des parapets de pierre
posant sur des corbeaux, en ce qu'ils étaient continus, non interrompus
par les solives ou les consoles, et qu'ils permettaientainsi dejeter sur l'as-
saillant, le long du mur, de longues et lourdes pièces de bois qui, tombant
en travers, brisaient infailliblement les chats et pavois sous lesquels se
tenaient les pionniers.
L'art de la fortification, qui avait fait, au commencement du xm e siècle,
un grand pas, et qui était resté à peu près stationnaire pendant le cours de
ce siècle, fit de nouveaux progrès en France pendant les guerres de 1330 à
l/iOO. Quand Charles V eut ramené l'ordre dans le royaume, et repris un
— 393 — [ ARCHITECTURE ]
nombre considérable de places aux Anglais, il fit réparer ou reconstruire
presque toutes les défenses des villes ou châteaux reconquis, et dans ces
nouvelles défenses il estfaeile de reconnaître une méthode, une régula-
rité qui indiquent un art avancé et basé sur des règles lixes. Le château de
\ incennes en est un exemple, et sa situation stratégique est des mieux
entendues, puisque encore aujourd'hui elle est considérée comme très-
forte (fi g. h 1) '. Bâti en plaine, il n'y avait pas à profiter là de certaines dispo-
1 Nous donnons ici le plan du château de Vincennes, parce qu"on peut considérer
cette forteresse plutôt comme une grande place d'armes, une enceinte fortifiée, que
comme un châtrait dans l'ancienne acception du mot. Nous y revenons, du reste, dans
les mots Cuateal, Tour. En E, sont les deux seules entrées de l'enceinte, qui étaient
I. — 50
T ARCIUTECTUttE ] — 394 —
sitions particulières du torrain ; aussi son enceinte est-elle parfaitemi
régulière, ainsi que le donjon et ses défenses. Toutes les tours Bont bar-
longues ou carrées, mais hautes, épaisses el bien munies à leur sommet
d'échauguettes saillantes flanquant les quatre faces et de mâchicoulis;
le donjon est également flanqué aux angles de quatre tourelle-; les dis-
tances entre les tours sont égales; celles-ci sont fermées Bl peuvenl se
défendre séparément '.Le château de Vineennes fut commencé par Phi-
lippe de Valois et achevé par Charles V, sauf la chapelle, qui ne fut ter-
minée que sous François 1 er et Henri II.
Le système féodal était essentiellement propreà ladéfense et à l'attaque
des places. A la défense, en ce que les seigneurs et leurs hommes vivaient
continuellement dans ces forteresses qui protégaient leur vie et leur avoir,
ne songeaient qu'à les améliorer et les rendre plus redoutables chaquejour,
afin de pouvoir défier l'ambition de leurs voisins ou imposer des conditions
à leur suzerain. A l'attaque, en ce que, pour s'emparer d'une forteresse
alors, il fallait en venir aux mains chaquejour, disposer par conséquent de
troupes d'élite, braves, et que la vigueur et la hardiesse faisaient plus que
le nombre des assaillants, ou les combinaisons savantes de l'attaque. Les
perfectionnements dans l'art de défendre et d'attaquer les places fortes
étaient déjà très-développés en France, alors que l'art de la guerre de cam-
pagne était resté stationnaire. La France possédait des troupes d'élite ex-
cellentes composées d'hommes habituésaux armes dès leur enfance, braves
jusqu'à la témérité, et elle n'avaitpasd'armées ; son infanterie ne se com-
posait que de soudoyers génois, brabançons, allemands, et de troupes irré-
gulières des bonnes villes, mal armées, n ayant aucune notion des manœu-
vres, indisciplinées, plus embarrassantes qu'utiles dans une action. Ces
troupes se débandaient au premier choc, se précipitaient sur les réserves
et mettaient le désordre dans les escadrons de gendarmerie -. Le passage
défendues par des ouvrages avancés et deux tours barlongues ; en A, est le donjon
entouré d'un mur d'enceinte particulier, d'une chemise B, et précède d'un châtelet. Un
très- large fossé revêtu, G, protège ce donjon. En K, sont les fossés de l'enceinte, dont la
contrescarpe est également revêtue et l'a toujours été. F est la chapelle, et G le trésor;
D, le pont qui donne accès au donjon. H et I, des logements et écuries. (Voy. Vues des
maisons royales et villes, Israël Sylvestre, in-f . — Nous n'avons extrait du plan donné
par Israël que les constructions antérieures au. xvi e siècle; il devait, pendant les xiv^ et
xv e siècles, en exister beaucoup d'autres, mais nous n'en connaissons plus ni la place ni
la forme.)
1 Le petit côté du parallélogramme de l'enceinte, compris la saillie des tours, a
212 mètres.
2 «Il n'est nul home, tant fut présent à celle journée (de Crécy), ni eut bon loisir
« d'aviser et imaginer toute la besogne ainsi qu'elle alla, qui en sçut ni put imaginer, ni
« recorder la vérité, espécialement de la partie des François, tant y eut povre arroy et ordon-
« nance en leurs conrois; et ce que j'en sais, je l'ai sçu le plus par les Anglois, qui imaginè-
v rent bien leur convenant, et aussi par les gens de messire Iean de Haynaut, qui fut toujours
< de-lez le roy de France. Les Anglois qui ordonnés étoient en trois batailles, et qui séoient
— 395 — [ ARCHITECTURE ]
de Froissart que nous donnons en note tout au long, fait comprendre
ce qu'était pendant la première moitié du xiv e siècle une armée fran-
çaise, et quel peu de cas la noblesse faisait de ces troupes de biduuds,
«jus à terre tout bellement, sitôt qu'ils virent les François approcher, ils se levèrent
« moult ordonnément, sans nul effroi, et se rangèrent en leurs batailles (divisions), celle
« du prince tout devant, leurs archers mis en manière d'une herse » (formant une ligne
dentelée de manière à ne; pas se gêner les uns les autres pendant le tir), « et les gens
« d'armes au fond de la bataille. Le conte de Narhautonnc et le conte d'Arondel et leur
« bataille, qui faisoient la seconde, se tenoient sur aile bien ordonneinent, et avisés et
« pourvus pour conforter le prince, si besoin éloit. Vous devez savoir que ces seigneurs,
« rois, ducs, contes, barons francois, ne vinrent mie jusques là tous ensemble, mais l'un
« devant, l'autre derrière, sansarroy et sans ordonnance. Quand le roi Philippe vint jus-
te ques sur la place où les AngloiS etoient près de là arrêtes et ordonnés, et il les vist, le
« sang lui mua, car il les héoit; et ne se fut adonc nullement refréné ni abstenu d Vu\
« combattre, et dit à ses mareschaux : « Faites passer nos Gennevois devant et commencer
« la bataille, au nom de Dieu et de monseigneur saint Denys. » Là avoitde cesdits Gennevois
«arbalétriers, environ quinze mille qui eussent eu aussi cher néant que commencer
« adonc la bataille; car ils etoient durement las et travaillés d'aller à pied ce jour plus
« de sis lieues, fous armés, et île leurs arbalètres porter ; et dirent adonc à leurs
« connétables qu'ils n'étoient mie adonc ordonnés de faire grand exploit de bataille.
« Ces paroles volèrent jusques au conte d'Alençon, qui en fut durement courroucé et dit .
« On se doit bien charger de telle ribaudaille qui taillent au besoin »
« Quand les Gennevois furent tous recueillis et mis ensemble, et ils durent appro-
« cher leurs ennemis, ils commencèrent à crier si très-haut que ce fut merveilles, et le
« firent pour ébahir les Anglois : mais les Anglois se tinrent tous cois, ni oneques n'en
« tirent semblant. Secondement encore crièrent eux aussi, et puis allèrent un petit pas
« en avant : et les Anglois restoienl tous cois, sans eux mouvoir de leur pas. Tiercemenl
« encore crièrent moult haut et moult clair, et passèrent avant, et tendirent leurs arba-
« lètres et commencèrent à traire. Ft ces archers d'Angleterre, quand ils virent eetlt
« ordonnance, passèrent un pas en avant, et puis firent voler ces sageltes de grand'façon,
«qui entrèrent et descendirent si ouniement sur ces Gennevois que ce scnibloit neige.
« Les Gennevois, qui n'avoient pas appris à trouver tels archers qui sont ceux d'Angle-
« terre, quand ils sentirent ces sagettes qui leur perçoient bras, tètes et ban-lèvres
« (le visage), furent tantost déconfits; et coupèrent les plusieurs les cordes de leurs arcs > t
« les aucuns les jetoient jus : si se mirent ainsi au retour.
« Entre eux et les François avoit une grand'-haie de gens d'armes, montés et parés
« moult richement, qui regardoient le convenant îles Gennevois; si que quand ils cuidèrent
« retourner, ils ne purent, car le roy de France, par grand maniaient, quand il vit leur
« povre arroy, et qu'ils déconfisoient ainsi, commanda et dit : «Or tôt, tuez toute cette
« ribaudaille, car ils nous empeschent la voie sans raison. » Là vissiez gens d'armes en tous
« lez entre eux férir et frapper sur eux, et les plusieurs trébucher et eheoir parmi eux,
« qui oneques ne se relevèrent. Et toujours traioient les Anglois en la plus grand presse, qui
« rien ne perdoit de leur trait; car ils empalloient et fesoient parmi le corps ou parmi
« les membres gens et chevaux qui là cheoient et trébuchoient à grand ineschef, et ne
«pouuiicnt être relevés, si ce n'etoit par force et grand'aide de gens. Ainsi se commença
«la bataille entre Broyé et Crécj en Ponthieu,ce samedi à heure de vespres. » (Froissart,
Bataille de Créa], chap. ccLxxxvu.)
[ ARCHITECTURE ] — 3% —
de brigands 1 , d'arbalétriers génois, de l'infanterie enfin. Les Anglais
commencèrent à cette époque à mettre en ligne une infanterie nom-
breuse, disciplinée, exercée au tir de l'arc-, su servant déjà d'armes à
feu 3 . La supériorité de la. chevalerie, jusqu'alors incontestable, était
à son déclin; la gendarmerie française ne fit en rase campagne que se
précipiter de défaite en défaite ; jusqu'au moment où du Guesclin orga-
nisa des compagnies de fantassins aguerris et disciplinés, el par L'ascen-
dant de son mérite comme capitaine, parvint à mieux diriger la bravoure
de sa chevalerie. Ces transformations dans la composition des armées,
et l'emploi du canon, modifièrent nécessairement l'art de la fortification,
lentement il est vrai, car la féodalité se pliait difficilement aux innova-
tions dans l'art de la guerre; il fallut qu'une longue et cruelle expérience
lui apprît à ses dépens que la hravoure seule ne suffisait pas pour gagner
des batailles ou prendre des places; que les fortes et les hautes murailles
de ses châteaux n'étaient pas imprenables pour un ennemi procédant
avec méthode, ménageant son monde et prenant le temps de faire des
travaux d'approche. La guerre de siège pendant le règne de Philippe de
Valois n'est pas moins intéressante à étudier que la guerre de campagne ;
l'organisation et la discipline des troupes anglaises leur donnent une supé-
riorité incontestable sur les troupes françaises dans l'une comme dans
l'autre guerre. A quelques mois de distance, l'armée française, sous les
ordres du duc de Normandie 4 , met le siège devant la place d'Aiguillon,
située au confluent du Lot et de la Garonne, et le roi d'Angleterre assiège Ca-
lais. L'armée française, nombreuse, que Froissartévalueàprcsde cent mille
hommes, composée de la fleur de la chevalerie, après de nombreux assauts,
des traits de bravoure inouïs, ne peut entamer la forteresse; le duc de Nor-
mandie, ayant déjà perdu beaucoup de monde, se décide à faire un siège
en règle : « Lendemain (de l'attaque infructueuse du pont du château)
« vinrent deux maîtres engigneurs au duc de Normandie et aux seigneurs
« de son conseil, et dirent que, si on les vouloit croire et livrer bois et ou
« vriers à foison, ils feraient quatre grands kas 5 forts et hauts sur quatre
« grands forts nefs et que on méneroit jusques aux murs du châtel, et
« seroient si hauts qu'ils surmonteroient les murs du château. A ces paroles
« cntenditle duc volontiers, et commande que ces quatre kas fussent faits,
« quoi qu'ils dussent coûter, et que on mît en œuvre tous les charpentiers
« du pays, et que on leur payât largement leur journée, parquoi ils ouvris-
« sent plus volontiers et plus appertement. Ces quatre kas furent faits à
« la devise 6 et ordonnance des deux maîtres, en quatre fortes nefs ; mais
1 Ainsi nommés parce qu'ils portaient une casaque appelée brigantine.
5 Voyez Études sur le passé et Fauenir de l'artillerie, par le prince Napoléon-Louis
Bonaparte, t. I er , p. 16 et suiv.
3 A Crécy.
4 Fils de Philippe de Valois, le roi Jean, pris à Poitiers.
5 La suite de la narration indique que ces kas étaient des beiïrois ou chas-chateils.
* Conformément au projet.
— 397 — [ ARCHITECTURE ]
« on y mit longuement, et coûta grands deniers. Quand ils furent parfaits,
« et les gens dedans entres qui à ceux du châtel dévoient combattre, et
« ils eurent passé la moitié de la rivière, ceux du châtel firent discliquer
« quatre martinets 1 qu'ils avoient nouvellement fait faire, pour remédier
<i contre les quatre kas dessus dits. Ces quatre martinets jetèrent si grosses
« pierres et si souvent sur ces kas, qu'ils furent bientôt débrisés, et si
« froissés, que les gens d'armes et ceux qui les eonduisoient ne se purent
« dedans garantir. Si les convint retraire arrière, ainçois qu'ils fussent
« outre la rivière; eten fut l'un effondré au fond de l'eau, et la plus grande
« partie de ceux qui étoient dedans noyés; dont ce fut pitié et dommage :
(( car il y avoit de bons chevaliers et écuyers, qui grand désir avoient de
« leurs corps avancer, pour honneur aequerre' 2 . » Le due de Normandie
avait juré de prendre Aiguillon, personnedans son camp n'osait parler de
déloger; mais les comtes de Ghines et de Tancarville allèrent trouver le
roi à Paris. « Si lui recordèrent la manière et l'état du siège d'Aiguillon,
« comment le duc son (ils l'avoit fait assaillir par plusieurs assauts, ci
«rien n'yconquéroit. Le roi en fut tout émerveillé, et ne remanda point
«adonc le duc son fils; mais vouloit bien qu'il se tînt encore devant
« Aiguillon, jusques a tant qu'il les eût contraints et conquis par la
« lamine, puisque par assaut ne les pouvoit avoir. »
Ce n'est pas avec cette téméraire imprévoyance que procède le roi d'An-
gleterre. Il débarque à laHogue, à la tète d'une armée peu nombreuse,
mais disciplinée; il marche à travers la Normandie en ayant toujours le soin
de flanquer le gros de son armée de deux corps de troupes légères com-
mandées par des capitaines connaissant le terrain, qui battent le pays à
droite et à gauche, et qui chaque soir viennent camper autour de lui. Sa
flotte suit les côtes parallèlement à son armée de terre, de manière à lui
ménager une retraite en cas d'échec; il envoie après chaque prise dans ses
vaisseaux les produits du pillage des villes. Il arrive aux portes de Paris,
continue sa course victorieusejusqu'en Picardie; là il est enfin rejointpar
l'armée du roi de France, la défait à Crécy, et se présente devant Calais.
« (Juand le roi d'Angleterre fut venu premièrement devant la ville de Ca-
« lais, ainsi que celui qui moult la desiroit conquérir, il assiégea par grand'-
« manière et de bonne ordonnancent lit bâtir et ordonner entre la ville et
« la rivière et le pont de Nieulay hôtels et maisons, et charpenter de gros
c merrein,et couvrir les dites maisons qui étoient assisesetordonnéespar
« rues bien et faiticement, d'estrain 3 et de genêts, ainsi comme s'il dût là
« demeurer dix ou douze ans; car telle étoit son intention qu'il ne s'en
«partiroit, par hiver ni par été, tant qu'il l'eût conquise, quel temps ni
« quelle poine il y dût mettre ni prendre. Et avoit en cette neuve ville
« du roi toutes choses nécessaires appartenant à un ost, et plus encore, et
(( place ordonnée pour tenir marché le mercredi et h' samedi; et là étoient
1 Engin à contre-poids propre à lancer de grosses pierres.
2 Froissait, chap. cclxii, édil, Buchon.
2 De chaume.
| MCMTECTUBE ] — 31'8 —
a merceries, boucheries, balles de draps et de paia et de toutes autres né-
« cessités; et en recouvroit-on tout aisément pour son argent; et loul ce
« leur venoil tous les jours, par mer, d'Angleterre et aussi de Plandre,
« doiiL ils étoient confortés devivreset de marchandises.Avec tout ce, les
« gens du roi d'Angleterre couroient moult souvent surle pays, en la comté
<( de Ghines, en Therouenois, et jusques aux portes de Saint-Omer et de
«Boulogne; si conqueroient et ramenoient en leur ost grand'foison de
« proie, dont ils étoient rafraîchis et ravitaillés. Et /joint ne fa/soit le roi
a gens assaillir ladite ville de Calais, car bien savait qu'il y "perdrait ta peine
« et qu'il se travaillerait en vain. Si épargnoit ses gens et son artillerie, et
(i disoit qu'il les affameroit, quelque long terme qu'il y dût mettre, si le
« roi Philippe de France derechef ne le venoitcomhattre et lever le siéije.>>
Mais le roi Philippe arrive devant Calaisàlalète d'unebelle armée: aussitôt
le roi d'Angleterre fait munir les deux seuls passages par lesquels les
Français pouvaient l'attaquer. L'un de ces passages était par les dunes le
long du rivage de la mer ; le roi d'Angleterre fait « traire toutes ses naves
« et ses vaisseaux par devers les dunes, et bien garnir et fournir de bom-
« bardes, d'arbalètres, d'archers et d'espringales, et de telles choses par
« quoi l'ost des François ne pût ni osât par là passer. » L'autre était le pont
Nieulay. « Et fit le comte de Derby son cousin aller loger sur ledit pont
« de Nieulay, à grand'foison de gens d'armes et d'archers, afin que
« Françoisn'y pussent passer, siilsne passoient parmi les marais, qui sont
« impossibles à passer. Entre le mont de Sangattes et la mer de l'autre
« côté devant Calais, avoitune haute tour que trente-deux archers anglois
« gardoient; et tenoient là endroit le passage des dunes pour les Fran-
ce çois; et l'avoient à leur avis 1 durement fortifiée de grands doubles
<i fossés. » Les gens de Tournay attaquent la tour et la prennent en perdant
beaucoup de monde; mais les maréchaux viennent dire au roi Philippe
qu'on ne pouvait passer outre sans sacrifier une partie de son armée. C'est
alors que le roi des Français s'avise d'envoyer un message au roi d'Angle-
terre : « Sire, disent les envoyés, le roi de France nous envoie pardevers
« vousetvous signifie qu'il est ci venu et arrêté sur le mont Sangattes pour
<( vous combattre; mais il ne peut ni voir ni trouver voie comment il puisse
« venir jusqu'à vous; si en a-t-il grand désir pour désassiéger sa bonne
<i ville de Calais. Si a fait aviser et regarder par ses maréchaux comment
<i il pourroit venir jusques à vous; mais c'est chose impossible. Siverroit
« volontiers que vous voulussiez mettre de votre conseil ensemble, et il
<( meltroit du sien, et par l'avis de ceux, aviser place là où l'on se pût
« combattre; et de ce sommes-nous chargés de vous dire et requerre 2 . »
Une lettre du roi d'Angleterre à l'archevêque d'York fait connaître
que ce prince accepta ou parut accepter la singulière proposition du roi
Philippe 3 , mais qu'après des pourparlers, pendant lesquels l'armée assié-
1 Contre leurs attaques.
" Froissart, chap. cccxvnr, édit. Buchon.
2 Le récit de Froissart n'est pas conforme à la lettre du roi : d'après ce chroniqueur,
-\
— 395) — f ARCHITECTUBE ]
géante no cessa de se fortifier davantage dans son camp et de garnir Les
passages, le roi des Français délogea subitement et licencia son inonde le
2 août 1367.
Ce qui précède fait voir que déjà l'espritmilitaire se modifiait enOecident,
et dans la voie nouvelle les Anglo-Normands nous avaient précédés. A cha-
que instant au XIV" siècle, l'ancien esprit cbevaleresquedes Fiançais vient
se heurter contre l'esprit positif des Anglais, contre leur organisation
nationale, une déjà, et puissante par conséquent. L'emploi de la poudre à
canon dans les armées et dans les sièges porta un nouveau et terrible coup
a la chevalerie féodale. L'énergie individuelle, la force matérielle, la bra-
voure emportée, devaient le céder bientôt au calcul, à la prévoyance et à
l'intelligence d'un capitaine secondé par des troupes habituées à l'obéis-
sance. Bertrand du Guesclin sert de transition entre les chevaliers des xn e
et XIII* siècles et les capitaines habiles des XV e et XVI e siècles. 11 faut dire
qu'en France, l'infériorité à la guerre n'est jamais de longue durée: une na-
tion belliqueuse par instinct est plutôt instruite par ses revers encore que
par ses succès. Nous avons dit un mot des défiances de la féodalité fran-
çaise à l'égard des classes inférieures, défiance qui était cause que dans
les années on préférait des soudoyers étrangers à des nationaux, qui une
fois licenciés, ayant pris l'habitude des armes et du péril, se trouvant cent
contre un, eussent pu se coaliser contre le réseau féodal et le rompre.
La royauté, gênée parles privilèges de ses vassaux, ne pouvait directement
appeler les populations sous les armes; pour réunir une armée, elle con-
voquait les seigneurs, qui se rendaient à l'appel du suzerain avec les
hommes qu'ils étaient tenus de fournir; ces hommes composaient une
brillante gendarmerie d'élite suivie de bidauds, de valets, de brigands, for-
mant plutôt un troupeau embarrassant qu'une infanterie solide. Le roi
prenait à solde, pour combler cette lacune, des arbalétriers génois, bra-
bançons, des corporations des bonnes villes. Les premiers, comme toutes
les troupes mercenaires, étaient plus prêts à piller qu'à se battre pour une
cause qui leur était étrangère; les troupes fournies par les grandes com-
munes, turbulentes, n'aimant guère à s'éloigner de leurs foyers, ne devant
qu'un service temporaire, protitaient du premier échec pour rentrer dans
Leurs villes, abandonnant la cause nationale, qui n'existait pas encore à
leurs yeux par suite du morcellement féodal. C'est avec ces mauvais élé-
ments (pie lesrois Philippe de Valois et Jean devaient lutter contre les
armées anglaises et gasconnes déjà organisées, compactes, disciplinées
et régulièrement payées. Ils furent battus, comme cela devait être. Les
malheureuses provinces du Nord et de l'Ouest, ravagées par la guerre,
brûlées et pillées, furent bientôt réduites au désespoir : des hommes qui
avaient tremblé devant une armure de fer, lorsque celte armure parais-
sait invincible, voyant la Heur de la noblesse française détruite par des
archers anglais et des coutilliers gallois, par de simples fantassins, s'ar-
le roi Edouard aurait refuse le eartel de Philippe, disant qu'il n'avait qu'à venir le trouver
dans son camp.
[ ARCHITECTURE ] — M)0 —
môrent à leur tour (que leur restait-il d'ailleurs?), et formèrent les
terribles compagnies des Jacques. Ces troupes de soldats brigandi, licen-
ciées, abandonnées à elles-mêmes après les défaites, se ruaient sur les
villes et les châteaux : « Et toujours gagnoient povres brigands, dit
« Froissart, à dérober et piller villes et châteaux, et y conquéroienl
<( si grand avoir que c'étoit merveille... Ils épioient, telle l'ois éLoit, et
<( bien souvent, une bonne ville ou un bon chàtel, une journée ou deux
« loin; et puis s'assembloient vingt ou trente brigands, et s'en alloient
« tant de jour et de nuit, par voies couvertes, que ils entroient en celle
« ville ou en cel châlcl que épié avoient, droit sur le point du jour
« et boutoient le feu en une maison ou en deux. Et ceux de la ville
« cuidoient que ce fussent mille armures de fer qui vouloient ardoir leur
« ville : si s'enfuyoientqui mieux mieux, et ces brigands brisoient mai-
« sons, coffres et écrins, et prenoient quant qu'ils trouvoient, puis s'en
« alloient leur chemin, chargés de pillage... Entre les autres, eut un bri-
« gand en la Languedoc, qui en telle manière avisa et épia le fort châtel
« de Gombourne qui sied en Limosin, en très-fort pays durement. Si che-
<( vaucha de nuit à tout trente de ses compagnons, et vinrent à ce fort
« châtel, et l'échellèrent et gagnèrent, et prirent le seigneur dedans que
<( on appelloit le vicomte de Combourne, et occirent toute la maisnée
« de léaris, et mirent le seigneur en prison en son châtel même, et le tin-
« rent si longuement, qu'il se rançonna à tout vingt-quatre mille écus
<( tous appareillés. Et encore détint ledit brigand ledit châtel et le garnit
« bien, et en guerroya le pays. Et depuis, pour ses prouesses, le roi de
« France le voulut avoir de-lezlui, et acheta son châtel vingt mille écus;
<( et fut huissier d'arrhes du roi de France, et eut grand honneur de-lez le
<( roi. Et étoit appelle ce brigand, Bacon. Et étoit toujours monté de bons
a coursiers, de doubles roncins et de gros palefrois, et aussi bien armé
<( comme un comte et vêtu très-richement, et demeura en ce bon état
<( tant qu'il vesqui 1 . » Voici le roi de France qui traite avec un soldat de
fortune, lui donne une position supérieure, l'attache à sa personne : le roi
fait ici pour la défense du territoire un grand pas; il va chercher les dé-
fenseurs du sol en dehors de la féodalité, parmi des chefs sortis du peuple.
C'est avec ces compagnies, ces soldats sans patrie, mais braves, habitués
au métier des armes, avec ces routiers sans foi ni loi, que du Guesclin
va conquérir une à une toutes les places fortes tombées entre les mains
des Anglais. Le malheur, le désespoir, avaient aguerri les populations;
les paysans eux-mêmes tenaient la campagne et attaquaient les châteaux.
Pour conquérir une partie des provinces françaises, les Anglais n'avaient
eu à lutter que contre la noblesse féodale; après avoir pris ses châteaux
et domaines, et ne trouvant pas de peuple sous les armes, ils ne laissèrent
dans leurs places fortes que des garnisons isolées, peu nombreuses, quel-
ques armures de fer soutenues d'un petit nombre d'archers : les Anglais
pensaient que la noblesse féodale française sans armée ne pouvait, malgré
1 Froissart, chap. cccxxiv, édit. Buchon.
— 401 — [ ARCHITECTURE 1
sa bravoure, reprendre ses châteaux. Grande fut aussi la surprise des
capitaines anglais quand, à quelques années d'intervalle, ils se trouvè-
rent assaillis non plus seulement par une brillante chevalerie, mais par
des troupes intrépides, disciplinées pendant le combat, obéissant aveu-
glément à la voix de leur chef, ayant foi en son courage et en son étoile,
se battant avec sang-froid et possédant la ténacité, la patience et l'expé-
rience de vieux soldats '. La féodalité avait, dès la fin du XIX" siècle, joué
son rôle militaire comme elle avait joué son rôle politique. Son prestige
i Nulle place forte ne résistait à du Guesclin; il savait entraîner ses soldats, et prenait
presque toutes les villes et châteaux en brusquant les attaques. Il avait compris que les
fortifications de son temps ne pouvaient résister à une attaque conduite sans hésitations,
avec vigueur et promptitude. Il donnait l'assaut en jetant un grand nombre de soldats
braves et bien armés, munis de fascines et d'échelles, sur un point, les faisait appuyer
par de nombreux arbalétriers et archers couverts, et formant une colonne d 'attaque
d'hommes dévoués, il perdait peu de monde en agissant avec vigueur et promptitude. Au
siège de Guingamp :
Dos ai lires cl de boiz et de buissons ramez
(lui les lieis assaillant rempli» les gruns fossez;
En .11. lieux OU en plus esl de nicriien rasez.
A h porle est venus Kerlran li alosez,
Ki crioit liault : « Guesclin ! or tost las-us montez '
Il convient que je soie là dedens oslclcz. »
Escliielles ont dréeies comme fiers et osez;
là veisaez mouler celle gens hacclez
El porter sur leur cliief gratis huis, qui son! bendiz,
Feneslres et escus qui esloient nervez,
Cour la double des pierres qui giétonl à lous lez,
Cilz qui furent dedens furent espoantez :
Aux crénaux ne s'osoienl amonstrer, ce crée/,
l'our le trait qui venoil, qui doit cslre doublez.
I.i ehislelains estoit eu on donjon moulez,
Et regarde assaillir ces bourjois alosez,
Qui d'assaillir estoient tellement eschaufez
Qu'il ne doublent la mort la monte de .11. dez.
(Chronique de Bertrand du Guesclin, vus 3149 et sun 1
Du Guesclin n'employait pas ces tours mobiles, ces moyens lents, dispendieux et difficiles
d'attaque : il ne se servait guère que des engins offensifs; il employait la mine, la sape,
et c'était toujours avec cette activité, cette promptitude, cette abondance de ressources
et ce soin dans les menus détails, qui caractérisent les grands capitaines.
Il investit le donjon de Meulan :
I.i ehislelains estoit en sa tour demourant :
Si foit csloil la tour qui n'aloit riens doublant.
Bien pourvéu furent eus ou lanips de devant,
Ile pain, de cliar salée et de bon vin friant
l'our vivre XV. mois ou plus en .1. lenant.
lîertran en est alez au cbastclain parler,
Et li requist la tour, qui li veille livrer,
Et qui la rende au duc, qui tant fait à loer.
« Tout sauvement, dit-il, je vous lerai alcr. •
El disl li chaslelains : < Koi que doi S. Orner !
Ainçois qu'on cesle tour vous puissiiz hostelrr,
i . — ;> î
[ ARCniTECTURE ] — A02 —
était détruit, cl Charles VII et Louis XI eurent de véritables innée*
régulières.
Si nous nous sommes étendu sur cette question, c'est qu'il nous a paru
nécessaire de faire connaître les transformations par lesquelles l'art de la
guerre a dû. passer, afin de pouvoir rendre compte des différents système»
de défense qui furent successivement adoptés du x" au xti* siècle. Il n'est
pas besoin de démontrer tout ce qu'il y a d'impérieux dans l'art de la
fortification; ici tout doit être sacrifié au besoin de la défense, et cepen-
dant telle était la puissanoe de la tradition féodale, qu'on emploie
longtemps, et jusqu'à la fin du xvi e siècle, des formes, que l'on conserve
des dispositions qui ne se trouvaient nullement à la hauteur des nou-
veaux moyens d'attaque. C'est surtout aux fortifications des châteaux que
cette observation s'applique. La féodalité ne pouvait se résoudre à rem-
placer ses hautes tours par des ouvrages bas et étendus ; pour elle r
le grand donjon de pierre épais et bien fermé était toujours le signe de
la force et de la domination. Aussi le château passe-t-il brusquement,
au xvi e siècle, de la fortification du moyen âge à la maison de plaisance,
(Voy. Château.)
Il n'en est pas de môme pour les villes. Par suite de ses désastres, la
gendarmerie française perdait peu à peu de son ascendant. Indisciplinée,
mettant toujours l'intérêt féodal avant l'intérêt national, elle en était r
pendant les guerres des xiv e et xv e siècles, à jouer le rôle de partisans^
surprenant des châteaux et des villes, les pillant et brûlant, les perdant
le lendemain; tenant tantôt pour un parti, tantôt pour un autre, suivant
Vous conviendra, je croi, aprendre à liant voler.
Bertran du Guesclin fist fort la tour assaillir;
Mais assaut ne les fist de rien nulle esbahir :
Bien furent pourvoit pour longuement tenir.
Adonc fist une mine et les mineurs fouir,
Kt les faisnit garder, c'on ne les puit honnir,
Et les mineurs pensèrent de la mine fomir,
La terre font porter et la mine tenir,
Fi que cil de la tour ne les porent véir.
Tant minèrent adonc, ce sachiez sans faiil'r,
Que par-desoubz les murs pueent bien avenir.
Dcssouz le fondement font la terre ravir,
A fors eschanteilluns (élançons) la firent soutenir,
firans, baux, fors et pesans y ont fait establir.
Dont vinrent li mineur sans point île l'alcnlir,
Et dirent à Bertran : i Quand vous arez ilcsir.
Sire, nous vous ferons ceste tour-ci chéir.
— Or tost, ce dit Bertran, il me vient à plaisir;
Car puis que cil dedens ne veulent obéir,
Il est de raison c'on les face morir.
Li mineur ont boulé à force et à bandon
Le feu dedens la mine, à lors division.
Li bois fu très-bien oint de graisse de bacon
Et l'ente qu'il fut ars, si con dit la cliançon,
Chéi la haute tour ainsi qu'à .1. coron.
(Chronique de Bertrand du Guesclin, vers 305C cl suiv )
— ftOo — [ ARCHITECTURE J
qu'elle y trouvait son intérêt du moment. Mais les corporations des
Ion nés villes, qui ne savaient pas se battre à l'époque de la conquête
d'Edouard 111, s'étaient aguerries; plus disciplinées, plus braves et mieux
armées, elles présentaient déjà à la lin du xiv e siècle des troupes assez solides
pour qu'on pût leur confier la garde de postes importants». Vers le mi-
lieu de ce siècle, on avait déjà fait emploi de bouches à feu, soit dans les
batailles rangées, soit dans les sièges -. Ce nouveau moyen de destruction
1 C'est surtout pendant le \iv e siècle que s'organisèrent d'une manière régulière les
corporations d'arbalétriers et d'archers dans les villes du Nord. Par une ordonnance datée
<hi mois d'août 1367, Charles V institue une connétablie ou compagnie d'arbalétriers dans
la ville de Laon. Le roi nomma pour trois ans Michauld de Laval connétable de cette
•compagnie. « Dans la suite », dit l'article 1 er de cette ordonnance, « les arbalestriers
« esliront de trois en trois ans un connestable à la pluralité des voix. Michauld de Laval,
<( avec le conseil des cinq ou six des plus experts au jeu de l'arbaleste, choisira les
« vingt-cinq arbalestriers qui doivent composer la compagnie. Les arbalestriers obéiront
« au connestable, dans ce qui reguarde leurs fonctions, sous poine d'une amende de
« six sols. »
L'article 2 porte : « Le roi retient ces arbalestriers à son service, et il les met sous
* sa sauve-garde. » — Suivent des articles qui établissent certains privilèges en faveur
de la compagnie, tels que l'exemption de tous impôts et tailles, à l'exception « de l'aide
*i estahlie pour la rançon du roi Jean ».
Le même roi institue une compagnie de vingt arbalétriers à Compiègne.
En 1369, est organisée à Paris la corporation des arbalétriers au nombre de deux
cents; par une ordonnance datée du 6 novembre 1373, Charles V fixe ce nombre à huit
cents. Ces arbalétriers, qui appartenaient à la classe bourgeoise et ne faisaient pas leur
métier des armes, ne pouvaient quitter leur corporation pour servir dans l'armée ou ail-
leurs, sans l'autorisation du prévôt de Paris et du prévôt des marchands. Lorsque ces ma-
gistrats menaient les arbalétriers faire un service hors de la banlieue de Paris, hommes
et chevaux (car il y avait arbalétriers à cheval et à pied) étaient nourris; chaque homme
percevait en outre trois sols par jour, leur connétable touchait cinq sols aussi par jour :
le tout aux frais de la ville.
Par lettres patentes du 12 juin 1411, Charles VI ordonna qu'une confrérie d'archers,
composée de cent vingt hommes, serait établie à Paris; que ces cent vingt archers seraient
choisis parmi les autres archers qui existaient déjà ; que cette confrérie serait spécialement
chargée de garder la personne du roi et de la défense de la ville de Paris....
Charles VII, par lettres patentes du 22 avril d /i û 8 , institua les francs-archers pour
servir en temps de guerre. Pour la formation de ce corps privilégié, on choisit dans chaque
paroisse des hommes robustes et adroits, pris parmi les habitants aisés, parce que ces
francs-archers étaient obligés de s'équiper à leurs frais ou, à défaut, aux dépens de la
paroisse. Le chiffre du contingent était à peu près d'un homme par cinquante feux.
(Recherches kistor. sur les corporat. des archers, des arbalétriers et des arquebusiers,
par Victor Fouque. Paris, 1852.)
2 L'année anglaise avait du canon à la bataille de Crécy. Dès 1326, la ville de Florence
fusait faire des canons de fer et de métal (Bibl. de l'École des chartes, t. VI, p. 50).
En 1339, deux chevaliers, les sire de Cardilhac et de Bieule, reçoivent du maître des
arbalétriers de la ville de Cambrai « dis canons, chinq de fer et chinq de métal » (proba-
blement de fer forgé et de métal fondu), « liquel sont tout fait dou commandement doudit
« maistre des arbalestriers par nostre main et par uos gens, et qui sont en la garde et eu
( ARCHITECTURE ] — 60Û —
devait changer cl changea bientôt toutes les condition- de l'attaque et
de La défense des places. Peu importante encore au commencement <ln
XV* siècle, l'artillerie à feu prend un grand développement yen le milieu
de ce siècle. « En France », dit l'illustre auteur déjà cité ', « la guerre de
« l'indépendance contre les Anglais avait réveillé le génie guerrier de ta
« nation, et non-seulement l'héroïque Jeanne Darc s'occupait elle-même
« de diriger l'artillerie' 2 ; mais deuxhommeséminents sortis du peuple, les
<( frères Bureau, apportèrent tous leurs soins à perfectionner les bouches
« à feu et à la conduite des sièges. Ils commencèrent à employer, quoique
«en petit nombre, les boulets de fer au lieu des boulets de pierre :i , et
<c alors un projectile du môme poids occupant un plus petit volume, on
« put lui donner une plus grande quantité de mouvement, parce que la
« pièce, ayant un moindre calibre, offrit plus de résistance à l'explosion
« de la poudre.
<( Ce boulet plus dur ne se brisa plus et put pénétrer dans la maçon-
« nerie ; il y eut avantage à augmenter sa vitesse en diminuant sa masse :
« les bombardes devinrent moins lourdes, quoique leur effet fût rendu
« plus dangereux.
« Au lieu d'élever des bastilles tout autour de la ville 4 , les assiégeants
« établirent devant les grandes forteresses un parc entouré d'un retran-
« chement situé dans une position centrale, hors de la portée du canon.
« De ce point, ils conduisirent un ou deux boyaux de tranchée vers les
« pointes où ils placèrent leurs batteries 5 ... Nous sommes arrivés au mo-
« la deflense de la ville de Cambray. » (Original parchemin, parmi les titres scelles de
Clairambault, vol. XXV, fol. 1825. Bibl. de l'École des chartes, t. VI, p. 51.) « .... Pour
.<( salpêtre etsuffre viz et sec achetez pour les canons qui sont à Cambray, onze livres quatre
« soolz .III. den. tournois. » (Ibid. Voyez l'article de M. Lacabane, même vol., p. 28.)
1 Études sur le passé et l'avenir de l'artillerie, par L. Napoléon Bonaparte, t. II,
p. 96.
2 Déposition du duc d'Alençon. (Michelet, Hist. de France, t. V, p. 99.)
3 Les trébuchets, pierriers, mangonneaux, lançaient des boulets de pierre ; il était
naturel, lorsqu'on changea le mode de projection, de conserver le projectile.
* Voyez le siège d'Orléans, en 1428. Nous revenons sur les travaux exécutés par les
Anglais pour battre et bloquer la ville (voy. Siège).
5 Au siège de Gaen, en 1450 : « Puis après on commença du costé de monseigneur le
« connestable à faire des approches couvertes et descouverles, dont le Bourgeois en con-
« duisail une, et messire Jacques de Chabannes l'autre; mais celle du Bourgeois fut la
<< première à la muraille, et puis l'autre arriva, et fut minée la muraille en l'endroict.
« En telle manière que la ville eut esté prinse d'assault, si u'eust été le roy, qui ne le
«voulut pas, et ne voulut bailler nulles bombardes de ce costé; de peur que les Bretons
« n'assaillissent. » (Hist. d'Artus III, duc de Bretaigne et connest. de France, de nouveau
mise en lumière, par T. Godefroy, 1622.)
Au siège d'Orléans, 1429 : «Le jeudy, troisiesme jour de mars, saillirent les François,
« au matin, contre les Anglois, faisant pour lors un fossé pour aller à couvert de leur
« boulevert de la Groix-Boissée à Saint-Ladre d'Orléans, afin que les François ne les
« peussent veoir ne grever de canons et bombardes. Celle saillie fist grand dommage aux
— 405 — [ ARCHITECTURE ]
« ment où les tranchées furent employées comme moyen d'approche eon-
« curremment avec les couverts en bois... Aux frères Bureau revient l'hon-
« neur d'avoir les premiers fait l'emploi le plus judicieux de l'artillerie .')
« feu dans les sièges. De sorte que les obstacles tombèrent devant eux, lea
« murailles frappées ne résistaient plus à leurs boulets etvolaienten éclats.
« Les villes que défendaient les Anglais, et qu'ils avaient mis des mois
« entiers à assiéger lors de leur invasion, furent enlevées en peu de semai -
« nés. Ils avaient employé quatre mois à assiéger Haï Heur, en 1440; huit
(( mois à assiéger Rouen, en 1418 ; dix mois à s'emparer de Cherbourg, en
u 1418, tandis qu'en 1450, toute la complète de la .Normandie, qui obligea
xi à entreprendre soixante sièges, fut accomplie par Charles Vil en un an
« et six jours '.
« L'influence morale exercée par la grosse artillerie est devenue si
« grande, qu'il suffit de son apparition pour taire rendre les villes.
« Disons-le donc en L'honneur de l'arme, c'est autant aux progrès de
« l'artillerie qu'à L'héroïsme de Jeanne Darc, que la France est redevable
« d'avoir pu secouer le joug étranger de 1428 à 1450. Car, la crainte que
« les grands avaient du peuple, les dissensions des nobles, eussent peut-
<i être amené la ruine de la France, si l'artillerie, habilement conduite, ne
« lût venue donner au pouvoir royal une force nouvelle, et lui fournir
<( à la fois le moyen de repousser les ennemis de la France et de détruire
« les châteaux de ces seigneurs féodaux qui n'avaient point de patrie.
« Cette période de l'histoire signale une ère nouvelle. Les Anglais ont
« été vaincus par les armes à feu, et le roi, qui a reconquis son trône avec
« des mains plébéiennes, se voit pour la première fois à la tête de forces
a qui n'appartiennent qu'à lui. Charles Vil, qui naguère empruntait aux
« villes leurs canons pour faire les sièges, possède une artillerie assez
« nombreuse pour établir des attaques devant plusieurs places à la fois,
« ce qui excite à juste titre l'admiration des contemporains. Par la créa-
a lion des compagnies d'ordonnance et par l'établissement des francs-
(( archers, le roi acquiert une cavalerie et une infanterie indépendantes
« de la noblesse... »
u Anglois, car neuf d'eux y furent prins prisonniers; et outre, en y tua Maistre-Jean d'une
« Coulevrine cinq à deux coups. » (Hist. et discours du . Aussi, de Charles VIII à François 1 er , les villes et les châ-
teaux ne tiennent pas devant une armée munie d'artillerie, et l'histoire
pendant cette période ne nous présente plus de ces sièges prolongés si
fréquents pendant les xn°, xm* et xiv e siècles. On faisait du mieux qu'on
pouvait pour approprier les anciennes fortifications au nouveau mode
1 Nous devons à M. Millet, architecte attaché à la Commission des monuments histo-
riques, les dessins de cet ouvrage de défense.
[ ARCHITECTURE ) — U\f[ —
d'attaque el <!<• défense, soit en laissant parfois les vieilles murailles sub-
sister en arrière de nouveaux ouvrages, soit en détruisant quelques points
faibles, comme à Langres, pour les remplacer par d< os tours rondes
ou carrées munies d'artillerie. A la lin du w siècle, les ingénieurs pai
sent chercher à couvrir les pièces d'artillerie; ils les disposent au rez-de-
chaussée des tours dans des batteries casematées, réservant les couron-
nements des tours et courtines pour les archers et arbalétriers ou arque-
busiers. Il existe encore un grand nombre de tours qui présentent cette
disposition; sans parler de celle de Langres que nous avons donnée(flg. û9,
50 et 51), mais dcmt le couronnement détruitne peut servir d'exemple, voici
une tour carrée dépendant de la défense fort ancienne du Puy-Saint-
Front de Périgueux, et qui fut reconstruite pour contenir des bouches h
feu à rez-de-chaussée ' destinées à battre la rivière, le rivage et l'une des
deux courtines. Le rez-de-chaussée de cette tour, peu étendu (fig. 52), est
percé de quatre embrasures destinées à de petites pièces d'artillerie, sans
compter une meurtrière placée à l'angle saillant du côté opposé à la rivière.
Deux canons (que l'on changeait de place suivant les besoins de la dé-
fense) pouvaient seulement être logés dans cette batterie basse voûtée par
un berceau épais de pierre de taille, et à l'épreuve des projectiles pleins
lancés en bombe. Les embrasures des canons (fig. 53) sont percées horizon-
talement, laissant juste le passage du boulet; au-dessus, une fente hori-
zontale permet de pointer et sert d'évent pour la fumée. Un escalier droit
conduit au premier étage, percé seulement de meurtrières d'arbalètes ou
d'arquebuses, et le couronnement est garni de mâchicoulis avec parapet
continu sans créneaux, mais percé de trous ronds propres à passer le bout
de petites coulevrines ou d'arquebuses à main-. C'était là une médiocre
défense, et il était facile à l'ennemi de se placer de manière à se trouver
en dehors de la projection du tir. On reconnut bientôt que ces batteries
couvertes établies dans des espaces étroits, et dont les embrasures n'em-
brassaient qu'un angle aigu, ne pouvaient démonter des batteries de
1 Les courtines voisines datent du xm e siècle. C'est à M. Abadie que nous devons le
relevé fort exact de cet ouvrage de défense.
2 Voy. Meurtrière, Tour.
— /il 5 — [ ARCHITECTURE 1
siège cl ne causaient pas un dommage sérieux à l'assiégeant. Laissant
donc subsister le vieux système défensif pour y loger des archers, arba-
létriers et arquebusiers, on éleva en avant de /'nasses braies dans les-
quelles on pouvait établir des batteries à tir rasant, qui remplaçaient
les lices dont nous avons parlé dans le cours de cet article. On com-
mença dès lors à s'affranchir des règles si longtemps conservées de la
53
11(3 _L
fortification antérieure à l'emploi de l'artillerie à feu. Dans des cas pres-
sants, les anciennes murailles et tours des lices, les barbacanes, furent
simplement dérasées au niveau du chemin de ronde, puis couronnées
de parapets avec embrasures pour y placer des batteries à barbette (fig. 5U).
Les tours paraissaient si bien un moyen de défense indispensable, on
regardait comme d'une si grande utilité de commander la campagne,
qu'on en devait encore même après que les fausses braies, disposées de
manière à flanquer les courtines, avaient été admises. On donna d'abord
aux fausses braies les formes, en plan, qu'on avait données aux palissades,
c'est-à-dire qu'elles suivirent à peu près le contour des murs; mais bien-
tôt on en lit des ouvrages flanqués. La ville d'Orange avait été fortifiée
de nouveau sous Louis XI, et telle était la conOguration de ses défens. b
Où
j&Uiï&-££-
à cette époque (fig. 55). Au moyen de ces modifications, les places furent
— /il 7 — [ ARCHITECTURE ]
<;n état de résister à l'artillerie. Mais cette arme se perfectionnait rapi-
dement : Louis XI et Charles VIII possédaient une artillerie formidable.
L'art des sièges devenait tous les jours plus méthodique. A cette époque
déjà, on faisait des approches régulières; on commençait, lorsque l'at-
taque des places ne pouvait être brusquée, a faire des tranchées, à établir
les parallèles et de véritables batteries de siège bien gabionnées. Les murs,
dépassant le niveau des crêtes des revêtements des fossés, offraient une
; >rise facile au tir de plein fouet des batteries de siège, et h une assez
grande distance on pouvait détruire ces ouvrages découverts et faire
brèche. Pour parer à cet inconvénient, on garnit les dehors des fossés de
palissades ou parapets de maçonnerie ou de charpente, avec terrassements
et premier fossé extérieur : cet ouvrage, qui remplaçai! les anciennes
lices, conserva le nom débraie (lig. 56). On établit, en dehors des portes,
des poternes et des saillants, des ouvrages de terre soutenus par des pièces
de bois, qu'on nommait encore boulevert, bastille ou bastide. La description
de la fortification de Nuys, que Charles le Téméraire assiégea en 1476,
explique parfaitement la méthode employée pour résister aux attaques ' :
« Pareillement estoit Nuysse notablement tourrée de pierre de grès, puis-
o samment murée de riche fremeté, baulte, espaisse et renforcée de fortes
« braiesses, subtelement composées de pierre et de brique, et en aulcuns
« lieux, toutes de terre, tournées à dellénec par mirable artifice pour rep-
peller les assaillans; entre lesquelles et lesdits murs y avoil certains
« fossés assés parlons ; et, de rechef, estoient devant lesdites braves aul-
« très grands fossés d'extrême profondeur, cimes les aulcuns, el plein--
d'eau à grant largesse, lesquels amplectoient la ville ci ses fortsjus-
(i ques aux rivières courantes. Quatre portes principales de pareille sorte
1 Nous empruntons ce passage au Précis historique de l'influence des armes- à feu tur
f/ivt de tu guerre, par le prince Louis-Napoléon Bonaparte, p. lu;>. (Extr. de la Chro-
nique de Molinet, t. V, chap. cclxxxiii, p. 42.)
i. — 53
AHGfllïECTI M — h r iS —
a ensemble) el aulcunes poternes et saillies embellissoient et fortiûoient
'.( grantement ladite closture; car chascune d'elles av 'il en iront son bolu-
« vert à manière de bastillon, granl , foi t et deffendable, garni de toul in-
( ( strument i srre, et souverainement de traicts à poudre à planté. ><
On voit dans cette description le bastion se dessiner nettement, comme
un accessoire important de la défense pour fortifier les saillants, les po-
ternes, les portes et enfiler les fossés; pour tenir lieu des tours et barba-
canes des lices de l'ancienne fortification, des anciennes bastilles isolées,
ouvrages de défense <ln dehors des porte-. Bientôt cet accessoire, donl
l'utilité est reconnue, l'emporte sur le fond, et forme la partie principale
do la fortification moderne.
En conservant toutefois, dans les forteresses que l'on éleva vers la fin <ln
xv* siècle, les tours et les courtines des enceintes intérieures commandant
la campagne à une grande distance par leur élévation, en les couronnant
encore de mâchicoulis, on augmenta l'épaisseur des maçonneries de ma-
nière à pouvoir résistera l'artillerie de sié^e. Lorsque le connétable de
Saint-Pol fit reconstruire en 1470 le château de Ham, non-seulement il
crut devoir inunir cette retraite d'ouvrages avancés, de murs de contre-
garde, mais il lit donner aux tours et courtine-, et surtout à la grosse
tour ou donjon, une telle épaisseur, (pie ces constructions peuvent encore
opposer à l'artillerie moderne une longue résistance (voy. Toub .
Jusqu'alors on s'était occupé, en raison des besoin- nouveaux, de modi-
fier la forme et la situation des tours et courtines, les détails de la défense;
mais depuis le xi° siècle le mode de construction de la fortification n'avait
pas change: c'étaient toujours deux parements de pierre détaille, de brique
ou de moellon piqué renfermant un massif de blocage irrégulier. Contre
! i sape ou le mouton ce genre de construction était bon, car les pionniers
entamaient plus difficilement un massif de blocage dont la pierraille et le
mortier étaient durs et adhérents, qu'une construction appareillée, facile
à déliaisonner lorsque quelques pierres ont été enlevée-, les constructions
d'appareil n'ayant jamais l'homogénéité d'un bon blocage bien fait. Les
massifs de maçonnerie résistaient mieux aux ébranlements du mouton
qu'une construction d'appareil ; mais lorsque les bouches à feu rempla-
cèrent tous les engins et expédients de destruction employés au moyen
âge, on reconnut bientôt que les revêtements de pierre, qui n'avaient gé-
néralement qu'une épaisseur de 30 à 50 centimètres, étaient promptement
ébranlés par l'effet des boulet-, de fer, qu'ils se détachaient du massif et le
laissaient à nu, exposé aux projectiles; que les nierions 1 de pierre en!
parles boulets se brisaient en éclats, véritable mitraille plus meurtrière
encore que les boulets eux-mêmes. L'architecture défensive, pourprévenir
l'ébranlement des anciennes murailles et des tours, garnit les courtines par
des terrassements déterre intérieurs, et remplit parfois les étages inférieurs
1 C'est le nom qu'on donne aux parties du parapet comprises entre les créneaux ou
embrasures.
L •&
— M9 — [ ARCHITECTURE
des tours. Mais lorsque la muraille tombait sous [es coups de l'artillerie
de siège, ces amas de terre, en s'éboulant avec elle, facilitaient l'accès de la
brèche en formant un talus naturel, tandis que les murailles seules non
terrassées à l'intérieur ne présentaient en tombant que des brèches irré-
gulières et d'un accès très-difficile. Pour parer àces inconvénients, lorsque
l'on conservait d'anciennes fortifications, et qu'on les appropriait à la dé-
fense contre l'artillerie, on farcit quelquefois les terrassements intérieurs
de longrinesde bois, de branchages résineux ou flambés pour les préserver
de la pourriture; ces terrassements avaient assez de consistance pour ne
pas s'ébouler lorsque la muraille tombait, et rendaient la brèche impra-
ticable. Si les vieilles murailles avaient été simplement remblayées à l'in-
térieur do manière à permettre de placer du canon au niveau des parapets;
si les anciens crénelâmes avaient été remplacés par des nierions épais el
des embrasures de maçonnerie, lorsque l'assiégé était assuré du point
attaqué, et pendant que l'assiégeant faisail ses dernières approches el bat-
lait en b rècbe, on établissait en arriére du front attaqué un ouvrage de bois
terrassé, assez peu élevé pour être masqué du dehors, on creusait un fossé
entre cet ouvrage et la brèche; celle ci devenue praticable, l'assiégeant
lançait ses col ics d'assaut, qui si; trouvaient en l'aeed'un nouveau rem-
part improvisé bien muni d'artillerie : c'était un nouveau siège à recom-
mencer. Cet ouvrage rentrant était d'un très-difficile accès, car il était
flanqué par sa disposition naturelle, et l'assaillant ne pouvait songer à
brusquer l'assaut, les colonnes d'attaque se trouvant battues de face, de
flanc et même à revers. Lorsque Biaise de Mouline défend Sienne, il fait
élever derrière les vieilles murailles de la ville, et sur les points où il
suppose qu'elles seront battues, des remparts rentrants dans le genre de
celui qui est ligure ici (lig. 57). « Or avois-je délibéré, dit-il, que si l'en-
« nemy vous venoit assaillir avec L'artillerie, de me retrancher loing de
ce la muraille où se ieroit la batterie, pour les laisser entrer à leur ayse;
« et faisois estât tousjours de fermer les deux bouts, et y mettre à chacun
<( quatre ou cinq grosses pièces d'artillerie, chargées de grosses chaînes
« et de gros clous et pièces de fer. Derrière la retirade je déliberay mettre
« tous les mousquets de la ville, ensemble l'arquebuserie, et, comme
«ils seroient dedans, faire tirer l'artillerie et l'arquebuserie tout à un
« coup; et nous, qui serions aux deux bouts, venir courant à eux avec
« les picques, hallebardes, épéeset rondelles 1 .... » Cette disposition pro-
visoire de la défense ne tarda pas à être érigée en système lixc, comme
nous le verrons tout à l'heure.
Lorsque les effets de l'artillerie à feu furent bien connus, et qu'il fut
avéré que des murs de maçonnerie de 2 à 3 mètres d'épaisseur (qui est
l'épaisseur moyenne des courtines antérieures à l'emploi régulier des
bouches à feu) ne pouvaient résister à une batterie envoyant de trois à cinq
cents boulets sur une surface de 8 mètres carrés environ 2 , en abaissant
1 Comment, du maréchal de Montluc, édit. Buchon, p. 142
2 Dès la lia du xvi c siècle, l'artillerie française avait adopté six calibres de bouche:
ARCHITECTURE ]
— filO —
le commandement desmursde maçonnerie on employa divers moyens pou r
leur donner une plus grande résistance. Dans les constructions antérieu
^LéYJZii s/<t*/a
â l'artillerie à feu, pour résister à la mine, à la sape et au mouton, déjà on
avait pratiqué dans l'épaisseur des murs des arcs de décharge, masqués
à feu : le canon, dont la longueur était da dix pieds, et dont le boulet pesait 33 liv. 1/3 ;
la coulevrine, dont la longueur était de onze pieds, et dont le boulet pesait 16 liv. 1/2 :
la bâtarde, dont la longueur était de neuf pieds et demi, et dont le boulet pesait
7 liv. 1/2 ; la moyenne, dont la longueur était de huit pieds deux pouces, et dont le boulet
pesait 2 liv. 3/4; le faucon, dont la longueur était de sept pieds, et dont le boulet pesait
1 liv. 1/2; le fauconneau, dont la longueur était de cinq pieds quatre pouces, et dont le
boulet pesait 14 onces. (La Fortification, par Errard de Bar-le-Duc. Paris, 1020.^
— 421 — [ AltCMTECTUBI] [
par lo parement extérieur, qui, reportant le poids des maçonneries sur des
points isolés, maintenaient les parapets et empochaient les murs de tomber
d'une seule pièce, à moins que les assiégeants n'eussent précisément sapé
les points d'appui masqués (fig. 58), ce qui ne pouvait être dû qu'à l'effet du
hasard. Au xvi e siècle, on perfectionna ce système ; non-seulement on pra-
tiqua des arcs de décharge dans l'épaisseur des courtines de maçonnerie,
mais on les renforça de contre-forts intérieurs noyés dans les terrasse-
ments et butant les revêtements au moyen de berceaux verticaux (lig. 59).
S9
ett»iio se
On eut le soin de ne pas lier ces contre-forts avec la partie pleine des mu-
railles dans toute leur hauteur, pour éviter que le revêlement, en tombant
par l'effet des boulets, n'entraînât les contre-forts avec eux; ces éperons
intérieurs pouvaient encore, en maintenant les terres pilonnées entre eux,
présenter un obstacle difficile à renverser. Mais ces moyens étaient dispen-
ARCHITECTUKE
— 422 —
dieux; ils supposaient toujours d'ailleurs des murailles formant un relief
assez considérable au-dessus du niveau de la contrescarpe du fossé. On
abandonnait difficilement les commandements élevés, car à cette époque
encore l'escalade était fréquemmenl tentée par des troupes assiégeantes,
et les attaques de places fortes en font souvenl mention. Outre les mo;
indiqués ci-dessus, soit pour mettre les murailles en état de résister au
canon, soil pour présenter un nouvel obstacle à L'assaillant lorsqu'il était
parvenu à les renverser, on remparait les plan-, c'est-à-dire que l'on
établissait en dehors des fossés, au sommet de La contrescarpe, ou même
comme garde du mur pour amortir le boulet, ou en dedans, à une cer-
taine distance, des remparts de bois et de terre, les premiers formanl un
chemin couvert ou un revêtement de la muraille, et les seconds un para-
pet, derrière lesquels on plaçait de l'artillerie, 1° pour gêner les approches
et empêcher de brusquer l'attaque, ou préserver le mur contre les effets
du canon, 2" pour arrêter l'assiégeant lorsque la brèche était praticable.
Les premiers remplaçaient les anciennes lices, et les seconds obligeaient
l'assiégeant à faire un nouveau siège lorsque la muraille d'enceinte était
renversée. Les remparts amortissaient le boulet et résistaient plus long-
temps que les murailles de maçonnerie ; ils étaient plus capables de î <
voir et de garantir des pièces en batterie que les anciens chemin- de
ronde terrassés. On les construisait de diverses manières. Les plus torts
étaient établis au moyen d'un revêtement extérieur composé de pi
00
de bois verticales reliées par des croix de Saint-André, afin d'empêcher
L'ouvrage de se disloquer lorsque les boulets en brisaient quelques parties.
Derrière ce parement de charpente on enlaçait des fascines de menu bois
comme un ouvrage de vannerie, puis on élevait un terrassement composé
de clayonnages et de couches de terre alternées. Quelquefois le rempart
était formé de deux rangs de forts pieux plantés verticalement, reliés
avec des branches flexibles et des entretoises appelées clefs, posées hori-
zontalement (fig. GO) -, l'intervalle était rempli de terre grasse bien pilon-
née, purgée de cailloux et mélangée de brins de menu bois. Ou bien
c'étaient des troncs d'arbres couchés horizontalement, reliés entre eux
par des entretoises entaillées à mi-bois, les intervalles remplis comme il
61.
\îm
— ^23 — [ ARCHITECTUfl]
vient d'ôire dil (fig. (31). On ménageait de distance en distance des embra-
sures garnies do
portières. Si l'as-
iégé étail pris
au dépourvu, ou
:->'il ne pouvait se
procurer de la
terre convena-
ble, il se con-
tentait, d'enlacer
(Mitre eux des
arbres garnis
d'une pari ie de leurs branchages ; les intervalles étaient bourrés de fascines
(fig. 62) '. Ces nouveaux ob-
stacles opposés à l'artille-
rie de siège tirent employer
des boulets creux, des pro-
jectiles chargés d'artifice,
qui, éclatanl au milieu des
remparts, y causaient un
grand désordre. Peu à peu
on dut renoncer aux atta-
ques brusquées, el n'appro-
cher des places ainsi mu-
nies qu'à couvert dans des
boyaux de tranchée contournés, dont les retours anguleux ou arron-
dis étaient défilés par des
gabions remplis de terre
et posés debout. Ces gros
gabions servaient aussi à
masquer les pièces en bat-
terie ; l'intervalle entre ces
gabions formait embrasure
(fig. 63) -. Lorsque l'assiégé
arrivait au moyeu des tran-
chées à établir ses dernières
batteries très-près de la __p
place, et que celle-ci était ;
munie de bons remparts
extérieurs el de murailles
d'un commandement considérable, force était de protéger la batterie
1 Voyez Le roi sage: récit des actions de l'empereur Waximilien /" r . par Marc Trcitz-
saurwen, avec les gravures de Bannsen Burgkmair. l'util m 1775, \ ieone. Les gravures
sur bois de cet ouvrage datent du commencement du xvr siè<
- IL .
I
i -
[ ARCHITECTURE ] — A2^i —
de brèche contre les feux rasants et plongeants par fins épaulements de
terre surmontés de gabionnades ou de palis fortement reliés et doublé. 1
ùh
s-
L
- ji
-
m-
•
wm
■
'
de clayonnages. Ces ouvrages ne pouvaient s'exécuter que pendant la nuit,
ainsi que cela se pratique encore de nos jours (fîg. 6^) '.
1 Voyez la note à la page précédente.
— !l1~> — [ ARCHITECTURE ]
Tout en perfectionnant la défense, en renforçant les murailles par des
remparts de bois el de terre en dehors des fossés, ou contre le parement
extérieur de ces murailles mêmes, on reconnut cependant que ces moyens,
en rendant les effets de l'artillerie à feu moins terribles et moins prompts,
ne faisaient que retarder les assauts de quelques jours; qu'une place
investie voyant promptement des batteries de brèche se dresser à peu
de distance des remparts, se trouvait enserrée dans ses murs sans pouvoir
tenter des sorties ou communiquer avec les dehors. Conformément à la
méthode employée précédemment, les assaillants dirigeaient encore à la
lin du xv e siècle et au commencement du xvr toutes leurs forces contre
les portes; les vieilles barbacanes de maçonnerie ou de bois (boulevards)
n'étaient plus assez spacieuses ni assez bien flanquées pour obliger l'assié-
geant à faire de grands travaux d'approche, on les détruisait facilement;
et une j'ois Logé dans ces ouvrages extérieurs, l'ennemi s'y fortifiait,
y dressait des batteries et foudroyait les portes. Ce fut d'abord sur ces
points que l'attention des constructeurs de fortifications se fixa. Dès la
fin du xv e siècle on s'était donc préoccupé avant toute chose de munir les
portes, les têtes de pont, de flanquer ces portes par des défenses propres à
recevoir de l'artillerie, en profitant autant que possible des anciennes dis-
positions et les améliorant. La porte à Mazelle(fig.65), de la ville de Metz',
avait été renforcée de cette manière ; l'ancienne barbacanc en A avait été
dérasée et terrassée pour y placer du canon; la courtine Iî avait été rem-
parée à l'intérieur, et celle C reconstruite de façon à battre la première
porte. Mais ces défenses resserrées, étroites, ne suffisaient pas; les défen-
seurs étaient les uns sur les autres; les batteries de siège, dressées devant
ces ouvrages accumulés sur un point, les détruisaient tous en même temps
et mettaient le désordre parmi les défenseurs. On se soumit bientôt à la
nécessité d'élargir les défenses, de les porter au dehors, de battre un plus
grand espace de terrain. C'est alors qu'on éleva en dehors des portes des
boulevards pour mettre celles-ci à l'abri des effets de l'artillerie (fîg. 66 2 );
quelquefois ces boulevards étaient munis de fausses braies pour placer des
arquebusiers : si l'ennemi, après avoir détruit les merlons des boulevards
et démonté les batteries, venait au fossé, ces arquebusiers retardaient l'as-
saut. On donnait déjà une grande étendue aux ouvrages extérieurs, pour
avoir des places d'armes en avant des portes. La puissance de l'artillerie
à feu avait pour résultat d'étendre peu à peu les fronts, de faire sortir les
défenses des anciennes enceintes sur lesquelles, autant par tradition que
par un motif d'économie, on cherchait toujours à s'appuyer. Les villes
tenaient à leurs vieux murs, et ne pouvaient tout à coup s'habituer à les
regarder comme des obstacles à peu près nuls; si la nécessité exigeait
qu'on les modifiât, c'était presque toujours par des ouvrages qui avaient
un caractère provisoire. Le. nouvel art de la fortification était à peine
' Porte à Mazelle, à Meit (Mérian, Topogr, de la Gaule, 1655).
2 Porte de Lectoure (ibùl.).
i. — 54
[ AltCniTKCTl IŒ ] — f|26 —
entrevu, et chaque ingénieur, par des tâtonnements, cherchait non point
à établir un système général, neuf, mais à préserver les vieilles murailles
par des ouvrages de campagne plutôt que par un ensemble de défense*
llxes combinées avec méthode. Cependant ces tâtonnements devaient
C5
nécessairement conduire à un résultat général. On fit bientôt passer les
fossés devant et derrière les boulevards des portes, ainsi que cela avait
été antérieurement pratiqué pour quelques barbacanes, et à l'extérieur
de ces fossés on établit des remparts de terre formant un chuée
parla contrescarpe du fossé faite comme un mur de contre-garde. Cette batterie couverte
ne pouvait servir qu'au moment où l'assiégeant débouchait dans le fossé. Le rentrant A,
qui contient une batterie casematée, est protégé par l'épaule du bastion et par un mur B,
et commande la rivière. Des évents C permettent à la fumée de la batterie couverte
de s'échapper. Au delà du ponceau est un rempart élevé eu avant des vieilles murailles
et commandé par elles et les tours; il est garni d'une fausse braie destinée à défendre le
passage du fossé. On remarque des contre-forts qui viennent buter le revêtement de ma-
— 437 —
[ ARCHITECTURE
7 1
\ ARCHITECTURE ] — 438 —
L'espace manquait dans les gorges A {ûg.69 bis) pour le service de l'artillerie;
leur étroitesse les rendait difficiles à défendre lorsque l'ennemi, après s'être
emparé du bastion, cherchait à pénétrer plus avant. Nou-avonsvu comimr
avant l'invention des bouches à feu il était difficile d'opposerà une colonna
d'assaut étroite, mais profonde, se précipitant sur les chemins de ronde, un
frontde défenseurs assez épais pour rejeter les assaillants au dehors (fig. 16).
L'artillerie à feu ouvrant dans les bastions ou courtines de larges brèches
praticables, par suite de l'éboulement des terres, les colonnes d'assaut
pouvaient dès lors être non-seulement profondes, mais aussi présenter un
grand front; il fallait donc leur opposer un front de défenseurs d'une
étendue au moins égale pour qu'il ne risquât pas d'être débordé : les
gorges étroites des bastions circulaires primitifs, même bien remparées
à l'intérieur, étaient facilement prises par des colonnes d'assaut dont la
force d'impulsion est d'une grande puissance. On s'aperçut bientôt des
inconvénients graves attachés aux gorges étroites, et au lieu de conserver
pour les bastions la forme circulaire, on leur donna (fig. 70) une face B et
deux cylindres G qu'on désigna sous les noms à' or il Ions K Ces bastions enfi-
laient les fossés au moyen de pièces masquées derrière les orillons, mais ne
se défendaient que sur la face, ne résistaient pas à des feux obliques, et sur-
çonnerie du rempart et qui descendent dans la fausse braie ; celle-ci est enfilée par les
feux du bastion d'angle et par un rentrant du rempart D. Si ce n'était l'exiguïté des
espaces, cette défense passerait encore pour être assez forte. Nous avons donné cet
exemple, bien qu'il n'appartienne pas à l'architecture militaire française; mais il faut
songer qu'au moment de la transition de la fortification ancienne à la fortification mo-
derne, les diverses nations occidentales de l'Europe adoptaient rapidement les perfec-
tionnements nouveaux introduits dans l'art de défendre les places, et la nécessité forçait
d'oublier les traditions locales.
1 Les murs de la ville de Narbonne, rebâtis presque entièrement pendant le xvi e siècle,
quelques anciens ouvrages des fortifications de Gaen, etc., présentaient des défenses
construites suivant ce principe.
Ù39 [ ARCIIITEC'ITUE J
tout ne se protégeaient pas les uns les autres; en effet (fig. 71), leurs feux
ne pouvaient causer aucun dommage à une batterie de brèche dressée
en A, qui ne se trouvait battue que par la courtine. On était encore telle-
ment préoccupé de la défense rapprochée et de donner à chaque partie de
la fortification une force qui lui fût propre (et c'était un reste de l'archi-
'FOAROSC
tecture militaire féodale du moyen âge, où chaque ouvrage, comme nous
l'avons démontré, se défendait par lui-même et s'isolait), qu'on regardait
comme nécessaires les faces droites CD qui devaient détruire les batte-
ries placées en B; réservant seulement les feux E enfilant le fossé pour le
moment où l'ennemi tentait de passer ce fossé et de livrer l'assaut par une
brèche faite en G. Ce dernier vestige des traditions du moyen Age ne tarda
pas à s'effacer, et dès le milieu du xvi e siècle on adopta généralement une
forme de bastions qui donna à la fortification des places une force égale
à l'attaque, jusqu'au moment où l'artillerie de siège acquit une puissance
irrésistible.
Il semblerait que les ingénieurs italiens, qui à la fin du xv c siècle étaient
si peu avancés dans l'art de la fortification, ainsi que le témoigne Machiavel ,
eussent acquis une certaine supériorité sur nous à la suite des guerres
des dernières années de ce siècle et du commencement du xvi e .Ue 1525
à 1530, San Michèle fortifia une partie delà ville de Vérone, et déjà il avait
donné à ses bastions une forme qui ne fut guère adoptée en France que vers
[ ARCHITECTOBE 1 — ^j ^ —
le milieu du xvï siècle '. Quoi qu'il en soit, renonçant aux bastions plats,
les ingénieurs français de la seconde moitié du xvi e siècle les construi-
. 72
sirent avec deux faces formant un angle obtus A (fig. 72), ou formant un
t Cependant il existe un plan manuscrit de la ville de Troyes dans les archives de cette
Tille, qui indique de la manière la plus évidente de grands bastions à orillons et faces
formant un angle obtus; et ce plan ne peut être postérieur à 1530. (Voy. Boulevard, fig. 12.)
h kl
[ AHCniTECTURE ]
-
angle droit ou aigu B, afin de battre les abords des places par des feux
1. — ô(i
[ AnCMTECTUÏtT: 442 —
crois.';.-, en réservant des batteries casematées en C, quelquefois m(
à deux étages, et garanties des feux de L'assiégeant par lis orillons, pour
pouvoir prendre une colonne d'assaut en liane et presque à revers, lorsque
celle-ci s'élançait sur la brèche. Dans la figure que nous donnons (flg. 72 bit),
où se trouve représentée celte action, on reconnaîtra L'utilité des flancs
masqués par des orillons : une des laces du bastion A a été détruite pouf
permettre l'établissement de la batterie de brèche en li; mais les pièces qui
2,, ï7lVi/i Rjmaiaa
72 bis
garnissent le flanc couvert de ce bastion restent encore intactes et peuvent
jeter un grand désordre parmi les troupes envoyées à l'assaut, au moment
du passage du fossé, si au sommet de la brèche la colonne d'attaque est
arrêtée par un rempart intérieur C élevé en arrière de la courtine, d'une
épaule de bastion à l'autre, et si ce rempart est flanqué de pièces d'artil-
lerie. Nous avons figuré également le bastion remparé à la gorge, les
assiégés prévoyant qu'ils ne pourront le défendre longtemps. An lieu de
remparer les gorges des bastions à la hâte, et souvent avec des moyens
insuffisants, on prit le parti, dès la lin du xvi e siècle, dans certains cas, de
les remparer d'une manière permanente (fig. 72 bis' l ), ou d'isoler les bas-
1 Dcllc fortificazione di Giov. Scala, al christ , re di Francia di Navarra, Henrico IV.
Roma, 1596. La figure reproduite ici est intitulée : « Piatta forma fortissima difesa c'.
_ A r 43 — [ ARCHITECTURE ]
lions en creusant un fossé derrière la gorge, cl de ne les mettre en com-
munication avec le corps de la place que par des ponts volants ou des
passages très-resserrés et pouvant être facilement barricadés (fig. 72 bis" *):
tt.
on évitait ainsi que la prise d'un bastion n'entraînât immédiatement
la reddition du corps de la place.
Si ingénieux (pie fussent ces expédients pour défendre les parties
a sicura, cou una gagliarda retirata dietro o ntlorno délia cola. » — A, rempart, dit la
légende, d'arrière-défense, épais de 50 pieds; B, parapet épais de 15 pieds et haut de
U pieds; G, escarpement de la retirade, l.'i pieds de liant; D, espace plein qui porte nue
pente douce jusqu'au point G; H, Manquement masqué par L'épaule l; K, parapet
épais de 24 pieds, élevé de 48 pieds au-dessus du fossé. (Scala parle ici de pieds ro-
mains, O^OTSOf).)
1 Ibid. Planche intitulée : « D'un buon modo da fabricare una piatta forma gagliardt
a et sicura, quantunque lasi a disunita délia cortina. » — X, rempart derrière la courtine,
dit la légende; C, pont qui communique de la ville à la plate-forme (bastion); I), terre-
plein ; K. épaules; 1, lianes qui seront faits assez bas pour être couverts par les épaules E....
Scala donne, dans son Traité des fortifications, uu grand nombre de combinaisons de
bastions; quelques-uns sont remarquables pour l'époque.
[ ARCin EC'J I LIE | — kkh —
saillantes des fortifications, on ne larda pas à reconnaître qu'ils avaient
l'inconvénient de diviser les ouvrages, d'ôter les moyens d'accéder facile-
ment el rapidement du dedans de la ville à tous les points extérieur-, de
la défense, tant il est vrai que les formules les plus simples -ont celles
qu'on adopte en dernier lieu. On laissa donc les bastions ouverts à la gorge,
maison établit entre eux, et en avant des courtines, des ouvragi - isolés qui
•
devinrent d'une grande utilité pour la défense, et qui furent souvent em-
ployés pour empocher les approches devant des fronts faibles ou de vieilles
murailles. On leur donna le nom de ravelins ou de demi-lunes, lorsque ces
ouvrages ne présentaient que la forme d'un petit bastion, et de tenailles
si deux de ces ouvrages étaient réunis par un front (fig. 72 ter). A est
un ravelin et B une tenaille. Ces ouvrages étaient déjà en usage à la fin
du xvr siècle, pendant les guerres de religion; leur peu de relief les
rendait difficiles à détruire, en même temps que leurs feux rasants
produisaient un grand effet.
C'est aussi pendant le cours du xvr 5 siècle qu'on donna un talus pro-
noncé aux revêtements des bastions et courtines, afin de neutraliser l'effet
— /,^5 — [ ARCHITECTURE
des boulets, car ceux-ci avaient naturellement moins de prise sur les pare-
ments, lorsqu'ils ne les frappaient pas à angle droit. Avant l'invention
des bouches à feu, le talus n'existait qu'au pied des revêtements, pour
éloigner un peu l'assaillant et le placer sous la projection oblique des
projectiles tombant des mâchicoulis des hourds, et l'on tenait au con-
traire à maintenir les parements verticaux pour rendre les escalades plus
difficiles.
A partir du moment où les bastions accusèrent une forme nouvelle, le
système de L'attaque comme celui de la défense changea complètement.
Les approches durent être savamment combinées, car les feux croisés des
faces des bastions enfilaient les tranchées et prenaient les batteries de
siège en écharpe. On dut commencer les boyaux de tranchée à une grande
distance des places, établir des premières batteries éloignées pourdétruire
les parapets des bastions dont les feux pouvaient bouleverser les travaux
des pionniers, puis arriver peu à peu à ("ouvert jusqu'au revers du fossé
en se protégeant par des places (larmes pour garder les batteries et les
tranchées contre les sorties de nuit des assiégés, et établir là sa dernière
batterie pour faire la brèche. 11 va sans dire que, même avant l'époque
où l'art de la fortification fut soumis à des formules régulières, avant
les Errard de Bar-le-Duc, les Antoine Deville, les Pagan, les Vauban,
les ingénieurs avaient dû abandonner les dernières traditions du moyen
âge. Mais, partant de cette règle que ce qui défend doit être défendu,
on multipliait les obstacles, les commandements, les réduits à l'infini, et
l'on encombrait les défenses de tant de détails, on cherchait si bien à les
isoler, qu'en cas de siège, la plupart devenaient inutiles, nuisibles même,
cl que des garnisons sachant toujours trouver une seconde défense après
(pie la première était détruite, une troisième après la seconde, les défen-
daient mollement les unes après les autres, se fiant toujours à la dernière
pour résister.
Machiavel, avec le sens pratique qui le caractérise, avait déjà, de son
temps, prévu les dangers de ces complications dans la construction des
ouvrages de défense, car dans son Traité de l'art de la guerre, livre VII, il
dit : « Et ici je dois donner un avis : 1° à ceux qui sont chargés de
» défendre une ville, c'est de ne jamais élever de bastions détachés des
« murs ; 2° à ceux qui construisent une forteresse, c'est de ne pas établir
» dans son enceinte des fortifications qui servent de retraite aux troupes
« qui ont été repoussées des premiers retranchements. Voici le motif de
« mon premier avis : c'est qu'il faut toujours éviter de débuter par un
» mauvais succès, car alors vous inspirez de la défiance pour toutes vos
<( autres dispositions, et vous remplissez de crainte tous ceux qui ont
« embrassé votre parti. Vous ne pourrez vous garantir de ce malheur en
« établissant des bastions hors des murailles. Comme ils seront constam-
« meut exposés à la fureur de l'artillerie, et qu'aujourd'hui de semblables
« fortifications ne peuvent longtemps se défendre, vous finirez par les
« perdre, et vous aurez ainsi préparé la cause de votre ruine. Lorsque
[ ARCHITECTURE ] — M6 —
« les Génois se révoltèrent contre le roi de France Louis XII, il> bâtirent
ii ainsi quelques bastions sur les collines qui les environnent, et li prise
« de ces bastions qui furent emportés en quelques jours entraîna la perte
ti de la ville môme. Quant à ma seconde proposition, je soutiens qu'il n'y
« a pas de plus grand danger' puni' uni; forteresse que d'avoir d - arrière-
(i fortifications, où les troupes puissent se retirer en cas d'éi hec ; car
« lorsque le soldat sait qu'il a une retraite assurée quandil aura abandonné
« le premier poste, il L'abandonne en effet, et faitperdre ainsi la Iule!
<( entière. Nous en avons un exemple bien récent par la prise de la forte-
ce resse de Forli, défendue parla comtesse Catherine, contri • Borgia,
« fils du pape Alexandre VI, qui était venu l'attaquer avec l'armée du roi
« de France. Cette place était pleine de fortifications où l'on pouvait
« successivement trouver une retraite. Il y avait d'abord la citadelle sépa-
« rée de la forteresse par un fossé qu'on passait sur un pont-levis, et cette
« forteresse était divisée en trois quartiers séparés les uns des autres par
<( des fossés remplis d'eau et des ponts-levis. Borgia, ayant battu un de
« ces quartiers avec son artillerie, fit une brèche à la muraille, que ne
« songea point à défendre M. de Casai, commandant de Forli. Il crut
« pouvoir abandonner cette brèche pour se retirer dans les autres quar-
« tiers. Mais Borgia, une fois maître de cette partie de la forteresse, le
« fut bientôt de la forteresse tout entière, parce qu'il s'empara des ponts
« qui séparaient les différents quartiers. Ainsi fut prise cette place qu'on
« avait cru jusqu'alors inexpugnable, et qui dut sa perte à deux fautes
« principales de l'ingénieur qui l'avait construite : 1 J II y avait trop mul-
<( tiplié les défenses; 2° il n'avait pas laissé chaque quartier maître de ses
« ponts 1 ...)) L'artillerie avait aussi bien changé les conditions morales
de la défense que les conditions matérielles : autant au xm e siècle il était
bon de multiplier les obstacles, de bâtir réduit sur réduit, de morceler les
défenses, parce qu'il fallait attaquer et défendre pied à pied, en venir à
se prendre corps à corps; autant il était dangereux, en face des puissants
moyens de destruction de l'artillerie àfeu, de couper les communications,
d'encombrer les défenses, car le canon bouleversait ces ouvrages compli-
qués, les rendait inutiles, et en couvrant les défenseurs de leurs débris,
les démoralisait et leur ôtait les moyens de résister avec ensemble.
Déjà dans la fortification antérieure à l'emploi des bouches à feu on
avait reconnu que l'extrême division des défenses rendait le commande-
ment difficile pour un gouverneur de place, et même pour le capitaine
d'un poste; dans les défenses isolées, telles que les tours, ou donjons ou
portes, on avait senti la nécessité, dès les xi e et xn e siècles, de pratiquer
dans les murs ou à travers les voûtes des conduits ou des trappes, sortes
de porte-voix qui permettaient au chef du poste, placé au point d'où l'on
pouvait le mieux découvrir les dehors, de donner des ordres à chaque
i Œuvres compl. de N. Machiavelli, édit. Bucbon, 1852. Voyez le château de Milan
(fig. 67), qui présente tous les défauts signalés par Machiavel.
— khi — [ ARCHITECTURE J
étage. Mais lorsque le fracas de L'artillerie vin! s'ajouter à ses effets maté-
riels, on comprendra combien ers moyens de communication étaient
insuffisants; le canon devail donc faire adopter, dans la construction des
fortifications, de larges dispositions, el obliger les armées assiégeantes et
assiégées à renoncer à la guerre de détail.
La méthode qui consistait à fortifier les places endehors îles vieux murs
avait des inconvénients: l'assiégeanl battaità la fois les deux défenses, la
seconde surmontant la première ; il détruisail ainsi les deux obstacles, ou
au moins, bouleversanl le premier, écrôtail le second, réduisait sesmerlons
on poussière, démontait à la fois les batteries inférieures et supérieures
(voy. La fig. 64). S'il s'emparait des défenses antérieures, il pouvait être
arrêtéquelque temps par l'escarpemenl de la vie il le mu rai lie; mais celle-ci,
étant privée de ses batteries découvertes, ne présentai plus qu'une dé-
fense passive qu'on faisait sauter sans danger et sans être obligé de so
couvrir. Machiavel recommandait-il aussi, de son temps déjà, d'éleveren
arrière des vieux murs des villes des remparts li\es avec fossé. Laissant donc
subsister les vieilles murailles comme premier obstacle pour résistera un
coup de main ou pour arrêter l'ennemi quelque temps, renonçant aux bou-
levards extérieurs et ouvrages saillants qui se trouvaient exposés aux feux
convergents des batteries de siège et étaient promptement bouleversés,
on établit quelquefois en arrière des anciens l'ronlsqui, parleur faiblesse,
devaient être choisis par l'ennemi comme point d'attaque, des remparts
bastionnés, formant un ouvrage à demeure, analogue à l'ouvrage provisoire
que nous avons représenté dans la fig. ô7. C'est d'après ce principe qu'une
partie de la ville de Metz avait été fortifiée, après la levée du siège mis par
l'armée impériale, vers la fin du XVI e siècle, du côté de la porte Sainte-
Barbe (fig. 73 '). Ici les anciens murs A avec leurs lices étaient laissés tels
quels; des batteriesà barbette étaient seulement établies dans les anciennes
lices B. L'ennemi, faisant une brèche dans le Iront CD, qui se trouvait
être le plus faible puisqu'il n'était pas flanqué, traversant le fossé et arri-
vant dans la place d'armes E, était battu par Les deux demi-bastions FG,
et exposé à des Ceux de l'ace éternisés. Du dehors, ce rempart, étant plus
bas <pie la vieille muraille, se trouvait masqué, intact; ses flancs à oril-
lons présentaient une batterie couverte et découverte enfilant le fossé.
Le mérite des ingénieurs du xvii" siècle, et de Vauban surtout, ça été de
disposer les défenses de façon à faire converger sur le premier point atta-
qué et détruit par l'ennemi les feux d'un grand nombre de pièces d'artil-
lerie, de changer ainsi au moment de l'assaut Les conditions des armées
assiégeantes et assiégées, de simplifier l'art de la fortification, de laisser
de côté une foule d'ouvrages de détail fort ingénieux sur le papier, mais
qui ne sont que gênants au moment d'un siège et coûtenl fort cher. C'esl
ainsi que peu à peu on donna une plus grande sup< rficie aux bastions;
qu'on supprima les orillons d'un petit diamètre, qui, détruits par l'artil-
i Fopogr. de la Gaule, Mérian. Topogr. de la France, Bibltolh. Dation.
| ARCHITECTURE ] — UllS —
lerie des assiégeants, encombraienl de leur» débris les batteries destin
à enfiler le fossé au moment de L'assaut; qu'on apporta la plus grande
attention aux profils comme étant un des plus puissants moyens de
-, ;p
retarder les travaux d'approche ; qu'on donna une largeur considérable
aux fossés en avant des fausses braies ; qu'on remplaça les revêtements
de pierre pour les parapets par des talus de terre gazonnée ; qu'on
masqua les portes en les défendant par des ouvrages avancés et en les
•hil,/,/!/!//»»!»"-"*
f,/,Ç) [ AllCUITECTUUi;
flanquant, au lieu de faire résider leur force dans leur propre construction.
Un nouveau moyen de destruction rapide des remparts était appliqué au
commencement du XVI e siècle ; après avoir miné le dessous des revête-
ments des défenses, comme fm le faisait de temps immémorial, au lieu de
les étançonnerpar des potelels auxquels on mettait le l'eu, on établissait
des fourneaux chargés de poudre à canon, et l'on faisait sauter ainsi des
portions considérables des ter-
rassements et revêtements. Ce
terrible expédient, déjà pratique
dans les guerres d'Italie, outre
qu'il ouvrait de larges brèches
aux assaillants, avait pour effet
de démoraliser les garnisons.
Cependant on avisa bientôt au
moyen de prévenir ces travaux
des assiégeants; dans les places
où les fossés étaient secs, on pra-
tiqua, derrière les revêtements
des remparts, des galeries voû-
tées, qui permettaient aux dé-
fenseurs de s'opposer aux pla-
cements des fourneaux de mine
(fig. 73 bis '), ou de distance en
distance on creusa des puits
permanents dans le terre-plein
des bastions, pour de là pons- H,
ser des rameaux de contre-mine
au moment du siège, lorsque
l'on était parvenu à reconnaître
la direction des galeries des mineurs ennemis, direction qui était indi-
quée par une observation attentive, au fond de ces puits, du bruit causé
par la sape. Quelquefois encore des galeries de contre-mine furent
pratiquées sous le chemin couvert ou sous le glacis, mais il ne paraît
guère que ce dernier moyen ait été appliqué d'une manière régulière
avant l'adoption du système de la fortification moderne.
Ce ne fut que peu à peu et à la suite de nombreux tâtonnements qu'on
put arriver à des formules dans la construction des ouvrages de défense,
fendant le cours du xvi e siècleon trouve à peuples en germes les divers
systèmes adoptés depuis, mais la méthode générale fait défaut ; l'unité du
pouvoir monarchique pouvait seule conduire à des résultats définitifs :
aussi est-il curieux d'observer comme l'art de la fortification appliqué à
l'artillerie à feu suit pas à pas les progrès de la prépondérance royale sur
1 Délia fortifie, dclle citte, <li M. Girol. Mapriri e del cap. Jacom. Castriotto, inçronicro
del christ re di l'iancia, 1">S3.
i. — 57
[ iSCBITECTURE |
— 450 —
)<■ pouvoir réodal. Ce n'es! qu'au commencement du xvir siècle, après Les
guerres religieuses sous Henri IV et Louis XIII, que les travaux de fortifi-
cation des places sont tracés d'après des lois fixes, basées sur une longue
observation ; qu'ils abandonnent définitivement !<■> derniers restes des
anciennes traditions pour adopter des formules établies sur des calculs
nouveaux. Dès lors les ingénieurs ne cessèrent de chercher la solution de
ce problème : voir l'assiégeant sans ôtre vu, en se ménageant do Jeux
croisés et défilés. Cette solution exacte rendrait une place parfaite et
imprenable ; elle est, nous le croyons du moins, encore à trouver. Nous
ne pourrions, sans entrer dans de longs détails qui sortiraient de notre
sujet, décrire les tentatives qui furent faites depuis le commencement
du xvn e siècle pour conduire l'art de la fortification au point où l'a laissé
Vauban. Nous donnerons seulement, pour faire entrevoir les nouveaux
principes sur lesquels les ingénieurs modernes allaient établir leurs
systèmes, la première figure du traité du chevalier de Ville *. « L'exa-
« gone, dit cet auteur, est la première figure qu'on peut fortifier, le
« bastion demeurant angle droit; c'est pourquoi nous commencerons
<( par celle-là, de laquelle ayant donné la méthode, on s'en servira en
« même façon pour toutes les autres figures régulières... (fig. 1k). On con-
te struira premièrement une figure régulière, c'est-à-dire ayant les costez
« et les angles égaux; d'autant de costez qu'on voudra que la figure ait
« des bastions... Dans cette figure nous avons mis la moitié d'un exa-
« gone, auquel ayant montré comme il faut faire un bastion, on fera de
« même sur tous les autres angles. Soit l'angle RHL de l'exagone sur
« lequel il faut faire un bastion. On divisera un des côtés HL en trois
Jjes Fortifications du chevalier Antoine de Ville, 1640, chap. vin.
— Û51 — \ ABCUITECTURt ]
« parties égales, cl chacune d'elles en deux, qui soient HP et IIQ de l'au-
« Ire..., (jiii seront les demi-gorges des bastions; et sur les points F et
* soient élevés perpendiculairement les lianes PE, QM égaux aux demi-
« gorges; d'une extrémité de liane à l'autre soit mené KM, soit prolongé
■(( le demi-diamètre Sil..., et soit l'ail IA égal à IE ; après soit mené AE,
« AM, qui feront le bastion QMAEF rectangle, et prendra autant de dé-
■« Pense de la courtine qui se peut, laquelle on cognoîtra où elle com-
<( menée si l'on prolonge les faces A.E, AM, jusqu'à ce qu'elles rencontrent
<( icelle courtine en 1! et en K, la ligne de défense sera AC...
<( On remarquera (pie celle méthode ne peut servir aux places de
«moins de six bastions, parce que les flancs et les gorges demeurant
« de juste grandeur, le bastion vient angle aigu. Quant aux autres par-
ie ties, on fera la largeur du Fossé OU contre-escarpe VX, XZ parallèle à
« la face du bastion, à la largeur distante d' icelle autant que le flanc
<i est long... »
De Ville admet les orillons ou épaules aux flancs des bastions, niais il
préfère les orillons rectangulaires aux circulaires. Il joint au plan (lig. 7ù)
le profil de la fortification (lig. 1k bis).
« Soit menée à plaisir, ajoute de Ville; la ligne GV, et sur icelle soit pris
<i GD, cinq pas; sur le point D,soit eslevée la perpendiculaire DF, égale à
<i GD, et soit tiré GF, qui sera la montée du rempart : du point F, soit
<( mené FG, de quinze pas, parallèle a GV, et sur le point G soit eslevé
<( GH d'un pas, et soit mené Fit, qui sera le plan du rempart avec sa
« pente vers la place. III sera fait de quatre pieds, et GL sera de cinq pas
ci l'époisseur du parapet ; KL sera tracé verticalement, mais K doit estre
« deux pas plus haussé que la ligne GV; après sera mené KN, le talus du
ci parapet, NY le chemin des rondes sera d'environ deux pas, el M moins
<( de demi pas d'epesseur dont sa bailleur M Y sera de sept ou huit pieds;
<( par après MP soit menée perpendiculaire sur CV, de façon qu'elle soit
<i de cinq pas au-dessous de (>, c'est-à-dire au-dessous du niveau de la
« campagne, qui est la profondeur du fossé. PQ est le talus de la mu-
<( raille qui doit estre d'un pas et demi, et sera le cordon un peu plus
« haut (pie l'esplanade : la largeur du fossé QR aux grandes places sera
u de vingt-six pas, aux autres vingt et un pas; KS soit de deux pas et
« demi, le talus de la contrescarpe, sa hauteur ST cinq pas; le corridor
« chemin couvert)TVqui sera sur la ligne GV aura de largeur cinq à six
« pas; l'esplanade (le glacis) sera haute par-dessus le corridor d'un pas
« et demi VX, et laquelle s'ira perdant à quinze ou vingt pas en la cam-
« pagne..., et sera fait le profil : desquels il y en a de diverse- sortes ...
«Les pas s'entendent de cinq pieds de roy... »
De Ville recommande les fausses braies en avant du rempart comme
donnant beaucoup de force aux